Les "Faisans"

Part 2

Chapter 23,812 wordsPublic domain

A force de se complaire dans le paradoxe, il lui arrive de le considérer comme une vérité de bon sens. C’est sur elle qu’il bâtit sa vie, et ses fantaisies ne sont telles qu’aux yeux des autres.

Il a poussé le scepticisme jusqu’à la dévotion. C’est la seule chose sur laquelle il n’aime pas être plaisanté. Il n’est pas, à cet égard, de marguillier plus pratiquant que lui.

Comme tout le monde, il est allé au Ciel, il en revient avec des mines dégoûtées en disant: «Ce n’était que ça» comme s’il s’était attendu à autre chose.

Il n’y a pas de femme qu’il n’ait aimé du moment où elle lui eût jeté un regard favorable.

Ce fut bien de lui de pratiquer la charité en la seule matière justement où elle ne soit pas de mise! Il mit toute son application à trouver beau certain visage dont les yeux noyés de tendresse se posaient sur lui avec insistance. On ne lui en sut aucun gré.

Il est toujours arrivé à posséder ce qu’il désirait quelque temps après l’époque où il l’eût souhaité et il fallait voir comme il se dépensait pour en obtenir une sorte de jouissance rétrospective.

Il a été tellement riche, avant sa naissance, que jamais il ne s’enthousiasma à poursuivre la fortune ailleurs qu’au jeu; quitte à s’étonner de ce que sa tiédeur à son endroit ne soit pas récompensée.

Il est coutumier de ce genre de maladresses qui passeraient pour des grâces dans le milieu auquel il était dévolu. La plupart de ses défauts ne sont que des qualités inemployables dans celui qu’il fréquente. Il le sait, mais il y reste parce qu’il s’est levé à midi et qu’il fera bon fumer quelques cigarettes en usant le temps autour du tapis vert.

On lui dit: vous avez encore des illusions, parce qu’il a le visage de ses illusions. C’est chez lui une coquetterie à son endroit que ce visage et c’est son sort de faire de chacune de ses coquetteries une mystification.

Il paraît naïf au premier abord, roué au second. Il n’est vraisemblablement, ni l’un ni l’autre. Mais il se permet quelquefois de l’esprit, comme on met des gants pour aller en visite ou quand il fait froid.

Les habitués du Cercle qui s’en rapportent à leur première impression, et ont la manie des sobriquets, l’ont baptisé _Grand-Gosse_.

--Avez-vous vu _Nom-d’un-petit-bonhomme_, lui demanda le _Grand-Père_?

--Pas encore, _Binoclard_ et _Col-de-Fourrure_, à qui il doit quelque argent, l’attendent avec impatience. Le caissier aussi, sans doute, pour le même motif. Quant à _Tête-de-Pipe_, il a une martingale, bien entendu, à lui proposer.

--C’est un homme très couru. Je souhaiterai le voir, ayant à m’entretenir avec lui.

--Inutile de se demander qui sera l’entretenu.

--Vous avez de ces mots, mon petit!

--_Excuse me..._ Je n’y mets aucune malice.

--Je le sais.

--On prétend que je suis rosse. On a tort. Personne ne vous dira autant de mal de moi que moi-même.

--Je le sais également. Mais la question n’est pas là. J’ai bien peur que notre ami ne fasse charlemagne, quelques jours encore.

--On l’a vu cette nuit--ce matin, plus exactement--à Montmartre... Il soupait, en suisse, au _Rat Mort_.

--Pourvu qu’en sortant de là il ne se soit pas fait entôler!

--Lui! Je suis tranquille de ce côté.

--La chair est faible.

--La sienne est à toute épreuve. En dehors du jeu...

--On dit ça, puis...

Deux chaises étaient vacantes à leur table. Un nouveau venu fit mine de s’y asseoir.

--Ces chaises sont retenues, le prévint _Grand-Gosse_.

Et quand l’intrus fut parti, il expliqua:

--Je déteste les emmerdeurs... Si vous aviez vu, _Grand-Père_, poursuivit-il, le beau gars qui luttait hier à l’_Alhambra_! Des jambes d’une pureté de ligne... et pas de ces pectoraux absurdes comme en ont tous les sportifs... une poitrine de jeune dieu... j’ai fait sa connaissance au bar. C’est un numéro... Sur les planches, on eût dit d’un étudiant d’Oxford. Devant un glass, il n’y a pas plus frappe... Il s’appelle sur l’affiche Fred Matchless--un blaze à la noix, m’a-t-il expliqué dans son langage pittoresque. A Bois-Colombes où il est né, on le connaît sous le nom de _Jojo Belles-esgourdes_, parce que ce lutteur a des oreilles de femme--on dirait de certains coquillages...

