Les enfants du Ghetto

Part 7

Chapter 73,875 wordsPublic domain

Mais les plats nationaux étaient rares chez eux. Quand ils avaient du poisson frit, il venait généralement du garde-manger de Mme Simons, une veuve âgée et compatissante qui habitait au second étage, sur le devant, et présidait aux couches de toutes les femmes et aux maladies de tous les enfants du voisinage. Sa fille, Dinah, qui était mariée, nourrissait, par un effet de la Providence, un petit garçon aux yeux noirs, juste quand Mme Ansell mourut, de sorte que Mme Simons convertit cette fille en nourrice pour la petite Sarah, se croyant ensuite responsable de l’enfant, qu’elle gardait parfois chez elle pendant toute une semaine, et pour qui elle caressait, si Dieu lui prêtait vie, un projet d’union avec le petit frère de lait aux yeux noirs. La vie eût été plus sombre encore dans la mansarde des Ansell, si Mme Simons n’avait été là, toujours prête à aider et secourir. Il n’y avait pas jusqu’aux vieux vêtements qui ne vinssent de chez Mme Simons, pour suppléer aux robes de velours côtelé et aux cotonnades, dons de l’école. Le ménage Ansell ne connaissait guère d’événement plus agréable que la maladie d’un des enfants, car cela ne signifiait pas seulement un envoi de bouillon, de vin de porto et d’autres délices inconnues, de la part du médecin de l’assistance, délices dont _tous_ pouvaient goûter, mais aussi et surtout cela apportait les soins assidus de Mme Simons. Voir penchée sur la sienne sa bonne figure basanée et le sourire de ses beaux yeux de jais, sentir pressée sur son front sa main fraîche et douce, valait bien la souffrance d’une fièvre pour une enfant sans mère. Mme Simons étant une femme fort occupée et pauvre aussi et les Ansell formant un clan fermé, habitué à ne témoigner ni son amitié ni sa misère aux étrangers, les enfants ne voyaient pas Mme Simons et ses générosités autant qu’ils l’eussent désiré. Cependant, dans un moment grave, on pouvait toujours compter sur elle.

«Je vais te dire quoi, Meshé», disait souvent la vieille Mme Ansell, «cette femme désire t’épouser, un aveugle s’en apercevrait».

«Elle ne peut pas désirer cela, mère», répondait Mosès avec un profond respect.

«Que dis-tu? un homme comme toi, si beau» disait sa mère en caressant les boucles qui lui couvraient les oreilles, «et si _froom_ aussi, et si plein de connaissances; mais ne le fais jamais, Meshé».

«Quelle idée te mets-tu en tête! Je te dis qu’elle ne voudrait pas de moi si je le lui faisais proposer».

«Ne parle pas de cela. Qui donc ne souhaiterait pas s’accrocher au coin de ton manteau pour être sûr d’aller au ciel? Mais Mme Simons est trop anglaise pour moi. Ta femme avait des idées anglaises et se moquait des hommes pieux et la justice de Dieu l’a frappée. Que dit le livre des prières? Il est trois choses pour lesquelles une femme meurt en couches; pour n’avoir pas séparé la pâte, pour n’avoir pas allumé les lampes du Sabbat, pour n’avoir pas...»

«Combien de fois t’ai-je dit qu’elle faisait toutes ces choses?» interrompit Mosès.

«Oses-tu mettre en doute le livre des prières?» dit la grand’mère avec colère. «C’eût été bien différent si tu m’avais laissé choisir ta femme, mais cette fois-ci tu honoreras mieux ta mère. Il faut que ce soit une jeune fille, vertueuse et comme il faut, qui ait la crainte du ciel, et non pas une vieille femme comme Mme Simons, mais une femme qui puisse me donner des petits enfants robustes. Les petits enfants que tu m’as donnés sont chétifs et ne craignent pas le Tout-Puissant. Ah! pourquoi m’as-tu menée dans ce pays impie? Ne pouvais-tu pas me laisser mourir en paix? Tes filles pensent plus aux livres d’histoires anglais et à leurs leçons qu’à leur yiddishkeit, et tes fils courent nu-tête et se lavent les mains à contre-cœur pour les repas. Ils ne rentrent que pour l’heure du dîner, de crainte d’avoir à dire la prière de l’après-midi. Moque-toi de moi, Mosès, si tu veux, mais toute vieille que je suis, j’ai des yeux, et non pas deux boules de glaise dans les orbites. Tu ne vois pas que ta famille court à sa perte. Oh! l’abomination!»

