Les enfants du Ghetto

Part 5

Chapter 53,898 wordsPublic domain

--Nous n’en sommes pas encore là, Mère, dit Michel en riant et en tortillant le gros diamant de sa bague massive. Comment va le bébé? Est-il prêt pour la rédemption?

--Quel bébé? fit Malka avec un air d’ignorance admirablement imité.

--Bah, fit Michel, qu’y a-t-il donc encore?

--Rien, chéri, rien.

--Alors je vais aller là-bas. Viens-y, la mère. Non, attends un instant. Il faut que je brosse la boue de mon pantalon. Est-ce que la brosse à habits est ici?

--Oui, chéri, fit Malka sans se douter du piège.

Michel cligna imperceptiblement des yeux, nettoya son pantalon et sans un mot de plus courut à la maison de Milly. Cinq minutes après, une députation, en la personne de la femme de ménage, venait chez Malka.

--Madame vous prie de venir, car le bébé demande à grands cris la grand’maman.

--Oh, cela doit être une autre épingle encore, riposta Malka avec un air de triomphe. Mais elle ne bougea pas. Au bout de cinq minutes seulement elle se leva, solennelle, ajusta sa perruque et sa robe devant la glace, brossa un grain de poussière inexistant sur sa manche gauche, mit son chapeau, avala une pastille de menthe et traversa le Square, la brosse aux habits à la main. La porte de Milly était entr’ouverte mais Malka frappa quand même et demanda à la femme de ménage:

--Madame Philipps est-elle là?

--Oui, Madame, toute la compagnie est là-haut.

--Alors je monte pour lui remettre cela en mains propres.

Elle marcha droit à travers le petit groupe des invités, vers Milly qui était assise sur le canapé, Ezéchiel dans ses bras calme comme un agneau et beau comme l’or.

--Milly, ma chère, je te rapporte ta brosse à habits. Je te remercie de me l’avoir prêtée.

Les deux femmes s’embrassèrent. Ephraïm Philipps, un Polonais à la face lymphatique, aux cheveux tondus ras, embrassa aussi sa belle-mère, et la chaîne d’or qui s’étalait sur la poitrine de Malka se souleva sous l’orgueil de cette expansion familiale. Malka remercia Dieu de ne pas être mère d’enfants stériles ou célibataires, ce qui est à peine un échelon de plus que la stérilité personnelle, et ne témoigne guère moins de colère de la part des puissances célestes.

--Cette marque d’épingle a-t-elle disparu, Milly, sur le corps du cher petit? fit Malka en prenant Ezéchiel dans ses bras, et sans remarquer que sur la face du bébé se manifestaient les signes précurseurs d’une nouvelle crise de larmes.

--Oui, fit Milly imprudemment, ce n’était qu’une puce. Je regarde toujours minutieusement dans ses flanelles et ses vêtements pour voir s’il n’y a point d’épingles dedans.

--C’est bon, les épingles sont comme les puces. On ne sait jamais d’où elles sortent, fit Malka conciliante. Mais où est Léah?

--Elle est dans la cour à cuire le reste du poisson. Vous ne le sentez donc pas?

--Il aura à peine le temps de refroidir.

--Peut-être, mais j’en ai préparé cette nuit un plein plat. Léah ne fait que préparer une réserve, au cas où il y en aurait trop peu.

--Et où est le _Cohen_?

--Nous avons invité le vieux Hyams, de l’autre côté des Ruines. Nous l’attendons d’une minute à l’autre.

Mais à cet instant des explications, le baromètre facial d’Ezéchiel changea et le bébé se mit à pleurer.

--Ya! Va auprès de ta mère, fit Malka irritée. Tous mes enfants sont pareils. Mais il se fait tard. Vous feriez bien d’envoyer chercher le vieux Hyams.

--Nous ne sommes pas pressés, mère, dit Michel Birnbaûm conciliant. Il faut d’ailleurs que nous attendions Sam.

--Qu’est-ce donc que Sam, s’écria Malka, inapaisée.

--Sam est le _Chosan_ de Léah, répliqua Michel ingénument.

--Parfait, grogna Malka, mais mon petit-fils ne va pas attendre le bon plaisir du fils d’une prosélyte. Pourquoi donc n’est-il pas déjà ici?

--Nous le verrons dans quelques instants.

--Comment le savez-vous?

