Les "Faisans"

Part 5

Chapter 53,744 wordsPublic domain

Elle flatta du bout des doigts les fraises fermes et bises de ses seins haut placés et sous la blancheur desquels couraient de minuscules veines bleues, seins d’adolescente de la veille que gonfle déjà l’ardeur de la femme. Ses cuisses, longues et un peu grenues, soutenaient un ventre timidement tendu comme pour une craintive offrande, et où, sous la lumière tamisée du plafonnier, se doraient de fins copeaux châtains aux reflets roux. Elle leva ses bras potelés comme ceux d’un enfant pour comparer la couleur jumelle, un peu plus sombre à peine, de ses aisselles. Un imperceptible duvet noyait d’une buée ses mollets nerveux. Ses petits pieds cambrés aux ongles menus, on eût dit la floraison de ses chevilles patriciennes. Elle se plut ainsi et, pour mieux savourer ce bien-être de se sentir belle et désirable, elle éteignit un moment ses yeux noisette sous la prière silencieuse des longs cils. Ses narines battirent, sa nuque rase parut se gonfler et, des deux côtés de son front étroit, il y eut, aux tempes, un frémissement imperceptible.

Il la prendrait tout à l’heure. Il y avait quatre ans qu’ils se désiraient. Elle eut peur.

* * * * *

C’est à l’hôpital du lycée Carnot, à Dijon, où elle était infirmière, qu’elle l’avait connu. Il y était soigné pour des troubles nerveux consécutifs à un commencement de commotion provoquée par l’éclatement d’un obus.

Il profita de son état pour lui tenir des propos ignobles, ayant un besoin maladif de lui faire et de se faire du mal. Elle le comprit et elle qui se gardait jalousement depuis une déplorable aventure de sa dix-huitième année, connut que si elle se donnait à un homme un jour, ce serait à lui. Il avait, sans le savoir ni le vouloir, pris le meilleur moyen pour lui plaire qui était de se rendre odieux à ses regards.

Un dimanche, étant sorti en ville avec les pires voyous d’un régiment colonial, il rentra ivre et l’ayant rencontrée dans un couloir il l’insulta. Elle eût dû le faire punir. Elle ne le fit pas. Le lendemain, elle alla le trouver dans la bibliothèque. Il y cataloguait les livres. On l’en avait chargé, comme étant le seul parmi tous ces soldats pour la plupart illettrés, à pouvoir s’y employer.

--Vous m’avez fait beaucoup de peine hier, dit-elle.

Il ne répondit pas.

Elle hésita un moment, puis:

--Votre mère vous écrit-elle quelquefois? demanda-t-elle en rougissant.

Il fit non de la tête.

--Vous êtes brouillés?...

Il se tut.

--Vous avez fait des bêtises?

Il eut un geste évasif.

--Monsieur Jean de Borce, quand on porte votre nom...

Alors, il ricana:

--Je n’ai plus qu’un sobriquet. On m’appelle _Grand-Gosse_ à Paris... J’ai tellement roulé!

Il y eut un long silence entre eux deux. Elle parut se contraindre, hésita un moment, puis se décidant:

--Oh! je ne vous ferai pas de morale... Je n’ai pas le droit de vous en faire... mais... mais je voudrais que vous me promettiez, la guerre finie...

Il la regarda. Elle était toute blanche. Il voulut jouer de son trouble:

--Qui est-ce qui vous autorise, lui demanda-t-il sur un ton de mauvaise humeur, à vous occuper ainsi de moi? Que vous suis-je? Si j’ai gâché ma vie, je n’en dois de compte--vous m’entendez bien--qu’à moi-même.

--Croyez-vous être le seul à...

Elle n’acheva pas. Un soldat entrait pour demander un livre et comme elle s’en allait, elle l’entendit qui disait à _Grand-Gosse_:

--Si des fois tu en avais un un peu cochon, vieille frappe, je te payerai un litre, et du bon, dimanche prochain...

A seize ans, sa mère morte, son père enfermé dans une maison de santé à la suite d’excès qui avaient détruit à tout jamais sa lucidité, elle avait été confiée à une sœur aînée de sa mère, mariée à Dieppe à un ingénieur des constructions navales.

