Les enfants du Ghetto

Part 6

Chapter 63,814 wordsPublic domain

--Vilain personnage, cria Malka furieuse à Sam, qu’as-tu fait là?

--Est-ce que vous devenez tous fous? fit Samuel. Comment une simple farce pourrait-elle passer pour un mariage solide?

--La loi ne plaisante jamais, prononça solennellement le vieux Hyams.

--Alors pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté? demanda Sam exaspéré.

--Je riais moi-même, je n’avais pas encore eu le temps de réfléchir.

Sam donna un formidable coup de poing sur la table:

--Eh bien jamais je ne croirai chose pareille. Si c’est cela le Judaïsme...

--Oh... s’écria Malka indignée, les voilà bien vos juifs anglais qui tournent en dérision les choses saintes. J’ai toujours dit que le fils d’une prosélyte...

--Patience, la mère, fit Michel doucement, ne faisons pas d’histoires avant de savoir le fin mot de la chose. Envoyons chercher quelqu’un qui soit bien compétent--et il maniait nerveusement son couteau de poche à trente-deux lames.

--Oui, le père de Hannah,--Reb Shemuel, voilà l’homme qu’il nous faut, cria Milly Philipps.

--Je vous ai dit que mon mari est à Manchester pour un jour ou deux, observa Mme Jacobs.

--Il y a le Maggid des Fils du Covenant, proposa quelqu’un. Je vais le chercher.

Le Maggid était un homme à longue barbe noire. Lorsqu’il entra on ne vit que trop, à sa mine, qu’il était au courant et qu’il apportait confirmation des tristes paroles du vieux Hyams. Il expliqua la loi tout au long et cita une quantité de précédents. Quand il s’arrêta, le silence ne fut troublé que par les sanglots de Léah. Sam était livide. La joyeuse partie de plaisir s’était transformée en une cérémonie nuptiale sur laquelle il ne comptait pas.

--Coquin, hurla Malka, tout cela était combiné. Vous vous êtes dit que ma Léah n’avait pas assez d’argent et que le Reb Shemuel vous donnerait de l’or à pleines mains. Mais vous serez votre première dupe.

--Que ce morceau de pain saute sur moi, si j’ai eu de pareilles intentions, cria Sam éperdu, car l’idée que Léah pouvait penser la même chose, lui faisait un gros chagrin.

Il se tourna désolé vers le Maggid.

--Mais il doit y avoir un moyen, sûrement, un moyen pour en sortir. Vous autres Maggid vous êtes si malins! Voilà le cas ou jamais d’appliquer un de vos fameux _distinguo_, puisqu’il n’y a qu’une formalité.

Il y eut un mouvement général de désapprobation contre cet homme qui prenait la loi si à la légère.

--Naturellement, il y a un moyen, dit tranquillement le Maggid, il n’y en a même qu’un mais très simple et expéditif.

--Qu’est-ce que c’est? demanda-t-on de toutes parts avec anxiété.

--Eh bien, le divorce!

--Naturellement, clama Sam triomphant. Nous allons divorcer tout de suite. Quelle bande de serins nous faisons de n’avoir pas pensé à ça. O bonne vieille loi juive!

Léah cessa de sangloter. Tout le monde se remit à sourire, sauf Mme Jacobs.

Une demi-douzaine de mains poussèrent le Maggid. Une demi-douzaine d’autres le tirèrent en sens inverse, elles finirent pourtant à elles toutes par l’asseoir. On lui versa un verre de brandy, on lui apporta une assiettée de poissons frits. Le Maggid, qui justement mourait de faim, bénit la providence et les lois matrimoniales du Judaïsme.

--Mais il vaudrait mieux ne pas avoir recours au divorce, hasarda-t-il entre deux bouchées. A votre place j’irais trouver le père de la jeune fille et je tâcherais de m’arranger avec lui pour m’assurer de son acquiescement.

--Il n’est pas là, dit Mme Jacobs.

--Et moi je m’en vais demain par le premier train, renchérit Sam. Mais au fait, il n’y a rien à craindre. Je ferai en sorte de revenir dans une quinzaine et alors Reb Shemuel aura le temps d’être mis au courant de tout. Cela ne vous fait rien d’être ma femme pour une quinzaine, je suppose, Miss Jacobs?

