Part 9
--Les rabbines ont toujours le dernier mot, affirma le rabbin. Mais il faut que je vous raconte la question qu’une femme m’a posée l’autre jour. Cette femme m’apporte dans la matinée une poule qu’elle venait de tuer. Dans le gésier de cette poule elle avait trouvé une épingle rouillée. Elle désirait savoir s’il était quand même licite de manger cette volaille. Le cas était fort embarrassant. Comment savoir si l’épingle avait contribué d’une manière quelconque à la mort de la poule? Je compulsai le _Shass_ et une quantité de _Shaaloth-et-Teshuvoth_. J’allai consulter un Maggid, et Sugarman le Marieur, et M. Karlkammer, et, finalement nous convînmes que la poule était _tripha_ (impure), et ne pouvait être mangée. La femme revint le soir du lendemain. Je lui annonce mon verdict, et la voilà qui fond en larmes et se tord les mains. «Ne vous tourmentez pas, lui dis-je apitoyé. Je vous achèterai une autre poule.» Mais cela ne la consola point. «Hélas, fit-elle, nous l’avons mangée toute entière hier soir.»
Pinchas se livra à une hilarité convulsive. Puis, se calmant un peu, il ralluma son cigare sans en avoir demandé la permission.
--Je croyais, déclara-t-il, que votre histoire aurait une autre conclusion,--comme celle du paon. On avait offert un paon à quelqu’un. Celui-ci, la pièce étant rare, alla demander au rabbin si elle était _Kosher_ (pur, permis). Le rabbin dit:--Non, et confisqua le paon. Peu après l’homme ouït dire que le rabbin avait donné un banquet, où le paon avait figuré à la place d’honneur. Il vint trouver le rabbin, et lui adressa des reproches.--«Je puis, _moi_, manger du paon, répondit le rabbin, parce que mon père considère le paon comme _Kosher_, et, que nous devons toujours nous ranger à l’opinion d’un éminent Fils de la Loi. Mais, vous, malheureusement, c’est à moi et non à mon père que vous avez demandé un avis, et j’ai toujours été en désaccord avec mon père au sujet de la question paon.»
Cette fois, ce fut Hannah qui sembla le plus apprécier l’histoire.
--Tout de même, conclut Pinchas, vos ouailles sont plus pieuses que celles du rabbin de ma ville natale. Il annonce un jour à ses fidèles qu’il donne sa démission. Fort étonnés, ceux-ci lui envoient un délégué, qui lui demande, au nom de tous, pourquoi il veut les quitter.
--«Parce que, répondit le rabbin, voilà la première question que vous m’ayez jamais posée. Jamais vous ne m’avez soumis un seul cas de conscience.»
--Oh, dites à M. Pinchas votre répartie pour l’âne, demanda Hannah toute souriante.
--Non, fit le rabbin, ce n’est pas la peine.
--Tu es toujours à cacher ce que tu fais de mieux, s’écria la rabbine. Au dernier _Pourim_ un insolent envoie à mon mari un âne en sucre. Alors mon mari lui a envoyé en échange un rabbin en pain d’épices, avec cette inscription: «Un rabbin envoie un rabbin. Un âne un âne».
Reb Samuel rit de bon cœur d’entendre sa femme répéter cette histoire. Quant à Pinchas, il se tordit comme un point d’interrogation. La pendule sur la cheminée sonna neuf heures. Lévi sauta sur ses pieds.
--Je serai en retard à l’école, s’exclama-t-il en courant vers la porte.
--Arrête! arrête! cria le père. Tu n’as pas dit les grâces.
--Pardon, père, je les ai dites. Pendant que vous étiez tous à raconter des histoires je récitais à part moi, la bénédiction.
--Saül est-il aussi du nombre des prophètes? Et Lévi, lui aussi, ajoutera-t-il au nombre des traits de mœurs que nous venons de conter? songea Pinchas. Et il conclut à haute voix: «L’enfant dit vrai. J’ai vu remuer ses lèvres.»
Lévi jeta au poète un regard de gratitude, empoigna son sac, et se précipita vers le Nº 1 de Royal Street.
Pinchas s’en alla bientôt après lui, maudissant intérieurement l’avarice de Reb Samuel. Il n’avait eu qu’un déjeuner en échange de son volume. Mais peut-être était-ce à la présence de Simcha qu’il fallait attribuer ce désagrément. Elle était la main droite du rabbin et elle ne se souciait pas du tout d’ignorer ce que faisait la main gauche.
Après le départ de Pinchas, le rabbin se retira dans son cabinet, et la rabbine se mit à mener grand vacarme avec son balai.