C’était un homme froid, autoritaire et glabre qui, pour se donner l’air américain, portait des lunettes à branches d’écaille. Il n’avait pas d’enfant et se prit pour elle d’une affection paternelle. Ayant fait de sérieuses études pour une jeune fille, elle le secondait de son mieux dans sa correspondance et dans ses travaux, durant que sa tante dirigeait les soins du ménage. Celle-ci ne l’aimait guère, bien qu’elle l’entourât de prévenances. Elle était de ces personnes aigres, souffreteuses et confites en dévotion pour qui la jeunesse et la beauté sont une sorte de provocation. Son mari, qui souffrait de cette existence renfrognée, vivait le plus possible dans la compagnie de sa nièce, venue un jour, semblait-il, pour apporter dans sa maison l’aumône d’un peu de vie.

Des ciels, tour à tour d’étain, d’argent et de vert-de-gris, puis pommelés et ocre, effilochèrent leurs nuages pesants ou inquiets sur les promenades de ces deux êtres dont l’un se laissait porter par la vie, tout à la magnifique insouciance de sa jeunesse, alors que l’autre, attentif et vigilant, guettait sa proie avec le flair perspicace d’un chien couchant. Deux ans passèrent. Elle mûrissait avec cet éclat sombre d’un fruit pour qui la lumière est avare.

Un soir, dans son bureau, il essaya de l’attirer à lui. Elle se débattit et allait crier quand il lui mit la main sur la bouche.

--Partons, dit-il, je quitterai tout pour toi.

Elle refusa. Un immense dégoût monta en elle pour cet homme aux yeux perdus, aux lèvres balbutiantes qui haletait, les jambes tremblantes, la face congestionnée, devant elle.

Le soir même, elle décida de s’enfuir. Pour éviter le scandale, il lui remit une certaine somme avec laquelle elle gagna Paris où elle allait rejoindre une amie achevant ses études de licence en Sorbonne. C’était une féministe farouche qui eut tôt fait de la convertir à ses idées.

Dans son studio de la rue Huyghens, à deux pas de la _Rotonde_ et du _Dôme_, elle recevait maintes garçonnes anglaises, américaines, scandinaves, avec lesquelles elle s’entretenait à perte de vue des droits de la femme et de l’infériorité de son partenaire masculin. Des intrigues se nouaient, dont celui-ci, comme de juste, était exclus. Leur fadeur devinée révoltèrent Nicole. Un grand besoin d’indépendance, en même temps que de netteté morale, ne cessait de solliciter les forces obscures de son âme. Un beau jour, elle prit congé de son amie et décida de voyager.

Cette virginité de corps, dont elle était d’autant plus jalouse qu’elle avait couru plus de périls, elle prétendait n’en faire l’abandon--royal, pensait-elle, avec toute l’ingénuité de son jeune orgueil--qu’à l’être de son choix.

Un soir, à Monte-Carlo, elle perdit son avant-dernier billet de mille et rejoignit Paris avec, en elle, toute l’incertitude du lendemain.

Il a fallu toute la poésie de ce charmant François d’Assise qui savait parler aux oiseaux et aux poissons pour élever la pauvreté au rang d’une grande dame. Les meilleurs chrétiens de nos jours évitent soigneusement de se commettre avec elle. Affaire de goût, sans doute. Elle est tellement voyante!

Dans ce petit café où elle était entrée pour, en mangeant un sandwich, faire l’économie d’un repas, les yeux de Nicole tombèrent sur les annonces d’un illustré galant.

La veille, on lui avait réclamé sa note à l’hôtel et la blanchisseuse devait venir le lendemain. Il lui restait 35 francs et quelques sous devant elle. Elle avait engagé, la semaine précédente, au Crédit municipal, les rares bijoux qui lui restaient. Sa fierté assaillie de toutes parts, elle connut, à cette heure, qu’elle penchait en elle comme un arbre sous la bourrasque...

