Les "Faisans"

Part 3

Chapter 33,793 wordsPublic domain

Mais, comme ils s’en allaient, il s’aperçut que l’un d’eux poussait l’autre du coude en le désignant, et, au moment de franchir la porte, ils se retournèrent tous deux vers lui d’un air intrigué...

IX

Ayant quitté le Cercle à cinq heures du matin, aussitôt l’ouverture du _Balneum_, _Grand-Gosse_ y fut prendre un bain de vapeur, cela lui tiendrait lieu de sommeil. L’eau froide de la piscine le regaillardit. Quand le masseur nègre lui eut passé un peignoir éponge et l’eut étendu sur un divan, les pieds enveloppés, au préalable, d’une serviette chaude, il savoura, quelque temps, le bien-être de ses nerfs ravivés. Puis, le petit déjeuner commandé, fumant sur une petite table de rotin auprès de lui, il y trempa un chiffon de brioche et se prit à réfléchir.

--A quoi emploierait-il bien sa matinée?

Un grand besoin de tendresse monta en lui. Avant cette nuit passée au jeu, il s’était attardé, hier, en compagnie de Fred, dans ce restaurant de nuit où, par trois fois, il s’était rendu au lavatory, sous l’œil ironique d’une femme aux narines pincées, pour renifler cette cocaïne qui lui donnait une telle assurance.

Il se félicita de ce qu’à présent il ne perdît pas la grosseur d’une tête d’épingle de la précieuse poudre, grâce à une minuscule cuiller dont il se servait. Au retour, il stupéfia le lutteur par son entrain et son cynisme. Celui-ci ayant parlé d’une opération qu’il étudiait et qui devait lui rapporter gros mais présentait de nombreux aléas, il lui conta, pour se faire bien voir de lui, l’histoire des 8.000 francs de _Nom-d’un-petit-bonhomme_. _Jojo Belles-esgourdes_ vit immédiatement le parti à tirer de cette révélation, mais émit des doutes sur la collaboration que pourrait fournir _Grand-Gosse_ en cette occurrence.

--Je te connais comme si je t’avais pondu. Pour ce qui est du boniment, tu es un peu là, mais quand il s’agira d’en mettre un coup, tu auras les foies...

Il s’était défendu, ses trois prises aidant, et avait accepté, en principe, de faire le guet. Il le regrettait presque, maintenant, bien que l’autre l’eût assuré «qu’il n’y aurait pas de pet...»

... Quelle souffrance, tout de même, que cette timidité qui, de longtemps, l’avait brouillé avec lui-même. Pour se complaire dans son passé, il avait arrangé ses souvenirs. La sincérité avec soi est un don ou le fait d’une longue étude. Il n’était pas privilégié et répugnait à tout effort. C’était un homme comme un autre, sans plus. Un peu plus nerveux, peut-être, avec de ces délicatesses féminines qui sont d’un tel embarras quand on a sa vie à faire, et des rougeurs subites à propos de rien.

Collégien, il ne pouvait, quand il se trouvait en retard, traverser la salle d’études sans devenir pourpre jusqu’aux oreilles. Il préférait paraître ignorant que de supporter la fixité de regard d’un professeur qui l’interrogeait. Pour regagner la maison paternelle, il faisait de longs détours, à seule fin de ne point passer devant le magasin d’une modiste dont le sourire effronté l’effarait.

Afin de vaincre sa timidité, il se créait, chaque jour, un nouveau rôle qu’il oubliait à mesure, exagérant ses propos, affectant une malice dont il était bien incapable. Bref, il se mentait assidûment et mentait aux autres pour essayer de perdre, de noyer sa faiblesse, sans y parvenir.

Une femme aurait pu le guérir dont les yeux eussent chaviré charitablement sous les siens pour le convaincre qu’il l’avait séduite. Mais les femmes ne savent pas, elles n’ont pas le temps, et la vie est courte.

Vers ses dix-huit ans, il se mit à jurer et à fréquenter les bouges pour se donner une allure. Dans son âme ingénue comme un keepsake titubèrent des filles en peignoir et ricanèrent des faces torves.

Il disait: «Mes vices, mes chers vices!» et, rentré chez lui, les photographies des parents morts protestaient, qu’il retournait contre le mur piteusement.

