Part 25
Dans les intérieurs aisés ce hagadah se lisait dans des manuscrits ornés de riches enluminures--la seule forme de l’art pictural dans laquelle les Juifs aient excellé--mais les Ansell avaient de petits livres pauvrement imprimés, ornés d’étranges gravures involontairement comiques, préraphaélites en perspective, d’un dessin ridicule, représentant les miracles de la Rédemption, Moïse ensevelissant l’Egyptien et divers autres passages du texte. Dans l’une, un roi se trouvait en prière au temple devant une bombe faisant explosion, destinée à représenter la Shechinah, ou la gloire Divine. Dans une autre, Sarah, coiffée d’un chapeau rond, vêtue d’une jupe et d’une jaquette élégantes, se tenait debout derrière la porte de la tente, une grande villa isolée, au bord d’un lac sur lequel naviguaient des bateaux et des gondoles, pendant qu’Abraham recevait les trois messagers célestes, discrètement déguisés sous de lourdes ailes.
Quelle joie quand approchait le moment de vider chacune des quatre coupes et quelle déception et quel badinage quand la coupe ne devait être que soulevée, quelles taquineries on faisait subir à Salomon qui, très gourmand, essayait de ne pas perdre une goutte du liquide pendant les manœuvres digitales, lorsque le vin doit être projeté de la coupe au récit de chacune des plaies. Quel moment solennel que celui pendant lequel on remplissait jusqu’au bord le plus grand des gobelets, pour la délectation du prophète Elie, ouvrant ensuite la porte toute grande pour son entrée. Ne pouvait-on pas entendre le bruissement de son esprit rôdant à travers la pièce? Et qu’importe si le niveau du liquide ne baissait pas de la hauteur d’un grain d’orge? Elie, bien qu’il n’éprouvât pas de difficulté à être présent simultanément dans toutes les parties du monde, eût eu quelque peine à accomplir le miracle plus grand encore, de vider tant de millions de gobelets. Les historiens attribuent la coutume d’ouvrir la porte à la nécessité de faire voir au peuple que le sang d’un enfant chrétien ne figure pas dans la cérémonie; et, par hasard, la science a illuminé la superstition naïve d’une lueur tragique plus poétique encore. Dans le ghetto londonien les persécutions ont dégénéré en de rares manifestations telles qu’un cri poussé dans le trou de la serrure par les voyous des environs quand ils entendent les étranges mélodies psalmodiées par tant de poitrines joviales; alors les chanteurs s’arrêtent un instant, troublés; et l’un d’eux dit: «C’est sans doute quelque brute de Chrétien;» puis ils reprennent le fil de la chanson.
Puis, quand l’afikoman était mangé et la dernière coupe de vin vidée, et qu’il était l’heure de s’aller coucher, combien douce était la sensation de sainteté et de sécurité qui régnait encore! Il n’était pas besoin de dire ses prières ce soir-là pour implorer l’ange gardien d’Israël, qui jamais ne sommeille ni ne dort, de veiller sur eux et d’éloigner les esprits malins. Les anges étaient près d’eux, Gabriel à leur droite, Raphaël à leur gauche et Michel derrière eux.
Sur tout le ghetto la lumière des Pâques brillait, transformant les sombres réduits et illuminaient les vies obscures.
Dutch Debby était assise à côté de Mrs Simons à la table de la fille mariée de cette bonne âme, la même qui avait nourri la petite Sarah. Les fréquents éloges d’Esther avaient procuré à la pauvre et chétive couturière ce grand privilège. Bobby était accroupi sur le paillasson du couloir prêt à recevoir Elie. Sur cette table figuraient deux morceaux de poisson frit envoyé à Mrs Simons par Esther Ansell. Ils représentaient la plus belle revanche de la vie d’Esther, et celle-ci était pleine de remords envers Malka en se rappelant que c’était à son or qu’elle devait ce moment d’orgueil. Elle décida de lui écrire de sa plus belle main une lettre d’excuse.