--Nous sommes arrivés par le même train. Il est monté à Middlesborough. En descendant du train il est allé voir ses parents, se laver et se brosser un peu. Et comme il ne vient ici que pour cette cérémonie de famille, je crois qu’il serait inconvenant de la commencer sans lui. Ce n’est point un agrément qu’un long voyage en chemin de fer par un temps pareil. Mes pieds étaient presque gelés, malgré la bouillotte.

--Mon pauvre agneau, fit tendrement Malka. Et elle caressa ses favoris.

Sam Levine arriva presque au même moment, et Léah, le plat de poisson à la main, s’élança du fond de la cuisine pour lui souhaiter la bienvenue. Bien qu’il fût membre de la tribu de Lévi, il n’avait rien d’ecclésiastique dans son aspect. C’était un Israélite du type athlétique. Blanc et rose avec une moustache fournie, il débordait d’énergie et d’esprits animaux. Il pouvait rendre trente sur cent aux forts joueurs de billard, et cinquante à n’importe qui en matière d’anecdotes. Au point de vue politique c’était un radical avancé, et il avait une haute opinion de l’intelligence de son parti. Il rendit à Léah son baiser de bienvenue.

--Quel vilain temps pour un Dimanche, fit Léah.

--Ce n’est pas le moment pour aller au spectacle, fit-il abondant dans son sens.

Ils célébraient toujours son retour d’une tournée d’affaires, en allant au théâtre. Ils préféraient aller au parterre dans les salles du West End plutôt que de fréquenter pour la même somme les fauteuils de balcon du théâtre du quartier. Il y a deux catégories de demoiselles, au Ghetto: Celles qui flanent dans le Strand le jour du Sabbat et celles qui flanent dans Whitechapel Road. Léah appartenait à la première catégorie. C’était une svelte et aimable brune, aux traits expressifs et à la voix forte, gaie, avec de grosses mains rouges. Elle adorait les glaces en été, le chocolat en hiver, et le théâtre en toute saison. Sam et elle avaient l’oreille juste; ils étaient toujours les premiers à retenir les plus récents refrains d’opérette. L’exubérance de Léah était prodigieuse, et on racontait dans le Lane qu’une fille «tout à fait comme elle» avait été distinguée par un pair du royaume. Mais Léah se contentait de Sam qui s’adaptait parfaitement à ses goûts.

Aussitôt après Sam entrèrent plusieurs invités, notamment Mme Jacobs (épouse du Reb Shamuel) avec sa jolie fille Hannah. M. Hyams arriva le dernier: c’était le Cohen dont les fonctions se sont si curieusement restreintes depuis la chute du Temple. Lire la loi, bénir ses frères, brandir les symboliques palmes en murmurant une incantation mystique et en se tenant déchaussé devant l’Arche d’Alliance aux grandes fêtes de saison, rédimer enfin tout premier-né qui n’a pas d’ecclésiastique dans sa famille,--ces privilèges compensés par l’interdiction de se mêler des cérémonies funéraires, constituaient la différence entre ses fonctions religieuses et celles du Lévite, ou du simple Israélite. Mendel Hyams, ne tirait pas orgueil de la supériorité de sa tribu, et cependant, à en croire la tradition, il descendait directement d’Aaron le Grand Prêtre, ce qui représentait une généalogie bien plus longe que celle de la reine Victoria. Ce paisible sexagénaire, au sourire enfantin, portait une redingote noire. Tout l’orgueil de sa race semblait monopolisé par sa fille Miriam, que le ciel avait dotée d’un nez dédaigneux. Miriam avait accompagné son père simplement par méprisante curiosité. Elle portait à son chapeau une plume de grand style, et un boa autour de son cou. Elle gagnait trente shillings par semaine dans sa profession d’institutrice (c’était précisément dans sa classe que se trouvait Esther Ansell). Sans doute les préparatifs de cette grande toilette avaient retardé le vieux Hyams, dont l’arrivée fut le signal du commencement de la cérémonie; les hommes se hâtèrent de mettre leur couvre-chef. Le bébé emmailloté était occupé à téter. Ephraïm Philipps le prit doucement et le présenta à Hyams. Heureusement Ezéchiel avait ingurgité toute sa ration, il était comme hébété, et manifesta fort peu d’intérêt pour tout ce qui se passait.