Ainsi prévenu et mis en garde, Mosès considérait sa famille avec inquiétude pendant les jours suivants et le grain que la grand’mère avait semé levait sous formes de coups et d’ecchymoses sur les anatomies familiales et spécialement sur celle de Salomon; car Mosès attachait son vieux pantalon tout usé par une solide bretelle et Salomon était un gaillard qui faisait de son mieux pour rouler le Tout-Puissant, n’ayant jamais entendu le conseil de Lowell:

«Il faut vous lever de bonne heure si vous voulez tromper Dieu.»

Il est probable que s’il l’avait entendu il eût pu répliquer qu’il se levait d’assez bonne heure pour rencontrer son père, qui des deux était le plus terrible. Malgré cela il reçut de nombreuses leçons, sur les genoux ou plutôt entre les genoux de son père. Dans son enfance, Salomon avait inventé un grand nombre de transactions secrètes avec le Dieu de ses ancêtres, concluant avec lui des marchés établis d’après sa conception enfantine de l’équité. Si, par exemple, Dieu consentait à lui faire résoudre correctement ses problèmes, de manière à ce qu’il ne fût ni battu ni «retenu» à l’école, il disait ses prières du matin sans sauter l’interminable _Longe Verachum_ qui s’allonge encore les lundis et les jeudis: autrement, non. Aux termes de ce contrat, Salomon laissait toute l’initiative au Seigneur et quand celui-ci en accomplissait sa part, il remplissait aussi honorablement la sienne. De cette manière sa foi dans la Providence n’était jamais ébranlée, comme l’est celle de certains petits garçons qui demandent au Seigneur de réaliser leurs caprices. Mais, en se refusant à chanter longuement les louanges du Créateur, excepté en échange de services rendus, Salomon, témoigna de bonne heure qu’il n’avait pas hérité de l’incapacité commerciale de son père.

Les jours où tout se passait bien à l’école, personne ne parcourait le fastidieux livre de prières plus consciencieusement que lui. Il récitait toutes les choses écrites en grands caractères et tous les étranges petits morceaux écrits en petits caractères, et même certains passages sans voyelles. Bien plus, il allait jusqu’à inclure les préfaces, se leurrant et s’amadouant, entraîné par son père, jusqu’à réciter les appendices qui surgissaient l’un après l’autre à l’horizon de leur dévotion semblables aux terrasses sans fin d’une ascension trompeuse. Encore un petit bout, et maintenant ce petit bout, et rien que ce dernier petit bout. C’était comme les infinies complications d’une sphère chinoise ou le concert d’adieu d’un chanteur célèbre.

Pour le reste, Salomon était un _chine-ponim_ ou original, possédant ce sens inextinguible de l’humour qui fit des saints de l’église juive des humains, ensoleilla les mornes discussions de technique talmudique de saillies et de boutades, de calembours, de plaisanteries et d’allusions, et aida puissamment la race à durer en lui enseignant l’acceptation humoristique de l’inévitable.

Son _chine_ aidait Salomon à supporter la synagogue où la seule goutte de baume se trouvait dans le gobelet de vin du service de la Sanctification. Salomon était toujours du nombre des garçons courageux qui luttaient pour prendre part à la cérémonie qui consiste à vider celui-ci. Il manquait à coup sûr de dévotion, il n’aurait pas baisé le Pentateuque hébreu quand il le laissait tomber, s’il n’avait aperçu les regards de son père, et n’étaient les soins que lui donnait sa grand’mère, les franges blanches, toutes salies, de son «châle» se seraient emmêlées et irrémédiablement abîmées, tant il était négligent.