Hannah se mit à rire et tout le monde en fit autant. Hannah rit aussi, avec un intérieur dédain des formalités de la loi juive.

--Ecoutez-moi, Sam, dit Léah, pouvez-vous revenir pour le samedi de la semaine prochaine?

--Je veux bien, mais pourquoi?

--Il y aura le bal des _Pourim_, au cercle. Puisqu’il faut que vous reveniez pour divorcer avec Hannah, vous en profiterez pour m’emmener danser.

--Vous avez raison, répondit Sam tendrement.

Léah battit des mains.

--Oh, ce sera charmant, et nous emmènerons Hannah avec nous.

--Ce sera, observa gaiement celle-ci, une compensation pour la perte de mon mari.

Léah sourit et se mit à contempler sa bague en la tournant et la retournant sur son doigt.

--Tout est bien qui finit bien. Grâce à tout cela Léah sera la reine du bal des _Pourim_. Il me semble que je mérite pour ce compliment une autre assiette de poisson. Quant à vous, Monsieur le Maggid, vous êtes un saint, vous êtes sage comme le Talmud.

Le Maggid sourit béatement. Quand le repas fut terminé il prononça avec onction les actions de grâce et tout le monde l’accompagna en sourdine. Après quoi il s’en alla, et on apporta les cartes. Il est imprudent de jouer aux cartes _avant_ le poisson frit, car vous pouvez perdre, en prendre de l’humeur et appeler votre partenaire un âne, ou être appelé âne par votre partenaire. Tandis qu’après le poisson frit, on est mieux disposé. Ce soir-là tout le monde resta de bonne humeur et cependant plusieurs guinées changèrent de possesseur. On joua à la «mouche», au «klobbiyos», au «Napoléon» et au «vingt-et-un». Le «solo-whist» ne s’était pas encore acclimaté dans ces milieux. Le vieux Hyams ne jouait point parce qu’il n’en avait pas le moyen, et Hannah Jacobs non plus parce que cela ne l’amusait point. Tous deux se retirèrent tôt avec quelques autres invités, mais les proches parents s’attardèrent autour du tapis vert, sous une éclatante lampe à gaz. Avec du brandy, du whisky et des fruits à la portée de la main, pas de train ni d’omnibus à prendre, comment s’étonner que cette petite compagnie ait joué presque jusqu’au lendemain matin?

Durant ce temps, le bébé racheté du jour dormait paisiblement dans son berceau, les jambes pliées et ses petits poings serrés sous la couverture.

V

L’IMMIGRANT PAUVRE

Mosès Ansell se maria principalement parce que tous les hommes étant mortels, il savait qu’il devrait mourir un jour et qu’il désirait un héritier. Non pas qu’il eût rien à lui léguer, mais uniquement pour que celui-ci puisse réciter pour lui le _Kaddish_. Le Kaddish est la prière des morts la plus belle et la plus curieuse qui ait été écrite. Excluant rigoureusement toute allusion à la mort ou à la douleur, elle s’épuise en une suprême glorification de l’Eternel et en supplications pour que la paix règne à jamais dans la demeure d’Israël. Mais sa signification s’est graduellement transformée, l’humaine nature, exterminée à coups de fourche, s’est vengée en considérant cette prière comme une sorte de messe d’une efficacité expiatoire, de sorte qu’il répugne au Juif de mourir sans laisser quelqu’un qui soit qualifié pour réciter le Kaddish après sa mort, tous les jours pendant un an, et puis un jour tous les ans. C’est là une des raisons qui donnent au fils un rôle si important dans la famille.

