Les enfants du Ghetto

Part 4

Chapter 44,013 wordsPublic domain

--Attends polisson, si je t’attrape jamais à jouer avec cette canaille, je te tords le cou! Et elle l’emmena au logis en claquant la porte derrière elle avec rage.

Mosès bénit cette scène quotidienne, qui retardait de quelques instants sa rencontre avec la redoutable Malka. Comme elle n’avait paru ni à sa fenêtre ni sur sa porte, il en conclut qu’elle était mal lunée ou absente de Londres; mais aucune de ces alternatives ne lui était agréable.

Il frappa à la porte de la maison de Milly, où on trouvait habituellement sa mère, mais ce fut une vieille femme de ménage qui lui ouvrit. Quelques bouteilles de spiritueux étaient placées sur une table de bois, recouverte d’une nappe du couleur et quelques paquets de biscuit non entamés. A ces signes familiers et précurseurs d’un festin, Mosès eut envie de battre en retraite. Il ne savait pas au juste ce qui se passait, mais il comprenait qu’en ce moment on serait de glace avec lui. La ferme de ménage avec les sourcils salis par la suie et la poussière lui déclara que Milly était en haut, mais que la mère de Milly était partie chez elle avec la brosse à habits. La figure de Mosès se décomposa. Car lorsque sa femme vivait, elle avait été un trait d’union entre la famille et lui-même. Elle était employée en effet comme femme de ménage par Malka. Et c’est par là que Mosès savait la signification de la brosse à habits. Malka était très soigneuse de sa personne, mais bien que coquette pour sa mise, elle n’avait point de brosse à habits chez elle; et cela, d’habitude, n’avait pas d’inconvénient, puisqu’elle passait la plus grande partie de son temps chez sa fille. Mais dès qu’il y avait querelle entre elle et Milly ou le mari de cette dernière, elle se retirait dans sa propre demeure pour y bouder. Et si elle emportait la brosse, cela signifiait que le conflit était sérieux et que les hostilités devaient durer longtemps. Parfois alors une semaine durant, les deux maisons affectaient de s’ignorer l’une l’autre.

Dans le camp des Milly, la situation s’aggravait de la disparition de la brosse. Dans ces moments d’exaspération, le mari déclarait que sa belle-mère possédait une multitude de brosses, sans quoi, demandait-il fort pertinemment, comment se serait-elle arrangée quand elle faisait une tournée de colportage en province? Il avait la ferme conviction que si elle emportait celle-là, c’était pour se ménager un prétexte de retour chez Milly. En cela il avait raison. Quels que fussent les torts du camp de Milly, la capitulation de Malka était toujours voilée sous cette formule:

--Oh, Milly, je vous ai emporté votre brosse à habits. Je viens justement de m’en apercevoir et vous pourriez en avoir besoin.

Après quoi, la réconciliation se faisait tout doucement. Mosès n’osait pas trop se trouver en face de Malka pendant ces exodes de la brosse aux habits. Il pivota donc sur ses talons et s’enfonçait déjà dans le passage voûté qui fait communiquer les «Ruines» avec le monde extérieur lorsqu’une voix âpre emplit d’effroi ses oreilles.

--Eh bien, Meshé, pourquoi t’enfuis-tu? Est-ce que ma Milly t’aurait défendu de me voir?

Malka était sur le seuil de sa porte. Mosès retourna donc sur ses pas.

--Non, murmura-t-il. Mais je vous croyais dans votre magasin.

C’était bien là qu’elle aurait dû être, en effet. Mais elle ne se souciait guère d’avouer à Mosès, et se s’avouer à elle-même qu’elle attendait chez elle qu’un ambassadeur vînt de la maison filiale l’inviter à la cérémonie de la Rédemption de son petit-fils.

--Eh bien tu me vois, dit-elle, parlant yiddish pour faire plaisir à Mosès, mais tu n’as point l’air de t’inquiéter de ma santé.

--Comment allez-vous?

--Aussi bien que peut aller une vieille femme. Le Très Haut est bon.

Malka affectait la plus grande douceur, afin de bien prouver aux étrangers que les torts dans la querelle, n’avaient pu être de son côté.

C’était une grande femme de cinquante ans environ, à la figure longue et chevaline encadrée par une perruque noire et de longs pendants d’oreille en or. Ses grands yeux noirs brillaient sous ses sourcils noirs très fournis, et, quand elle était en colère, le milieu de son front se creusait d’une profonde ride noire. Une chaîne d’or s’enlaçait trois fois autour de son cou, retombant sur son corsage de soie. Elle portait beaucoup de bagues aux doigts et son haleine sentait perpétuellement la menthe poivrée.

