Part 2
Les dommages-intérêts pour rupture des fiançailles y étaient stipulés d’avance et sans distinction de sexe. Chacun des deux conjoints devait en cas de rupture payer dix livres par forme de compensation. Israël est un peuple pratique et sans préjugés. Il sait que la romance, le clair de lune, sont de bien belles choses, mais que, derrière leur voile étincelant, se cache sous terre la réalité sévère et les faiblesses de l’humaine nature. Juste au moment où Becky rentrait, les deux partis étaient en train de signer le contrat. Le fiancé, qui boitait un peu d’une jambe, était un homme robuste et grand, nommé Pesach Weingott. Cordonnier de son état, il savait interpréter le Talmud et jouer du violon; d’ailleurs, incapable de gagner sa vie. Il épousait Fanny Belcovitch, parce que ses beaux-parents s’étaient engagés à le loger et à le nourrir pendant un an, et aussi parce qu’il avait quelque penchant pour la jeune fille. Fanny, grasse et molle, blonde de teint et lymphatique d’aspect, n’était plus dans sa première jeunesse. Moins favorisée par la nature que sa sœur, elle était en revanche plus gracieuse et plus aimable. Elle savait chanter d’une voix douce en anglais et en «jargon» juif, et jadis avait figuré, pour dix shillings par semaine, dans une pantomime. Une autre fois, même, elle avait eu presque un rôle: elle brandissait un poignard contre un midshipman trop entreprenant. Mais depuis longtemps elle avait abandonné les planches pour devenir le bras droit de son père à l’atelier. Elle confectionnait des vêtements du matin au soir, assise à une grosse machine à coudre, dont la pédale était très lourde. Avant ses amours avec Pesach Weingott elle se plaignait souvent d’avoir mal dans le dos et dans la poitrine.
Lorsque le contrat fut signé il y eut un brouhaha de félicitations (_Mazoltov, Mazoltov_, «Bonne chance») et beaucoup de poignées de mains; des remarques, graves ou facétieuses, s’entrecroisaient en juif avec des phrases de russe et de polonais corrompu. Verres et coupes furent brisés, à la vieille mode, en commémoration de la fragilité des choses de ce monde. (Les Belcovitch avaient, pour cette occasion, réservé leur vaisselle fêlée.) On exprima aussi l’espoir que M. et Mme Belcovitch vécussent assez pour assister au mariage de leur autre fille et qu’ils pussent voir les filles de leurs filles à leur tour sous la _Chuppah_, c’est-à-dire le baldaquin nuptial. Les joues cependant endurcies de Becky rougirent.
Au nº 1 de Royal Street tout le monde parlait yiddish, sauf la jeune génération et encore celle-ci employait cette langue pour parler aux aînés. Ce fut dans le patois que Mme Belcovitch s’écria:
--J’ai toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait un Hollandais.
Telle avait toujours été la préoccupation dominante de la famille et elle monta aux lèvres de la mère en ce moment joyeux. Le Juif hollandais lui semblait placé aussi bas que le chrétien dans la hiérarchie des gendres possibles. Les Juifs espagnols, les premiers arrivés de Hollande après la Restauration, sont une classe à part et couvrent du même mépris les Ashkenazim, Polonais ou Danois venus après eux. Mais cela n’empêche pas le Polonais et le Hollandais de se mépriser mutuellement. Pour un Juif hollandais ou russe, un «Polak», c’est-à-dire un Juif polonais est une créature misérable; et rien ne peut être comparé au mépris avec lequel le «Polak» considère à son tour le «Lithuanien», cet être dégradé, qui prononce Shibboleth et dit _i_ au lieu de prononcer _ou_. Imiter la prononciation du juif lithuanien procure au juif polonais le même sentiment de supériorité que le juif anglais tire de son incapacité à bien prononcer l’hébreu: incapacité qui constitue son titre à la prééminence sur les émigrés récents. Et pourtant un souffle de solidarité pénètre toutes ces variétés jalouses. Les Juifs de Hollande vivent parqués dans un quartier appelé «Le Campement hollandais», mangent avec voracité, et monopolisent en quelque sorte le commerce ambulant des glaces à deux sous, des pois chauds, de la taillerie de diamants, des concombres, des harengs et des cigares. Ils ne sont pas aussi roublards que les Russes. Leurs femmes se distinguent des autres Juives par la flaccidité de leur gorge. Quelques-unes sont coiffées de petites chapes de laines et portent des sabots.