Mosès n’avait plus au monde que sa mère lorsqu’il épousa Gittel Silverstein, et il espérait rectifier la proportion des parents mâles en ayant recours à cette mesure extrême. Il en résulta six enfants, trois filles et trois _Kaddishim_ et il trouva en Gittel une compagne infatigable. Durant toute la vie de celle-ci, la famille vécut toujours dans deux pièces car elle avait différentes façons d’augmenter les ressources du ménage. Arrivée à Londres elle travaillait chez sa cousine Malka, à un shilling par jour, elle raccommodait du linge et cousait des bouts de fourrure en forme de casquettes, dans le calme de sa demeure et de la nuit. Sans l’industrie de Mme Ansell sa famille eût réalisé le type de ces familles de juifs errants, le type des juifs nomades, errant de ville en ville à la recherche d’un sort meilleur. La congrégation qu’ils quittaient--chaque petite ville pouvant rassembler le minimum des dix hommes nécessaires à la célébration du culte avait sa _kehillah_--payait invariablement leurs billets jusqu’à la congrégation voisine, heureuse de s’en défaire à bon compte, et la nouvelle kehillah saisissait avec empressement l’occasion de satisfaire leur instinct migrateur et les dépêchait vers une autre. Ils volaient ainsi au hasard, lancés par les raquettes de la philanthropie, et revenant souvent à leur point de départ, au grand mécontentement des sociétés de bienfaisance. Et pourtant, chaque fois Mosès faisait de loyaux efforts pour trouver du travail. Sa versatilité était merveilleuse. Il n’y avait rien qu’il ne pût mal faire. Il avait été vitrier, bedeau à la synagogue, encadreur, chantre, colporteur, cordonnier en tous genres, marchand d’habits, boucher spécialiste dans l’art d’abattre les volailles et les animaux à cornes, professeur d’hébreu, fruitier, circonciseur, il avait veillé les morts et maintenant il était tailleur sans travail.

Malka avait incontestablement raison de regarder Mosès comme un _Schlemihl_ en comparaison de tant d’autres immigrants, qui apportent dans leur lutte pour la vie un labeur infatigable et un esprit subtil, refusant le secours de la charité, dès qu’ils s’en peuvent passer, et parfois même auparavant. C’était pour le métier de colporteur que Mosès se croyait le plus doué, et il ne perdit jamais la conviction que s’il pouvait seulement débuter heureusement, il avait en lui l’étoffe d’un millionnaire. Il y avait pourtant peu de marchandises bon marché avec lesquelles il n’eût pas parcouru le pays, de sorte que lorsque le pauvre Benjamin, profitant de la mort de sa mère pour entrer dans un orphelinat, dut faire une composition de style sur «Les manières de voyager», il suscita l’hilarité de toute la classe en disant qu’il y avait de nombreuses façons de voyager puisqu’on pouvait, à volonté, voyager pour les éponges, les citrons, la rhubarbe, les vieux habits, la bijouterie, et ainsi de suite pendant toute une page de son cahier. Benjamin était un brillant sujet mais il ne put jamais se défaire de certaines associations d’idées engendrées par le jargon paternel. Mme Ansell avait introduit dans son allemand corrompu des phrases d’anglais incorrect, étant d’un tempérament beaucoup plus énergique et plus ambitieux que Mosès qui, traditionaliste, enferma dans la tombe de sa femme tout le fardeau de ses connaissances anglaises. Pour Benjamin «voyager» signifiait errer d’un endroit à l’autre en vendant des marchandises, et quand il lisait dans ses livres les exploits des voyageurs africains, il était sûr qu’ils exploraient le Continent Noir pour y faire de petits bénéfices ou de rapides fortunes.