--C’est mon premier-né, dit Ephraïm en hébreu, et le premier-né de sa mère. Le Très-Haut (Béni soit-il) a commandé de le racheter, comme il est dit: «Ceux qui, à l’âge d’un mois doivent être rachetés, tu dois les racheter pour cinq shekels pareils au shekel du sanctuaire, le shekel étant de vingt gérahs». Et il est dit aussi: «Consacrez-moi, suivant leur espèce tous les premiers-nés dans le peuple d’Israël, homme ou animal, car ils sont à moi». Puis Ephraïm Philipps offrit au vieux Hyams quinze shillings en argent et Hyams dit en chaldaïque:

--Que préfères-tu, me donner ton premier-né, le premier-né de sa mère, ou le racheter pour cinq _selaim_ que la Loi t’oblige à me remettre?

Ephraïm répondit, en chaldaïque lui aussi:

--J’aime mieux racheter mon enfant, et voici la valeur de son rachat, telle que j’y suis obligé par la Loi.

Alors Hyams prit l’argent, et rendit l’enfant au père qui bénit Dieu pour les saints préceptes et Le remercia de Ses bienfaits.

Après quoi le vieux _Cohen_ éleva les quinze shillings au-dessus de la tête de l’enfant en disant: «Ceci au lieu de Cela, Ceci en échange de Cela, Ceci en rémission de Cela. Puisse cet enfant entrer dans la Vie, dans la Loi et dans la crainte du Ciel. De même qu’il a été admis à la Rédemption, de même Dieu veuille qu’il se présente un jour sous le dais nuptial et qu’il accomplisse de bonnes œuvres. Amen.»

Ensuite étendant sa main, vide cette fois, au-dessus du front de l’enfant, l’officiant ajouta:--Que Dieu soit pour toi comme il fut pour Ephraïm et Manassé. Que le Seigneur te bénisse et te garde. Que le Seigneur tourne ses regards vers toi, et te soit clément, et te fasse vivre en paix. Le Seigneur est ton gardien, le Seigneur est ton ombre. Qu’il t’assure une multitude de jours et d’années de vie et de paix, te préserve du mal, et veille sur ton âme.

--Amen, répondirent les assistants et alors il y eut un murmure de conversations profanes, chacun s’extasiant sur la tenue stoïque d’Ezéchiel. Des tasses de thé furent servies à la ronde par l’aimable Léah et les friandises cachées dans les sacs de papier virent le jour. Ephraïm Philipps parlait chevaux avec Sam Lévine, et le vieux Hyams se disputait avec Malka sur l’emploi des quinze shillings. Sachant que Hyams était pauvre, Malka refusait de reprendre l’argent tandis que lui voulait qu’on convertît la somme en un cadeau pour l’enfant. Le _Cohen_ tint bon, étant sous les yeux sévères de Miriam. A la fin il fut convenu que l’argent serait utilisé pour un _Missheberach_, c’est-à-dire un service en faveur de l’enfant et de la synagogue. Les chapeaux à plumes fraternisèrent, Miriam s’entretenant avec Hannah Jacobs, laquelle portait aussi, en effet, une plume de haut style, paraissant la visiteuse la plus distinguée.

--Pensez-vous que ce soit un beau parti, fit Miriam Hyams, indiquant de l’œil Sam Lévine.

Un rapide éclair de dédain passa dans les yeux d’Hannah.

--Avant les noces, chez les Juifs, c’est toujours un beau mariage, dit-elle. Après c’est une autre histoire.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit Miriam, d’un air pensif.

--La famille de la jeune fille se vante toujours sans vergogne. Je me souviens que lorsque Clara Emmanuel a été fiancée, son frère Jacques m’a dit que c’était là un _Schidduch_ magnifique. Et après j’ai découvert que le fiancé était un veuf de cinquante-cinq ans avec trois enfants.

--Mais les fiançailles ont été rompues, dit Hannah.

--Je le sais, dit Miriam, seulement je ne puis m’imaginer que moi je serais capable d’agir de la sorte.

--De quoi? de rompre des fiançailles? fit Hannah avec un petit clignement d’yeux assez sceptique.

--Non. Mais d’épouser un homme comme celui-là, déclara Miriam; je ne regarderais même pas un homme au-dessus de trente-cinq ans et gagnant moins de deux cent cinquante livres par an.

--Alors vous n’épouseriez pas un instituteur?

--Un instituteur, s’écria Miriam, avec une moue dédaigneuse. Comment peut-on vivre respectablement avec soixante-quinze francs par semaine? Il me faut un homme qui ait une bonne situation, ajouta-t-elle en posant son doigt sur le bout de son nez.

