Les enfants du Ghetto

Part 3

Chapter 33,806 wordsPublic domain

Pesach rougit et ceux qui étaient dans la confidence s’esclaffèrent. C’était une allusion à une autre des erreurs commises par Weingott. Un jour qu’en compagnie d’un autre «greener» il contemplait un étalage de libraire, les deux étrangers avaient eu grand peine à comprendre ce que pouvaient signifier ces monstrueuses caricatures. Cependant Pesach avait compris que les gentlemen microcéphales et à jambes torses et les dames avec la tête énorme et une toute petite chemise, représentaient les paysans anglais épars dans les villages du pays.

--Le jour du mariage, répliqua Pesach à Becky, ce ne sera point la saison des valentins.

--C’est dommage, dit Becky en secouant ses boucles noires, vous feriez un bien drôle de couple.

--C’est bon, Becky, fit Alte, avec bonne humeur. Ton tour arrivera et nous allons bien nous moquer de toi.

--Ah non pas, qu’ai-je donc besoin d’un homme, moi?

Le bras du jeune homme spécialement invité à la solennité l’enserrait au moment où elle prononçait ces paroles.

--Tu te marieras comme tout le monde, Becky, dit Alte reprenant la conversation avec sa sœur. Ne fais pas de manières.

--Ce ne sont point des manières. C’est ma façon de penser. Qu’ai-je à faire des hommes qui viennent ici. Ce ne sont pas des messieurs.

--Laissez-moi le temps de gagner à la loterie, Becky, dit le jeune homme.

--Alors pourquoi ne prenez-vous pas un autre ticket, demanda Sugarman le Shadchan[2] qui sembla surgir de l’autre bout de la pièce. C’était un des plus grands talmudistes de Londres, un homme à figure hâve et famélique, aux traits âpres mais intelligents. Regardez Mrs Robinson, je viens de lui faire gagner plus de vingt livres et dire qu’elle ne m’en a pas donné plus de deux. J’appelle cela une honte.

[2] Le Marieur.

--Vous lui avez volé deux autres livres, observa Becky.

--Comment le savez-vous donc? questionna Sugarman stupéfié.

Becky cligna des yeux et secoua sa tête d’un air entendu.

--Ça me regarde, dit-elle, vous ne le saurez pas.

La liste du tirage et des numéros gagnants était si compliquée, que Sugarman avait eu mainte occasion de rouler ses clients.

--Je ne vous vendrai plus de tickets, à vous, fit-il à Becky avec indignation.

--Oh, je m’en moque bien.

--Toi, tu te moques de tout, dit Mme Belcovitch, saisissant l’occasion pour admonester sa fille. Et dire que tu n’as même pas pensé à m’apporter ma médecine ce soir. Tu la trouveras sur la planche du placard de la chambre à coucher.

Becky fit une mine impatientée. Alors le jeune homme offrit d’aller la chercher.

--Non, il n’est pas convenable qu’un jeune homme entre dans ma chambre à coucher en mon absence, fit Mme Belcovitch, en rougissant.

Becky s’exécuta.

--Vous savez, fit Mme Belcovitch, s’adressant au jeune homme, que je souffre beaucoup des jambes. L’une est enflée et l’autre toute desséchée.

--Ah, comment cela vous est-il venu? dit le jeune homme d’un air compatissant.

--Le sais-je seulement? Je suis née comme ça. Ma pauvre mère avait des jambes bien conformées. Si j’avais la tête d’Aristote, je pourrais peut-être savoir pourquoi mes jambes sont si mal faites. Mais ça marche comme ça quand même.

Le respect que les Juifs professent pour Aristote est probablement dû à ce fait que le vulgaire le prend pour un philosophe juif. L’assertion que la philosophie d’Aristote est d’origine israélite a été avancée par un poète du moyen-âge, Jehuda Halevi, et soutenue par Maïmonide. La légende veut que lorsque Alexandre arriva en Palestine, il était accompagné d’Aristote. A Jérusalem le philosophe découvrit les manuscrits de Salomon et les publia sous son nom. Mais il est à remarquer que ce conte ne fut accepté que par ceux des étudiants juifs qui adoptèrent l’Aristotélisme. Ceux qui rejettent cette doctrine déclarent au contraire qu’Aristote, dans son testament a reconnu l’infériorité de ses écrits sur les livres de Moïse et demandé qu’on détruisît ses propres œuvres.