Chez les Belcovitch la cérémonie était longue, car le maître de la maison voulait à tout prix traduire l’hébreu en jargon, mot à mot, mais personne ne le trouvait ennuyeux, surtout après le souper. Pesach était assis, la main dans la main de Fanny dont le mariage approchait, Becky régnait dans toute sa gloire, coiffée avec une élégance agressive. Elle était insolemment «disponible» éblouissant consciemment le pauvre Pollack que nous rencontrâmes dernièrement à la table du Sabbat, chez Reb Shemuel. Il y avait là aussi Chayah, la femme aux jambes mal assorties; et soyez sûrs que Malka ayant rapporté la brosse à habit, trônait majestueusement à la table de Milly, et que Sugarman le Shadchan pardonna à sa compagne borgne de manquer d’un quatrième oncle, alors que Joseph Strelitski, rêveur de rêves, riche des commissions de cigares pascals, rêvait au grand exode. Comment le _Shalotten Shammos_ aurait-il pu n’être pas radieux, dirigeant cette cérémonie compliquée sans que personne pût le contredire, et comment Karlkammer eût-il pu se croire ailleurs qu’au sept cent-soixante-dix-septième ciel, lequel, d’après les calculs de la Gématriyah, peut aisément se réduire au septième.
Shosshi Shmendrik ne manqua pas d’expliquer la Délivrance à l’ex-veuve Finkelstein, et Guedalyah l’épicier de célébrer la réjouissance annuelle en compagnie d’une cinquantaine de joyeux immigrants pauvres. Les voyous chrétiens pouvaient bien crier et brailler dans la rue par dérision, et particulièrement quand les portes s’ouvraient pour la venue d’Elie: les mots durs ne brisent pas les os, et le ghetto s’élevait au-dessus de l’insulte.
* * * * *
Melchisédec Pinchas était l’hôte pascal de Reb Shemuel, l’odeur de son cigare du Sabbat n’étant pas arrivée jusqu’aux narines du vieillard. C’était un grand soir pour Pinchas, dont les ferventes aspirations nationalistes se trouvaient ravivées par les souvenirs de la délivrance d’Egypte; quoiqu’il considérât cette dernière comme mythique, tout au moins dans ses détails. Ce fut une soirée terrible pour Hannah, assise en face de lui sous le feu de son regard inspiré. Elle était pâle et crispée, bougeant et parlant machinalement. Son père lui jetait de temps à autre un regard compatissant, avec la certitude que le plus mauvais moment était passé. Sa mère ne comprenait pas aussi bien la gravité de la crise, ne s’étant pas trouvée au cœur de la tempête. Elle n’avait même jamais vu son futur gendre si ce n’est à travers l’objectif d’un appareil photographique. Elle éprouvait du regret, et voilà tout. Maintenant qu’Hannah avait rompu la glace et accepté un jeune homme, peut-être y avait-il de l’espoir pour les autres.
Aucun de ses parents ne soupçonnait l’état d’esprit d’Hannah. L’amour lui-même est aveugle pendant ces silences tragiques qui séparent les âmes.
Durant toute la nuit qui suivit cette scène déchirante, elle ne put dormir; l’activité fébrile de son esprit rendait tout sommeil impossible, et un secret instinct lui disait que David veillait, lui aussi; que tous deux, dans le silence de la ville qui dormait, ils luttaient dans l’ombre contre le même problème terrible, et que jamais ils n’avaient été aussi unis, que depuis leur séparation. Le matin elle reçut une lettre, non timbrée, qui avait évidemment été mise dans la boîte aux lettres par David. Elle demandait une entrevue pour dix heures au coin des Ruines: il ne pouvait naturellement pas venir chez elle. Hannah sortit pour faire quelques emplettes, emportant un petit panier. Une activité joyeuse régnait dans le ghetto, comme un gai bruit de fête; l’air résonnait des gloussements rauques d’innombrables volailles qui prennent la route de l’abattoir toute maculée de sang et jonchée de plumes; des professionnels sacrificateurs y maniaient les couteaux rituels et des gamins armés de petits braseros parcouraient les Ruines en vendant des bûchers à un demi-penny pour le sacrifice des dernières miettes de levain. Personne ne remarqua les deux formes tragiques dont la vie dépendait de ces quelques minutes de conversation échangées au milieu de la foule tumultueuse.
Le visage sombre de David s’éclaira en apercevant Hannah qui venait à lui.
