Les enfants du Ghetto

Part 8

Chapter 83,853 wordsPublic domain

--Oui, fleur de ma vie; patiente encore un peu et tu verras notre Hannah sous la _Chuppah_.

--Aurais-tu quelqu’un en vue?

Le rabbin hocha la tête avec une mine mystérieuse et cligna des yeux comme pour regarder de loin le jeune homme en question.

--Qui est-ce, père? demanda Lévi. J’espère qu’il s’agit de quelqu’un de réellement distingué qui parle l’anglais correctement.

--Et pensez-vous que vous lui plairez, Hannah? dit la rabbine. Avec votre stupide raideur, vous avez jusqu’à présent découragé tous les partis que j’ai essayé de vous faire conquérir.

--Voyons, mère, s’écria la jeune fille en posant violemment sa tasse, est-ce que je ne vais pas pouvoir déjeuner en paix! Je ne tiens pas du tout à me marier. Est-ce que vous croyez que cela m’amuse de voir vos Juifs tourner autour de moi pour m’examiner comme un cheval au marché et demander combien d’argent vous pouvez donner pour notre établissement? Laissez-moi, si je veux rester fille. C’est mon affaire après tout, et non la vôtre.

La rabbine adressa à son mari un coup d’œil d’amer reproche.

--Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Samuel? Elle est _meshuggah_, tout à fait folle. Avec sa santé et sa fraîcheur, la voilà folle.

--Oui, vous me rendrez folle à la fin, affirma Hannah d’un air sauvage. Laissez-moi! Je suis trop vieille à présent pour trouver un Chosan, il n’y a donc plus qu’à me laisser telle que je suis. Je saurais toujours bien gagner ma vie à moi toute seule.

--Tu entends, Samuel? fit Simcha. Tu vois mes tourments. Tu vois comme nos enfants deviennent impies dans ce pays de païens.

--Laisse-la, Simcha, laisse-la, répondit-il. C’est encore une enfant. Si elle n’a pas d’inclination pour le mariage...

--Et qu’est-ce que c’est que ça, qu’une inclination? Voilà du joli, par exemple. Alors elle va donner sa mère en risée à tout le monde. Mme Jewell et Mme Abrahams seront toujours là à dorloter leurs petits-enfants devant mon nez, pour me faire la nique? Ce n’est pas que Hannah ne soit pas belle qu’on ne puisse la demander. Seulement elle fait trop la fière. On jurerait qu’elle a un père qui gagne cinq cents guinées par an, tandis que c’est un homme qui dilapide la moitié de son gain au profit de sales mendiants.

--Ne parle pas en épicurienne, prononça gravement le rabbin. Nous tous, nous ne sommes que des mendiants, à la merci de la charité du Très-Haut--que son nom soit béni.--Que sommes-nous donc? Nous n’avons qu’à nous prosterner devant Lui et Le remercier de ce que ses bontés sont telles qu’elles nous permettent de faire nous-mêmes la charité.

--Mais c’est pour vivre que nous travaillons, s’écria la rabbine, et j’en ai les genoux tout écorchés.

--Mère, dit Hannah, vous avez pourtant une servante pour faire le gros travail.

--Des domestiques! s’écria la rabbine avec mépris. Avec eux, si vous ne leur mettez pas le pied sur la tête comme les Egyptiens firent avec nos pères, ils ne font rien que de casser la vaisselle. J’aime mieux balayer ma chambre que de voir une _shiksah_ y musarder une heure et s’en aller en laissant toute la poussière sur les appuis des fenêtres et le dessus de la cheminée. Et les lits! A-t-on jamais vu une shiksah retourner seulement un matelas. Si je pouvais, je leur tordrais le cou.

--A quoi sert-il de se plaindre, répondit Hannah avec impatience. Vous savez bien que nous sommes obligés d’avoir une shiksah pour entretenir les feux le jour du Sabbat. On ne peut pas s’adresser aux gamins qu’on trouve dans la rue. Ils ont beau être pieds nus, ils vous regardent comme si vous étiez des imbéciles. Et on n’en trouve pas toujours.