Rien n’étonna plus Esther que de lire dans ses livres de classe que le trait distinctif du caractère hollandais est la propreté. Cherchant vainement autour d’elle les figures et le linge scrupuleusement lavés et les parquets lessivés, elle ne retrouvait dans la réalité qu’un seul des traits indiqués par ses lectures: l’usage immodéré du tabac.
Les Juifs allemands gravitent autour des Juifs Polonais ou russes; et les Juifs français restent pour la plupart en France. Le français est peut-être la seule langue qui ne se parle pas dans le ghetto de Londres, qui est pourtant un quartier essentiellement cosmopolite.
--J’avais toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait un Hollandais.
M. Belcovitch parlait comme s’il n’avait pas encore une fille à marier. Mme Belcovitch insista cependant après son époux:
--Je ne donnerais pas, dit-elle, mon mouchoir de poche à un Hollandais, encore moins mon Alte ou ma Becky. Quels nez ils ont! Ils ne sont pas restés derrière la porte au moment où le Tout-Puissant les distribuait: et leur hypocrisie est en proportion de leur nez.
L’assistance approuva, et un convive doué d’un organe puissant, le cacha dans un mouchoir de couleur, sous prétexte de se moucher.
--Que le Tout-Puissant soit béni, pour leur avoir donné des nez plus grands qu’à nous, dit le Maggid, puisque c’est avec ça qu’ils parlent.
Un éclat d’hilarité salua cette saillie. D’ailleurs l’esprit du Maggid était apprécié même hors de la prédication en chaire. Pour un chrétien ce séparatisme nasal eût semblé la guerre des borgnes contre les aveugles. Profitant du rire général et murmurant en Hébreu, «La Vie soit avec nous», le Maggid se versa un verre de rhum et l’avala d’un trait. Puis il ajouta:
--Ils devraient appeler leur parler non la langue hollandaise mais le «nez» hollandais.
--Eh oui, je m’étonne toujours comment ils peuvent se comprendre, dit Mme Belcovitch, avec leur «_chatou-chayaca-liguéwise poupa_». Elle rit bruyamment, heureuse de son addition onomato-poétique au vocabulaire yiddish, serrant les narines pour augmenter l’effet. C’était une femme petite, souffreteuse, aux yeux noirs, au menton pointu, avec la perruque dont aucune femme vertueuse ne peut se passer. Car une femme mariée doit sacrifier sa chevelure sur l’autel de l’hyménée, de peur qu’elle ne s’en serve pour tendre des pièges au sexe mâle par ces appâts sensuels. Il est oublié dans les rites qu’un mari aussi est un homme. La tête de Mme Belcovitch n’était pas complètement tondue, car une mèche des cheveux bruns sortait de dessous la perruque, ne coïncidant même pas avec la raie rectiligne de la partie centrale.
Pendant ce temps Alte (ou autrement Fanny) tenait les mains de son fiancé, avec un remords de conscience, car elle était seule à savoir que des globules de sang batave couraient dans le sang du jeune homme. Pesach possédait un oncle hollandais. Il y avait un autre mystère. Ni Alte ni Fanny n’étaient le vrai nom de la jeune fille. Elle était le premier enfant qui eût survécu dans la famille. Tous les autres étaient morts peu après leur naissance. Désespérés par une infortune plus cruelle que la stérilité, les Belcovitch avaient consulté un vieux rabbin polonais qui leur avait fait cette singulière déclaration: l’excès même de leur amour pour leur progéniture avait, leur dit-il, provoqué la colère de Dieu. A l’avenir personne, sauf eux-mêmes, ne devait connaître le véritable nom de leur enfant, jusqu’à son mariage. Et le ciel alors, n’entendant point parler d’eux, oublierait peut-être de les châtier dans la personne de l’objet de leur affection. La ruse réussit et Alte attendait anxieusement de changer à la fois, sous la _Chuppah_, de nom et de famille ainsi que de prénom, et de satisfaire la curiosité qui la hantait à ce sujet. Jusque là sa mère l’avait appelée «Alte» ce qui veut dire «aînée» et peut sembler une appellation agréable à un enfant mais frappe péniblement les oreilles d’une jeune fille arrivée à une maturité assez avancée. Parfois Mme Belcovitch se prenait même à l’appeler «Fanny». Pourquoi pas, puisque bien souvent elle se donnait elle-même ce nom de Belcovitch, bien qu’en réalité elle s’appelât Kosminski?