Le taxi la déposa devant une maison d’excellente apparence bourgeoise de la rue La Rochefoucauld. Au quatrième étage, elle sonna. Madame Florence de Bligny, une aimable quinquagénaire, vint lui ouvrir elle-même, sa bonne, prévint-elle, étant en courses:

--C’est dans le _Fou-Rire_ que vous avez lu mon annonce? Un très bon journal et lu par une clientèle très chic--la clientèle étrangère surtout. Donnez-vous la peine d’entrer. Là, dans le salon japonais, nous serons mieux pour causer... C’est 100 francs d’inscription... Le prix n’est pas élevé, comme vous voyez, mais il est suffisant pour que se produise une sélection parmi les personnes qui viennent faire appel à mes relations. Je possède--et je peux le dire sans bluffer le moins du monde--les meilleures de tout Paris. Côté femmes: une marquise authentique et la femme légitime d’un de nos plus grands chirurgiens. Elles sont venues me trouver l’une et l’autre pour que je les mette en rapport avec un jeune homme du monde, bon danseur de préférence, ayant eu des revers de fortune, mais qui ne soit pas cependant un coureur d’aventures. J’ai déjà réussi pour l’une d’elle, ça ne saurait tarder pour l’autre.

«Côté hommes, nous faisons beaucoup avec la politique et la haute finance, la noblesse aussi--mais moins--elle est si dédorée en ce moment... Mais je cause, je cause!... Alors, vous étiez venue pour vous inscrire?...

Nicole expliqua tout de trac, sans la moindre précaution oratoire, et la moindre rouerie féminine, son cas. Elle était gênée, très gênée... elle n’en pouvait plus... et elle n’avait jamais appartenu à aucun homme...

Un sourire de doute, sitôt apparu que disparu, passa sur les lèvres carminées de Mme Florence de Bligny, mais devant le regard de révolte de la visiteuse elle se ravisa subitement:

--Évidemment, évidemment... mais elle ne voulait pas d’ennui... Vous comprenez... on apprendrait... Toute femme qui n’a pas vingt et un ans sonnés...

Nicole s’impatientait visiblement. L’entremetteuse, ayant peur de laisser échapper une occasion aussi rare, se décida enfin...

* * * * *

Cela se passa le soir même dans un entresol voisin. Un gros homme chauve, bégayant, qui, après lui avoir dit qu’il avait occupé un des postes les plus importants de l’État, s’affola, voulut se ressaisir. Elle était devant lui comme une somnambule.

Lorsqu’elle cria de rage et de douleur sous l’abominable blessure, il prit peur:

--A...lors!... a...lors...! c’é-c’é-tait... vrai!... Moi... je... pensais... je croy... croyais... On... me... l’a... fait... fait... si... sou...vent!...

Quand elle rentra à son hôtel, une heure après, les nerfs tendus à en mourir, on lui remit une dépêche. Son oncle et sa tante de Dieppe avaient été tués la veille dans un accident d’auto. Comme elle était leur unique héritière, elle devait, à sa majorité, toucher 650.000 francs environ...

* * * * *

Sa vie, à partir de ce moment-là, ne fut plus qu’un repliement. Elle était aux écoutes d’elle-même, s’auscultant inlassablement pour essayer de discerner en elle l’être véritable, celui sur lequel n’avait pu mordre l’écœurante réalité et qu’elle prétendait, malgré qu’elle en ait, capter à sa source, à seule fin de défier la destinée. Elle était toute en retrait pour l’élan magnifique d’elle-même, de la Nicole d’avant, vers l’élu de sa chair et de son esprit.

La guerre vint. Elle se dévoua dans les hôpitaux, sans entrain, par besoin d’activité et pour se confronter aussi, elle la victime, avec d’autres victimes...

* * * * *

Elle s’était habillée comme pour sortir, ne voulant pas, par une sorte de coquetterie inconsciente, avoir l’air de l’attendre.

Dès son entrée et avant que de s’asseoir sur le divan qu’elle lui indiquait d’un geste, il avait compris son manège:

--Si vous avez une course urgente à faire dit-il, permettez-moi de vous accompagner, ma voiture est en bas.

Elle rougit:

--Mon ami, dit-elle, je vous attendais, mais j’étais impatiente.

Il la regarda. Elle ne mentait pas.

--Vous êtes gentil, continua-t-elle, d’avoir répondu à mon appel, car c’est moi qui ai voulu vous voir. Quelle surprise ça été que notre rencontre à cette répétition générale, depuis le temps... depuis Dijon...

--Oui.

--Je vous ai reconnu tout d’abord. Vous étiez cependant bien changé...

--Tant que ça?

Elle eut un sourire déjà d’esclave heureuse:

--... en mieux.

--Croyez-vous?

Sa figure s’était rembrunie, il paraissait maintenant sur la défensive.