Le cabinet en question était une grande pièce carrée, entourée de livres posés sur des rayons et décorée des portraits des Grands Rabbins du continent. Les livres étaient des monstres auprès desquels les Bibles familiales des Chrétiens eussent paru de petits volumes de poche. Ils n’étaient imprimés qu’avec les consonnes, les voyelles étant grammaticalement suggérées ou bien sues par cœur. Chacun était constitué par un îlot de texte perdu au milieu d’une mer de commentaires, laquelle se noyait dans un océan d’autres commentaires limité lui-même par un continent de sur-commentaires. Reb Samuel connaissait la plupart de ces immenses in-folios, avec tout leur tortueux lacis d’arguments et d’anecdotes. Il s’y trouvait à son aise comme l’enfant dans son village natal et sur les sentiers des bois et des champs voisins. Tel et tel Rabbin avait formulé telle et telle opinion à telle et telle ligne, au bas de telle et telle page, et cette ligne demeurait dans sa mémoire comme un tableau. Et de même que l’enfant n’établit aucun rapport entre son village natal et le vaste monde, ne conçoit pas que ses rues ni la grande route puissent mener à l’histoire de la localité, et des relations qu’elle peut entretenir avec d’autres villages, avec le pays entier, avec le continent, avec l’univers, de même Reb Samuel aimait et révérait pour elles-mêmes ces pages colossales, avec leurs bataillons serrés de caractères variés. Pour lui, c’étaient là des faits absolus comme l’existence même du globe; c’était le domaine de la sagesse parfaite et suffisante: domaine un peu obscur çà et là, sagesse qui eût eu besoin, pour les intelligences inférieures, d’être expliquée et développée: c’est pourquoi Reb Samuel avait sur son bureau le manuscrit, à demi achevé, d’un commentaire sur l’un des sur-commentaires, et cela devait être intitulé: _Le Jardin des Lys_. Mais ces in-folios n’en constituaient pas moins la seule véridique encyclopédie des choses terrestres et divines. Et en vérité ces livres étaient merveilleux. Il eût été difficile de dire tout ce qui s’y trouvait et ce qui ne s’y trouvait point. Par eux le vieux rabbin se maintenait en communion avec son Dieu, qu’il aimait de toutes les forces de son âme, et qu’il concevait comme un Père universel et généreux veillant tendrement sur ses pervers enfants, les châtiant en proportion de ce qu’il les chérissait. Des générations de saints et de savants reliaient Reb Samuel aux prodiges du Sinaï. Malgré le filet aux mailles serrées du cérémonial, son âme se sentait libre. Il regardait comme un délicieux privilège d’obéir en toutes choses à son Père. Tel le Roi qui offrait une haute récompense à celui de ses sujets qui inventerait un plaisir nouveau, il était prêt à sauter au cou du sage qui lui eût révélé une observance nouvelle. Chaque matin il se levait à quatre heures pour étudier, et il consacrait encore à ses in-folios le moindre instant qu’il pouvait dérober à ses fonctions journalières. Rabbi Meir l’antique moraliste, n’a-t-il pas écrit: «Quiconque lit la Torah pour lui-même, le monde entier est son débiteur: Qu’il soit appelé l’ami, le bien-aimé, l’amant de l’Eternel-Toujours-Présent et de l’humanité. Car la Torah le revêt de douceur et de respect, lui donne l’équité, la raison et la foi. Il devient modeste, patient et miséricordieux pour ceux qui l’offensent». Mais Reb Samuel eût été scandalisé si on lui eût appliqué ces mots.
Vers onze heures, Hannah entra dans le cabinet. Elle tenait une lettre décachetée.
--Père, dit-elle, je viens de recevoir une lettre de monsieur Samuel Lévine.
--De ton époux? fit-il en souriant.
--De mon époux, répondit-elle, en souriant aussi, mais sans enthousiasme.
--Et qu’est-ce qu’il te dit?
--Oh, rien de grave. Il se contente de me rassurer en me rappelant qu’il reviendra dimanche prochain pour divorcer.
--Parfait; écris-lui que cela se fera au prix coûtant.
Il parlait en anglais, avec un accent étranger que sa fille aimait.
--Il n’y aura que le scribe à payer, continua-t-il.
--Il s’y attend bien, fit Hannah. C’est le devoir d’un père de faire quelque petite chose pour sa progéniture. Mais ce serait plus gentil encore si vous vouliez prononcer vous-même le divorce.
--Je vous marierais avec plaisir, répondit Reb Samuel. Quant à vous divorcer c’est autre chose. Le _Din_ a trop souci des sentiments paternels, pour permettre cela.
--Et vous pensez que réellement je suis la femme de Samuel Lévine?
--Combien de fois faudra-t-il te le répéter? Quelques auteurs tiennent compte de l’intention, mais la lettre de la Loi est nettement contre vous. Il est beaucoup plus sûr de divorcer régulièrement.
--Alors, s’il mourait...
--Le Ciel vous en préserve, interrompit le rabbin effrayé.
--Je serais sa veuve, acheva la jeune fille.
--Naturellement. Mais quelle folie. Pourquoi mourrait-il? Et puis, au fond, tu n’es pas _réellement_ mariée.
--Tout cela n’est-il pas absurde, père?
--Ne parle pas ainsi, fit-il gravement. Est-ce qu’il serait absurde que tu te brûles en jouant avec le feu?
Elle ne trouva rien à répondre et changea de conversation.
--Vous ne m’avez encore rien dit de votre voyage à Manchester. Avez-vous terminé à votre satisfaction la fameuse dispute?
--Oui, mais cela n’a pas été sans peine. Les deux parties étaient fort surexcitées, et je crois bien que la querelle s’est encore envenimée à la Congrégation le Jour de l’Expiation, parce que l’officiant refusa de sonner le _Shofar_ trois minutes plus tôt, comme le demandait le président. Le trésorier était du côté du rabbin; et il s’en fallut de peu que l’on n’en vînt à une rupture.
--La sonnerie des trompettes du Nouvel An ressemble souvent à un signal de guerre, dit Hannah, moqueuse.
--Hélas, oui, murmura tristement le rabbin.
--Et comment avez-vous fait pour les réconcilier?
--J’ai raillé les deux parties. Ils seraient demeurés sourds à des raisonnements sérieux. Je leur ai raconté la _Midrash_, la parabole du voyage de Jacob chez Laban.
--Qu’est-ce donc?
--Un développement du récit biblique. Le verset de la genèse rapporte que Jacob arrivant au lieu nommé Béthel, décida d’y passer la nuit parce que le soleil venait de se coucher. Il ramassa donc des pierres et s’en fit un oreiller. Et, le matin venu, Jacob se leva, et prit _la_ pierre qui lui avait servi d’oreiller. Comment expliquer cela?
La voix du rabbin avait à ce moment des inflexions de psalmodie.
--Voici l’explication, continua-t-il. Dans la nuit, les pierres s’étaient disputé l’honneur de soutenir la tête du patriarche et finalement, pour les satisfaire toutes à la fois le Ciel voulut qu’elles se réunissent pour ne plus former qu’une seule pierre. Vous vous rappelez que lorsque Jacob se leva, le matin, il s’écria: «Cet endroit est redoutable. Ce ne peut être ici que la maison de Dieu.»
«Alors, j’ai dit aux disputeurs de Manchester: «Pourquoi Jacob s’est-il exprimé ainsi? Parce que son repos avait été tellement troublé par la querelle des pierres, que cela lui avait fait penser à une synagogue, qui est la maison de Dieu.» Et j’ai conclu qu’ils devaient faire comme les pierres de Jacob, cesser leur dispute et se fondre en une pierre unique. Et voilà comment j’ai ramené la paix dans la _Kehillah_.
--Jusqu’à nouvel ordre, fit Hannah en souriant. Mais, père, je me suis souvent étonnée que l’on permette dans les offices l’usage de la corne de bélier. Je croyais que tous les instruments de musique étaient interdits.
--La corne n’est pas à proprement parler un instrument de musique, répondit-il avec une nuance d’humour. D’ailleurs, ceux qui en sonnent sont presque tous incompétents. C’est avec des soufflements d’asthmatiques et des coups de sifflet inconsidérés qu’ils ponctuent les moments solennels de la cérémonie.
--Mais ce serait un instrument de musique, si les artistes étaient bons, insista la jeune fille.
--Si tu tiens réellement à l’explication je te dirai que, depuis la chute du second Temple, nous avons éliminé de notre culte tous les instruments de musique qui rappelaient celui-ci, et particulièrement tous ceux qui ont été adoptés par les Chrétiens. Mais la corne de bélier dont on sonne pour la Nouvelle année est une institution plus ancienne que le Temple, et la Bible en ordonne expressément l’usage.
--Mais, ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose d’édifiant et de spirituel dans le son des orgues?
Le rabbin lui pinça les oreilles.
--Tu parles comme une vilaine petite épicurienne, déclara-t-il sur un ton à demi sérieux. Si tu aimes Dieu, tu n’as pas besoin d’un orgue pour aider tes pensées à s’élever vers le Ciel.
Il lâcha l’oreille de sa fille et reprit sa plume en fredonnant avec onction un hymne de la synagogue, aux notes éclatantes et joyeuses.
Hannah se dirigea vers la porte, puis revint sur ses pas.
--Père, dit-elle, nerveuse et rougissant un peu, qui est-ce, le fiancé que vous avez dit avoir en vue?
--Oh, personne en particulier.
Il était aussi embarrassé qu’elle et il évitait les yeux de sa fille, de sorte qu’elle supposa qu’il voulait lui cacher que réellement il avait quelqu’un en vue.
--Mais vous pensez pourtant à me marier, reprit-elle, vous savez que je ne veux pas me marier pour le plaisir d’autrui?
Le rabbin s’agita sur sa chaise comme s’il éprouvait quelque gêne.
--Je n’ai à ce sujet que de vagues idées, vagues, vagues. Si le parti auquel je pense ne te convient pas, eh bien, il n’en sera plus question. Je t’assure, ma chère, que je n’ai pas de projet arrêté. Pour te dire la vérité--il s’arrêta, et sourit d’un sourire doux et franc--la personne que j’avais en vue en te parlant n’est autre que ta mère. Cette fois leurs yeux se rencontrèrent, et le père et la fille éclatèrent de rire.
Le balai de la rabbine se mit malicieusement à faire grand tapage à proximité de la porte. Hannah se pencha et baisa le grand front de son père au-dessous de la petite toque noire.
--Monsieur Lévine, reprit-elle en montrant la lettre qu’elle tenait, insiste aussi pour que j’aille au bal du Pourim avec lui et Léah.
--On doit obéir à son époux, répondit le rabbin.
--Je le traiterai comme s’il était en effet réellement mon époux, c’est-à-dire que j’agirai à ma guise. Je n’irai pas au bal.
La porte s’ouvrit brusquement.
--Tu iras, s’écria la rabbine. Je ne veux pas que tu t’enterres vivante.
VIII
ESTHER ET SES ENFANTS
Esther Ansell ne fit pas un accueil bien chaleureux à Lévi Jacobs, le fils de Reb Samuel. Elle venait de laver la vaisselle du déjeuner, et elle se promettait une bonne journée de lecture; l’arrivée du visiteur la réjouissait donc aussi peu que possible. Pourtant Lévi Jacobs était un enfant de bonne mine, avec des yeux et des cheveux bruns, un teint mat et des lèvres vermeilles--quelque chose comme une réédition masculine et réduite de Hannah.
--Je viens jouer à cache-cache, Salomon, déclara-t-il en entrant. Mais comme vous habitez haut!
--Je croyais que vous étiez à l’école, observa Salomon surpris.
--Notre école n’est pas une pension, c’est un externat, expliqua Lévi. Vous pourriez peut-être me présenter à votre sœur?
--Hé! Vous connaissez bien Esther! répondit Salomon qui se mit à siffloter insoucieusement.
--Comment vous portez-vous, Esther? fit timidement Lévi.
--Très bien, merci, répliqua-t-elle, n’ayant levé les yeux que pour les reporter aussitôt sur un livre à couverture brune.
Elle était comme tapie devant la cheminée essayant de se chauffer au maigre feu allumé grâce à la demi-couronne du Reb Samuel. On était en plein décembre. La chambre était sombre. La faible lueur du foyer jouait sur le visage sérieux d’Esther, un visage pâle, qui même aux plus mauvais jours ne perdait jamais tout son éclat. Les cheveux étaient foncés et abondants, les yeux grands et pensifs, le nez légèrement aquilin. L’ensemble de ces traits indiquait bien l’origine polonaise. Le front était plutôt bas. Esther avait de jolies dents, qui par hasard étaient restées blanches. Elle était attirante, plutôt que jolie. Mais quand elle souriait, elle était charmante, surtout les jours de Sabbat ou d’autres fêtes, alors qu’elle échappait à la surveillance de la maîtresse d’école, et laissait ses cheveux tomber librement sur ses épaules, au lieu de les réunir en une seule tresse--à l’ordonnance. En sacrifiant ses cheveux, Esther aurait gagné sans fatigue un penny. Sa maîtresse d’école, en effet, ne manquait jamais de récompenser de la sorte les fillettes qui allaient tondues comme des garçons. Esther, même aux plus sombres heures d’inanition, avait gardé ses cheveux avec le même amour que sa mère autrefois. Elle n’était pas grande pour une fillette qui allait sur ses douze ans. Mais il y a des gamines qui se mettent à grandir tout à coup: on n’avait donc pas à désespérer d’elle.
Sarah et Isaac jouaient bruyamment autour des lits et même dessous. Rachel était assise devant la table, tricotant un nœud de cravate pour Salomon. La grand’mère était plongée dans un volumineux livre de prière écrit en yiddish à l’usage des dévots. Mosès était dehors, en quête de travail. Personne n’accordait d’attention au visiteur.
--Que lisez-vous là? demanda-t-il à Esther, sur un ton très poli.
--Oh, rien, répondit-elle en fermant brusquement le livre comme si elle avait eu peur qu’il eût envie de lire par dessus son épaule.
--Je ne vois pas la nécessité de lire en dehors des heures de classe, dit celui-ci.
--Mais nous ne lisons pas des livres de classe, fit Salomon, agressif.
--Ça ne fait rien, c’est stupide.
--A ce compte-là, vous ne lirez donc jamais quand vous serez grand? dit Esther avec une moue dédaigneuse.
--Naturellement non. Autrement, à quoi me servirait-il d’être une grande personne? Quand j’aurai quitté l’école, je prétends ne plus ouvrir un livre.
--Oui, vous aimerez mieux ouvrir une boutique, fit Salomon.
--Que ferez-vous les jours de pluie? demanda Esther de plus en plus méprisante.
--Je fumerai, riposta Lévi triomphant.
--Et les jours du Sabbat où c’est défendu?
Il ne se tint pas pour battu.
--Eh bien, il ne pleut jamais toute la journée et d’ailleurs il n’y a que cinquante-deux Sabbats dans l’année. Et puis enfin, un homme a toujours quelque chose à faire.
--Je crois qu’il y a plus de plaisir à lire qu’à faire quoi que ce soit.
--C’est parce que vous êtes une fille, et que les filles sont obligées de rester enfermées. Voyez ma sœur Hannah, elle lit, elle aussi. Mais un homme peut sortir pour faire ce qui lui plaît, n’est-ce pas, Salomon?
--Il est certain que nous avons plus de chance qu’elles, concéda l’interpellé, et c’est bien ce que dit le Livre des Prières, car on doit tous les matins réciter:
«Béni sois-tu, mon Dieu, qui as voulu que je ne sois pas une femme!»
--Je ne sais pas si tu fais réellement cette prière, et les autres, mais le fait est que tu devrais la faire, dit Esther.
--Chut, fit Salomon, clignant de l’œil dans la direction de la grand’mère.
--Ça ne fait rien, assura tranquillement Esther. Elle ne comprend pas l’anglais.
--Qui sait? murmura Salomon. Elle le comprend quelquefois mieux qu’on ne voudrait.
Le petit Isaac, à ce moment, se glissa derrière Lévi, lui tira énergiquement sa veste, puis s’écarta d’un bond, en poussant un cri de triomphe.
--Tiens-toi donc tranquille, Ikey, dit Esther. Si tu te conduis de la sorte je n’irai pas dormir dans ton lit neuf.
--Oh si, tu viendras, Ethy, balbutia-t-il. Sa mobile petite face de diablotin devint grave, et il resta inquiet pendant quelques secondes.
--Les gosses sont une terrible engeance, prononça Lévi. N’est-ce pas votre avis, Esther?
--Pas toujours, répondit-elle. Et puis, nous avons tous été comme cela.
--C’est ce qui me vexe, fit-il. Nous devrions tous naître grands.
--Mais c’est impossible, s’écria Rachel.
--Ce n’est pas impossible du tout, rectifia Esther; voyez Adam et Eve.
Lévi lui adressa un coup d’œil de gratitude. Il lui sembla qu’ils allaient s’entendre et qu’il pourrait la décider à jouer à je-t’embrasse-tu-m’embrasses. Mais il y avait une difficulté primordiale; il avait proposé à Salomon de jouer à cache-cache. Après mûres réflexions il pensa qu’il valait mieux laisser Esther à sa lecture.
Esther n’avait pas le même caractère que Salomon, elle était bien moins gaie et remuante. Même avant l’époque où lui étaient échues les responsabilités de chef de famille, elle se montrait déjà une petite fille prodigieusement pensive. Elle avait des idées personnelles, ce qui est dangereux, et même des inquiétudes métaphysiques de nature à comprendre le salut de son âme.
Un jour elle avait demandé à sa mère qui a créé Dieu. Une gifle lui avait fait comprendre qu’il y a des limites aux investigations humaines. Son instinct d’enfant ne pouvait lui permettre d’arriver à la conception d’une déité abstraite, conception que sa race avait d’ailleurs mis tant de siècles à conquérir. Elle se représentait donc Dieu comme un nuage énorme.