Voilà comment cette métamorphose s’était opérée. La première fois que «Alte» alla à l’école du quartier, la directrice lui demanda son nom: la petite «Alte» ne possédait pas encore assez d’anglais pour comprendre la question, mais elle s’était bien aperçue que la maîtresse d’école en s’adressant aux précédentes élèves, avait proféré les mêmes sons, et celles qui n’avaient pas répondu avaient été grondées, tandis que la dernière était sortie triomphalement de l’épreuve rien qu’en prononçant: «Fanny Belcovitch». Et jugeant qu’il n’y avait rien de mieux à faire que d’imiter cette triomphatrice, Alte avait répété: «Fanny Belcovitch».
--Fanny Belcovitch? dites-vous? fit la directrice la plume en l’air.
Alte secoua vigoureusement sa tête blonde en signe d’affirmation.
--Fanny Belcovitch--répéta-t-elle, prononçant les syllabes plus distinctement cette fois.
Le maîtresse se tourna vers son adjointe:
--C’est étonnant comme les noms se répètent. Deux fillettes l’une après l’autre qui portent exactement le même!
On était d’ailleurs accoutumé dans l’Ecole à ces coïncidences à cause de la parenté de tribu entre élèves; il n’y avait guère pour toutes qu’une demi-douzaine de noms.
M. Kosminsky mit plusieurs années à comprendre que «Alte» l’avait répudié. Lorsqu’il eut compris il n’en éprouva point de chagrin et accepta son sort. Comme sa femme Chayah, graduellement il se persuada qu’il était un Belcovitch ou que du moins Belcovitch était la traduction anglaise de Kosminsky.
Heureusement ignorant des attaches hollandaises de Pesach Weingott, Bear Belcovitch étalait une hospitalité prodigue. On ne signe pas un contrat de mariage tous les jours. C’est pourquoi sans récriminer il avait consacré jusqu’à dix shillings aux dépenses du festin.
Il portait un chapeau haut de forme, une redingote noire bien conservée; et son gilet largement ouvert sur un plastron étincelant montrait une chaîne de montre massive. C’étaient là ses vêtements de Sabbat et, comme l’institution du Sabbat elle-même, ils dataient d’une haute antiquité. La chemise servait pour sept Sabbats--une semaine de Sabbats--. Ses bottines avaient aussi le cirage du Sabbat. Il avait acheté son chapeau la première fois qu’il avait rempli les fonctions de _Baal Habaas_, c’est-à-dire «respectable pilier» de la synagogue. Car même dans la _Chevrah_ la plus insignifiante, le chapeau haut de forme vient immédiatement après les Tables de la Loi, dans l’ordre des choses saintes, et quiconque ne le porte pas, n’oserait aspirer aux dignités consistoriales. L’éclat de ce haut de forme avait quelque chose de miraculeux, si l’on considère qu’il avait été exposé à toutes les brises et à tous les temps. Ce n’est point que M. Belcovitch ne possédât un parapluie. Il en avait deux au contraire. Un en belle soie, tout neuf et un autre, horrible mélange de baleines brisées et de lambeaux de coton. Becky lui avait fait cadeau du premier pour éviter à la famille le déshonneur de le voir sortir avec l’ancien. Mais M. Belcovitch n’avait jamais voulu porter le nouveau parapluie pendant la semaine parce qu’il était trop beau et quant aux jours de Sabbat on sait bien que c’est péché que de porter un parapluie. Ainsi resta vain le sacrifice de Becky; pur objet d’orgueil pour son vaniteux possesseur, il fut laissé à la maison.