Elle semblait presque jolie en ce moment bien qu’elle eût cinq ans de plus que Hannah et on se demandait pourquoi les galants n’accouraient pas déposer à ses pieds mignonnement chaussés des semaines de cinq guinées.

--J’épouserais volontiers un homme de deux guinées par semaine, si je l’aimais, murmura Hannah.

--Cela ne se fait pas dans notre siècle, affirma Miriam en hochant la tête. De notre temps on ne croit plus à ces fadaises. J’ai connu une certaine Alice Green qui parlait comme vous. Eh bien, regardez-la maintenant, elle se pavane en voiture à côté d’un singe chauve.

--La mère d’Alice Green, interrompit Malka qui écoutait depuis un instant, a épousé un fils de la troisième femme de Mendel Weinstein: Dinah, à qui son oncle Chloumi avait légué dix livres sterling.

--Non. Dinah était la seconde femme de Mendel, fit M. Jacobs.

--La troisième, la troisième! répéta Malka, dont les joues brunes rougirent. Je le sais, peut-être, puisque mon Simon--Dieu le bénisse--entra dans sa première culotte le même mois. (Simon était le fils aîné de Malka, à cette heure juge à Melbourne.)

--Sa troisième femme était Ketty Green, fille de Mohammed-le-Jaune, insista la femme du Rabbin. Je suis sûre du fait, attendu que la sœur de Ketty, Annie a été fiancée pendant une semaine à mon beau-frère Nathanaël.

--Sa première femme, interrompit le mari de Malka, avec un air d’arbitre, était la fille aînée de Schmoûle, le cabaretier.

--La fille de Schmoûle le cabaretier, répondit Malka, avec une indignation nouvelle, a épousé Hyam Robins, le petit-fils du vieux Benjamin qui était coutelier au coin de Little Eden Alley, où habite maintenant le marchand de cornichons.

--C’est la sœur de Schmoûle qui a épousé Hyam Robins, n’est-ce pas, maman? fit Milly imprudemment.

--Certainement non, fit Malka, éclatant de nouveau. Je sais ce que je dis. Je la connais bien, la famille de ce vieux Benjamin, qui m’a envoyé une paire de rideaux quand j’ai épousé ton père.

--Pauvre Benjamin, depuis combien de temps est-il mort? demanda la femme de Reb Shemuel.

--L’année où je suis accouchée de Léah.

--Arrêtez, cria Sam Lévine gaiement, vous rendrez Léah rouge comme le feu, si vous dites son âge.

Et Léah pria Sam Lévine de ne pas dire de bêtises, et rougit en effet, et n’en parut que plus charmante.

L’attention de toute l’assistance était maintenant concentrée sur la nouvelle question en délibération.

Malka promena ses yeux perçants sur tous les invités, et prononça sur un ton qui n’admettait pas la contradiction:

--Hyam Robins ne peut pas avoir épousé la sœur de Schmoûle attendu que la sœur de Schmoûle était déjà la femme d’Abraham, le marchand de poisson.

--Oui, mais Schmoûle avait deux sœurs, observa Mme Jacobs prenant décidément position en face de sa rivale en généalogie.

--Jamais de la vie, répliqua Malka avec véhémence.

--J’en suis tout à fait sûre, dit Mme Jacobs, il y avait Phébé et il y avait Henriette.

--Jamais de la vie, répéta Malka, Schmoûle avait trois sœurs, mais deux étaient à l’asile des sourds-muets.

--Comment, mais ce n’étaient pas du tout les sœurs de Schmoûle, dit Milly, s’oubliant définitivement. C’étaient les sœurs de Bloch, le boulanger.

--Naturellement, fit Malka aigrement, mes enfants en savent toujours plus long que moi.

Il y eut un moment de profond silence. Les yeux de Malka cherchèrent machinalement la brosse à habits.

Alors Ezéchiel éternua. Ce fut un convulsif «atchoum» qui agita tout le petit corps dans son maillot de flanelle.

--A tes souhaits, murmura pieusement Malka, et elle ajouta triomphante:

--Là! l’enfant a éternué en confirmation de ce que j’ai dit. Je savais bien que j’avais raison.