--Mais ne reste donc pas dehors pour jaser. Entre. Tu veux donc me faire mourir de froid?

Mosès se glissa timidement à l’intérieur baissant la tête comme s’il avait eu peur de la cogner contre le haut de la porte.

La pièce était le parfait fac-simile du parloir de Milly à l’autre coin de la place, sauf qu’au lieu des bouteilles du festin et des paquets de biscuits sur un petit guéridon, une brosse à habits s’étalait avec tristesse. Comme chez Milly on voyait une table ronde, une commode à tiroirs avec des carafes dessus et une cheminée décorée de franges vertes et de clous de cuivre à grosse tête. Des chiens en porcelaine de Chine à bon marché, mais qui dataient de loin, se pavanaient parmi des candélabres aux pendentifs de cristal. Devant le feu se trouvait un garde-feu en acier, assez utile dans la maison de Milly où il y avait des petits enfants, mais sans usage dans celle de Malka où il n’y avait personne que l’on pût craindre de voir tomber dans l’âtre. Dans un angle de la pièce un petit escalier conduisait au premier. Il y avait du linoléum par terre. Dans le Square Zacharie n’importe qui pouvait entrer chez n’importe qui et ne pas s’apercevoir de son erreur, tant il y a peu de différence dans l’installation et l’ornement des maisons. Mosès s’assit sur un coin de chaise et refusa la pastille de menthe qui lui fut offerte. Mais il accepta une pomme, bénit Dieu pour avoir créé le fruit de l’arbre, et mordit avec avidité.

--Il faut que je prenne de la menthe, moi, expliqua Malka. C’est à cause des spasmes.

--Mais vous venez de dire que vous alliez bien, murmura Mosès.

--Eh bien, suppose que je ne prenne pas de menthe, j’aurais des spasmes. Ma pauvre sœur Rosa, que la paix soit avec elle, qui mourut de fièvre typhoïde, souffrait beaucoup des spasmes. C’est dans la famille. Elle serait morte de l’asthme, si elle avait vécu plus longtemps. Mais, comment allez-vous, vous autres? fit Malka, en se rappelant soudain que Mosès lui aussi avait le droit d’être malade. Au fond, elle ressentait un certain respect pour lui, bien qu’il ne s’en doutât guère. Cela datait du jour où il avait enlevé un morceau d’acajou à la meilleure de ses tables rondes: ayant fini de se tailler les ongles, il avait eu besoin d’un morceau de bois pour le brûler avec ceux-ci afin d’observer intégralement une pieuse coutume. Malka s’était mise en colère, mais au fond du cœur elle avait ressenti de l’admiration pour cette piété si dédaigneuse des richesses.

--Je suis depuis trois semaines sans travail, dit Mosès, ne répondant point au sujet de sa santé, car il songeait à des questions beaucoup plus graves.

--Pauvre fou, qu’a-t-elle donc trouvé en vous pour vous épouser, ma sotte cousine Gittel, que la paix soit avec elle! Je lui ai pourtant dit que jamais vous ne seriez en état de la nourrir, la chère brebis! Mais elle a toujours été un animal obstiné. Elle allait la tête haute comme si elle avait eu à dépenser cinq livres par semaine. Elle n’aurait jamais fait travailler ses enfants pour de l’argent comme font les autres. Mais toi, tu ne devrais pas être si entêté. Tu devrais avoir plus de bon sens, Meshé, tu n’appartiens pas, toi, à sa famille. Pourquoi donc Salomon ne vendrait-il pas des allumettes?

--L’âme de Gittel s’en révolterait.

--Mais les vivants ont des corps. Tu préfères voir dépérir tes enfants que de les faire travailler. Il y a par exemple ton Esther, une gamine paresseuse et nonchalante, qui passe son temps à lire des histoires. Pourquoi ne pas lui faire vendre des fleurs ou la mettre à la couture?

--Esther et Salomon ont leurs devoirs à faire.

--Des devoirs, grommela Malka; quel profit en sort-il de ces devoirs? C’est de l’anglais et non du juif, qu’on enseigne dans cette misérable école! Je n’ai jamais pu lire ni écrire autre chose que l’hébreu, et Dieu merci, je ne m’en suis pas moins tirée d’affaire. Tout ce qu’on leur apprend à l’école, c’est des bêtises d’Angleterre. Les maîtres sont un tas de païens, qui mangent des choses défendues et la bonne juiverie s’en va. Je suis honteuse pour toi, Meshé; tu n’envoies même pas tes garçons à la classe d’hébreu le soir.

--Je n’ai pas d’argent et il faut qu’ils apprennent leurs leçons anglaises, autrement l’Assistance refuserait de leur donner des vêtements. D’ailleurs, le soir du Sabbat et le Dimanche je leur enseigne moi-même l’hébreu. Salomon a traduit en yiddish avec Rashi tout le Pentateuque.

--Oui, il sait peut-être la _Torah_, dit Malka, mais il ne saura jamais la _Gemorah_ ni les _mishnayis_.

Malka elle-même ne savait de toutes ces matières abstraites que leurs noms, et le fait que des hommes d’une piété extrême les étudiaient dans des in-folios imprimés très fin.

--Salomon connaît aussi un peu la _gemorah_. Je ne puis la lui enseigner à la maison, ne possédant pas ce livre qui est très coûteux, comme vous le savez. Mais il est venu avec moi au Beth-Hamidrash, lorsque le rabbin enseignait cela en classe gratuite et nous avons appris ainsi tout le traité de _Niddah_. Salomon comprend très bien les Lois du Divorce et il pourrait discuter dès à présent sur les devoirs des femmes envers leurs époux.

--Oui, mais jamais il n’apprendra la Kabbale, fit Malka refoulée dans ses derniers retranchements. D’ailleurs personne en Angleterre ne sait plus étudier la Kabbale depuis que le rabbin Falk est mort (que la mémoire de ce juste soit bénie) pas plus qu’un Anglais ne peut apprendre le Talmud. Il y a dans l’air quelque chose qui l’en empêche. Dans ma ville natale, il y avait un rabbin qui savait la Kabbale. Il évoquait à volonté Abraham notre père. Mais dans ce pays de mangeurs de porc, personne n’est assez saint pour que le Nom sacré (qu’Il soit béni) lui procure de telles faveurs. Je ne crois pas que le Schocketw tue les animaux selon les rites sacrés; les règles sont violées; et même les gens pieux mangent du fromage et du beurre _tripha_[3]. Je ne dis pas que tu le fais, Meshé, mais tu le laisses faire à tes enfants.

[3] C’est-à-dire _impurs_, n’ayant pas été préparés conformément aux rites.

--Mais, votre beurre à vous-même, n’est pas _kosher_, fit Mosès irrité.

--Mon beurre? Que vient donc faire ici mon beurre? Et d’abord, je n’ai jamais passé pour une orthodoxe. Je ne descends pas d’une famille de rabbins. Je ne suis qu’une marchande. Je ne parle que des gens _froom_, pieux, qui devraient donner l’exemple et qui abaissent au contraire le niveau général de la piété. J’ai surpris l’autre jour la femme d’un bedeau de la synagogue, qui lavait sa viande et son beurre dans le même cuveau. Du train où cela marche, ils vont cuire leur viande dans le beurre, et ils finiront par manger de la viande _tripha_ dans les assiettes à beurre, et le jugement de Dieu viendra. Mais qu’est donc devenue ta pomme? Tu ne l’as pas déjà avalée en entier?

Mosès, nerveusement indiqua la poche de son pantalon, gonflée par le globe mutilé. Après sa première bouchée si avide, Mosès avait pensé à ses enfants.

--C’est pour les enfants, expliqua-t-il.

--Ah, les enfants, gronda Malka dédaigneusement. Et que te donneront-ils pour cela? Sûrement, pas même un merci. Dans notre jeune âge nous tremblions devant nos père et mère, et ma mère (la paix soit avec _elle_) m’a giflée alors que j’étais déjà mariée. Je n’oublierai jamais cette gifle, elle m’a presque aplatie contre le mur. Mais maintenant, nos enfants s’assoient sur nos têtes. J’ai donné à ma Milly tout ce qu’elle possède, une boutique, une maison, un mari, ma meilleure literie et malgré tout cela, le jour que je veux appeler son enfant Yosef, en souvenir de mon premier mari (la paix soit avec lui) qui était son propre père, elle l’appelle Yechezkel, pour me vexer!

La voix de Malka devenait de plus en plus aiguë. Elle eût voulu rendre un hommage solennel, en guise de réparation pour son second mariage, à son premier mari, et le refus de Milly d’acquiescer à cet arrangement, était pour elle une source d’irritation sans bornes.

Mosès ne put trouver rien de mieux à dire en ce moment que de demander des nouvelles du second mari de Malka.

--Il se tue de travail, répondit-elle, en hochant la tête. Le malheur est qu’il se croit un excellent homme d’affaires et il en entreprend toujours de nouvelles sans me consulter. Ah, s’il me demandait conseil plus souvent!

M. Mosès prit une mine de sympathique désapprobation pour les torts de Michel Birnbaûm.

--Est-il à la maison? demanda-t-il.

--Non; mais j’attends son retour d’une minute à l’autre. Je crois qu’on l’a invité au _Pidyun Haben_ d’aujourd’hui.

--Ah, c’est donc aujourd’hui?

--Bien sûr. Tu ne le savais donc pas?

--Non, personne ne m’en a parlé.

--Mais tu aurais dû t’en douter. N’est-ce donc pas le trente-unième jour depuis la naissance de l’enfant? Mais, il ne va pas accepter l’invitation lorsqu’il saura que ma propre fille m’a presque chassée de sa maison.

--Oh, ne dites pas cela, s’écria Mosès horrifié.

--Je le dis au contraire, fit Malka, en saisissant inconsciemment la brosse à habits et en frappant la table sans doute pour bien faire ressortir l’outrage. J’ai dit à ma fille, lorsque Yechezkel criait tant, qu’il vaudrait mieux regarder si ce n’était pas à cause d’une épingle, que de le droguer pour les coliques.--C’est moi-même qui l’habille, mère, m’a-t-elle répondu.

--Tu es têtue comme une mule, Milly, ai-je dit. Je te dis qu’il a une épingle.

--Je sais mieux que toi que non.

--Comment peux-tu le savoir mieux que moi, qui ai été mère avant que tu fusses née.

«Alors j’ai déroulé les langes de l’enfant et juste sur son estomac, j’ai trouvé...

--L’épingle? conclut Mosès, secouant gravement la tête.

--Non, pas tout à fait, mais une marque rouge qui ne pouvait avoir été faite à l’innocent que par une épingle.

--Et alors qu’est-ce que Milly a dit? questionna Mosès, partageant son triomphe.

--Milly a déclaré que c’est une piqûre de puce.

»Dieu du Ciel, me suis-je écriée, oser blasphémer ainsi devant mes yeux. Puissent mes ennemis en avoir, des puces pareilles et comme Rivkah la Rouge était dans la chambre, Milly a prétendu que je méprisais publiquement son sang, et elle s’est mise à crier comme si j’avais commis un crime en regardant son enfant. Alors je suis partie, laissant les deux enfants piaulant à l’envi. Il y a une semaine de cela.

--Et comment va l’enfant?

--Est-ce que je le sais? Je ne suis que la grand’mère. Je n’ai été bonne qu’à fournir le lit où il est né.

--Mais est-il guéri de la circoncision?

--Certes, toute notre famille a le sang pur. C’est un bel enfant, _imbeshreer_. Mais ce ne sera pas la faute de sa mère si le Tout-Puissant ne le reprend pas. Milly ouvre sa porte à une quantité de passantes qui admirent tout haut, sans même dire _imbeshreer_, et puis il y a une vieille sorcière, une mendiante à laquelle Ephraïm, mon gendre, avait l’habitude de donner un shilling par semaine. Maintenant il ne lui donne plus que neuf pence. Elle lui a demandé pourquoi? Et il a répondu: «C’est que je suis marié maintenant, je ne puis faire davantage.»

«Ah, a-t-elle ricané, vous vous êtes marié sur mon argent.»

Et un vendredi que la nourrice avait descendu le bébé, la vieille mendiante est venue demander son aumône de la semaine et en ouvrant la porte elle a vu l’enfant, et elle l’a regardé avec son mauvais œil. J’espère que grâce au ciel il ne lui arrivera rien.

--Je prierai pour Yechezkel, prononça Mosès.

--Pendant que vous y serez, priez aussi, pour que Milly se souvienne qu’elle a une mère, avant que je sois enterrée. Je ne sais pas ce qui prend à nos enfants. Voyez ma Léah, elle veut épouser ce Sam Lévine, bien qu’il appartienne à une famille de juifs anglais impies, et que je soupçonne sa mère d’être une hérétique. Elle ne mange jamais de poisson frit. Je n’ai rien à dire contre Sam, mais tout de même il me semble que Léah aurait dû me prévenir avant d’en devenir amoureuse. Et pourtant vous voyez comme je les traite. Mon Michel a fait dire une _Missheberach_ pour eux à la Synagogue le jour de Sabbat qui a suivi les fiançailles; et pas une vulgaire bénédiction à dix-huit pence, une bénédiction d’une guinée, avec une demi-couronne pour des bénédictions aux parents et au Consistoire, et un don de cinq shillings pour le Rabbin. Comme de juste c’était dans notre _Chevrah_ et sans préjudice de la guinée que mon Michel a donnée à la Synagogue de Dukè’s Plaizer. Vous savez que nous avons toujours eu deux places réservées au Dukè’s Plaizer.

Dukè’s Plaizer était la corruption courante du terme de Duke’s Place.

--Quelle générosité! s’écria Mosès enthousiasmé.

--J’aime à faire largement les choses. Personne ne peut dire que j’aie jamais agi autrement qu’en femme distinguée. Mais j’y pense maintenant, toi de ton côté, avec quelques shillings tu pourrais vivre maintenant?

Mosès baissa sa tête plus humblement.

--Vous savez que ma mère est bien malade, murmura-t-il. C’est une très vieille femme, et si elle n’a rien à manger, rien, elle ne vivra pas longtemps.

--Il faut la mettre à l’asile des veuves âgées. Bien entendu que je lui donnerai ma protection pour y entrer.

--Grand merci, mais les gens disent que j’ai déjà eu assez de chance d’avoir mis mon Benjamin à l’orphelinat et que je n’aurais pas dû emmener ma mère de Pologne. On dit qu’il y a déjà ici bien assez de pauvres veuves à caser.

--Les gens ont raison de parler ainsi. Là-bas, au moins elle se serait éteinte dans un pays juif et non un pays païen.

--Mais elle y aurait été isolée et malheureuse, exposée à toute la malice des chrétiens. Au lieu qu’en arrivant ici je gagnais une livre par semaine, le métier de tailleur était bon alors. Et puis les quelques roubles que j’avais l’habitude de lui envoyer du pays ne lui parvenaient pas toujours.

--Tu avais tort de lui envoyer quoi que ce soit. Les mères ne sont pas tout. Tu avais épousé ma cousine Gittel, et il était de ton devoir de tout donner à ta femme et à tes enfants. Ta mère retirait le pain de la bouche de Gittel, et c’est pourquoi ma pauvre cousine n’a pas pu vivre jusqu’à ce jour. Crois-moi, ce n’a pas été «_Mitzvah_».

«Mitzvah» est un mot à double fin. Il signifie à la fois un commandement et une bonne action--les deux conceptions étant considérées comme équivalentes.

--Non, vous vous trompez, répondit Mosès, Gittel n’était pas comme le Phénix qui seul n’a pas touché aux fruits de l’arbre de la science, et ainsi n’est pas soumis à la mort. Les femmes n’ont pas besoin de vivre aussi longtemps que les hommes, car elles n’ont pas autant de _mitzvah_ à accomplir que les hommes. D’ailleurs, et ici sa voix prit involontairement une intonation doctorale--leur âme profite de toutes les Mitzvah accomplies par leurs époux et leurs enfants. Gittel a donc profité de la _Mitzvah_ que j’ai accomplie en faisant venir ma mère, et quand il serait vrai qu’elle en fût morte, elle y aurait quand même gagné. Il y a un verset qui dit: que l’on doit s’acquitter des _Mitzvah_ et vivre pour elles. La vie elle-même est une _Mitzvah_, mais c’est évidemment l’une de celles qu’il faut accomplir à un instant marqué, et de celles-là les femmes sont dispensées en raison de leurs devoirs domestiques--d’où je déduis qu’il n’est pas aussi nécessaire de vivre aux femmes qu’aux hommes. Ce qui n’empêche pas que si Dieu l’avait voulu, Gittel serait encore de ce monde. Le Très-Haut, béni soit-il, veillera sur les enfants qu’il a envoyés sur terre. Il a fait nourrir par des corbeaux le prophète Elie et il ne m’enverra jamais «le Sabbat Noir».