Kosminsky, ou Belcovitch, qui avait eu à lutter durement pour l’existence n’avait point l’habitude de rien gaspiller. C’était un homme grand et robuste, de cinquante ans environ, aux cheveux grisonnants, pour qui la vie signifiait travail; travail: argent, et argent: économies. Dans les livres bleus du Parlement, dans les journaux anglais et au Club socialiste de Berner Street on l’appelait un «sweater», un exploiteur de la sueur humaine, et les journaux comiques le représentaient avec une panse rebondie et un sourire onctueux: mais lui se croyait bien naïvement un citoyen industrieux et même philanthrope, vivant dans la crainte du Seigneur. Il traitait les autres comme il avait été traité lui-même. Il ne voyait pas pourquoi les immigrants pauvres ne vivraient point avec six francs par semaine, durant le temps qu’il leur enseignait la façon de se servir d’un fer à repasser ou d’une machine à coudre. Ils étaient encore, à ce prix-là, beaucoup mieux qu’en Pologne. Combien il eût été heureux d’un tel salaire aux jours terribles de son arrivée en Angleterre alors qu’il voyait mourir de faim sa femme et ses deux enfants et que la seule chose qui l’empêcha de convertir en poison ses derniers quatre sous, fut son ignorance du mot «poison» en anglais. Et de quoi vivait-il maintenant? La poule, le boisseau de haricots et la morue que Chayah achetait pour le Sabbat, suffisaient presque pour la moitié de la semaine; un quart de café durait huit jours, le marc étant «repassé» jusqu’à perte complète de toute saveur et de toute couleur. Le pain noir, les pommes de terre et les harengs saurs constituaient le régime ordinaire des autres jours. Non, personne ne pouvait accuser Bear-Belcovitch de s’engraisser de la sueur et des entrailles de ses employés. Le mobilier était des plus primitifs et réduit au strict indispensable. Aucun instinct esthétique ne poussait les Belcovitch à se procurer autre chose que les nécessités strictes de l’existence--sauf en ce qui concerne la vêture--. Les seules concessions faites aux beaux-arts étaient une Mizrah peinte grossièrement et accrochée au mur oriental de la pièce pour indiquer le côté où le juif doit se tourner pour faire sa prière, et la glace de la cheminée entourée de papier jaune--afin de préserver la dorure du cadre des injures des mouches--et ornée à chaque coin de roses artificielles que l’on renouvelait une fois par an, à Pâques.
Bear Belcovitch avait vécu plus somptueusement en Pologne où il possédait une cuvette de cuivre pour les ablutions, une aiguière également en cuivre, des cuillers d’argent, un calice de consécration en argent, et un buffet avec des panneaux vitrés. Et souvent il pensait avec amour à ces reliques disparues. Mais il n’avait rien emporté de tout cela, sauf la literie et encore avait-il vendu celle-ci en Allemagne durant le trajet. Il avait débarqué à Londres avec une famille de trois personnes et trois groschen.
--Le croiriez-vous, Pesach? fit Becky aussitôt qu’elle put se frayer un chemin jusqu’à son futur beau-frère à travers la haie des convives qui le congratulaient. La tache que vous voyez là, c’est de la soupe! Et elle indiquait le plafond sali au-dessus de leur tête. Cette bécasse de petite Esther a laissé tomber tout ce qu’elle avait rapporté de la distribution de charité.
--_Achi Nebbich_, pauvre petite, s’écria Mme Kosminski, qui était dans un état d’exceptionnel attendrissement, ils doivent mourir de faim là-haut! le père est sans travail.
--Sais-tu, mère, fit Fanny, nous devrions leur donner notre soupe. La tante Léah nous en a rapporté. N’avons-nous pas pour aujourd’hui un autre souper?
--Mais que dira leur père? fit tout bas la vieille.
--Oh! il ne s’en apercevra même pas. Il ignore même, je crois, que le fourneau a ouvert ce soir. Laisse-moi faire, mère!