Et qui sait? Peut-être, des deux races, étaient-ce les pauvres vieux colporteurs juifs qui souffraient le plus et recueillaient en général les plus petits profits. Car le misérable épouvantail en chapeau cornu de la caricature chrétienne, qui se traîne en criant d’un ton nasillard «vieux habits» possède une vie intérieure ardente, qui pourrait rivaliser en intensité, en valeur, en humour même, avec celle des plus fins railleurs des grandes routes. Pour Mosès «voyager», signifiait errer solitaire dans de petites villes et de petits villages inconnus, adonnés au culte d’une divinité étrangère dont ils étaient toujours prêts à venger la crucifixion, dans un pays dont la langue ne lui était pas plus familière qu’elle ne l’était à la demoiselle sarrasine que la légende marie au père de A’ Becket. Cela signifiait faire bravement ses prières dans les wagons de chemin de fer bondés de monde, en enroulant les philactères pliés en sept autour du bras gauche, en se ceignant le front d’un épais bandeau de cuir, au grand étonnement de compagnons de route parfois peu sympathiques. Cela signifiait se nourrir exclusivement de pain et de thé noir bu dans sa propre tasse, la viande, le poisson et les bonnes choses de la vie lui étant complètement défendues par la loi traditionnelle, même s’il eût été moins malheureux. Cela signifiait brandir le drapeau rouge d’une personnalité odieuse au milieu d’un troupeau de taureaux. Cela signifiait passer de longs mois loin de sa femme et de ses enfants, dans une solitude égayée parfois seulement par un dimanche passé dans une ville où il y avait une synagogue. Cela signifiait descendre dans de misérables auberges et des hôtels louches, où de bruyants disciples du Prince de la Paix l’envoyaient souvent au lit tout sanglant et meurtri, ou bien encore le dépouillaient effrontément de sa marchandise, le malmenaient et lui faisaient baisser encore son juste prix, sachant qu’il n’oserait pas résister. Cela signifiait supporter la dérision et la raillerie dans une langue dont il comprenait seulement qu’elle était cruelle, bien qu’à la longue certaines de ces tristes facéties lui fussent devenues intelligibles par leur fréquence même.

Un jour, étant interrogé sur l’endroit où se trouvait Moïse quand la lumière s’éteignit, il répondit en Yiddish, que la lumière ne pouvait pas s’éteindre «puisqu’il est dit dans le verset qu’autour de la tête de Moïse, notre maître, le grand législateur, il y avait un halo perpétuel».

Un vieil Allemand qui se trouvait là, par hasard, à fumer dans le bar du public-house quand le colporteur fit cette réponse touchante, rit de tout son cœur et frappant amicalement sur le dos du juif il traduisit la repartie pour le reste de l’assistance. Cette fois l’esprit parla et les buveurs, un peu honteux, rivalisèrent pour offrir de la bière amère au Sémite abstinent. Mais Mosès Ansell buvait plus souvent la coupe de l’affliction que celle de la bienvenue, sans se douter jamais qu’il était héroïque; il endurait sa part de souffrance dans la longue agonie de sa race, condamnée à être la risée des païens. Mourir pour une religion est assurément plus facile que vivre pour elle, et cependant Mosès ne se plaignait jamais et ne perdait pas sa foi. Etre en butte aux crachats est la condition même de l’existence du juif moderne, dépossédé de la Palestine et de son Temple. Le mendiant épuisé et las, battu et outragé, est plus cher encore au Seigneur Dieu qui l’a choisi parmi les nations. Mais si les insultes fendaient l’âme de Mosès dans ce monde, dans l’autre il était sûr d’être assis sur un trône d’or dans le Paradis, parmi les saints, à chanter des acrostiches exégétiques pour toute l’éternité. C’était l’obscure vision de ces choses qui permettait à Esther de pardonner à son père. Les Ansell attendaient pendant des semaines l’arrivée du bon postal, alors que les propriétaires menaçaient de les mettre dehors et que la mère se tuait à travailler pour ses petits. Leurs conditions de vie commencèrent à s’améliorer un peu juste avant la mort de leur mère: ils s’étaient établis à Londres, ou Mosès gagnait dix-huit shillings par semaine comme machiniste et il n’errait plus dans la campagne. Hélas, cette période de bonheur fut brève. La grand’mère ramenée de Pologne, n’éprouvait aucune sympathie pour la femme de son fils, qu’elle trouvait trop peu minutieuse dans le cérémonial de sa religion, et même assez mécréante pour porter ses propres cheveux. Il y avait en effet chez la mère d’Esther une tendance au scepticisme et au doute, un goût pour les coutumes païennes, que sa grand’mère devinait instinctivement et redoutait pour le salut de son fils et celui de ses petits-enfants. Le scepticisme de Mme Ansell se basait sur la malpropreté si fréquemment synonyme de «dévotion» dans les cercles pieux qui l’entouraient, et on l’avait même surprise à exprimer son mépris pour le savant et vénérable Israélite qui se trouvant accosté par un ami, alors que les premières ombres du soir descendaient sur le jour de l’Expiation, s’écria:

«Pour l’amour du ciel, ne me retenez pas, j’ai manqué mon bain l’an dernier!»