* * * * *
--Je savais bien que vous viendriez, dit-il en lui serrant longuement la main. La paume de la sienne était brûlante et celle d’Hannah était sans force et glacée. La violence de l’émotion ressentie avait chassé le sang de la tête et des membres, mais intérieurement elle brûlait. En se regardant chacun d’eux put lire la révolte dans les yeux de l’autre.
--Marchons un peu, dit-il.
Ils avancèrent lentement. Sous leurs pieds le sol était glissant et boueux. Le ciel était gris; mais la gaieté de la foule neutralisait la sombre misère du paysage.
--Eh bien? demanda-t-il tout bas.
--Je croyais que vous aviez quelque chose à me proposer, murmura-t-elle.
--Laissez-moi porter votre panier.
--Non, non, continuez, qu’avez-vous décidé?
--De ne pas renoncer à vous, Hannah, aussi longtemps que je vivrai!
--Ah! dit-elle calmement, moi aussi j’ai beaucoup réfléchi et je ne vous abandonnerai pas. Mais notre mariage devant la Loi Juive est impossible, nous ne pourrions nous marier dans aucune synagogue sans que mon père le sût, et il informerait aussitôt les autorités de l’obstacle qui s’oppose à notre union.
--Je sais, chérie, mais si nous partions en Amérique où personne ne saura rien, nous trouverions là quantité de rabbins pour nous marier. Rien ne me lie à ce pays. Je puis commencer mes affaires en Amérique tout aussi bien qu’ici. Vos parents aussi seront plus indulgents quand vous serez par delà les mers. Le pardon est plus facile de loin. Qu’en dites-vous, chérie?
Elle secoua la tête.
--Pourquoi nous marier à la Synagogue? demanda-t-elle.
--Pourquoi? répéta-t-il inquiet.
--Oui, pourquoi?
--Mais parce que nous sommes Juifs.
--Et vous observeriez les rites juifs pour transgresser la Loi juive? demanda-t-elle simplement.
--Non, non. Pourquoi le comprendre ainsi? je ne doute pas que la Bible ait raison d’avoir fait les Lois qu’elle prescrit. Quand les premiers feux de ma colère furent calmés, j’ai compris les choses dans leur sens véritable. Les Lois pour les prêtres n’étaient utiles qu’au temps où nous possédions un temple, et elles ne peuvent plus s’appliquer à un divorce pour rire comme était le vôtre. Ce sont ces vieux fous, je vous demande pardon, ce sont ces vieux rabbins fanatiques qui veulent leur donner une rigidité que Dieu n’a jamais voulu qu’elles aient, de même qu’ils font encore une affaire de ce que la viande soit kosher. En Amérique ils sont moins stricts, et de plus ils ne sauront pas que je suis un Cohen.
--Non, David, dit Hannah avec fermeté. Il ne faut pas de duplicité. Quelle raison avons-nous de chercher la sanction d’un rabbin? Si la Loi juive ne peut nous unir sans que nous lui cachions quelque chose, je ne veux pas avoir affaire à elle. Vous connaissez mes opinions. Je n’ai pas pénétré aussi profondément que vous les questions religieuses.
--Ne soyez pas ironique, interrompit-il.
--Je me suis toujours ennuyée à mourir pendant ces éternelles cérémonies, cette longue chaîne de Lois qui s’enroule autour de vous, comprimant davantage votre vie à chaque tour, et maintenant elle est devenue trop opprimante pour être supportée plus longtemps. Pourquoi, si nous décidons de rompre avec elle, prétendre nous y conformer? Que vous importe le Judaïsme? Vous mangez tripha, vous fumez le jour du Sabbat, quand cela vous plaît.
--Oui, je sais, peut-être ai-je tort, mais tout le monde le fait à présent. Quand j’étais enfant, aucun Juif n’eût voulu qu’on le vît monter dans un omnibus le jour du Sabbat, aujourd’hui vous en voyez des quantités. Mais tout cela est du Judaïsme de l’ancien temps. Il doit exister un Dieu, sans quoi nous ne serions pas ici, et il n’est pas possible de croire que ce fut Jésus. Un homme doit avoir une religion, il n’y a rien de meilleur, mais il ne s’agit pas de cela. Si mon projet ne vous plaît pas, conclut-il d’un air anxieux, quel est le vôtre?