Et Fanny, lâchant la main de Pesach, se glissa dans la chambre à coucher qui servait en même temps de cuisine et porta à l’étage supérieur le pot encore fumant. Pesach la suivait avec quelques tranches de pain, l’éclairant d’un bout de chandelle, qui s’éteignit juste au point terminus du voyage. Au moment où les fiancés disparaissaient, les convives clignèrent des yeux et tirèrent de l’Ancien Testament, ainsi que du Talmud, des citations grivoises. Mais les amoureux lorsqu’ils sortirent de la mansarde des Ansell ne songèrent même pas à s’embrasser. Seulement ils avaient les yeux humides, et lorsque doucement, la main dans la main, ils redescendirent l’escalier, il leur parut qu’ils s’aimaient plus profondément. C’est ainsi que la Providence envoya à des gens plus nécessiteux que les Belcovitch la soupe que ceux-ci, par une vieille habitude d’économie, avaient été chercher au fourneau philanthropique, ce qui prouve que, dans le double sens du mot, un bienfait n’est jamais perdu. Ce ne fut pas le seul que fit le Seigneur par l’intermédiaire de l’heureux père de la fiancée. Peu après en effet, un coreligionnaire de celui-ci apparut sur la scène enveloppé d’une longue capote et la figure défaite. C’était un nouvel immigrant, débarqué depuis quelques heures à peine et qui n’apportait avec lui pour tout bagage que beaucoup de foi en Dieu et dans la composition aurifère du pavé de Londres. Une fois débarqué, jetant à peine un coup d’œil sur la Métropole, il avait demandé où était la synagogue. Puis ses dévotions accomplies, il était allé trouver M. Kosminski-Belcovitch, dont l’adresse, inscrite sur un chiffon de papier, l’avait accompagné dans son voyage comme un talisman. Dans sa ville natale, où les Juifs gémissaient sous la persécution, la renommée de Kosminski, le pionnier, le Crésus, tenait de la légende. M. Kosminski se trouvait donc préparé à ces éventualités. Il alla dans sa chambre à coucher, tira une lourde caisse de dessous son lit, l’ouvrit et plongea la main dans un sac en toile sale plein de pièces de cuivre. L’instinct de générosité qui le dominait ce jour-là, lui fit compter quarante-huit pièces. Il les porta au «greener» entre ses paumes superposées et l’étranger ignorant qu’il devait cette largesse aux fiançailles de Fanny vit la fortune dans cette poignée de monnaie. Il s’en alla le cœur gonflé de gratitude et sa poche contenant quatre douzaines de farthings. On le recueillit à l’asile des Juifs pauvres, qui lui avait été indiqué par son coreligionnaire et où on lui donna de la soupe chaude. Kosminski rentra dans la salle de fête tressaillant de la tête aux pieds, du doux frémissement que donne une conscience satisfaite. Il caressa la tête crépue de Becky et dit:
--Eh bien, Becky, quand donc dansera-t-on à ta noce à toi?
Becky secoua ses boucles. Les jeunes gens ne pouvaient avoir les uns des autres une opinion pire que celle que Becky avait d’eux tous. Elle acceptait leurs hommages avec plaisir et cependant ne leur en savait aucun gré. Les amoureux pullulaient autour d’elle comme les baies sur un groseillier au printemps, ou plutôt, comme sa mère disait dans son jargon réaliste, ces _Chasanim_ ressemblaient à une meute de chiens de rues. Les adorateurs de Becky assiégeaient son escalier avant qu’elle fût levée; l’amour les rendait de plus en plus matineux, chacun désirant être le premier à souhaiter le bonjour à cette Pénélope de la couture. On disait que les succès industriels de Kosminski, étaient dus à la beauté de Becky, cette fleur de la jeunesse travailleuse éclose dans l’atelier du Laban de l’East End.
--Je ne veux point imiter Fanny, dit-elle cependant en confidence à Pesach Weingott, dans le courant de la soirée.
Il sourit indulgemment.
--Fanny a toujours été terre à terre, continua Becky; quant à moi j’ai toujours dit que je n’épouserai qu’un _gentleman_.
--Mais j’ose dire, riposta Pesach, piqué par cette déclaration, que Fanny aurait pu si elle avait voulu, épouser elle aussi un gentleman.
Pour Becky un _gentleman_ était un employé ou un maître d’école, un être qui ne travaille pas de ses mains et ne fait que gratter du papier ou fouetter les petits enfants. Ses vues matrimoniales étaient caractéristiques. Elle méprisait la profession de ses parents et comptait se marier en dehors de leur classe. Eux, de leur côté, ne pouvaient comprendre ce désir de devenir autre chose que ce qu’ils étaient.