L’éternuement d’un petit innocent impose silence à quiconque n’est pas un impie. Tout le monde était radieux que la crise se fût résolue de cette manière inattendue. Personne ne réfléchit que l’éternuement d’Ezéchiel ne corroborait au contraire que l’affirmation, par sa grand’mère, que ses enfants en savaient plus long qu’elle.

L’instant d’après on descendit pour prendre la collation, cérémonie qui dans le ghetto peut ne comprendre en fait de plat de résistance que du poisson. Et c’était le cas cette fois: du poisson frit, mais quel poisson frit! Il faudrait un grand poète pour célébrer les mérites de ce mets national juif, et l’âge d’or de la poésie hébraïque est passé. On s’étonne que Gébirol ait vécu et soit mort sans avoir utilisé ce thème, et que le grand Jehuda Halevi en personne ait dû exclusivement consacrer son génie à chanter la gloire de Jérusalem.

«Israël, a-t-il dit, est au milieu des nations comme le cœur au milieu du corps». Eh bien, il y a la même différence entre le poisson frit à la juive et le poisson frit à la chrétienne ou à la païenne. Avec l’audace que seul peut inspirer l’authentique génie de la cuisine, le poisson frit à la juive exige d’être mangé toujours froid. La peau en est d’un brun admirable, la chair ferme et succulente, les arêtes mêmes pleines de moelle. L’usage du poisson frit est entre les Anglo-Juifs un lien plus solide que toutes les professions d’unité religieuse. On apprend dès l’enfance à connaître son agréable saveur, et son divin fumet se mêle à mille souvenirs de jeunesse, s’associe aux solennités les plus sacrées et ramène le pécheur dans le sentier de la piété. C’est peut-être le poisson frit qui fait tant engraisser les matrones juives.

Il y a d’autres choses exquises dans la cuisine juive: les _lockschen_ cette apothéose du vermicelle. Les _ferfel_ qui ne sont autre chose que les _lockschen_ à l’état atomique, les _creplich_, triangulaires hachis de viande; le _kuggol_ qui présente avec le pudding une lointaine ressemblance; et enfin le poisson farci sans arêtes; mais le poisson frit, servi froid, règne avec une incontestable souveraineté sur tous les autres plats. Aucun autre peuple n’en possède la recette. Un poète du dernier siècle chantait:

Les Chrétiens sont des niais, qui ne savent pas frire la plie hollandaise Croyez-m’en, ils ne savent pas distinguer la carpe de la tanche.

Pendant que l’on discutait sur la plie hollandaise, ovale et délicieusement dorée comme celle de la ballade, Samuel Lévine sembla frappé d’une idée subite. Il frappa son couteau et sa fourchette et s’écria en hébreu:

--_Shemah Béni!_

Tout le monde le regarda.

--Ecoute, mon fils, répéta-t-il avec une horreur comique. Puis reparlant anglais, il expliqua:

--J’ai oublié de remettre à Léah le cadeau de son _Chosan_.

--A-a-a-h!!!

Tout le monde manifesta un profond intérêt: Léah, que les exigences du service avaient obligée de quitter sa place à côté de son fiancé, se trouvait à l’autre bout de la table. Elle se leva à demi avec curiosité.

On ne saura jamais si Sam Lévine avait réellement oublié le cadeau, ou s’il avait choisi ce moment pour produire plus d’effet; mais il est certain que son instinct théâtral de Sémite fut récompensé par l’air d’intérêt de la compagnie, lorsqu’il tira de la poche de sa jaquette un petit papier blanc plié.

--Ceci, fit-il en tapotant le papier avec un geste de prestidigitateur, je l’ai acheté hier matin pour ma petite amie. Je me suis dit: Puisque, mon vieux, tu vas retourner en ville pour un jour en l’honneur d’Ezéchiel Philipps, et que ta pauvre fiancée espérait ne pas te voir avant Pâques, il faut que tu lui apportes une compensation pour le déplaisir qu’elle aura de te retrouver plus tôt. Mais qu’est-ce qui ferait donc le plus de plaisir à Léah? Il faut que cela soit un cadeau approprié aux circonstances, certes, mais il ne faut pas que cela soit d’un prix trop élevé, pour que je puisse le lui offrir. C’est une affaire bien ruineuse que d’être fiancé, la pire affaire que j’ai jamais faite depuis que je suis au monde!

Ici Sam cligna d’un œil facétieux vers l’assistance.

--Et j’ai cherché quelle serait la chose la moins coûteuse que je pourrais trouver, et j’ai pensé à un anneau. Tenez, le voilà.