--Vous avez d’étranges admirations, mon jeune ami, dit le _Grand-Père_. A vous entendre, on croirait... il y a des gens qui ont si mauvais esprit...

--Et que m’importe! Honni soit qui mal y pense!... J’aime tout ce qui est beau, souple, félin... Si ma famille m’avait écouté, j’eusse été un artiste... On m’a sorti d’une boîte à bachot, pour me faire potasser les x... résultat complet des courses: je tire à 5... j’use ma vie autour d’un tapis vert...

--Vous avez tort.

--J’aime tant vous entendre faire de la morale...

--Il faut avoir, si l’on veut parvenir, de la conduite dans la vie.

--Oui, beaucoup de conduite dans l’inconduite.

Le _Grand-Père_ eut un sourire encourageant et complice. Comme on passait les liqueurs et les cigares, il offrit un Henri-Clay à son jeune ami...

* * * * *

--Les cartes passent... J’en donne... J’en prends... Une carte... Une bûche... et je tire... neuf... baccara... Six...

L’office commençait dans la pièce à côté. Les deux amis s’apprêtaient à l’aller suivre, quand le chasseur vint porter un petit bleu à _Grand-Père_. Il prit son binocle d’écaille pour le lire, puis, s’adressant à son jeune compagnon:

--Je reçois, mon cher, un mot pressant de _Nom-d’un-petit-bonhomme_. Il a une affaire grave à me confier et me recommande de ne dire à personne l’endroit de notre rendez-vous... Je vais de ce pas, le rejoindre au _Nègre_ du Faubourg-Montmartre...

--Une affaire grave?... Vous aviez raison... C’était moi qui étais dans mon tort, tout à l’heure... Il a dû se faire entôler, décida _Grand-Gosse_...

IV

--Ne bois pas comme ça. Cela n’avance à rien. Il te faut toute ta lucidité pour mener à bien cette affaire.

--Cette garce, nom d’un petit bonhomme! Je la tuerai!

--On dit ça!

Une femme au museau de fouine, les cheveux à la Ninon, leva la tête de dessus un illustré, à une table voisine.

--Allons! allons! ne fais pas d’esclandre... Non, garçon, rien pour le moment... A ta place, moi, j’aurais insisté, que diable! J’aurais essayé de l’intimider...

--Si tu crois que c’est facile!

--Tu lui dois de l’argent?

--Un terme en retard et nom d’un petit bonhomme! les étrennes de quatre à cinq ans.

--Tu m’en diras tant!

La figure de _Nom-d’un-petit-bonhomme_ faisait peine à voir. On eût dit d’un noyé qu’on venait de sortir de l’eau.

--Alors? questionna-t-il.

--Alors...

_Grand-Père_ réfléchit un moment. Il fixa longuement les ongles coupés en pointe de sa main gauche, les polit, avec soin, du revers de sa manche droite.

--Je ne connais qu’un homme qui puisse te tirer de ce mauvais pas. Mais il est cher.

--Dis toujours.

--C’est Chauvert.

--Le maître-chanteur?

--Pourquoi employer de ces mots qui ne veulent rien dire?

--Combien me demandera-t-il sur les 8.000?

--Les trois-quarts--la moitié, au bas mot, si j’insiste.

--Et toi?

--Oh, moi!... pour un ami...

--Je sais... je sais... je connais, nom d’un petit bonhomme! les amis...

--Tu dis?

--Rien... Que faudra-t-il te donner à toi?

--Tu me paieras un bon déjeuner.

--C’est tout.

--Pour le reste, je m’arrangerai avec Chauvert.

--Allons-y tout de suite; mais, nom d’un petit bonhomme! auparavant, qu’est-ce que tu prends?...

--Rien. Toi non plus... je t’assure, ça te fera mal.

--Je n’ai pas déjeuné ce matin.

--Raison de plus.

--Et je n’ai pas faim.

--Tiens prête-moi plutôt trente francs.

--Voilà nom d’un petit bonhomme! deux louis.

--Je te remercie. C’est moi qui paierai le taxi...

V

Personne ne fut plus étonné que le _Grand-Père_ quand il trouva, assis en tailleur, sur le divan de cuir des _Indiscrétions Parisiennes_ juste au-dessous d’un dessin à la plume représentant Bertrand et Robert Macaire, _Grand-Gosse_, en train de fumer une cigarette.