--Je suis resté le même, dit-il--le même ou pis, mais la fortune m’a favorisée.

Elle alla vers une petite table gigogne, arrangea quelques fleurs dans un vase et revint vers lui:

--Avez-vous pensé quelquefois à moi depuis votre départ de l’hôpital?

Il parut réfléchir:

--Et vous? demanda-t-il.

Elle n’eut qu’un mot:

--Jean!

Et fut près de lui sur le divan.

Il sentit qu’elle s’offrait. Il eut un geste de repli.

--Vous ne me connaissez pas, dit-il.

Ses yeux devenus graves se fixèrent sur les siens:

--Mieux que vous, Jean. Oh! pensez de moi tout ce que vous voudrez. Je ne serai pas coquette avec vous... Je vous attends depuis si longtemps!

Il l’avait pris dans ses bras; leurs bouches s’unirent et ne se quittèrent que pour reprendre leur souffle.

--Déshabille-moi, dit-elle en s’étendant sur les coussins.

Il fut à ses genoux et la dévêtit lentement, couvrant son corps de baisers fiévreux. A son tour, elle arracha ses vêtements, abandonnant toute pudeur dans le besoin frémissant qu’elle avait de lui.

L’odeur fauve de leurs deux corps se mélangea pour n’en faire qu’une où pointait un parfum d’ambre brûlé. Elle s’employa, malgré le vertige de ses sens, à différer son plaisir pour attendre le sien. Ils connurent ensemble le bon anéantissement et des minutes passèrent qui leur semblèrent des heures avant qu’ils ne revinssent à eux.

Alors il parcourut tout son corps tendu, de baisers savants, quittant la bouche, pour le creux délicat de l’oreille, s’attardant aux seins, descendant ensuite vers la région d’ombre chaude dont l’attirait le secret. Elle gémit, implora puis se livra dans un ravissement de toute sa chair extasiée.

Puis elle l’attira à elle et osa, avec d’adorables maladresses de débutante, des caresses analogues. Et, soudain, elle se ressaisit. Qu’allait-il penser d’elle?

Mais, maintenant, il l’avait prise dans ses bras. Il la berçait et les lèvres sur ses cheveux, la dorlotait comme un enfant malade.

Alors, elle eut une confiance absolue, irrésistible en lui. Elle lui dit, sans en omettre un détail sa vie, sa misérable vie.

Elle sentit, dans un triomphe de tout son être, que ses yeux fuyants de mauvais sujet se mouillaient de larmes.

--Ma pauvre petite gosse! dit-il.

Mais elle:

--Jean, mon grand, mon aimé, j’aurais voulu te connaître avant... avant ce que tu sais... ah! misère!...

Elle se rhabillait à présent, les yeux fixes, la bouche mauvaise:

--Mais je suis marquée, tu m’entends, mon petit, mon tout petit, marquée comme une du grand troupeau humain...

Puis le regardant bien en face:

--Toi aussi tu portes le tatouage maudit et c’est pourquoi je t’ai aimé dès le premier jour. Mais nous nous vengerons, n’est-ce pas? Tu le promets, Jean?

Il la regarda, fut à son veston et alluma une cigarette:

--Tais-toi, dit-il.

Et, à part soi:

--Un peu romantique, peut-être l’enfant, mais de la branche...

XV

Dans cette salle du cercle qu’on appelait le _privé_ et où, devant chaque ponte, le moindre des jetons, de belles plaques oblongues couleur jade, était de cinq mille francs, un arménien taillait.

On eût dit d’un automate, tant ses gestes étaient mécaniques. Il venait de perdre 700.000 francs et, dans ses yeux éteints, on ne pouvait lire la moindre émotion. Pendant que le croupier payait, il lui arrivait parfois de sortir une cigarette de son étui en or, de l’allumer, de la porter à sa bouche avec des gestes réglés sur le même rythme exactement que celui qu’il avait pour donner les cartes.

Il faisait partie du consortium dont les chances finissaient par s’équilibrer et qui taillait pour la maison. Celle-ci avait bien changée depuis qu’elle avait émigré de son ancien local pour s’installer sur les Boulevards.