Dans les moments de misère les plus cruels de sa famille, Salomon dressait fièrement sa tête bouclée parmi ses compagnons de classe et faisait étalage d’une petite fortune personnelle, qui n’eût pas d’ailleurs été négociable chez le prêteur sur gages. Possédant un petit stéréoscope fabriqué avec une vieille boîte de chocolat et représentant la sortie de Plevna, il consentait à le laisser voir en échange d’un bout de crayon d’ardoise. Pour deux épingles, il vous laissait le contempler pendant toute une minute. Il possédait aussi des sacs de boutons de cuivre, de billes, de plumes, des étiquettes de bouteilles de bière, des noyaux de cerises. En plus de bouteilles d’eau liquoreuse vendable à la gorgée ou à la cuiller, il faisait le commerce d’«assy-tassy» consistant en de petits paquets d’acide acétique mélangé à la cassonade. Le genre de ses produits variait d’après l’époque de l’année, car la nature et Belgravia sont moins stables dans leurs saisons que l’écolier juif, pour qui les boutons en Mars sont aussi inconcevables que les boules de neige en Juillet.

Au Purim, Salomon avait toujours des noix pour jouer comme s’il eût été le fils d’un banquier et le jour de l’Expiation il n’était jamais sans une petite boîte d’allumettes pleine de restes de tabac à priser. Quand le jeûne torturait le plus les vieillards, il la leur présentait galamment. Ils prenaient une pincée en disant: «Puisse ta force s’accroître» et ils se mouchaient dans de grands mouchoirs de couleur, et Salomon se sentait âgé de cinquante ans, et prisait lui-même quelques grains avec l’air d’un vieux connaisseur.

Il suivait avec un intérêt médiocre les subtiles recherches des rabbins acharnés à accroître le fardeau des connaissances séculaires. Il discutait très superficiellement les thèses des commentateurs de la Bible, car Mosès Ansell était si absorbé à traduire et à goûter les problèmes intellectuels que Salomon n’avait guère autre chose à faire que reprendre ses paroles. Il profitait de ce que son père n’avait pas les moyens de l’envoyer dans un _chedar_, institution absurde qui avait fait de Jacob un enfant triste, privé de jeu et d’oxygène, pour le livrer aux sympathies rugueuses d’un groupe de dévots intelligents et scrupuleusement malpropres.

La littérature et l’histoire que Salomon aimait vraiment n’étaient pas celles des Juifs. C’était l’histoire de «Daredevil Dick et ses copains», dont il échangea les aventures prodigieuses, trouvées d’occasion sur des feuillets tachés d’encre, contre une partie de sa provision de boutons. La lecture des exploits audacieux, généralement commencée en classe, durant les périodes de _Sturm und Drang_ pendant lesquelles les professeurs étaient considérés comme des créatures de la Providence, faits pour le bon plaisir des écoliers, Salomon la reprenait à toutes heures, dissimulant ces feuillets sous un pupitre, lorsqu’il était censé étudier la question d’Irlande dans son atlas, les cachant entre les pages écornées de son livre de prières pour les reprendre pendant l’office du matin. Elles ne lui causèrent d’ennui que le jour où, ses lectures secrètes ayant été découvertes, il fut corrigé au moyen de la baguette éducative et vit ses trésors jetés au feu, à travers un torrent de larmes qui eût suffi à éteindre la flamme.

VI

REB SHEMUEL

Ce n’était que par hasard que Mosès Ansell faisait ses dévotions à la Synagogue des Fils-de-la-vraie-Foi. Il jugeait que ce temple était trop voisin pour que son assiduité aux offices lui acquît des mérites auprès du ciel: il faut aller au devant de la prière, et non pas la laisser venir à nous. Un Juif zélé doit marcher vite quand il se rend à la synagogue, pour montrer sa ferveur, et revenir à pas comptés, comme à regret: sans quoi Satan pourrait bien attirer l’attention du Très-Haut sur les manquements du Peuple Elu. Voilà pourquoi Mosès allait faire ses dévotions aussi loin que possible.

Passé maître dans les subtiles minuties du judaïsme, il était ce que Welhausen a appelé un virtuose de la religion. Quand il avait passé sa chaussette droite la première--ou plutôt quand il avait entortillé son pied dans les bandelettes qui lui servaient de chaussettes--il faisait bien attention de passer d’abord son soulier gauche, à titre de compensation. Et il agissait de même quand il portait des souliers lacés, laçant le premier celui qu’il avait mis le dernier. C’est ainsi que, dans les plus petites choses, il appliquait les divins principes de la justice.