Lorsque Becky rentra avec la médecine, Mme Belcovitch observa qu’elle était bien mauvaise à prendre, et offrit au jeune homme d’en goûter. Celui-ci se réjouit intérieurement de cette faveur, considérant dès lors qu’il était bien noté par les parents de Becky. M. Belcovitch payait un penny par semaine à son médecin, qu’elle fût malade ou bien portante, et par conséquent c’était une perte sèche pour elle que d’être bien portante! Becky avait inventé de remplir les bouteilles avec de l’eau pure pour s’éviter la peine d’aller chercher la médecine, mais comme Mme Belcovitch ne s’en doutait point, ça lui faisait autant de bien.

--Vous êtes trop sédentaire, M. Kosminski, dit Sugarman en _yiddish_.

--Comment voulez-vous que je sorte par un temps tout noir et humide, et «_l’Ange de la mort en chasse_».

--Eh, observa M. Sugarman, abandonnant bravement l’emploi de ce jargon, nous autres Anglais nous sortons par tous les temps.

Dans le même moment Mosès Ansell rentrait de l’office du soir et s’asseyait, sans mot dire, à la lueur d’une bougie inespérée devant un repas inattendu, composé de pain et de soupe, bénissant Dieu pour ces deux dons. Le reste de la famille avait soupé. Esther avait couché les deux plus jeunes enfants; Rachel était déjà assez grande pour se déshabiller toute seule. Elle et Salomon faisaient leurs devoirs de classe, la chandelle leur épargnant les coups de férule du lendemain à l’école. Esther tenait sa plume gauchement, car elle s’était blessée et plusieurs de ses doigts étaient ensanglantés et entortillés de toiles d’araignée. La grand’mère somnolait sur sa chaise. Tout était calme et paisible malgré l’atmosphère glaciale.

Mosès dîna en faisant joyeusement claquer sa langue. Ensuite il poussa un profond soupir, remercia Dieu par une prière qui dura au moins dix minutes, débitée avec volubilité et d’une voix chantante. Il demanda à Salomon s’il avait bien dit l’oraison du soir. Salomon regarda du coin de l’œil la grand’mère et s’apercevant qu’elle était endormie, répondit affirmativement et poussa du pied sous la table Esther en signe d’intelligence.

--Alors, fais maintenant la prière de nuit.

Il n’y avait pas moyen d’esquiver le coup. Salomon termina donc son devoir d’arithmétique écrivant les chiffres au crayon, de manière à pouvoir corriger d’après un camarade, s’il s’apercevait d’une erreur. Après quoi, tirant un livre de prière en hébreu d’une sacoche fort graisseuse, il fit entendre des murmures confus entrecoupés d’inintelligibles éclats de voix durant un nombre de minutes proportionnées au nombre des pages du livre de prière. Puis il se coucha. Esther mit la grand’mère au lit et s’étendit à côté d’elle. Longtemps elle resta éveillée écoutant le singulier marmonnement de son père qui étudiait «Le Commentaire du livre de Job», de Raschi, murmure cadencé qui se confondait assez agréablement avec les sons assourdis du violon de Pesach Weingott, perçus à travers le plancher.

III

MALKA

La foire du Dimanche qui a depuis si longtemps lieu dans Petticoat Lane aura du mal à disparaître; encore très courue, elle battait son plein le matin gris où Mosès Ansell traversait le ghetto. Il était onze heures environ et la foule augmentait à vue d’œil. Les vendeurs annonçaient leurs marchandises d’une voix stentorienne; le bavardage des acheteurs semblait la rumeur confuse d’une mer démontée. Les murs nus et les palissades étaient placardés d’annonces d’où se pouvait aisément déduire le caractère, la race, le genre de vie des habitants du quartier. Beaucoup étaient en _yiddish_, le jargon le plus corrompu et le plus hybride qui se soit jamais parlé. Et même lorsque la langue était anglaise, les lettres étaient hébraïques. Whitechapel, Public Meeting, Board School, Sermon, Police, ces termes d’une banalité toute moderne se dissimulaient sous les caractères sacrés de la langue qui chante les miracles et les prophéties, les palmiers et les cèdres, les Séraphins et les lions, les bergers et les harpistes.