Les habitués lui avaient toutefois conservé son ancien nom. Son propriétaire, Léon, se vantait, non sans raison, de faire quotidiennement 40.000 francs de cagnotte. Il possédait les casinos de trois importantes stations balnéaires, avait son écurie de courses et était devenu un des principaux actionnaires du _Nouveau Journal_. Il avait des rabatteurs dans tous les grands palaces, les paquebots et les trains de luxe. Un ancien général était président du Cercle et il n’y avait guère de commissaire des jeux qui ne fût décoré. La table passait pour être une des meilleures de Paris, bien que le déjeuner n’y coûtât que quinze francs et le dîner un louis. Chaque vendredi il y avait un dîner de gala où se produisait quelque grande vedette de théâtre ou de music-hall.

_Grand-Père_, debout derrière un des pontes assis autour du tapis vert du privé, notait méticuleusement les points sur un bristol imprimé divisé en colonnes en tête desquelles se lisait alternativement les lettres B et P imprimées en rouge. B signifiait le banquier et P la ponte. Quand le banquier et la ponte avaient le même point--_étaient en cartes_, ainsi qu’on s’exprime en langage de cercle--_Grand-Père_ indiquait d’un trait chevauchant les deux colonnes cette particularité.

Après avoir trouvé grâce à _Grand-Gosse_ une situation dans les services de publicité du _Nouveau-Journal_, il n’avait pas tardé à revenir à ses premières amours. Le jeu était son élément. Il y vivait--assez mal d’ailleurs mais y vivait--comme un poisson dans l’eau. D’opportuns tapages et une surveillance discrète qu’il exerçait dans ces lieux pour Fred Matchless qui n’était pas fâché d’avoir barre sur son commanditaire--et aussi pour Chauvert--lui permettaient, comme il le disait, de se défendre. Il avait, parfois, également, recours à la bourse de sa fille qui lui avait pardonné, expliquait-il, ses gamineries, et beaucoup plus rarement--car il y mettait une sorte de pudeur--à celle de _Grand-Gosse_.

Comme il était en train de constater sur le carton qu’après une _passe à la ponte_, c’était maintenant _l’intermittence_, une conversation auprès de lui attira son attention.

--Pensez-vous, disait un gros garçon à la mine réjouie et aux cheveux frisés, à un petit homme maniéré au monocle circonspect, pensez-vous que ça fera un pli! Sir Alexis Vonouzoff veut sa croix de commandeur. Léon la lui a promise et quand Léon veut quelque chose...

--Permettez, il y a le ministre des Affaires Étrangères.

--Vous ne savez donc pas que le _Nouveau-Journal_ est devenu le journal officieux du gouvernement.

--Permettez, permettez... il est inspiré, _éclairé_ si vous le voulez bien par l’Intérieur.

A ce moment-là, il y eut une discussion entre joueurs et _Grand-Père_ perdit le fil du récit. Un moment après il perçut ces quelques mots:

--Mais vous n’ignorez pas la lutte qui va se livrer au sein même du Ministère, entre l’Intérieur et le nouveau ministre des Affaires étrangères?... Sir Alexis Vonouzoff ne veut et ne peut avoir sa croix que de ce dernier--et il ne l’aura pas... Tant que Morel-Aubier restera au Quai d’Orsay, il peut en faire son deuil.

--Léon... deux, trois millions... une paille pour lui... quel placement!... Sir Alexis Vonouzoff... des milliards...

* * * * *

Un moment après au _Nouveau-Journal_, la sonnerie du téléphone retentit dans le cabinet du rédacteur en chef. _Grand-Gosse_ qui attendait une communication de Nicole, se précipita à l’appareil:

--Allo! qui est là?... Ah! c’est vous... Mais oui, je reconnais votre voix... Du nouveau me dites-vous? Mon cher _Grand-Père_ vous savez je suis très, très occupé... Si c’est sérieux, véritablement sérieux, prenez un taxi et venez... Sans quoi vous savez... Mais oui... un travail fou...

Ayant raccroché le récepteur, il sonna à un timbre qui se trouvait à portée de sa main et, quelques secondes après, le secrétaire de la rédaction entra. C’était un homme aux gestes raides, revêtu d’une longue blouse bleue, les cheveux coupés à l’ordonnance et qui portait les moustaches à la gauloise. Il avait à la main une grande paire de ciseaux comme en ont les tailleurs.