--Je ne dis pas que Fanny n’aurait pas pu le faire, répondit Becky, je dis seulement que personne ne peut appeler son mariage un beau mariage.
--Et toi tu fais trop de manières, gronda M. Belcovitch. Tu vises trop haut! Becky secoua la tête.
--Je viens de recevoir mon nouveau corsage, dit-elle à un jeune homme, présent à la fête par grâce spéciale. Il faudrait que vous me voyiez avec. J’ai l’air d’une dame.
--Oui, fit Madame Belcovitch avec orgueil, ça brille au soleil.
--Est-ce qu’il ressemble à celui de Bessie Sugarman? questionna le jeune homme.
--Bessie Sugarman, répéta Becky irritée, elle achète tous ses costumes à tempérament. Elle fait la fière, mais ses bijoux sont payés à la petite semaine.
--Si tant est qu’elle les paie, observa Fanny, en tournant vers sa sœur son visage rayonnant.
--Ne sois pas jalouse, Alte, dit la mère. Lorsque je gagnerai à la loterie je t’achèterai aussi un corsage.
Presque tous les émigrants juifs jouaient à la loterie de Hambourg et c’était une invasion chez les marchands de billets quand par hasard un habitant du Ghetto avait gagné seulement sa mise. L’espérance d’une fortune subite colorait l’horizon de ces pauvres gens comme les éclairs de chaleur traversent les nuits d’été; elle illuminait les mornes perspectives de leur avenir. La loterie mettait hors d’eux-mêmes les possesseurs de billets, et introduisait dans leur vie un élément qui leur faisait oublier leur quotidien travail d’esclave.
Le travailleur anglais, n’ayant pas cet exutoire des loteries d’Etat, relève la monotonie de son existence en prenant un intérêt, d’ailleurs très indirect, à l’amélioration de la race chevaline.
--Allons, Pesach, encore un verre de rhum, dit M. Belcovitch à son futur gendre et pensionnaire.
--Oui, avec plaisir, après tout on ne se fiance pas tous les jours.
Le rhum était de la fabrication de M. Belcovitch. Les ingrédients qu’il employait demeuraient mystérieux, mais le parfum de ce breuvage se répandait à travers l’atmosphère jusqu’aux recoins les plus cachés de la maison. Même les habitants des mansardes se demandaient en aspirant l’air, d’où venait cette odeur de térébenthine. Pesach dégustait la décoction en murmurant: «à votre santé». Son gosier lui sembla devenu la cheminée d’un steamer et il avait des larmes dans ses yeux lorsqu’il reposa son verre.
--Oh! que c’est bon, murmura-t-il.
--Les Anglais n’en boivent pas de pareil, hein? fit M. Belcovitch.
--L’Angleterre, répéta Pesach avec un indicible mépris. Quel pays! «_Daddle doo_» y est une langue, et le gingerbeer une liqueur.
«_Daddle doo_» était la manière dont Pesach prononçait «That will do», «Cela peut aller». C’était un des premiers mots anglais qu’il avait saisi et la puérilité de cette expression le rendait facétieux. Il leur semblait que cette locution dégageait une odeur de nursery: lorsqu’une nation traduit ainsi ses sentiments, on n’a plus lieu de s’étonner que la bière de gingembre soit considérée par elle comme un breuvage.
--Vous n’aurez pourtant rien de plus fort que le _gingerbeer_ quand nous serons mariés, fit Fanny en riant, je ne veux pas avoir pour mari un buveur.
--Alors j’en boirai tant que je me griserai, riposta Pesach en riant.
--On ne peut pas, fit Fanny avec un large sourire.
Dans les premiers cercles anglo-juifs avec lesquels Pesach s’était trouvé en relations, le _gingerbeer_ était la boisson favorite. Généralisant presque aussi vite que s’il avait à écrire un livre sur les mœurs du pays, il en avait conclu que c’était là le breuvage national.
Depuis longtemps déjà il avait découvert sa méprise, mais la direction que prenait la conversation, fit penser à Becky qu’elle pouvait décocher un trait à Pesach.
--Un de ces jours, lui dit-elle, j’ai envie de vous envoyer un «valentin».