Mosès s’arrêta pour lire ces affiches hybrides--car il n’avait rien de mieux à faire, mourant de faim, lui et sa famille. Comme il rôdait sans but dans Wentworth street, il aperçut une annonce collée à la fenêtre d’une échoppe de savetier. Cette espèce d’enseigne était rédigée en jargon juif: «On demande des riveurs, des crochetiers, des couseurs et des finisseurs.--Baruch Emmanuel, savetier, confectionne et répare les chaussures au même prix exactement que Mordécai Schwartz, du 12, Goulston street.»

Mordécai Schwartz était écrit en lettres hébraïques plus grandes, plus noires, Mordécai Schwartz planait sur l’échoppe. Baruch Emmanuel était évidemment très conscient de son infériorité vis-à-vis de ce puissant concurrent, bien que Mosès n’eût jamais encore entendu parler de Mordécai Schwartz. Il entra dans la boutique et dit en hébreu:

--La Paix soit avec toi.

Baruch Emmanuel répondit, dans la même langue, en martelant une semelle:

--Avec toi la paix.

Mosès alors parla en jargon:

--Je cherche du travail. Peut-être pourras-tu m’en donner?

--Que sais-tu faire?

--J’ai été riveur.

--J’ai des riveurs autant qu’il m’en faut.

Mosès parut désappointé.

--J’ai aussi été coupeur, fit-il.

--J’ai tous les coupeurs dont j’ai besoin, répondit Baruch.

L’âme de Mosès s’obscurcit.

--Il y a deux ans, je travaillais comme finisseur.

Baruch secoua lentement sa tête. La persistance de l’homme commençait à l’ennuyer. Restait encore l’emploi de tailleur de formes.

--Et pendant une semaine j’ai travaillé dans les formes, fit Mosès.

--Je n’ai pas besoin de ça non plus! cria Baruch, perdant patience.

--Mais il est écrit à ta fenêtre que tu en as besoin, protesta Mosès faiblement.

--Ça m’est absolument égal, ce qui est écrit ou non à ma fenêtre!--Tu n’es donc pas assez intelligent pour comprendre que c’est une blague? Malheureusement pour moi je travaille tout seul, mais l’enseigne fait bien et au fond ça n’est point un mensonge. Bien sûr, je désirerais en avoir des riveurs, des coupeurs, des finisseurs et tout ça; si j’en avais, ça me ferait un grand établissement et j’arracherais les yeux à Mordécai Schwartz. Mais le Très-Haut me refuse des assistants et je me contente de souhaiter en avoir.

Mosès comprit cette attitude envers le destin. Il s’en alla, suivit une ruelle étroite et sale, à la recherche de ce Mordécai Schwartz dont l’adresse avait été si obligeamment indiquée par Baruch Emmanuel. En route, il pensait au sermon que la veille le maggid avait prononcé. Il avait expliqué un verset de Habakkuk, et d’une façon si originale qu’un passage du Deutéronome en prenait une couleur toute nouvelle. Mosès, éprouvant un plaisir très vif à paraphraser ce thème dépassa, sans qu’il s’en aperçût, la boutique de Mordécai. Un tintement le tira de sa rêverie. C’était la cloche de la grande école du Ghetto, qui intimait l’ordre aux élèves de quitter squares et rues, mansardes et sous-sols, pour venir à la leçon d’anglais. Et ils vinrent, procession bruyante, recrutée dans toutes les ruelles et impasses; des grands et des petits; des gamins vêtus de velours à côtes et des fillettes affublées de cotonnade toute passée; des enfants propres et des enfants déguenillés; des enfants chaussés d’informes souliers bâillant aux orteils; des bambins souffreteux et d’autres robustes; des enfants aux yeux brillants et d’autres aux yeux hagards; des enfants à figures étranges, exotiques et hâves et des enfants simili-anglais à mine fraîche et rose; d’autres encore à tête grande et difforme, d’autres à tête ovale, d’autres à tête piriforme; des enfants à mine de vieux, à tête de chérubin, à face de singe; des enfants faméliques marmottant leurs leçons, et des enfants bayant aux corneilles; des tapageurs et des sournois, des insolents, des idiots, des vicieux, des intelligents, des sots, échantillons de tous les pays--et tous se pressaient au son de la cloche, vers l’école, où les devait moudre en une marchandise pareille, la grande et impassible machine gouvernementale. Devant celle-ci se trouvait une seconde foire en miniature, le chemin était semé de toutes les tentations. Il se faisait un trafic actif de pois chiches et de noix de coco; la foule des écoliers était surveillée par des parents attendant avec impatience que les portes de l’école se refermassent sur ces petits truands. Les femmes étaient tête nue ou en marmotte avec des enfants au sein et d’autres trottant à leurs côtés. Les hommes étaient sales et loqueteux. Ici une petite fille à l’air grave tenait par la main son frère plus grand et ne le lâchait qu’après l’avoir vu entrer. Là, un gosse encore en jupe, grognon et sauvage, se faisait traîner vers la corvée détestée. Et tout cela formait un tableau étrange: en haut, le ciel de plomb, en bas, sur le pavé glissant et fangeux, les pères et mères en guenilles, les enfants à vêture bigarrée.