Pour se consoler de ne point agir, il bâtissait des projets dont il s’ouvrait à quiconque, prodiguant l’or de ses illusions, sans pudeur, au premier venu. Pauvre _Grand-Gosse_! quelle séduction émanait de cette incessante tentative! Quelle fièvre consumante était en lui, auprès de quoi l’on passait, la plupart du temps, sans savoir. On eût dit, par moment, de ces jardins clos dont les parfums tièdes vous surprennent au détour d’un chemin mais ne vous retiennent point parce que la route est longue et que le jour décline...

S’apercevant qu’il s’attendrissait, il désentrava ses pieds nus de leur serviette chaude, chaussa des babouches et regagna sa cabine pour s’habiller. Avant de passer sa chemise, il prit, dans une poche secrète de son gilet, une petite bonbonnière de vieil argent, en sortit une pincée de coco qu’il aspira précipitamment sur le revers de la main, puis une seconde, puis une troisième.

Il se revit, tout enfant, attablé chez ce vieil oncle dont on parlait chez lui à mots couverts. Il était assis en face de lui. Sur le mur, derrière le vieillard, un pan de la tapisserie bâillait qu’agitait un courant d’air:

--Petit, ne mets pas tes coudes sur la table...

--Pourquoi?

--Parce que ça ne se fait pas.

--Et pourquoi ça ne se fait-il pas?

--Parce que...

--Parce que quoi?

--Tu es trop curieux; les enfants ne doivent pas être curieux.

--Vous croyez, mon oncle? Nous dînons seuls ici, mon père et ma mère n’y sont pas. Pourquoi me parlez-vous comme eux, alors que je sais...

--Qu’est-ce que tu sais?...

--Rien...

--Mais encore?...

--Rien, je vous dis...

--Ce n’est pas la peine de rougir.

--Eh bien! oui, je sais quelque chose, mais vous n’allez pas vous fâcher, je vous aime tant! Je vous aime comme l’image de ce que je voudrais être quand je serai devenu vieux.

--Merci...

--Vous m’en voulez?

--Pas le moins du monde. Continue...

--Où en étais-je?

--Tu savais quelque chose sur moi que tu ne voulais pas dire.

--Vous me promettez de ne pas vous fâcher?

--Je te le promets.

--Eh bien! je sais que...

--... que?...

--... vous avez fait le malheur de la famille.

--Le malheur de la famille! Et tu le crois, toi, mon petit, mon tout petit? Ne te dérange pas, va, tu peux mettre tes coudes sur la table, maintenant...

--Mon oncle!...

Il se servit une grande rasade de vin blanc qu’il but d’un trait, puis il dit:

--La famille... S’ils ne m’avaient pas eu, ils m’auraient inventé... Vois-tu, petit, mais tu es trop jeune... Dans quelle classe es-tu?

--En sixième...

--Et tu viens de commencer le latin?

--A peine.

--Ainsi!...

Il remplit à nouveau son verre et le vida:

--La famille! Moi seul ai vécu. S’ils l’osaient, ils s’accrocheraient à mes basques pour aller encore avec moi n’importe où. Tu ne sais pas ce que c’est, petit, que de n’avoir pour horizon que le cadran de la mairie et de se dire: «Je croyais être en avance de dix minutes, mais au fait je n’avançais que de cinq!» Moi, je suis parti... Reprends du bouilli, mon petit... J’ai eu faim... j’ai eu froid... des gens m’ont fait baisser la tête sous leurs reproches, mais j’ai vu des pays, des pays...

--Comme sur la géographie?

--Mieux que sur la géographie, des pays pour de vrai et dont chacun était comme un visage qu’on avait peur d’oublier.

--Vous avez vu des sauvages, mon oncle?

--Comme je te vois.

--Et des hommes de toutes les couleurs?

--Tous les hommes ont la même couleur, ils sont couleur du temps qui passe.

--Avez-vous eu des aventures, mon oncle?

--Tu ne bois pas, mon petit, un doigt de vin rouge, tu l’as oublié après le bouillon, c’est le coup du docteur... Un soir, à Konakry, j’avais la fièvre, une de ces fièvres dont on n’a pas idée en Europe, j’ai senti sur moi le souffle de la mort. Tu ne saurais croire la force qu’il m’a fallu pour y résister. La mort, c’est, peut-être, la plus grande aventure. Une mouche d’or dansait déjà entre mes deux yeux; je ne sentais plus mes bras, ni mes jambes; une source coulait, je ne savais où, dont m’arrivait le bruit et vers laquelle je tendais, sans conviction, mes lèvres pour boire. C’était fort curieux.

--Vous n’avez pas fait fortune, mon oncle?

--Petit, ne mets plus tes coudes sur la table, tes parents m’ont promis de venir prendre le café avec nous...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Grand-Gosse_ était habillé, maintenant, il sortit et descendit la rue Cadet vers le faubourg Montmartre. C’était l’heure où celle-ci s’emplit d’odeurs maraîchères et où commencent à rouler les rotatives des journaux de midi.

Ses parents! lui aussi avait fait leur malheur dans la mesure de ses moyens. Il ne lui restait plus qu’une sœur, mariée à Paris, rue de Grenelle, à un ancien élève de l’école d’Athènes qui, ayant professé quelque temps au lycée impérial de Galata-Sérail, émaillait de mots turcs sa conversation. Il vous accueillait d’un _khoch gueldinez_ et vous quittait sur un _Saghol_. Il portait des lunettes à branches d’or et sa barbe d’or pâle était taillée en éventail.

Si j’allais les voir, se dit _Grand-Gosse_. Mais ses souvenirs le harcelaient. Il se mit, en promenant au hasard, à batifoler avec eux...

Ce retour de l’enfant prodigue. Il avait dix-huit ans, alors. Son père et sa mère vivaient encore...

Quand il arriva à la grille du jardin, il fut étonné de ne pas entendre les cris du veau gras qu’on devait être en train d’égorger. A table, comme on servait de la brandade de morue, il en eut l’explication: c’était un vendredi, jour maigre. S’il n’avait su de longtemps être né sous l’influence de Saturne, il en eût été convaincu à ce signe...

... Mon Dieu! quelle heure était-il donc à son cœur pour qu’il remarquât que la petite cousine de ses quinze ans avait (on ne trouve donc pas de crème Simon en province) les lèvres gercées?...

... Dès le café, il avait compris qu’on ne le consulterait jamais que par politesse, lorsqu’il y aurait des invités.

Le curé avait dit, en s’asseyant comme pour toujours:

--Le voici donc, ce cher enfant prodigue!

Et, immédiatement, on avait parlé d’autre chose...

... L’après-midi se traîna interminable. C’est après les repas, ou avant, qu’on ne sait vraiment qu’entreprendre en province. A quatre heures, il y eut le crissement de souliers ferrés sur les dalles du corridor. Et la voix de l’oncle revenant de la chasse:

--Eh bien! mon gaillard, te voilà réacclimaté dans ce pays?... Enfin, tu t’es mis un peu de plomb dans la tête.

Et ce bruit de fusil qu’on pose dans un coin!...

--Non, décidément, je n’ai pas envie de me barber chez ma sœur et mon beau-frère, décida _Grand-Gosse_, et, pour profiter de ce lyrisme dont son cœur lui paraissait submergé, il entra dans un café, commanda un porto et «de quoi écrire».

Quand il se sentait en verve, comme ce matin-là, il ne manquait jamais d’expédier un mot à son ami Pierre qui, ses études terminées, s’était retiré dans ses Pyrénées natales où il vivait en philosophe.

«_Mon ami Pierre_, se mit-il à écrire dès que le garçon eut apporté un buvard, _à l’époque de l’état de grâce où le bel habit en papier d’argent du chocolat vous semblait, à l’heure du goûter, une grande richesse, mes professeurs se plaignaient de mon manque d’application. Ce que je devais en dépenser, par la suite, pour trouver aimable la vie, je t’assure que j’y emploie, encore, beaucoup de bonne volonté._

«_On m’avait tellement prévenu contre elle en me disant qu’elle n’était que l’antichambre de la mort. Je sentais qu’on exagérait, qu’on y mêlait du parti pris. J’en mis, moi aussi, pensant rétablir la balance. J’allais à elle comme on va dans les maisons de femmes, pour me montrer que j’étais un homme, et aussi parce qu’elle était le fruit défendu. Mais je sentais confusément que le cœur n’y était pas. Autour de moi, à nouveau, on exagérait: on la disait divinement belle, elle était divertissante tout au plus. Puis, l’âme un peu empoissée par son fard, je me ravisai. Peut-être, pensai-je, qu’en retournant à la simplicité de mon enfance, elle viendra sans ce rouge aux lèvres. Elle vint certains soirs, mais je remarquai que ses lèvres étaient gercées. Alors?_

«_Notre malheur, vois-tu, n’est que d’avoir possédé les choses à l’heure où nos désirs n’étaient plus que des souvenirs essoufflés. Nous sommes montés en wagon pour des endroits où nous pensâmes aller naguère sur le siège de la diligence, à côté du fouet claquant d’un conducteur en béret..._

Il en était là de sa lettre quand il sentit une main se poser sur son épaule et la voix du _Grand-Père_ s’éleva, bienveillante et presque câline comme à l’habitude:

--Serait-il indiscret de savoir quelle est la belle à qui, mon cher enfant, vous destinez ce poulet? Est-elle blonde... brune ou châtain?...

Mais _Grand-Gosse_ haussa les épaules:

--Un porto?... Un créancier, un vulgaire créancier à qui je demandais un délai.

Et, roulant son papier en boule, il l’envoya à l’autre bout du café...

X

_Grand-Père_ achevait sa toilette devant l’armoire à glace, au tain usé, de sa chambre d’hôtel, quand le cri des camelots, galopant dans la rue Pigalle s’éleva:

--Demandez _l’Information_, _Paris-Midi_!

--Quelque chose de sensationnel, pensa-t-il... le ministère serait-il renversé?

Au même moment, on frappa à sa porte. Il donna un dernier coup de peigne à sa barbe et fut ouvrir.

--Excusez-moi, mon jeune ami, de vous recevoir dans une chambre aussi en désordre...

Mais _Grand-Gosse_ s’était effondré sur une chaise. Ses yeux cernés, la contraction des muscles de son visage accusaient sa fatigue. _Grand-Père_ observa que la poche droite de son veston débordait de journaux.

--C’est à vous de m’excuser... je suis à bout...

--Qu’est-ce qui vous arrive, demanda, avec une sollicitude sincère, le vieillard.

L’autre ne répondit pas. Il regardait devant lui, fixant avec insistance la pendule de faux bronze de la cheminée. Au bout de quelques minutes, il parut se décider:

--J’ai fait une blague... une très grosse blague... Il faut absolument que vous me sauviez... Je n’ai pas d’autre ami que vous...

--En tout cas vous n’en avez pas de meilleur.

--Je le crois.

--Écoutez... j’ai beaucoup réfléchi... Il faut que je prenne le premier train qui partira pour Le Havre... là je me débrouillerai... je m’embarquerai--fût-ce comme soutier--à bord d’un bateau... L’important est d’arriver au Havre et d’avoir quelques sous pour attendre... Auriez-vous...

Le cri des camelots, atténué par le bruit des autobus, leur parvint à nouveau.

--_...mation_! _...ris-Midi_.

_Grand-Gosse_ devint livide.

--... trois cents francs à me prêter?

Le _Grand-Père_ ne prit pas la peine de montrer son porte-billets qui ne contenait qu’une coupure de vingt francs et une de dix.

--C’est trois cents francs qu’il vous faut?

--Au moins.

--Venez avec moi.

--C’est que... je suis éreinté... j’étais si bien ici!...

--Nous prendrons un taxi, vous m’attendrez dans le taxi... Allons, venez... il le faut... mon pauvre petit!...

Il coiffa son unique chapeau, un de ces melons gris auquel il était resté fidèle depuis l’ancien Boulevard, et ils descendirent.

Il donna au chauffeur l’adresse de sa fille. Tout le long du trajet, le silence s’appesantit entre eux. A un moment donné, le _Grand-Père_ tapota impatiemment la vitre à moitié relevée de la portière puis, il se replongea, de nouveau, dans ses réflexions.

Pourvu que Nancy n’ait pas eu l’idée de manger chez elle! Elle avait accoutumé, après sa promenade au Bois qu’elle faisait, d’habitude, de dix heures à midi, tous les matins, avec ses deux bergers allemands, d’aller déjeuner aux _Ambassadeurs_... Mais, il suffisait que... Il avait tellement de guigne dans la vie!...

--Je vais vous expliquer ce qui s’est passé, _Grand-Père_... mais, promettez-moi de ne pas m’en vouloir... A vous, je peux tout dire, n’est-ce pas?... C’est cette coco d’où est venu tout le mal...

--Ne me dites rien, mon enfant... D’ailleurs nous sommes arrivés... Écoutez-moi bien: quand je serai rentré dans la maison devant laquelle nous allons arrêter, vous irez au café d’en face. Là, vous attendrez quelques minutes, puis vous demanderez, au téléphone, Mademoiselle Nancy Nangis. C’est sa femme de chambre qui viendra probablement à l’appareil.

--Que faudra-t-il lui dire?

--Je ne sais pas... ce que vous voudrez... l’important est que vous la reteniez un certain temps.

--C’est tout?

--C’est tout...

* * * * *

... Au bout d’un quart d’heure qui parut fort long au jeune homme et pendant lequel il parcourut fiévreusement les journaux, _Grand-Père_ parut, il était très grave.

--Voilà 500 francs, mon petit... Non, ne me remerciez pas.

Il eut un soupir:

--Vous n’auriez pas dû me faire ce chagrin... ce très grand chagrin... et maintenant partez, partez vite!...

_Grand-Gosse_ se leva. Il pensa, un moment, à l’embrasser, puis il eut peur de paraître ridicule et il lui serra fortement les deux mains.

--Non, laissez-moi votre consommation, dit le _Grand-Père_.

Resté seul, le vieillard songea qu’il ne pourrait plus jamais se représenter chez sa fille, même en son absence. Pendant qu’allait téléphoner la soubrette qui se trouvait seule dans l’appartement, il en avait profité pour prendre les 500 francs dans un des tiroirs de ce chiffonnier sur lequel Nancy avait l’habitude de laisser les clefs... Une liasse de lettres de Nogaroff était à côté dont une seule aurait permis à Chauvert «d’opérer» l’attaché moldave. Mais il fallait faire vite. Puis, ce sacrifice fait à son affectation pour _Grand-Gosse_, il lui sembla qu’il le réhabilitait à ses propres yeux.

--Garçon, commanda-t-il, vous me donnerez un vermouth-cassis--avec beaucoup de vermouth.

XI

_Nom-d’un-petit-bonhomme_ savait nombre de pharmaciens qui lui eussent donné un tube de comprimés de véronal, mais il préféra en acheter deux cachets chez plusieurs. Était-ce pour différer d’autant le moment de les prendre ou par un vague souci, au moment de disparaître, d’être en règle avec les usages?

Quand il sortit de la pharmacie qui se trouve à l’angle du faubourg Montmartre et de la rue Lafayette, il jugea qu’il était encore trop tôt pour mettre son projet à exécution. Il remonta vers le carrefour de Chateaudun et s’arrêta quelques instants devant une confiserie dont la montre l’intéressa d’une façon inattendue et prodigieuse. De longs bonbons habillés de papier d’argent le retinrent. Il en imagina l’intérieur. Le souvenir d’un dont le chocolat en fondant, laissait s’évader l’amertume aiguë du kirsch, lui revint en mémoire.

Puis, une nuque brune s’interposa entre la vitrine et lui, une chair mate presque virile. Quand la femme tourna son visage à demi, il craignit une désillusion--il n’en fut rien--il en eût été autrement à un autre moment, pensa-t-il. Elle avait des lèvres épaisses, la supérieure légèrement ombrée et ses sourcils qui se rejoignaient. Un bel animal. Si un désir soudain l’avait remué, peut-être eût-il repris goût à la lutte. Mais, dans son corps flétri, rien que des nerfs usés jusqu’à la corde.

Il s’assit à la terrasse d’une brasserie et commanda de l’alcool. Auprès de lui, un gros homme essoufflé consultait l’indicateur. A une autre table, un couple d’amoureux s’interrogeait du regard. Sur la chaussée, un triporteur ameuta la foule contre un chauffeur de taxi qui l’avait heurté au passage. Un agent survint, sortit son carnet de sa poche et une vieille dame, au masque de guignol, donna des détails très précis en évitant de fixer le chauffeur. Un camelot cria l’_Intran_ et la _Liberté deuxième_...

Quand il eut payé le garçon, il compta qu’il lui restait 72 francs. Il pourrait finir décemment. Cela le releva à ses propres yeux. Ne voulant pas, bien entendu, revenir là-bas, il lui fallait prendre une chambre dans un hôtel. Il se trouvait, ainsi, en mesure d’éviter le vulgaire garni et d’offrir à ses derniers moments un décor convenable. Il savait un endroit, rue de Provence, où, moyennant cinquante francs, il aurait pour la journée, la disposition d’un petit pied à terre. Se méfiant de ses hésitations et bien que ce fût à deux pas, il prit un taxi pour s’y rendre.

Devant la porte, une auto de remise était arrêtée, d’où sortirent deux femmes aux fourrures pareilles qui répandirent sur son passage une forte odeur d’ambre. Il se souvint d’un nécessaire en cuir de Russie qu’il avait acquis à Monte-Carlo, un de ses rares jours de veine au trente et quarante, et qu’il avait revendu, peu de temps après, à Antibes à un brocanteur arménien rencontré au restaurant.

L’appartement qu’on lui montra comprenait, en dehors d’une chambre à coucher anglaise de style Elisabeth, un cabinet de toilette, salle de bains et une petite entrée.

--Monsieur est seul? demanda la bonne dont le visage placide, sous un bonnet blanc, évoquait les bouillons Duval ou les dispensaires.

--Oui, nom d’un petit bonhomme!... évidemment.

Elle eut un sourire mécanique.

--Il y a une dame, justement, qui avait un rendez-vous et son monsieur n’est pas venu... alors, je pensais que peut-être...

--Non... non... pas pour le moment.

Et comme le visage de la bonne se fermait, il ajouta:

--Je verrai... plus tard... j’ai besoin, nom d’un petit bonhomme! de me reposer quelques instants.

Quand elle fut partie, il passa dans la salle de bains. L’émail blanc de la baignoire et les robinets nickelés l’attirèrent. Il se dévêtit lentement. Quand on découvrirait son corps, on aurait, du moins, l’impression de se trouver en face d’un homme soigné. Au sortir du bain, après s’être épongé, il se coucha, un verre d’eau et ses cachets sur la table de toilette à portée de sa main.

Les bruits de la rue arrivaient, étouffés par l’épaisseur des tentures. De temps en temps, il entendait le glissement de l’ascenseur, le long des tubes huilés. Il prit successivement dix cachets. Les deux premiers, qui étaient gros, se gonflèrent dans sa gorge, il dut boire à plusieurs reprises pour les faire passer. Les huit autres furent avalés facilement...

... On ne revoit pas, ainsi qu’on le croit communément, sa vie entière au moment de mourir, mais les aspérités de celle-ci. Il en est qui baignent dans la lumière, d’autres dans la nuit... Chez cet oncle prêtre qui lui montrait le latin, une odeur de terre, de choux et de toile cirée occupait le presbytère. A lire la vie de saint Stanislas Kostka, à douze ans, une émulation s’était emparée de lui. Il eût suffi d’un rien, à cette époque, pour qu’il devînt un saint. Il fut moins cinq, pensait-il, maintenant.

Que de gens s’étaient trompés sur son compte, par la suite! _Tête-de-Pipe_ en particulier, qui racontait à son sujet des histoires à dormir debout... On n’est jamais ni aussi mauvais, ni aussi bon, qu’on le suppose. C’est dans cette cellule ripolinée de Fresnes qu’il avait réfléchi au peu de fortune qu’il faut pour être honnête et qu’il avait décidé de l’acquérir au plus vite, par le jeu...

Avait-il connu l’amour? Peut-être, avec cette grosse fille de Harlem, mais, devenu scrupuleux, il eut peur. Ces attentions qu’a pour vous une femme qui vous aime--pour peu qu’on ait le sentiment de la justice--vous semblent tellement exagérées qu’on en est gêné, aussi bien pour soi que pour elle. Tout cela n’est pas clair ou l’est trop. Être aimé c’est s’introduire, par fraude, dans un cœur et bénéficier de ses largesses sans les avoir, le plus souvent, méritées...

On le recherchait, peut-être, à cette heure... On irait au Cercle où il n’était pas revenu depuis sa main heureuse. On y conserverait le souvenir d’un veinard... Il voulut rire... puis, tout s’éteignit en lui...

La porte s’ouvrit discrètement, après deux petits coups laissés sans réponse.

--On vous dérange, monsieur... J’ai pensé, comme vous étiez seul...

XII