Chauvert n’était pas arrivé, il l’attendait. Dans un coin, une dactylo tapait des bandes. Vis-à-vis d’elle, un jeune homme chauve à la figure boutonneuse découpait, dans les journaux, des articles qu’il collait dans un gros cahier cartonné. Aux murs, on voyait des affiches incendiaires, pour la plupart. L’une, en caractères majuscules, mettait en garde les souscripteurs du Dernier Emprunt. Une autre donnait les adresses personnelles des membres du Conseil d’Administration des principaux établissements financiers et des distributeurs de publicité de ceux-ci. Des dossiers soigneusement classés, par ordre alphabétique, sur des rayons, occupaient deux panneaux, à droite et à gauche de la cheminée.

_Grand-Gosse_, levé à demi, tendit une main molle aux deux arrivants.

--Comme on se retrouve! Je ne savais pas vous rencontrer ici.

--La surprise est réciproque.

--Oh! moi je suis un vieux collaborateur de la maison, dit-il en tendant son bras vers un cendrier. Rayon des mondanités--rien de la brigade mondaine...

Il eut un ricanement appuyé dont la vulgarité attrista le _Grand-Père_. Celui-ci se tourna vers _Nom-d’un-petit-bonhomme_, pour lui indiquer un siège.

--Croyez-vous que Chauvert tarde beaucoup, demanda-t-il?

--Il est en général là à cette heure. Mais, aujourd’hui, il a dû passer chez Alfred... Vous ne connaissez pas Alfred... à votre âge!... Si j’étais à votre place, je n’oserais pas l’avouer.

D’un geste gamin, _Grand-Gosse_ dirigea deux doigts en fourche vers le vieil homme comme pour lui faire honte.

--C’est juste... de votre temps!...

--C’est ça, vieillissez-moi!...

--De votre temps, ce n’est pas Alfred qu’il s’appelait. Nous avons changé ça. Alfred Lebidel, que nous dénommons plus familièrement Alfred, tout court, est le grand dispensateur de la manne...

C’est lui qui fait la liaison entre les requins de la finance et les brochets de la petite presse, sous le couvert de distribution de publicité.

Quand un brûlot menace de faire couler un dreadnought, il est chargé de composer avec le corsaire. Les mensualités qu’il sert aux petits canards du boulevard varient, suivant l’importance, non de leur tirage, mais de leurs attaques... Comme il touche une commission de dix pour cent sur les sommes qu’on lui confie à cet effet, il a quelquefois intérêt, pour augmenter la manne, à jeter de l’huile sur le feu. L’opération est connue des professionnels sous le nom de «truc».

Le vocabulaire d’Alfred est toujours empreint de la plus exquise courtoisie. Cet homme a le culte de l’euphémisme. Il n’achète pas votre silence, «il cherche une formule de conciliation pour assurer la paix d’un établissement auquel il s’intéresse». Il ne vous cache point «que la situation comporte des sacrifices de part et d’autre». Il baptise le petit marché auquel il se livre «négociation, opération forfaitaire».

Alfred est très bien vu en haut lieu... Au ministère des finances on ne jure que par lui--il est même arrivé qu’on y fit appel à sa collaboration avouée ou occulte... Son ruban rouge tournera au macaron, à la prochaine promotion...

--L’est-il assez rosse, ce sacré gamin! L’est-il...

Et le _Grand-Père_ se mit à lui taper amicalement sur l’épaule.

_Nom-d’un-petit-bonhomme_ n’écoutait pas. Après cette période d’excitation, un grand accablement l’envahissait. Il paraissait plongé dans un abîme de réflexions--peut-être cuvait-il tout simplement son alcool.

Chauvert survint sur ces entrefaites. Il était tout guilleret.

--Je sors de chez Alfred, dit-il en entrant, sans avoir l’air de faire attention à _Grand-Père_ et à _Nom-d’un-petit-bonhomme_.

«On étrangle un budget!» vociférait dans l’antichambre ce ballot de Varodet, qui, avec son _Petit Moniteur de l’Épargne_, fait plus de barouf que de besogne.

--Ne t’en fais pas, lui dis-je--la vie est belle!--et j’entre, d’autor, dans la place, sans me faire annoncer par l’huissier.