--Noix du Brésil! criait une vieille marchande.

--Pois chauds! clamait d’une voix traînarde un vieux juif hollandais. D’une main il portait une marmite pleine de pois chauds et de l’autre un pot de poivre en forme de phare. Quelques-uns des enfants, gloutonnement, avalaient les grossières friandises servies dans des écuelles minuscules pendant que d’autres les emportaient dans des cornets de papier pour les mastiquer subrepticement pendant la classe.

--Tu appelles ça assaisonner? dit un bambin haut comme une botte.

--T’en as pas assez, clama le vieux marchand, feignant la surprise. Qu’est-ce qu’il te faut?

Il aspergea de poivre une seconde fois, la portion bouillante.

La progéniture de Mosès Ansell manquait à ce tableau. Les plus jeunes étaient au logis; les aînés étaient à l’école depuis une heure déjà pour s’ébattre et se réchauffer dans les vastes cours. Une tranche de pain sec et deux sous de thé infusé déjà par trois fois avaient composé leur déjeuner et ils n’avaient pas de dîner en perspective. Cette idée alourdit le cœur de Mosès; il oublia les interprétations du rabbin sur le verset de Habakkuk et il rebroussa chemin vers la boutique de Mordécai Schwartz. Mais comme son humble rival, Mordécai n’avait point de place pour Mosès; au contraire, il avait déjà trop de main-d’œuvre. Pourtant, comme des bruits de grève traînaient dans l’air, il prit prudemment l’adresse du solliciteur. Après cet échec Mosès vagabonda tristement durant plus d’une heure; le moment du dîner approchait; déjà des enfants le dépassaient portant le repas du Dimanche, cuit dans les boulangeries; une odeur de vague poésie emplit l’atmosphère. Mosès sentait qu’il ne pourrait pas regarder ses enfants en face.

A la fin, il prit une grande résolution et obliqua vers les Ruines, hâtant le pas pour ne pas laisser refroidir son courage.

Les Ruines étaient une place pavée, à moitié bordée de maisons. Seule, la foire dominicale lui prêtait du pittoresque. Mosès aurait pu acheter là depuis des bretelles élastiques jusqu’à des perruches vertes enfermées dans des cages bariolées. C’est-à-dire qu’il l’aurait pu s’il avait eu de l’argent! Mais pour l’instant, il n’avait rien dans ses poches, que des trous.

Donc, il se décida à rendre visite à Malka. Cette cousine de sa défunte femme habitait Square Zacharie. Mosès ne l’avait pas vue depuis un mois, car Malka était un rejeton fortuné de l’arbre familial. On ne l’approchait qu’avec crainte et tremblement. Elle tenait une boutique de revendeuse à Houndsditch, avec un étal pour le même commerce dans le Halfpenny Exchange et un étalage aux Ruines, le Dimanche. Elle avait installé Ephraïm, son gendre fraîchement acquis, dans la même branche d’affaires et le même quartier. Comme les objets de son commerce, son gendre était aussi de seconde main: c’était un veuf, qui avait perdu quatre ans auparavant sa première femme en Pologne. Mais il n’était âgé que de vingt-deux ans.