Sam développa lentement le paquet, du même air solennel, découvrit une bague en or massif et la présenta de façon à faire étinceler le gros diamant qui y était enchâssé. L’assistance poussa un «Oh!» prolongé et tous immédiatement se mirent à évaluer l’objet _in petto_ se demandant avec quelle réduction Sam avait pu l’acquérir d’un compère commerçant. Car c’est en effet un axiome que nul Juif jamais ne paie les bijoux au prix du détail. Même la bague de fiançailles n’a pas besoin d’être achetée de première main: le principal, c’est qu’elle soit solide.

Léah se leva sur la pointe des pieds, et l’éclat du diamant se refléta dans ses yeux avides. Elle se pencha par dessus la table allongeant son doigt pour recevoir le cadeau de son amoureux. Sam approcha de ce doigt la bague, puis la retira aussitôt par taquinerie.

--Ceux qui demandent n’auront rien. Vous êtes trop gourmande.

Cette plaisanterie égaya toute la tablée.

--Donnez-la moi, fit à son tour en riant Miriam Hyams, tendant le doigt, je vous dirai «merci» bien gentiment.

--Non, vous avez été méchante: je veux la donner à la petite fille qui s’est tenue sage tout le temps. Miss Hannah Jacobs, levez-vous pour recevoir votre prix de sagesse.

Hannah qui était assise à deux places à sa gauche, sourit placidement, mais se pencha sur son assiette.

Sam, devenant de plus en plus pétulant sous le regard approbateur de l’assistance amusée, se pencha vers Hannah, lui prit la main droite, ajusta de force la bague à son annulaire et clama avec une solennité comique, en hébreu:

--Tu m’es consacrée par cet anneau selon la loi de Moïse et d’Israël.

C’était bien la formule de mariage qu’il avait apprise par cœur pour ses noces prochaines. L’assistance s’esclaffa et, dans la joie qu’éprouvait Léah, son visage devint du plus vif cramoisi. Le badinage semblait ravissant, des félicitations comiques furent adressées au couple improvisé et même à Mme Jacobs qui semblait se réjouir de cette petite plaisanterie, aussi sincèrement que si sa fille eût été réellement mariée. Samuel avait la répartie prompte et ripostait plaisamment aux toasts portés en son honneur. Soudain, dans le vacarme des rires, des saillies et des chocs de verres s’éleva une voix grêle. Elle émanait du vieux Hyams qui était resté assis tranquillement, les sourcils froncés sous son _koppel_ de velours.

--Monsieur Lévine, dit-il d’une voix basse et majestueuse, plus j’y pense et plus je suis effrayé des sérieuses conséquences de ce que vous venez de faire.

Son air grave inquiéta l’assistance et les rires cessèrent.

--Que voulez-vous dire? questionna Samuel.

Il comprenait le jargon juif dont se servait presque toujours le vieux Hyams, mais il ne le parlait pas. Au contraire le vieux Hyams comprenait l’anglais plus qu’il ne le parlait.

--Vous venez d’épouser Hannah Jacobs!

Un silence pénible pesa, de vagues réminiscences surgissant dans les cerveaux.

--J’ai épousé Hannah Jacobs? répéta Samuel incrédule.

--Parfaitement, ce que vous venez de faire constitue un mariage selon les lois juives. Vous vous êtes engagé à elle en présence de deux témoins.

Il se fit un silence plus lourd. Mais Samuel éclata d’un rire bruyant.

--Non, non, mon vieux, vous n’allez pas me la faire!

La glace fut rompue. Tout le monde se mit à rire avec le sentiment d’être soulagé d’un grand poids. Ce farceur de vieux Hyams en avait décidément de bien bonnes. Hannah retira la bague de son doigt et la passa à Léah. Hyams seul demeurait grave.

--Riez toujours, dit-il, vous ne serez pas longtemps sans voir que j’ai raison et que c’est la loi. Elle est formelle.

--Possible, répondit Samuel redevenant sérieux malgré lui, mais vous oubliez que j’étais déjà fiancé à Léah!

--Je ne l’oublie pas, mais cela n’a rien à voir avec l’affaire. Vous êtes maintenant, avec Hannah, mari et femme.

Léah qui jusqu’alors avait été pâle et troublée, fondit en larmes. Hannah était pâle, effarée. Sa mère semblait la moins alarmée de toute l’assistance.