«Alfred pensait m’avoir, c’est moi qui l’ai eu. Entre nous, je le croyais plus fortich. On se fait des illusions.»--Votre journal, les _Indiscrétions parisiennes_, fort bien rédigé, ma foi... Des échos très parisiens... très amusants à lire. Je lui ai coupé son effet: «Mon journal n’est pas bien rédigé ou, s’il l’est, c’est sans le faire exprès. Je ne sais pas si ses échos sont très parisiens, amusants à lire, mais ce que je sais c’est que je suis un maître chanteur et que mon journal est un journal de chantage... Il compte même le devenir de plus en plus, à moins que vous n’y mettiez le prix.» Là-dessus, il sourit, balance sa jambe à son habitude: «Ce qu’il aime le paradoxe, ce brave Chauvert!» Mais moi «ce n’est pas le paradoxe que j’aime, c’est l’argent. Lors de la dernière émission, vous m’avez inscrit pour 5 billets. J’en veux 10 cette fois-ci». Il a eu un haut-le-corps. Je n’ai pas perdu le nord: «C’est à prendre ou à laisser.»

--Je vous téléphonerai demain. «Demain ce sera 13.»

--Laissez-moi, au moins, le temps de la réflexion.

--Je crois vous avoir dit que demain ce serait 15.

Bref, il m’a inscrit pour 10, pas un sou de moins. Et voilà comment on traite les affaires, quand on est un faisan à la hauteur--et, comme faisandier, je crois que je suis un peu là...

Le _Grand-Père_ parut gêné. Il était d’un temps où l’on avait peur des mots et se prenait à déplorer les brutalités du nôtre. Il profita d’un silence pour présenter _Nom-d’un-petit-bonhomme_.

--Je ne pensais pas te voir de sitôt, _Grand-Père_, lui dit le directeur des _Indiscrétions parisiennes_. Tu as la lettre?

--Pas encore.

--Alors?

--Alors, je venais pour une autre affaire qui peut t’intéresser.

--Expose-la-moi en deux mots... Ou plutôt vous, dit-il en s’adressant à _Nom-d’un-petit-bonhomme_. Lui, à force de ressembler au Père Éternel, s’imagine toujours avoir l’éternité devant lui.

Quand l’autre lui eut expliqué ce dont il s’agissait, Chauvert lui tourna le dos et s’en fut à son bureau américain pour revoir des épreuves qu’on venait de lui apporter.

--Cette affaire ne t’intéresse pas, hasarda timidement le _Grand-Père_?

Chauvert ne répondit pas tout d’abord, puis:

--Tu ferais bien mieux, au lieu de perdre ton temps, de t’occuper de ce que tu sais... Ceci ne tient pas debout.

_Nom-d’un-petit-bonhomme_ était effondré. Son regard suppliait, le _Grand-Père_ insista:

--Tu ne vois pas un moyen de rentrer dans ces 8.000 francs?

--Il n’y en aurait qu’un, dit enfin Chauvert, c’est de le faire à l’estomac. Tu vas trouver la pipelette, en disant que tu es un agent de la Sûreté. Elle te croira peut-être--il y en a qui marquent plus mal... Mais elle doit être en rapport avec le commissaire de son quartier, sa signature doit être déposée chez lui--alors tu vois les complications qui peuvent en résulter! Tu n’es pas de taille--tel que je te connais--à risquer le paquet...

--Mais toi?

--Moi? Un large sourire éclaira sa face bouffie. 8 billets à prendre? et quand je dis 8, c’est 4 ou 5, 6 au plus pour moi!... Au revoir, vieux, pense à notre affaire, ça vaut mieux...

Et Chauvert retourna à ses épreuves. Quant à _Grand-Gosse_, il paraissait de plus en plus intéressé par le travail de la dactylo...

VI

A partir de ce jour-là, _Nom-d’un-petit-bonhomme_, persuadé qu’il ne remonterait plus jamais le courant, se laissa aller à la dérive.

Cette foi dans le hasard qui, jusqu’ici, lui avait permis de supporter les pires traverses, s’éteignit tout d’un coup après qu’on eut charbonné la mèche juste assez de temps pour empouacrer son cœur jusqu’à la nausée. Ce joueur qui, de fort loin, sentait son Cercle, comme un cheval l’écurie, n’y remit plus les pieds.

--Il a peur qu’on le tape, pensa l’un; de ses créanciers, un autre; il godaille ou court le guilledou, imaginèrent certains. Chacun se trompait.

Il vécut comme un somnambule, s’enveloppant d’un nuage de tabac et s’en remettant aux conseils du seul alcool pour prendre une décision.