--Marions-nous honnêtement devant l’officier de l’Etat-Civil.
--Comme vous voudrez, chère, dit-il aussitôt, pourvu que nous soyons mariés, et vite.
--Dès que vous le voudrez.
Il saisit sa main pendante et la serra passionnément.
--Voilà ma toute plus chère Hannah! Oh si vous pouviez savoir ce que j’ai souffert hier soir quand vous paraissiez vous éloigner de moi!
Ils se turent un instant, tous deux réfléchissaient avec anxiété. Puis David dit:
--Mais auriez-vous le courage de le faire en restant à Londres?
--J’ai le courage de tout faire, mais comme vous le dites, il serait peut-être préférable de voyager. La rupture sera moins pénible si nous rompons avec tout, si nous changeons tout à la fois. Cela peut paraître contradictoire, mais vous comprenez ce que je veux dire.
--Parfaitement. Il est difficile de vivre une nouvelle vie dans un ancien cadre, d’autre part pourquoi donnerions-nous à nos amis l’occasion de battre froid. Ils inventeront toutes sortes de raisons malicieuses pour lesquelles nous ne nous sommes pas mariés à la Shool, et s’ils découvrent la vraie, ils sont capables de considérer notre union comme illégale. Partons en Amérique comme je vous l’ai proposé.
--Très bien. Nous embarquerons-nous directement de Londres?
--Non, de Liverpool.
--Alors nous pouvons nous marier à Liverpool avant de partir?
--Une bonne idée; mais quand partons-nous?
--De suite, ce soir. Le plus vite sera le mieux!
Il la regarda aussitôt.
--Pensez-vous ce que vous dites? dit-il, son cœur battait avec violence comme pour se briser, des vagues de couleurs miroitantes lui passaient devant les yeux.
--Je le pense, dit-elle avec gravité. Croyez-vous que je pourrais affronter mon père et ma mère en sachant que je vais les blesser jusqu’au fond du cœur? chaque jour d’attente me serait une torture. Oh, pourquoi la religion est-elle un fléau?
Elle s’arrêta un instant, accablée par l’émotion qu’elle avait essayé de cacher. Elle conclut de la même manière calme.
--Oui, il faut rompre tout de suite, nous avons célébré notre dernière Pâque, nous mangerons du pain avec du levain, ce sera la rupture décisive. Emmenez-moi à Liverpool aujourd’hui même. David, vous êtes le mari de mon choix, je m’en remets à vous.
Elle le regarda franchement de ses yeux noirs et brillants qui contrastaient avec son teint pâle. Il les contempla, et un éclair de candeur divine sembla pénétrer son âme.
--Je vous remercie, très chère, dit-il, d’une voix mêlée de larmes.
Ils continuèrent à marcher en silence. Toute parole était superflue. Quand ils parlèrent enfin, leurs voix étaient calmes, la paix que donne la résolution était enfin venue et tous deux goûtaient la joie de se sacrifier pour leur mutuel amour. Leur renoncement aux conventions, si naturel qu’il puisse paraître à l’étranger, leur apparaissait à eux comme une rupture cruelle avec toutes les traditions du ghetto et celles de leurs vies passées; ils s’aventuraient, la main dans la main, dans un sentier inexploré.
Coudoyant la foule loquace à travers les petites rues tristes du ghetto, dans l’air froid et gris d’une matinée brumeuse, Hannah croyait marcher dans un jardin enchanté, en respirant l’odeur des roses de l’amour, mêlée à l’âpre bise saline qui venait de l’océan de la liberté. Une vie nouvelle, fraîche et bénie s’ouvrait pour elle, les nuages et les entraves du passé s’évanouissaient enfin. La révolte instinctive, irraisonnée, nourrie par l’ennui et le mécontentement des conditions de sa vie et de celle de son entourage, avait, par une curieuse série d’accidents atteint précipitamment sa pleine force. La pensée allait se transformer en action, et la perspective d’agir inondait son âme d’une paix et d’une joie qui submergeaient tout sentiment d’humanité.
--A quelle heure pouvez-vous être prête? demanda-t-il avant de se séparer.
--A l’heure que vous voudrez, répondit-elle. Je ne puis rien emporter et je n’ose rien préparer. Je pense que je pourrai trouver le nécessaire à Liverpool. Je n’ai que mon chapeau et mon manteau à mettre.
--Ce sera bien assez, dit-il avec passion, je ne veux que vous!
--Je le sais, mon ami, répondit-elle tendrement, si vous étiez comme sont les autres jeunes Juifs je n’abandonnerais pas tout pour vous.
--Vous ne le regretterez jamais, Hannah, dit-il, remué jusqu’aux fibres par la grandeur de son sacrifice à l’amour qui se révélait à lui.
Il n’était, lui, qu’un vagabond sur la face du globe, mais elle, elle s’arrachait aux racines profondes de la famille, aux conventions de son milieu et de son sexe; une fois encore il frémit au sentiment de son indignité, se demandant avec angoisse s’il était assez noble pour justifier sa confiance. Maîtrisant son émotion, il continua:
--Je compte que mes bagages et les dispositions à prendre avant de quitter le pays occuperont toute la journée. Je dois voir au moins mon banquier mais je ne prendrai congé de personne; cela éveillerait les soupçons. Je serai au coin de votre rue, avec un cab, à neuf heures et nous prendrons l’express de dix heures à Euston. Si nous manquions celui-là, il nous faudrait attendre jusqu’à minuit. Il fera nuit, personne ne nous verra. Je vous achèterai un nécessaire de toilette et tout ce à quoi je pourrai penser et je le joindrai à mes bagages.
--Très bien, dit-elle simplement.
Ils ne s’embrassèrent pas, elle lui tendit la main et par une inspiration soudaine il lui mit au doigt la bague qu’il avait apportée la veille. Des larmes emplirent ses yeux en voyant ce qu’il avait fait. Ils se regardèrent à travers leurs pleurs, se sentant liés au delà de toute intervention humaine.
--Adieu, bégaya-t-elle.
--Adieu, dit-il, à neuf heures.
--A neuf heures, soupira-t-elle et elle s’éloigna sans se retourner.
Ce fut une cruelle journée, les minutes passèrent doucement dans les heures et les heures se traînèrent lentement jusqu’au soir. Il faisait un vrai temps d’Avril, les averses et les rayons de soleil alternant capricieusement. Vers le soir Hannah revêtit sa plus belle robe pour la fête, elle bourra ses poches de petits souvenirs précieux, et mit le portrait de son père avec celui de son fiancé sur son cœur. Elle suspendit un manteau de voyage et un chapeau au porte-manteau près de la porte du vestibule pour l’avoir à la main en quittant la maison. Elle se rendit peu utile à la cuisine ce jour-là, mais sa mère était pleine de tendresse pour elle, connaissant son chagrin. De temps en temps Hannah monta dans sa chambre à coucher pour jeter un dernier regard sur toutes ces choses dont elle était si lasse, le petit lit de fer, l’armoire, les gravures encadrées, la cruche et la cuvette décorée de fleurs. Toutes ces choses lui semblaient étrangement précieuses maintenant qu’elle les regardait pour la dernière fois. Elle examina tout, même le petit fer à friser et le carton plein de bouts de rubans, de mousseline et de dentelle, de fleurs fanées, d’éventails déchirés; et les corsets aux baleines cassées, et les jupons aux volants salis et les gants de bal à douze boutons avec leurs doigts noircis; et les vieilles écharpes roses défraîchies. Il y avait quelques livres, surtout ses livres de prix qu’elle eût voulu emporter, mais cela ne se pouvait pas. Elle parcourut le reste de la maison de haut en bas. Tout cela l’émouvait; mais elle ne pouvait maîtriser le sentiment de l’adieu. A la fin elle écrivit une lettre à ses parents et la dissimula sous sa glace, certaine qu’ils fouilleraient la chambre pour y trouver quelque trace. Un moment elle se regarda avec curiosité: le carmin n’était pas encore revenu sur ses joues. Elle se savait jolie et s’efforçait toujours d’être gentille pour le simple plaisir. Tous ses instincts étaient esthétiques. Aujourd’hui elle avait l’air d’une sainte en extase. Elle prit peur en se voyant. Elle avait vu sa figure assombrie, en larmes, accablée de tristesse, jamais elle ne s’était vu cet air fatal. Il lui semblait que sa résolution était écrite sur tous ses traits de manière à ce que chacun pût la lire.
Dans la soirée elle accompagna son père à la Shool. Elle y allait rarement le soir et l’idée lui en vint brusquement. Le Ciel seul savait si jamais encore elle entrerait dans une synagogue; cette visite serait une autre étape de ses adieux. Reb Shemuel y vit un symptôme de sa résignation à la volonté de Dieu et il lui posa doucement la main sur la tête, la bénissant en silence et levant vers les cieux des yeux reconnaissants. Hannah comprit trop tard cette fausse interprétation et en éprouva des remords. A l’occasion de la fête, Reb Shemuel décida d’aller faire ses dévotions à la grande synagogue. Hannah s’assit parmi les fidèles clairsemés de la galerie des femmes et feuilleta machinalement un machzor, en contemplant, pour la dernière fois, l’enceinte sombre où les hommes étaient assis coiffés de leurs chapeaux haut-de-forme et vêtus de leurs habits de fête. De grands cierges de cire brûlaient tout autour dans de grands lustres dorés suspendus au plafond, dans des chandeliers fixés sur le rebord des fenêtres, dans des candélabres accrochés aux murs. Il régnait une atmosphère de joie sainte dans ce vieil et solennel édifice, avec ses piliers massifs, ses petites fenêtres latérales, ses grandes voûtes, ses lucarnes, et ses tablettes couvertes de caractères dorés perpétuant la mémoire de pieux donateurs.
La congrégation chantait les répons avec onction et jubilation. D’aucuns parmi les fidèles agrémentaient leur dévotion de petits bavardages, et derrière les barreaux de fer, le bedeau dirigeait les hommes en chapeaux mous, qui répétaient vigoureusement ses _amen_ automatiques. Hélas, ce soir Hannah n’avait pas d’yeux pour observer les drôleries qui d’habitude éveillaient ses moqueries et ses rires. Une émotion véritable la gagnait, la même émotion de l’adieu qui l’avait prise dans sa chambre. Ses regards erraient vers l’Arche, surmontée des tablettes de pierre du Décalogue, et ses tristes prunelles se remplirent de foi aux réminiscences de sa jeunesse. Un jour, quand elle était une petite fille, son père lui avait raconté que parfois le soir de la pâque un ange sortait par les portes de l’Arche écartant les rouleaux de la Loi. Pendant des années elle avait regardé pour voir l’ange, ne perdant pas un instant de vue les rideaux. A la fin elle se découragea et conclut que sa vision n’était pas assez pure et que l’ange s’exhibait dans d’autres synagogues. Ce soir la fantaisie de son enfance lui revint, elle se prit à regarder involontairement l’arche, espérant presque en voir sortir l’ange. Elle n’avait pas songé au Service du Seder en fixant son rendez-vous avec David le matin; mais pendant la journée, quand elle y pensa, un sourire cynique effleura ses lèvres. Comme tout était approprié! Ce soir marquerait _son_ exode de l’esclavage. Comme ses ancêtres quittant l’Egypte elle prendrait en hâte son repas, le bâton à la main, prête à partir en voyage. Avec quelle âme forte elle se mettrait en route vers la terre promise! Elle pensa ainsi pendant quelques heures, puis son humeur se modifia. Et plus le Seder approchait, plus elle reculait devant la cérémonie familiale. A la synagogue elle fut prise de panique, lorsque l’image de l’intérieur domestique s’offrit à son esprit: elle se vit fuyant dans la rue, allant rejoindre son amoureux, sans rien regarder en arrière.
Oh pourquoi David n’avait-il pas fixé le rendez-vous plus tôt, de manière à lui éviter une si douloureuse épreuve! Le chœur vêtu de noir chantait doucement. Hannah calma ses appréhensions en se joignant à lui à mi-voix, car chanter était considéré comme une intrusion dans les privilèges du chœur, susceptible de déranger les chantres dans les laborieuses fugues à quatre parties qu’ils exécutaient sans le secours de l’orgue.