--Oh, vous êtes un Saint, Meshé, dit Malka si impressionnée qu’elle l’admit à l’honneur de la seconde personne du pluriel. Si tout le monde savait la _Torah_ comme vous, le Messie serait bientôt venu. Voilà cinq shillings. Pour cinq shillings vous pouvez acheter un panier de citrons au marché aux oranges de la Dukè’s Place, et si vous les vendez dans les rues un demi-penny la pièce, vous ferez un bon bénéfice. Mettez de côté cinq nouveaux shillings, allez acheter un autre panier de citrons au marché aux oranges de la Dukè’s jusqu’à ce que votre métier de tailleur marche un peu mieux.

Mosès écoutait comme s’il n’avait jamais entendu énoncer les principes élémentaires du commerce.

--Puisse le Nom sacré [soit-il béni] vous bénir, vous et les enfants de vos enfants.

Il s’en alla et acheta de quoi dîner y compris, tant il était joyeux, des gâteaux pour ses enfants. Mais le lendemain il revint au marché méditant en chemin à la distinction éthique entre les besoins du cœur et les besoins du corps, telle que l’a exposée, dans un hébreu de choix, le Bachija. Il acheta des citrons avec ce qui lui restait d’argent et il s’installa dans Petticoat-Lane, criant dans son piteux anglais: Citrons, Citrons, bons Citrons! Deux pour un penny! Deux pour un penny!

IV

LA RÉDEMPTION DU FILS ET DE LA FILLE

Malka n’eut pas longtemps à attendre son seigneur et maître. C’était un homme de trente ans, au teint frais, d’assez bonne apparence, et qui portait des favoris. Il avait le regard aigu, brillant, et l’air perpétuellement affairé. Bien que né en Allemagne, il parlait anglais aussi bien que certains autres Juifs de Petticoat-Lane, dont l’impiété relative constitue un brevet d’anglicisation. Michel Birnbaûm était un grand homme dans sa petite synagogue, bien qu’une unité parmi bien d’autres dans celle de Dukè’s Plaizer. On l’avait successivement nommé Gabbai, puis Parnass, c’est-à-dire trésorier et président, et il avait fait don du rideau de peluche, décoré des triangles mystiques entrecroisés et brodés en soie, qui voilait, selon le rite, l’arche où sont déposées les Tables de la Loi. Il était l’antithèse véritable de Mosès Ansell. Son énergie était incessante. Du simple colportage il s’était élevé au commerce des fils d’or et de la bijouterie de fantaisie, et, à trente ans, il avait dans les campagnes une large clientèle. Il ne faisait jamais rien qu’il n’y trouvât profit, et quand il épousa, à vingt-trois ans, une femme qui avait près de deux fois son âge, il avait fait une bonne affaire: peu après, il s’établissait courtier en diamants--en diamants vrais.--Il possédait un canif à vingt-cinq lames, tire-bouchon, ciseaux, cure-dents, un tas d’autres choses, lequel paraissait le symbole de cet homme à tout faire. Il était de tempérament gai, et, comme Ephraïm Philipps, adorait le Café-Concert. Heureusement, Malka était trop convaincue de ses charmes pour en concevoir de la jalousie.

Michel mit un baiser sonore sur les lèvres de sa femme et dit: «Eh bien, la mère?» Il l’appelait «mère» non parce qu’elle lui avait donné des enfants, mais parce qu’elle en avait eu et qu’il lui semblait inutile de compliquer la nomenclature domestique.

--Eh bien, mon petit, fit Malka, en le caressant tendrement, avez-vous fait bon voyage?

--Non, le commerce est mort en ce moment. Le monde ne veut pas mettre la main à la poche.--Et ici que se passe-t-il?

--Ici les gens au contraire ne veulent pas tirer les mains de leurs poches, ces chiens! Tout le monde est en grève, les Juifs comme les chrétiens. Jamais on n’a vu chose pareille! les cordonniers, les chapeliers, les fourreurs! Et maintenant on dit que les tailleurs vont se mettre de la partie: ils sont fous, c’est un métier qui ne va pas. De telle sorte, [laisse-moi remettre d’aplomb ton épingle de cravate, mon amour] que c’est justement les gens qui n’ont pas, d’ordinaire, de quoi acheter des vêtements neufs qui se mettent dans la dèche, et ne peuvent plus même acheter de l’occasion. Si la Providence ne nous vient en aide, nous irons bientôt nous-mêmes au bureau de bienfaisance.