Il fit mécaniquement les gestes essentiels pour arriver à subsister, à fumer, à boire aussi à sa convenance.

De sages tuyaux donnés par un garçon de café qui prenait des paris aux courses lui assurèrent une façon de matérielle. Il lui arriva même de toucher, par son entremise, 130 francs d’un coup sur un outsider. Il connut qu’il était guéri du tapis vert à ce que, ce jour-là, l’idée même des cartes ne vint pas à son esprit et en éprouva quelque épouvante. Une habitude invétérée qui vous quitte brusquement, n’est ce point comme la rupture d’un anévrisme ou comme une apoplexie?

Il se prit à surveiller certaines absences de mémoire, un tremblement de sa main quand il écrivait, une paresse des muscles d’un côté de la figure.

La concierge ne le saluait plus quand il passait dans la cour. Il la surprit, un jour, qui amusait un fournisseur en lui contant son histoire. Ces mots arrivèrent à son oreille: «8.000!... cette purée!»

Il eut l’air de n’avoir pas entendu, mais but, ce soir-là, plus que d’habitude. Parvenu péniblement à son galetas, il s’effondra tout habillé sur le lit.

* * * * *

... La lumière qui brûlait dans la loge, on eût dit qu’elle arrivait du sol... Mais, au fait, n’était-ce point, tout bonnement, la réverbération du poële chauffé à blanc?... Il ronflait ce poële comme un ventilateur... Le bruit, maintenant, augmentait, il s’amplifiait jusqu’à occuper de son vrombissement le cube d’air de la cour... il montait jusqu’à sa fenêtre mansardée, c’était comme le moteur d’un avion qui volerait au ras des toits...

... La flamme gagnait une enveloppe sur laquelle son nom s’inscrivait en lettres soigneusement tracées, séparées les unes des autres, et dans chacune d’elles il retrouvait le mouvement qu’avait eu sa plume au bout de ses doigts... Puis, au moment où le papier commençait à se cerner, l’enveloppe s’évadait par la porte entr’ouverte du foyer et une liasse de billets de 1000 francs s’éparpillait sur le carrelage de la loge, pendant que le feu tordait les pages d’un catalogue...

... Ils étaient maintenant épinglés, reposant sur le tiroir du bas, fermé à clé, de cette armoire à glace dont la masse obstruait la fenêtre donnant sur la cour... La concierge était couchée... Le chat ronronnait sur son fauteuil et son ronronnement finissait par se confondre avec le ronflement du poële et celui de la vieille femme...

... Le balancier de la pendule s’est à peine affolé quand une main preste l’a soulevé pour prendre le trousseau de petites clés qui est caché dessous...

... Une serviette mise en tampon sur la bouche... la gorge molle d’abord, puis plus dure à mesure que la pression des doigts augmente... un soubresaut... c’est tout... Rien n’est dérangé dans la loge, le chat ne s’est pas réveillé... On entend dans la rue le bruit des poubelles qu’on vide, puis celui des boîtes à lait...

Avant de s’habiller, comme à son habitude, _Nom-d’un-petit-bonhomme_ alluma une cigarette. Il ouvrit ensuite la fenêtre. De la cour monta un bruit de voix:

--La concierge, répondait l’une? Elle est dans l’escalier.

Il frissonna au brouillard qui entrait dans sa chambre:

--Il doit être plus de onze heures, pensa-t-il.

VII

Ayant présenté au Cercle un jeune filateur roubaisien qui espérait l’être, par la suite, à sa fille, le _Grand-Père_ put disposer de quelque argent. Il fit des folies. Un après-midi, il se décida à rendre à la jeune camériste de Nancy Nangis les 25 francs qu’il lui devait. Mais, comme elle n’avait pas de monnaie, il lui remit un demi-louis «en attendant». Elle fut surprise et touchée tout à la fois de cet empressement. Il en profita pour prendre l’habitude de lui aller dire un petit bonjour quand sa maîtresse était absente.

Ce soir-là, il venait de téléphoner du Cercle à Chauvert que «leur affaire était en bonne voie», quand _Grand-Gosse_ l’aborda:

--Vous qui avez des relations au music-hall, lui dit-il, vous devriez tâcher de trouver un engagement à Fred Matchless. Celui qu’il avait à l’_Alhambra_ vient d’être résilié. Il se trouve disponible.

--Fred Matchless? Ah oui! l’intéressant jeune homme dont vous m’aviez déjà parlé...

--Soi-même... Vous savez que c’est un poteau pour moi.

Le _Grand-Père_ fronça les sourcils:

--Vous ne devriez point, mon jeune ami, employer de ces expressions. Elles ne vous vont pas le moins du monde. Vous me faites l’effet de ces potaches qui disent de gros mots pour s’étonner et étonner les autres...

--Oui, _Grand-Père_.

--... Quant à ce Matchless, outre qu’il ne faille pas exagérer mon influence dans les music-hall parisiens, avant de le recommander, j’aimerais savoir s’il est recommandable.

--Je vous ai dit que c’était mon poteau.

--Quelles sont ses ressources?

--Et les nôtres?

--Ça c’est une autre affaire.

--Il s’explique...

--Le terme est vague.

--Il traduit, cependant, assez fidèlement ma pensée. Fred Matchless ou, si vous le préférez, _Jojo Belles-esgourdes_...

--Je ne préfère pas.

--... possède plusieurs cordes à son arc. Le bonneteau et la passe anglaise n’ont pas de secrets pour lui; le diamant qu’il porte à sa cravate, il le tient d’une charmante femme qu’il peut vous arriver de rencontrer, de quatre à six heures, faisant du footing sur le côté droit de la Chaussée d’Antin. Mais dès qu’il a bu--et il boit beaucoup depuis qu’il ne lutte plus à l’_Alhambra_--il lui arrive de fréquenter de curieux adolescents pour qui le commerce de la coco n’est qu’un pis aller, spécialisés qu’ils sont dans le cambriolage diurne ou nocturne. Il me fit part, l’autre jour, d’un plan assez complet qu’il possédait des divers pavillons de la banlieue nord susceptibles d’intéresser un collectionneur de bibelots...

--Mon jeune ami, vous ne sauriez croire à quel point vous m’affligez!

--Oui, _Grand-Père_. Connaissait-on la coco de votre temps?...

--J’espère bien que vous n’en prenez pas.

--Par curiosité, simple curiosité...

--Mon pauvre ami!

Ils furent interrompus par l’arrivée du jeune filateur roubaisien. Le _Grand-Père_ s’empressa auprès de lui, après avoir pris congé de son compromettant interlocuteur.

VIII

Quand il passait devant la loge de sa concierge, _Nom-d’un-petit-bonhomme_ détournait les yeux. Il lui semblait qu’il n’aurait pu désormais supporter le regard de cette femme. Il arriva qu’un jour elle lui remit une lettre du propriétaire l’avisant d’avoir à payer son terme en retard. Il rougit et se mit à balbutier une façon de bonjour.

La nuit qui suivit, il entendit de nouveau le ronflement du poële... il revit le lit... la pendule... l’armoire... puis, ce fut le bruit des poubelles et des boîtes à lait...

Il se mit à boire de plus en plus, à rentrer chez lui le plus tard possible, mais, aussitôt dans son lit, les images se représentaient dans le même ordre, avec la même précision hallucinante...

Un matin qu’il prenait son repas chez un marchand de vins qui fait l’angle de la rue Madame et de la rue d’Assas où il habitait, il lui sembla qu’un individu assez suspect, l’air d’un agent en bourgeois, l’attendait en faisant les cent pas. Quand il sortit, l’homme avait disparu, mais il crut le reconnaître le lendemain, devant la Bourse, qui lui emboîtait le pas, puis, deux jours après, à la terrasse du bar où il avait ses nouvelles habitudes. Il n’osa plus lire les faits divers des journaux. Un jour, à table, il se surprit tordant machinalement sa serviette sur ses genoux. Il n’en réclama pas, le soir, à la serveuse. Quelques jours après, il résolut de changer de restaurant. Il en chercha un qui n’eût pas de poële...

Une conversation surprise entre deux étudiants en médecine, qui mangeaient auprès de lui, retint quelque temps sa pensée.

--Moi, disait l’un, je ne comprends pas les gens qui se servent d’un revolver pour se suicider. S’ils ne se tuent pas sur le coup, quelle boucherie! La noyade suppose une telle volonté, de telles angoisses aussi avant! Il en va de même, malgré toutes les plaisanteries d’usage, de la pendaison.

--Rien ne vaut le protoxyde d’azote, le gaz hilarant.

--On s’en va avec le sourire, reprit l’autre.

--Mais il n’est pas facile d’en avoir sous la main, objecta le premier, tandis qu’avec quelques cachets de véronal...

Ils s’entretinrent ensuite de sujets plus futiles. _Nom-d’un-petit-bonhomme_ ne les écoutait plus...