_Grand-Gosse_ s’esclaffa, alors que l’autre paraissait tout décontenancé:

--Sosthène Grobaleau dans son numéro, annonça avec la voix d’un chansonnier montmartrois, le rédacteur en chef du _Nouveau-Journal_. Est-il réussi ainsi le gaillard! On ne ferait pas mieux au Cirque! Et ce nom à coucher dehors avec deux billets de logement, Sosthène Grobaleau! On le dirait inventé ce nom, ma parole...

--Grobaleau est le nom de mon père, répliqua d’un ton prudhommesque l’interpellé.

--C’est d’autant plus rigolo, mon vieux. Ce serait un pseudonyme, il n’y aurait plus aucun charme. Dites-donc, posez vos ciseaux un moment, vous les reprendrez après, et prêtez-moi, comme dit l’autre, une oreille attentive. Je ne peux pas passer devant un kiosque à journaux sans y voir de petites brochures intitulées: _Histoires de Pêche_, _Histoires de Brasserie_, _Histoires de tables d’hôtes_, _Histoires de théâtre_, etc... etc..., le tout signé libéralement Sosthène Grobaleau. Et toutes ces histoires vous les découpez au petit bonheur, à la queue leu-leu, à droite et à gauche, va comme je te pousse! C’est là un petit business qui ne doit pas vous fatiguer les méninges et si cela vous rapporte quelque argent ça prouve une fois de plus que le nombre des poires est incommensurable. Mais dites-donc, mon vieux, il ne faudrait pas pour cela, négliger votre travail. Je ne vous paye pas pour faire la concurrence au Père-Coupe-Toujours de la Porte Saint-Denis...

--Monsieur le rédacteur en chef, il me semble que vous ignorez à qui vous parlez. Je suis membre de la Société des Gens de Lettres, secrétaire du Syndicat professionnel de la Critique, trésorier du Groupement de Défense des Romanciers Littéraires...

--Et autres Sociétés Savantes... je sais. Bref, un parfait fonctionnaire de la République des Lettres. On a même fait, sur l’amateur de fiches que vous êtes, un mot. On vous appelle _la fiche de consolation_. Mais il ne s’agit pas de cela. Fermez d’abord cette fenêtre qui nous vaut un courant d’air et dites-moi ce que vous comptez mettre à _la une_, pour demain, comme cliché?

--D’abord, cela va de soi, le portrait de Morel-Aubier, le nouveau ministre des Affaires Étrangères...

--Avec une biographie assez courte--pas de fleurs, surtout, je vous le recommande.

--Je croyais que sa politique était celle que défendait le journal.

--Comme vous êtes candide, mon cher. Mais il serait trop long de vous expliquer... Vous l’avez cette photo?

--Je vais la chercher à la composition.

Au bout d’un moment, Grobaleau revint avec le portrait du nouvel occupant du Quai d’Orsay, une figure grasse et commune d’homme chauve avec des bajoues et une barbiche au poil rare.

--Ce qu’il peut être moche dit _Grand-Gosse_--et quand on pense qu’on l’a flatté!

--Monsieur Morel-Aubier, prononça solennellement Grobaleau, me semble avoir l’aspect grave et austère de ces grands bourgeois qui sont les colonnes de la République.

--Oui, mon vieux... ne te fatigue pas, va! Et après ça... Ah! dites donc, je tiens expressément à ce que passe encore à _la une_, avec un titre à cheval, l’article sur le _Pétrole dans le Sud-Ouest_.

--Je l’aurais vu à la deux. Nous avons la séance de la Chambre, très importante, la séance du Sénat, puis la manifestation des Pères de famille, anciens combattants, devant la tombe du Soldat Inconnu.

--Je m’en fous! Le pétrole, d’abord!

--Mais, monsieur le rédacteur en chef, me permettez-vous de faire observer que la question ne me semble pas devoir tellement intéresser le lecteur?...

--Vous n’y entendez rien.

--De plus, vous ne devez pas être sans ignorer ce qu’on chuchote un peu partout.

--A savoir?

Grobaleau commença par bafouiller lamentablement, puis, il dit tout d’un trait:

--Que c’est là une affaire je ne dirai pas louche--oh certes non!--mais suspecte. Que des capitaux allemands et russes...

--Mon vieux, oui ou non vous occupez-vous du secrétariat de la rédaction ou de la ligne politique du journal?

--Mais, monsieur, et ma dignité de journaliste, qu’en faites-vous?