Voilà pourquoi Mosès passait pour un grand homme dans la plupart des lointaines _Chevrah_ entre lesquelles il répartissait l’honneur de sa présence. Il n’accordait celle-ci à la grande Synagogue que si par hasard, les heures des offices étant différentes, il pouvait y aller en revenant d’une autre communauté plus éloignée. Il arrivait alors au commencement de la fin, et s’applaudissait de pouvoir de la sorte dire deux fois le même jour une même partie de l’office. Même il lui plaisait d’ajouter à ses dévotions dans les synagogues une préface ou une conclusion en lisant tout seul, chez lui, une centaine de pages du rituel.

Quelques jours après la rédemption d’Ezéchiel, à la fin du service au Beth Hamidrash, Salomon aborda le reb Shemuel, qui lui donna un demi-penny pour avoir accepté gentiment sa bénédiction. Salomon passa le sou à son père, qui l’accompagnait.

--Eh, comment allez-vous, reb Mosché? fit le reb Shemuel, avec son bon sourire. Il avait bien remarqué que Mosès chômait. D’autre part il l’appelait rabbin (_reb_) tant par courtoisie que par sa considération pour sa piété. Quant à lui, le rabbin authentique, c’était un bel homme, un peu fort, dans lequel on eût pu tailler deux Mosès Ansell.

--Ça va mal, répliqua Mosès. Je n’ai eu aucun travail depuis un mois. Nous sommes en pleine morte saison. Mais Dieu est bon.

--Ne pourriez-vous pas vendre quelque chose, reprit reb Shemuel, en caressant pensivement sa longue barbe noire, qui grisonnait un peu.

--J’ai vendu des citrons, mais les quatre ou cinq shillings que j’y ai gagnés ont déjà passé en pain pour les enfants, et au loyer. L’argent coule entre les doigts, vous savez, quand on est cinq et que l’hiver est dur. Mes citrons une fois vendus, je n’ai guère été plus avancé.

Le rabbin le regarda avec compassion et lui glissa dans la main une demi-couronne.

Son jeune fils Lévy demeura un moment en arrière, désirant terminer une transaction qui consistait dans le troc d’une sarbacane contre quelques-uns des boutons de Salomon. Lévy était plus jeune de deux ans que celui-ci, et fréquentait une autre école--une école presque bourgeoise. Il prenait en conséquence, avec le jeune Ansell, des airs condescendants. Mais il avait fort à faire pour impressionner Salomon, qui, outre l’humour israélite, possédait une forte dose de cette autre qualité nationale que les Juifs nomment la _Chuzbah_, ce qu’on peut traduire, de façon variée, par audace ou impudence, esprit d’entreprise ou aplomb.

--Dites-moi, Lévy, fit Salomon, nous n’allons pas à l’école d’aujourd’hui. Voulez-vous venir du côté de chez nous, ce matin? Nous jouerons à cache-cache dans la rue; il y a des coins splendides! Et puis il y a aux environs de nouvelles bâtisses avec des échafaudages épatants, et un magasin de pickles qu’on démolit. Des fois, au milieu des plâtras, on trouve des cerneaux au vinaigre. C’est chic, hein?

Lévy le regarda d’un air de profond dédain.

--Croyez-vous, dit-il, que nous n’avons pas de pickles à la maison?

Salomon fut mortifié. Il regarda du coin de l’œil les élégants vêtements noirs de son camarade et les compara tristement avec son complet de velours grossier et râpé.

--Qu’à cela ne tienne, dit-il. Il ne manquera pas de garçons et de filles pour jouer avec moi.

--Au fait, demanda Lévy, cette petite fille qui est venue ici avec votre père pour l’Anniversaire de la Loi, n’était-ce pas votre sœur?

--Voulez-vous dire Esther?

--Comment voulez-vous que je sache son nom? Une petite fille brune, avec une robe d’indienne, plutôt jolie: elle ne vous ressemble pas.

--Oui, c’est Esther. Elle est en sixième, à l’école, et elle n’a que onze ans.

--Nous n’avons pas de classes, à notre école, répondit Lévy avec mépris. Mais est-ce que votre sœur jouera à cache-cache?

--Non, elle ne jouera pas, répliqua Salomon, avec une espèce d’orgueil: elle n’aime qu’à lire. Elle a lu les _Enfants d’Angleterre_, et un tas de choses. A présent, elle a trouvé un petit livre à couverture brune, qui ne la quitte plus. Moi aussi, j’aime lire, mais à l’école ou à la synagogue, parce que là, il n’y a rien de mieux à faire.

--A-t-elle congé, aujourd’hui?

--Oui.

--Mais moi, je n’ai pas congé, fit tristement Lévy.

Salomon se sentit vengé. Son père l’appela, et ils consacrèrent une partie de la demi-couronne donnée par le rabbin à acheter des petits pains, dits français, qui procurèrent à la maison un déjeuner inespéré.

Pendant ce temps reb Shemuel, qui s’appelait de son nom complet le Révérend Samuel Jacobs, rentrait chez lui pour déjeuner. Sa maison était située près de la Shool[4] et il y avait aux abords une haie de mendiants. Il ouvrit sa porte en bras de chemise.

[4] Synagogue.

--Vite, Simcha, donne-moi mon vêtement neuf. Il fait bien froid ce matin.

--Vous avez donc encore donné votre vêtement, s’exclama sa femme qui malgré qu’elle portât un nom signifiant «Réjouissance» était le plus souvent maussade.

--Eh oui, répondit Samuel d’un air suppliant, mais c’était un vieil habit.

Il ôta son chapeau haut de forme et le remplaça par un petit bonnet noir.

--Vous allez me ruiner, Samuel, gémit Simcha, en se tordant les mains. Vous vous arracheriez la chemise du dos pour la donner à une bande de vauriens, de ces Schnorrers[5].

[5] Les mendiants professionnels juifs.

--Peut-être, fit le vieux Rabbin, dont les larges yeux bruns brillaient d’un pacifique éclat, mon habit aura-t-il l’honneur de couvrir Elisée le prophète.

--Elisée le prophète! railla Simcha, a bien assez de bon sens pour demeurer au ciel et ne pas venir rôder en grelottant par le brouillard et par la gelée dans ce pays abandonné de Dieu.

Le vieux Rabbin répondit: Atchoum!

--Dieu vous bénisse, Seigneur, murmura Simcha pieusement en hébreu et elle ajouta en anglais:

--Ah! vous allez vous tuer, Samuel.

Elle monta à l’étage et revint bientôt avec un vêtement neuf et une nouvelle terreur.

--Eh bien, vieux fou, vous avez fait là encore une chose intelligente! Tout votre argent était dans le vêtement que vous venez de donner.

--Comment cela? dit reb Samuel troublé. Puis le calme revint dans ses yeux bruns: Mais non, j’ai tout enlevé avant de donner le vêtement.

--Dieu merci, dit Simcha en juif. Où est-il alors? J’ai précisément besoin de quelques shillings pour l’épicerie.

--Puisque je vous dis que je l’ai donné d’abord.

Simcha gémit et tomba sur sa chaise avec un fracas qui fit trembler la vaisselle et les verres.

--Et voici la fin de la semaine qui arrive, gémit-elle, et je n’aurai pas de poisson pour le Sabbat.

--Ne blasphémez donc pas ainsi! fit reb Samuel, en tirant avec un léger agacement sur sa barbe vénérable.

Le Tout-Puissant--qu’il soit béni--pourvoira au Sabbat.

* * * * *

Simcha fit une grimace sceptique, sachant bien que ce seraient ses économies et non celles du Seigneur qui y pourvoiraient. Ce n’était qu’à force de constante vigilance, de minutie, en mendiant de l’argent à son mari, en le lui extorquant, pour ainsi dire, qu’elle arrivait à faire vivre confortablement une famille de quatre personnes sur les appointements pourtant assez considérables de son mari. Reb Samuel alla l’embrasser sur sa bouche sceptique, sachant bien qu’elle prendrait sa revanche dans une autre occasion. Il lava ses mains et se garda de parler davantage entre l’ablution et la première bouchée.

* * * * *

Les fonctions de reb Samuel étaient multiples: il prêchait, enseignait et conférenciait. Il mariait et divorçait. Il donnait dispense aux célibataires du devoir traditionnel d’épouser les veuves de leur frère défunt. Il surveillait un abattoir, délivrait les licences aux bouchers israélites, examinait le tranchant de leurs couteaux pour être sûr que les victimes souffriraient le moins possible et inspectait le bétail abattu dans les boucheries pour voir s’il était parfaitement sain et surtout indemne de tuberculose. Mais sa principale fonction consistait à répondre aux questions les plus simples jusqu’aux plus complexes problèmes que soulèvent les lois rituelles et morales du Judaïsme. Il avait ajouté un volume de _Shaaloth-u-Teshuvoth_ ou _Questions et Réponses_ à la colossale littérature casuistique de sa race. On invoquait aussi son aide en tant que _Shadchan_ (marieur) bien qu’il négligeât de réclamer sa commission et qu’il montrât bien moins de zèle à fiancer ses semblables que Sugarman, le marieur professionnel. En un mot c’était un beau et sage vieillard, aimé de tout le monde. Lui et sa femme parlaient l’anglais avec un fort accent étranger; dans leurs causeries intimes ils se servaient du jargon _yiddish_.

La femme du rabbin lui versa le café, qu’elle blanchit avec du lait trait directement à la vache dans une cruche. Le beurre et le fromage étaient également _kosher_, achetés chez des Juifs hollandais et n’ayant passé dans aucun autre vase que ceux appartenant à des Juifs. Lorsque le rabbin eut pris place au haut bout de la table, Hannah entra.

--Bonjour, père, fit-elle en l’embrassant. Que se trouve-t-il donc pour que vous ayez mis votre habit neuf? Y aurait-il un mariage aujourd’hui?

--Non pas, chérie, les mariages se font rares. Il n’y a même pas eu de fiançailles depuis que l’aînée des filles Belcovitch a été fiancée à Pesach Weingott.

--Oh ces jeunes gens juifs, s’écria la rabbine. Regardez mon Hannah, pouvez-vous rencontrer une plus jolie fille dans tout le quartier, et pourtant la voilà qui perd ici sa jeunesse.

Hannah se pinça les lèvres, au lieu de mordre dans sa tartine, en voyant qu’elle avait amené elle-même cette conversation. Il y avait deux ans qu’elle entendait sa mère tenir les mêmes propos. L’anxiété maternelle de Mme Jacobs avait commencé avec les dix-sept ans de sa fille.

--Lorsque j’avais dix-sept ans, dit celle-ci, j’étais déjà une femme mariée; à présent, les filles ne trouvent pas un Chosan avant leur vingtième année.

--Nous ne sommes pas en Pologne, observa le rabbin.

--Qu’est-ce que la Pologne vient faire là-dedans? La vérité, c’est que les jeunes gens juifs ne se marient plus que pour l’argent.

--Pourquoi les en blâmer? Un jeune homme juif peut épouser plusieurs pièces d’or, mais depuis Rabbenu Gershom il ne peut plus épouser qu’une femme, et rien qu’une.

Le rabbin souriait, s’efforçant de montrer de la bonne humeur à cause de la présence de sa fille. La mère, au contraire, s’irritant davantage, s’écria en yiddish:

--Tu as déjà bien de la peine à nourrir une femme, toi qui ne laisses à tes enfants que la peau sur les os, à force de donner à droite et à gauche. Si tu étais un bon père, tu aurais économisé ton argent pour en faire une dot à Hannah, au lieu de le gaspiller pour une bande de Schnorrers vagabonds. C’est tout juste si je pourrai donner à la pauvrette un peu de literie et de linge de corps. C’est une honte, un scandale, que tu ne lui aies pas encore trouvé un épouseur, toi qui sais si bien en dénicher cinq plutôt qu’un pour les filles d’autrui.

--En tout cas j’en ai trouvé un pour la fille de ton père, objecta le rabbin, dont les yeux bruns commençaient à perdre de leur douceur.

--Je te conseille de t’en vanter. Je n’étais pas en peine d’en rencontrer une quantité qui auraient mieux valu que toi. Et ma fille n’aurait alors pas connu cette honte que personne ne demandât sa main. En Pologne, au moins, les jeunes gens seraient venus vers elle par troupes, parce que la fille d’un rabbin, cela se recherche. On aurait considéré comme un honneur de devenir le gendre, le fils par la loi, d’un Fils de la Loi. Mais dans ce pays damné... Dans mon village la fille du Premier Rabbin a fait la conquête du plus bel homme du district, et pourtant elle était laide à faire cracher sur son passage.

--Mais toi, ma Simcha, tu n’es pas du tout comparable à cette femme-là.

--Moque-toi de moi, à présent.

--Je ne raille pas. Tu es comme un lys de Saron.

--Veux-tu une autre tasse de café, Samuel?