Mme Ansell baignait ses enfants, des pieds à la tête, une fois par mois, les lavait le jour du Sabbat, comme les profanes, et possédait une quantité de notions étranges et dangereuses. Elle professait de ne pas comprendre en quoi les lettrés _Rabbonim_ pouvaient être agréables à Dieu, aux hommes, ou aux bêtes, en balançant la tête tout le jour dans le Beth Hamidrash et elle ajoutait qu’ils eussent mieux fait de subvenir aux besoins de leurs familles. Cette idée, dont l’expression était blasphématoire dans une bouche pieuse, était destinée à Mosès pour l’engager à moins étudier et à travailler davantage: mais elle ne manquait jamais de susciter entre les deux femmes de violentes disputes. La mort de Mme Ansell vint mettre fin à ces querelles et la grand’mère qui avait si souvent reproché à son fils de l’avoir conduite dans un pays d’athées, resta une charge de plus pour la famille qui perdait à la fois sa mère et son gagne-pain. La vieille Mme Ansell étant incapable de rien faire que grogner, la direction échut naturellement à Esther, dont la mort de sa mère fit une femme malgré ses huit ans.

Le début de son règne coïncida avec un triste rétrécissement de son empire. Si choquant que cela puisse paraître à des esprits plus fortunés, ces sept personnes vivaient dans une seule pièce. Mosès et ses deux fils couchaient dans un lit, la grand’mère et les trois filles dans un autre. Esther dormait la tête appuyée sur un oreiller supplémentaire disposé au pied du lit. Mais il n’est si petite pièce qui ne puisse renfermer beaucoup de tendresse.

La chambre n’était pas trop exiguë, mais, d’une proportion bizarre, elle étendait un long bras qu’on avait pu séparer du reste de la pièce par un rideau. Les murs se rejoignaient vers le haut de telle sorte que le plafond n’avait que la moitié de la superficie du parquet. Le mobilier ne comportait que les objets de toute première nécessité. La mansarde des Ansell était certes plus près du ciel que la plupart des demeures terrestres, car il y avait quatre grands étages à grimper avant d’y accéder.

Le nº 1 de Royal Street était, au temps jadis, un des grands hôtels du ghetto; les fidèles de la Synagogue avaient bu du vin «kosher» dans ses grandes salles de réception, et ses corridors avaient répété l’écho des bavardages de nobles dames, vêtues d’épais brocarts. Il était solidement bâti et ses solives étaient en chêne sculpté. Aujourd’hui, le seuil de la porte d’entrée, qui n’était jamais close, était recouvert d’une épaisse boue noire et du grand escalier se dégageait constamment une odeur de moisi, subtilement mêlée à celle de la térébenthine dont M. Belcovitch régalait ses amis.

Les Ansell comptaient de nombreux amis parmi les locataires du nº 1 du Royal Street, qui formaient une sorte de colonie juive, dont la population s’augmentait constamment des ouvriers de Belcovitch et des Fils-de-la-vraie-Foi, qui venaient faire leurs dévotions dans leur synagogue, située au rez-de-chaussée. Chez Sugarman, le Shadchan au premier étage, MM. Simons et Dutch Debby au second, les Belcovitch au troisième, chez les Ansell et Gabriel Hamburg, le grand savant, au quatrième, tous les montants des portes étincelaient de petits étuis à _mezuzahs_ et de cylindres contenant l’écriture sainte avec le mot _Shaddaï_, «Tout-Puissant», visible à travers un petit œil de verre, placé au centre. Dutch Debby elle-même, toute pauvre et abandonnée qu’elle fût, possédait cette protection contre les esprits mauvais--tel est du moins le sens qu’on lui attribue aujourd’hui--clouée au linteau de sa porte, malgré qu’elle ne touchât jamais le petit œil avec le doigt pour embrasser ensuite celui-ci à l’endroit qui avait touché le mezuzah, comme le font les vrais croyants.

Tel était le nº 1 de Royal Street bondé du rebut humble et morne sans doute d’une humanité mais qu’il n’était pas sans profit d’observer; si bondé qu’on y avait à peine la place de respirer. Notre pauvre Ansell ne faisait des calembours qu’à des intervalles immémoriaux, mais un jour il fit judicieusement observer que l’Angleterre portait bien son nom, qu’elle était bien pour les Juifs l’Enge-land, ce qui, en allemand, signifie le pays où l’on n’a pas les coudées franches. Mosès Ansell rit doucement et béatement en formulant cette remarque, qui surprit tous ceux qui le connaissaient. Mais c’était le jour de la Réjouissance de la Loi et les Fils-de-la-vraie-Foi l’avaient régalé de rhum et de gâteaux. Il repensa souvent plus tard à son bon mot et son visage mal débarbouillé s’éclairait d’un joyeux sourire. Ce souvenir lui venait souvent lorsqu’il priait.

Pendant les quatre années qui suivirent l’enterrement de Mme Ansell, organisé par les soins de la Société de bienfaisance, la famille, bien que loin d’être heureuse, n’eut pas d’histoire qui vaille d’être contée.

Benjamin accompagna Salomon à la Shool, matin et soir, afin de réciter le Kaddish pour leur mère, jusqu’à ce qu’il quittât les siens pour entrer dans un orphelinat. Salomon, Rachel et Esther fréquentaient la grande Ecole et Isaac celle des petits, pendant que la petite Sarah, dont la naissance avait coûté la vie à Mme Ansell, rampait et traînait dans la mansarde sous les yeux de la grand’mère qui était d’une utilité négative pour lui éviter les dangers du feu, les jours où l’âtre n’était pas éteint. Car la conception de la grand’mère quant à ses fonctions de gardienne était toute particulière. Mosès, lui, était absent pendant toute la journée, travaillant, cherchant du travail, priant, assistant aux «Droshes» du Maggid ou des grands prédicateurs, profitant généralement de ces bienfaits qui réchauffent et animent le ghetto. Le pain, la viande, et les bons de charbon, dons de la Société pour le relèvement de l’âme, rendaient les mauvais jours mémorables. Les couvertures ne s’obtenaient, hélas, plus aussi facilement qu’au temps où la pauvre Gittel accouchait.

Le peu de cuisine qu’il y avait à faire était fait par Esther avant ou après l’école, les enfants et elle emportaient généralement leur repas de midi sous forme de pain auquel un peu de mélasse donnait parfois une saveur d’ambroisie. Les Ansell observaient du reste plus de jours de jeûne que le calendrier juif n’en comporte, ce qui signifie bien des choses. La Providence intervenait généralement avant que le garde-manger ne fût resté vide plus de vingt-quatre heures.

Les jours de jeûne du calendrier juif ne coïncidant pas toujours avec ceux des Ansell, ils tombaient comme une taxe additionnelle pour Mosès et sa mère, et pourtant jamais l’un d’eux n’hésitait dans leur observance scrupuleuse, pas une miette de pain ni une goutte d’eau ne passait leurs lèvres. Dans l’âpre recherche de documents défavorables au ghetto, il est surprenant qu’aucun économiste n’ait encore exposé les nombreux jeûnes dont Israël a été gratifié et qui sont évidemment une compensation aux faibles salaires. Telle est aussi la période du carême, «les trois semaines» pendant lesquelles la viande est défendue, en mémoire de la destruction des temples. Les Ansell, eux, observaient les «trois semaines» pendant toute l’année. En de très rares occasions ils achetaient des harengs saurs, ou rapportaient pour quelques sous de soupe aux pois, ou de pommes de terre cuites avec du riz, achetées dans une rôtisserie du quartier. Les jours de fête, si Malka leur octroyait un demi-souverain, Esther préparait le _Tzimmus_, un délicat mélange de carottes, de pudding et de pommes de terre. Elle aurait pu écrire un essai sur le Tzimmus considéré comme un idéal gastronomique. Il y avait encore d’autres mets polonais qu’on faisait cuire pour deux pence chez le boulanger le plus proche. Les _tabechas_, ou tripes farcies, le foie, le mou, et la laite remplaçaient avantageusement la viande. Leur potage favori était le _Borsch_, fait de betteraves rouges et de graisse, celle-ci tenant lieu de crème, aliment trop distingué.