Les logis respectifs du gendre et de la belle-mère situés à quelques minutes de leurs établissements commerciaux, se faisaient face diagonalement à travers la place. C’étaient des maisons à trois pièces, sans sous-sol, et dont la fenêtre du rez-de-chaussée avait un rideau de gaze, qui permettait aux habitants de voir tout ce qui se passait au dehors et mettait les curieux en face de leur propre image. En effet les passants stationnaient devant ces miroirs improvisés, les hommes tortillant leurs moustaches, les femmes donnant des tapes coquettes à leurs chapeaux, sans se douter que les habitants les observaient. La plupart des portes étaient entrebâillées malgré l’air glacial, car les habitants du Square Zacharie vivent surtout sur les pas des portes. En été, les commères y bavardent assises sur des chaises, comme au bord de la mer, sur une plage à la mode; des vieillards ridés y jouent aux cartes sur des plateaux à thé; et des enfants encore à la mamelle dans des hamacs suspendus aux linteaux s’y bercent paresseusement, tels de jeunes singes accrochés à un arbre. Cette place quadrangulaire, et toute pavée, est surtout un endroit rêvé pour les jeux d’enfants; elle est débonnaire, il n’y passe point de chevaux; à peine si un chien parfois, ou le chat d’un voisin, y risque une exploration. Le petit Salomon Ansell ne connaissait pas de joie plus franche que d’accompagner son père dans ces quartiers élégants, de parcourir ces vastes espaces en sens divers, tandis que Mosès conférait avec Malka. La dernière fois que Mosès y était allé, c’était pour dire des psaumes. Milly, la fille de Malka, venait d’avoir un fils, mais l’on ne savait si elle se rétablirait, en dépit des talismans accrochés au-dessus du lit pour conjurer les funestes desseins de Lilith, la première et perfide femme d’Adam, ainsi que ceux des mauvais esprits qui rôdent autour des femmes en couche. Et on avait envoyé en toute hâte chercher Mosès pour qu’il intercédât auprès du Tout-Puissant. Sa piété, pensait-on, apaiserait la colère céleste. Pendant une moyenne de 362 jours par an, Mosès n’était qu’un ver de terre misérable, rien du tout; mais pendant les trois autres jours restants, quand la mort menaçait de visiter Malka ou son petit clan, Mosès devenait un personnage d’importance, et on l’appelait à toute heure du jour et de la nuit pour qu’il vînt combattre le noir Azraël. Lorsque l’ange s’était retiré vaincu, après une lutte de plusieurs jours, Mosès retombait dans son insignifiance première, on le renvoyait avec une rasade de rhum et vingt-cinq sous. Et cela ne lui paraissait jamais une injustice car personne ne demandait moins que lui à l’univers. Deux repas substantiels et trois sérieux offices par jour, et Mosès était satisfait; même il préférait la nourriture spirituelle, entre les repas, à la nourriture elle-même.

Les dernières couches s’étaient bien passées, et il y avait eu si peu de danger, que, lors de la circoncision du nouvel enfant de Milly, Mosès n’avait même pas été invité à la cérémonie, bien que sa piété fît de lui le _Sandek_ idéal, c’est-à-dire le parrain. Il n’en ressentit point de dépit, sachant qu’il n’était que poussière, et non poudre d’or.

Mosès avait à peine émergé du petit passage voûté qui menait à la Place que le bruit d’une querelle parvint à ses oreilles. Deux grosses femmes, devisant d’abord amicalement sur le pas de leurs portes venaient de se déclarer la guerre. Dans le Square Zacharie, lorsque vous voulez trouver la cause première d’une querelle ne «cherchez pas la femme» mais «trouvez l’enfant». Les moutards de ce pays-là, lorsqu’ils se battent en duel, et qu’ils ont le dessous, ont une façon particulièrement éloquente d’en appeler à leur mère, ce qui est lâche, mais bien humain. La mère du belligérant rossé arrive alors, et menace de tirer l’oreille ou le nez du vainqueur; parfois elle exécute la menace. L’autre mère intervient et les deux moutards passent à l’arrière-garde, laissant leurs mères respectives en champ clos, pendant qu’eux-mêmes reprennent le jeu interrompu.

C’est ce caractère que présentait la querelle de Mmes Isaacs et Jacobs. Mme Isaacs affirmait avec véhémence que son pauvre agneau avait été battu jusqu’à en perdre connaissance. Par contre Mme Jacobs affirmait, avec des gestes non moins énergiques que c’était son pauvre agneau à elle qui avait souffert cruellement dans la bataille. Les deux choses n’étaient point en contradiction, mais Mmes Isaacs et Jacobs l’étaient, et la querelle évoluait progressivement vers des récriminations plus personnelles.