L’entretien des feux, pendant le Sabbat, est l’un des problèmes les plus difficiles à résoudre au ghetto. Les rabbins ont adouci l’interdiction primitive, qui n’était rien moins qu’une prohibition absolue; ils permettent qu’on en fasse allumer les feux par des païens. On utilise dans ce but de pauvres femmes, généralement des Irlandaises, qu’on appelle les _Shabbos-Goyahs_ et qui font au ghetto cet office de chauffeur, à raison de quatre sous par cheminée. Jamais un Juif ne touche à une allumette ou à une chandelle, ni ne brûle un morceau de papier, ni même ne décachette une lettre. La goyah, terme qui signifie littéralement _païen femelle_, est là pour s’acquitter de ces besognes le jour du Sabbat. Salomon Ansell avait été un jour traité de païen femelle par sa grand’mère, simplement pour avoir touché à la pelle à feu, alors qu’il n’y avait d’ailleurs rien dans la grille.

Le rabbin aimait à se chauffer. Lorsque, un jour de Sabbat, son feu menaçait de s’éteindre, il se gardait bien d’ordonner à la shiksah de remettre du charbon, mais il se frottait les mains et il formulait, à mi-voix, d’un air détaché: «Vraiment, il ne fait pas chaud».

--C’est vrai, dit-il à sa femme et à sa fille, j’ai toujours eu froid des Sabbats où on avait renvoyé la shiksah. J’en suis resté une fois enrhumé pendant tout un mois.

--Je t’ai fait «enrhumer»! protesta la Rabbine. Et c’est peut-être moi aussi qui te fais rentrer en bras de chemise en plein hiver? Il va falloir que je te mette des cataplasmes et des sinapismes, et tu voudrais qu’il me reste de quoi te fournir par dessus le marché une shiksah. Si je vois encore tes Schnorrers entrer ici, je les sors par la peau du cou.

Ce fut ce moment que le Destin et Melchisédec Pinchas choisirent pour l’entrée en scène dudit Melchisédec Pinchas.

VII

PINCHAS, LE POÈTE

Il entra par la porte de la rue, qui était ouverte, il frappa légèrement à la porte de la salle à manger, ouvrit et baisa la _Mezuzah_. Puis il s’avança, prit celle des mains de la rabbine qui tenait la cafetière et la baisa aussi d’une égale dévotion. Ensuite s’emparant de la main de Hannah, il la pressa sur ses lèvres barbouillées, murmurant en allemand:

--Vous êtes aussi charmante ce matin que les roses du Carmel.

Après quoi se baissant, il baisa le pan de l’habit du rabbin. Enfin il dit à Lévi:

--Bonjour, Monsieur.

Et Lévi répondit avec affabilité:

--Bonjour, monsieur Pinchas.

--La paix soit avec vous, Pinchas, dit le rabbin; je ne vous ai pas vu à la synagogue, ce matin, bien que ce fût nouvelle lune.

Le poète était un petit homme grêle très brun avec de longues tresses de cheveux noirs retombant sur les tempes. Il avait une face en lame de couteau, qui le faisait ressembler à une sorte d’astèque. Ses yeux étaient extrêmement brillants. Il portait, d’une main, une pile de petits livres enveloppés de papier, et de l’autre un cigare éteint. Il posa les livres sur la table.

--Enfin, s’écria-t-il, j’ai pu faire imprimer le grand ouvrage dont se souciait si peu cette ignorante masse de Juifs anglais, qui donnent des milliers de guinées par an pour que leurs stupides pasteurs puissent porter des cravates blanches.

--Et qui a payé l’impression, Monsieur Pinchas? demanda la rabbine.

--Comment qui? s’exclama Melchisédec. Mais moi, et personne autre.

--Mais vous êtes toujours à crier misère.

--Je suis pauvre en effet, cela est aussi vrai que la loi de Moïse. Mais j’ai écrit des notes pour les journaux rédigés en hébreu. Ils courent après moi, parce qu’il n’y a pas dans leur état-major un seul homme qui ait la plume d’un véritable écrivain. Je ne puis en tirer aucun argent, ma chère rabbine, à preuve que ce matin je n’ai pas encore déjeuné, mais le propriétaire du plus important de ces journaux est en même temps imprimeur, et c’est par l’impression de mon livre qu’il m’a payé. Malheureusement, je ne pense pas que la vente de cet ouvrage me permette de remplir mon estomac. Que le Très-Haut--béni soit-il--vous bénisse, rabbine, car je prendrai volontiers une tasse de café. Je ne connais personne qui fasse un café d’une odeur aussi exquise, on dirait la vapeur des parfums qu’on brûlera quand le Tout-Puissant aura restauré notre Temple.

»Vous êtes un heureux mortel, Rabbin. Me permettez-vous de m’asseoir à votre table?

Et sans attendre la permission, il avança une chaise entre Lévi et Hannah, et s’assit. Mais il se releva aussitôt pour se laver les mains suivant le rite, et prit un œuf qui restait.

--Voici votre exemplaire, Reb Samuel, reprit-il après une pause. Vous voyez, il est dédié «aux piliers du Judaïsme anglais». C’est une espèce de concile de magots, mais il faut bien leur offrir une chance de s’élever à de hautes conceptions. Il est vrai que nul d’entre eux ne comprend l’hébreu, pas même le Grand Rabbin, à qui la courtoisie m’a obligé d’envoyer un exemplaire. Peut-être arrivera-t-il à lire mes poèmes à l’aide d’un dictionnaire. En tout cas il est certain qu’il n’est pas capable d’écrire en hébreu sans faire à chaque mot deux fautes de grammaire. Non, non, ne le défendez pas, Reb Samuel, sous prétexte que vous êtes sous ses ordres. C’est lui qui devrait être au-dessous de vous. Seulement, c’est en anglais qu’il étale son indifférence, et les imbéciles pensent que, du moment qu’on énonce des absurdités en bon anglais, on est tout à fait qualifié pour être Rabbin.

Cette remarque toucha au point sensible Reb Samuel. Il avait dans son existence un gros tourment; il savait que des personnalités juives des beaux quartiers déploraient de trouver en lui un obstacle à l’anglicisation du ghetto. Il n’ignorait pas ce qui manquait à sa science, mais il ne pouvait arriver à comprendre la nécessité de devenir Anglais, restant pénétré du vague sentiment que le Judaïsme avait fleuri avant que l’Angleterre eût été inventée. Aussi la remarque du poète lui avait-elle fait un secret plaisir.

--Vous savez très bien, continua Pinchas, que vous et moi nous sommes à Londres les deux seules personnes qui sachent écrire correctement la langue sacrée.

--Non, non, fit modestement le Rabbin.

--Si, si, insista solennellement Pinchas, vous avez un style aussi parfait que le mien, mais justement veuillez jeter les yeux sur la dédicace toute spéciale qu’à votre intention j’ai écrite de ma propre main. «A la lumière de sa génération, le grand _Gaon_, dont la renommée atteint jusqu’aux confins du monde; à celui dont les lèvres dispensent le savoir au peuple du Seigneur; au puits qui ne tarit jamais, à l’Aigle puissant qui s’élève dans le ciel sur les ailes de la Connaissance, au Rabbin Samuel--que la lumière de sa pensée ne s’éteigne jamais et que ce soit de son vivant que le Rédempteur apparaisse dans Sion.»

«Voilà, prenez, ce sera un honneur pour moi. C’est l’hommage de l’homme de génie à l’homme de science, l’humble offrande d’un lettré hébreu, exilé en Angleterre, à son confrère.

--Merci, dit le vieux Rabbin très ému, c’est trop aimable à vous et une fois que j’aurai lu votre œuvre, je la mettrai précieusement parmi mes livres les plus chers, car vous savez bien que je vous considère comme le poète le mieux doué en Israël depuis Yehuda Halévi.

--J’ai le don, je le sais, je le sens, j’ai le feu sacré. Le deuil de notre race m’empêche de dormir. Les espérances nationales me font tressaillir tout entier comme des décharges électriques, et j’inonde ma couche de mes pleurs dans les ténèbres.

Pinchas s’interrompit là pour prendre une autre tranche de pain beurré.

--C’est dans ces moments-là que naissent mes poèmes. Les mots s’épanchent en harmonies dans mon cerveau, je chante comme Isaïe le retour à la Terre Promise et je deviens l’aède de notre patrie passée et future. Mais ces Anglais, ils ne pensent qu’à gagner de l’argent pour en gaver leurs pasteurs. Mes études, ma poésie, mes rêves célestes, qu’est-ce que c’est que tout cela pour ces imbéciles de la congrégation des Hommes-de-la-Terre. J’ai envoyé à Buckledorf, le gros banquier, un exemplaire de mon petit livre, avec une dédicace spéciale, écrite toute entière de ma main et en allemand pour qu’il puisse la comprendre. Eh bien, savez-vous ce qu’il m’a envoyé? une aumône de cinq shillings. Cinq shillings pour le poète en qui brûle le feu du Ciel! Comment voulez-vous entretenir le feu sacré avec cinq shillings? J’avais presque envie de les lui retourner. C’est comme Gidéon, le membre du Parlement. Un de mes poèmes est un acrostiche sur son nom. Il était sûr ainsi d’aller à la postérité. Tenez, le voilà. Non, c’est justement la page que vous regardez. Vous voyez comme cela débute:

Grand leader du peuple d’Israël Ici je chante tes hautes vertus héroïques et les Dons divins de ton intelligence.

Je lui ai écrit sa dédicace en anglais, car il ne comprend ni l’hébreu ni l’Allemand, ce misérable, ce ladre, cet _homme de la terre_ dévoré de vanité.

--Eh bien, il ne vous a rien donné du tout? demanda le Rabbin.

--Pis que cela, il m’a retourné le volume. Mais je me vengerai: à la prochaine édition, j’enlèverai l’acrostiche et je laisserai Gidéon tomber dans l’oubli. J’ai passé dans toutes les villes du monde où il y a des Juifs, en Russie, en Turquie, en Allemagne, en Roumanie, en Grèce, au Maroc, en Palestine. Partout les plus grands rabbins ont bondi comme des chamois dans la montagne, tant ils étaient joyeux de ma venue. Ils m’ont nourri et vêtu comme un prince. J’ai prêché dans les synagogues, et partout les gens ont dit que c’était comme si le Gaon de Vilna eût ressuscité. De tous les villages à des milles à la ronde, les fidèles venaient se faire bénir par moi. Regardez: voici les certificats des plus grands saints, des plus grands savants. Mais en Angleterre, et rien qu’en Angleterre, quel accueil m’a-t-on fait? M’a-t-on dit: Sois le bienvenu, Melchisédec Pinchas; «Sois le bienvenu comme le fiancé chez la fiancée, à la fin du jour de fête qui lui a semblé si long, et quand tous les invités sont partis. Salut à la torche de votre génie et à la Pyramide de votre savoir, vous qui êtes riche de tous les trésors de la littérature hébraïque de tous les temps et de tous les pays. Ici nous n’avons pas un sage. Notre Grand Rabbin est un idiot. Viens et sois notre Rabbin en chef!» M’a-t-on dit cela dans votre Angleterre? Non. On m’a salué froidement, moqueusement, dédaigneusement. Quant au révérend Elkan Benjamin, qui fait tant d’embarras à cause de la quantité de gens riches qui dorment à ses sermons, je le dénoncerai, aussi vrai qu’il y a un Dieu qui veille sur Israël, je ferai connaître à l’Univers que cet homme a quatre maîtresses.

--Vous ne ferez pas cela, vous ne voudrez pas causer ce scandale, dit le Rabbin. Comment savez-vous qu’il a quatre maîtresses?

--Il les a, aussi vrai que la Loi est la Loi et que je suis assis là. Demandez à Jacob Hermann; c’est lui qui me l’a dit. Jacob Hermann m’a dit un jour que Benjamin a une maîtresse pour chacune des quatre boucles de ses cheveux. Eh bien si je sais compter, combien cela fait-il? Je me demande pourquoi il lui serait permis de me mépriser, et pourquoi je n’aurais pas le droit de dire la vérité sur son compte. Un jour je le mettrai au pied du mur. Savez-vous qu’il a dit que la première fois que je suis venu à Londres, j’ai fréquenté les renégats de Palestine Place?

--Hé, ce n’était pas là une assertion sans quelque fondement, observa Reb Samuel.

--Fondement! Qu’entendez-vous par là? Certes, j’ai habité chez eux pendant une semaine. J’étudiais les mœurs de ces renégats et les moyens qu’ils emploient pour corrompre l’âme de nos frères; je tenais à être en mesure d’écrire sur leur compte un de ces jours. Mais ne vous ai-je pas toujours dit que pas une miette de leur nourriture n’est entrée dans ma bouche, et que l’argent que j’étais bien obligé d’accepter d’eux pour ne pas exciter leurs soupçons, cet argent, je le distribuais parmi nos Juifs pauvres? Quel mal ai-je fait là? Le porc est impur et pourtant nous utilisons ses soies.

--Il y a une chose que vous ne devriez pas contester, c’est que, si vous n’aviez pas été un si saint homme et un si grand poète, j’aurais pu croire moi-même que vous leur aviez vendu votre âme pour éviter de mourir de faim. Je connais les pièges de ces démons, qui offrent du pain aux immigrants sans ressources, en échange de l’apostasie. Ils sont devenus si artificieux, qu’à présent ils rédigent en hébreu leurs appels diaboliques, connaissant notre vénération pour la langue sacrée.

--Oui, le vulgaire Homme-de-la-Terre croit tout ce qui est écrit en hébreu. Ce fut la grande erreur des Apôtres d’écrire en grec. Il est vrai qu’ils étaient, eux aussi, des Hommes-de-la-Terre.

--Je me demande qui fournit à leurs missionnaires d’aussi excellents traités en hébreu, fit Reb Samuel.

--Je me le demande aussi, balbutia Pinchas qui parut fort occupé à déguster son café.

--Mais, père, demanda Hannah, croyez-vous qu’un Juif puisse jamais croire positivement au Christianisme?

--Comment cela se pourrait-il, s’écria le Rabbin. Un Juif en possession de la Loi du Sinaï, de la Loi éternelle qui ne peut changer, un Juif à qui Dieu a donné une religion judicieuse et le sens commun, peut-il une seule minute ajouter foi à ce fatras d’absurdités qui constitue le culte des Chrétiens? Jamais un Juif n’a apostasié que pour remplir sa bourse ou son estomac, et pour échapper à la persécution. C’est ce qu’ils appellent, en anglais «être touché par la grâce», mais pour un Juif pauvre n’est-ce pas toujours «grâce» après un bon repas? Regardez les Crypto-Juifs, les Marranos, ces Juifs d’Espagne, qui pendant des siècles ont mené une existence en partie double, extérieurement chrétiens, mais se transmettant en secret de génération en génération, la foi, les traditions, les rites du Judaïsme?

--Certes, jamais un Juif n’a été assez niais pour se faire chrétien, à moins que ce niais n’eût du talent, prononça le paradoxal poète. Ne connaissez-vous pas, ma douce et innocente demoiselle, l’histoire des deux Juifs de la Cathédrale de Burgos?

--Non, qu’est-ce donc? demanda le jeune Lévi avec intérêt.

--Eh bien, veuillez passer ma tasse à votre très vénérable mère. Je crois qu’elle désire me donner une autre tasse de café. Votre éminent père connaît l’histoire, je m’en aperçois à la façon dont il cligne les yeux.

--Oui, fit le rabbin, c’est une vieille histoire: elle a de la barbe.

--Deux Juifs d’Espagne, commença le poète en s’adressant avec un air de déférence à Lévi, deux Juifs qui avaient été «touchés de la grâce», attendaient leur baptême dans la cathédrale de Burgos. Il y avait là une grande affluence de fidèles catholiques, et un cardinal devait venir spécialement pour présider à la cérémonie, car cette conversion était considérée comme un grand triomphe. Mais le cardinal était en retard, et les deux Juifs s’en irritaient. A la fin l’un d’eux se tourna vers l’autre et lui dit: «Sais-tu, Moïse, que si le Saint homme n’arrive pas bientôt il va nous faire manquer l’heure de dire la Minchah».

Lévi éclata de rire. Il avait saisi sans peine cette allusion à la prière que les Juifs disent dans l’après-midi.

--Cette histoire, continua Pinchas, est un excellent résumé du succès de ce grand mouvement pour la conversion des Juifs. Nous nous plongeons dans l’eau baptismale, et puis nous nous essuyons avec un _talith_. Nous ne sommes pas une race capable de nous laisser exproprier d’une foi fixée depuis des siècles sans nombre et de recevoir en échange quoi: le spiritualisme superficiel d’une religion à laquelle ne croient même plus ceux qui la professent--j’ai pu m’en rendre compte quand je vivais au milieu de ces marchands d’âmes. Ce qu’il nous faut, à nous, c’est du sérieux, du solide.

Ainsi parla le poète qui commençait à s’épanouir sous l’impression d’un bon déjeuner.

--Connaissez-vous aussi, reprit-il, l’histoire des deux Juifs du Transvaal?

--Je ne crois pas connaître ce _Maaseh_ (cette histoire), dit Reb Samuel.

--Eh bien, les deux Juifs faisaient un _trek_ et ils allaient de l’avant à travers un pays inconnu. Un soir qu’ils jouaient aux cartes auprès de leur feu de bivouac, l’un des deux envoya tout à coup promener son jeu et se mit à se tirer les cheveux, à se donner des coups de poings dans la poitrine.--«Qu’est-ce qu’il y a? demanda l’autre.»--«Ce qu’il y a, répondit le premier. Malheur, malheur, c’est aujourd’hui le Jour de l’Expiation et nous avons mangé et marché comme si de rien n’était.»--«Oh, ne te tourmente pas, fit l’autre. Après tout le Ciel prendra en considération ce fait que nous avons perdu de vue en voyage le calendrier juif, et il se dira que nous ne l’avons pas fait par méchanceté. Et puis nous n’avons qu’à jeûner demain.»--«Non pas, continua le premier, je n’en ferai rien, car c’était aujourd’hui Expiation, et non demain.»

Tout le monde se mit à rire. Le rabbin goûtait fort les traits malins dirigés contre sa propre race, car il avait un sens profond de la fragilité humaine. D’ailleurs les Juifs aiment fort à se railler eux-mêmes, le sens de l’humour étant trop développé en eux pour qu’ils ne connaissent pas leurs faibles. Mais ils se racontent ces histoires à portes closes, et ils n’aiment point à les entendre répéter à des non-Juifs. C’est une application du problème «qui aime bien châtie bien». Entre membres de la même famille on se dit volontiers ses vérités. Et puis ils savent que les intimes comprennent les limites imposées à la critique, tandis que les étrangers sont disposés à tout exagérer et à tout prendre au sérieux.

Nulle race au monde ne possède un aussi riche fonds d’anecdotes populaires que les Juifs, anecdotes caustiques, parfois même d’une hardiesse frisant presque le blasphème et incompréhensibles pour les «gentils». A un esprit soupçonneux, Pinchas avec son inépuisable érudition en la matière, eût évoqué une période primitive de la civilisation européenne. Il rappelait vaguement un _Minnesinger_ du moyen-âge errant de ville en ville, payant l’hospitalité de ses coreligionnaires en ouvrant son sac aux histoires et relatant ce qu’il avait pu voir de curieux au cours de ses pérégrinations.

Simcha souriait. Le poète vit là un encouragement et reprit:

--Savez-vous l’histoire du vieux rabbin et de l’_Havdalah_? La femme du rabbin avait quitté la ville pour quelques jours et quand elle revint, elle vit son mari qui prenait une bouteille de vin, la vidait dans la coupe de consécration, et commençait à réciter la bénédiction.--Qu’est-ce que tu fais là? demanda-t-elle.--«Je fais _Havdalah_», répondit-il.--«Mais, s’écria-t-elle, nous ne sommes pas ce soir à la fin d’une fête.»--«Pardon, la fête vient de se terminer pour moi, puisque te voilà revenue.»

Le rabbin rit de bon cœur, et le front de Simcha devint aussi sombre que les ténèbres compactes de la nuit d’Egypte. Pinchas sentit qu’il avait commis un impair.

--Attendez, dit-il, improvisant une fin: La femme du rabbin riposta: «Tu te trompes. La fête ne fait que de commencer. Tu n’auras pas à dîner: car c’est le jour de l’Expiation.»

Le rabbin se remit à rire, mais le visage de Simcha s’éclaircit.

--Mais, je ne saisis pas le sens, mère, observa Lévi.

--Il ne le voit pas! Ecoute, mon fils. Le sens c’est qu’il est revenu un jour d’expiation et n’a pas dîné, subissant un juste châtiment pour son impertinence envers sa fidèle épouse. Ensuite, tu ne peux ignorer que pour nous le jour de l’Expiation est une fête, parce que nous nous réjouissons alors de la bonté du Créateur, qui nous a octroyé le privilège de jeûner. C’est bien cela, n’est-ce pas, Pinchas?

--Oui, voilà le sens, et je pense que la rabbine n’en est pas mécontente, hein?