--Sur ma vie, sur la vie de ma Fanny, je vais laisser une marque sur le premier de vos enfants que je rencontre sur mon chemin, disait Mme Isaacs.

--Osez toucher du bout du doigt à un cheveu de mes enfants et sur la vie de mon mari, je vous assigne en justice. Ainsi s’exprimait Mme Jacobs au grand divertissement des voisins.

Mmes Isaacs et Jacobs se disputaient rarement, faisant bande à part contre les autres habitants de la place. Elles étaient anglaises, tout à fait anglaises, leur grand-père étant natif de Dresde; elles se donnaient un air d’importance et n’appelaient pas leur progéniture _Kinder_, mais «enfants» en anglais, ce qui ennuyait les voisines qui trouvaient qu’une large dose d’_yiddish_ est nécessaire à la conversation. D’autre part ces _Kinder_ étaient regardés avec considération par leurs camarades parce qu’ils se refusaient à prononcer le guttural _ch_ de l’hébreu autrement que le _K_ anglais.

--Assignez-moi, si vous le voulez, ricana Mme Isaacs. Je vous réserve une surprise. Je dirai au juge ce que vous êtes.

--Et ta sœur, répliqua Mme Jacobs, dans le langage elliptique usité pour les conversations de ce caractère.

Prompte comme l’éclair vint la riposte.

--Yah! Je voudrais bien savoir ce qu’était ton père.

Mme Isaacs avait à peine formulé ce réquisitoire, qu’elle entendit aux alentours des rires étouffés. Mme Jacobs se rendit compte de la situation quelques secondes plus tard et les deux femmes restèrent confondues, comme pétrifiées, les poings sur les hanches, se fixant mutuellement. Ainsi que le prudent Ecclésiaste l’a judicieusement observé, plusieurs siècles avant la civilisation moderne: «Ne raille pas l’homme insolent, de crainte qu’il n’injurie tes ancêtres». Jusqu’à ce jour les insultes à la mode orientale sont restées d’usage courant au ghetto. Nul passé n’y est assez lointain pour que les morts y soient ensevelis; la poussière des siècles y est sans cesse agitée, et même des aïeux à la troisième ou quatrième génération peuvent être mis en cause.

Or, Mmes Isaacs et Jacobs étaient sœurs. Et lorsqu’elles s’aperçurent du dilemme où les avait acculées leur escrime, elles furent confondues. Elles se retirèrent la tête basse, dans leurs parloirs respectifs et fermèrent leur clairevoie. Mais Mme Isaacs reparut. Elle avait pensé soudain à quelque chose qu’elle aurait dû dire. Elle alla à la porte close de sa sœur et cria par le trou de la serrure:

--Aucun de mes enfants n’a jamais eu les jambes torses! Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre à coucher fut ouverte et Mme Jacobs déploya un objet qui avait l’air d’un étendard flottant.

--Ah, Ah, dit-elle en secouant l’étoffe dans tous les sens. C’est de la moire antique.

La robe flotta au vent. Mme Jacobs caressa l’étoffe entre son pouce et son index.

--O--O--O--Oh, de la vieille soie, accompagna-t-elle avec un geste extatique.

Mme Isaacs fut paralysée par l’éclat de cette riposte.

Mme Jacobs retira de la fenêtre la moire antique, et exhiba une robe mauve.

O--O--O--Oh. Tout soie.

Le mauve étendard flotta triomphalement un instant remplacé aussitôt par une robe puce et ambre.

O--O--Oh. Tout soie! et les doigts de Mme Jacobs caressèrent amoureusement l’étoffe, puis les deux robes disparurent remplacées par une robe verte. Encore une fois les doigts de Mme Isaacs passèrent lentement sur la soie.

--Tout soie, tout soie, tout soie.

Pendant ce temps la figure de Mme Isaacs imitait la couleur du dernier de ces étendards de victoire.

--Ça vient de la revendeuse, essaya-t-elle de riposter, mais les paroles passaient difficilement par sa gorge. Mais elle aperçut son fils qui jouait paisiblement avec l’autre pauvre agneau. Elle se précipita sur son rejeton, lui tira les oreilles, et cria: