Les enfants du Ghetto

Part 26

Chapter 261,998 wordsPublic domain

Elle chantait: «Avec un perpétuel amour tu as aimé la maison d’Israël, ton peuple; tu nous as donné une Loi et des commandements, des statuts et des sentences. Pour cela, O Seigneur notre Dieu, quand nous reposerons et lorsque nous nous lèverons nous méditerons tes Lois; nous nous réjouirons dans les paroles de ta Loi et dans tes commandements pour jamais, car ils sont notre vie et la durée de nos jours; nous y penserons, jour et nuit. Et puisses-tu ne jamais détourner de nous ton amour. Béni sois-tu, O Seigneur, toi qui aimes ton peuple Israël!»

Hannah scrutait la version anglaise de l’hébreu dans son Machzor tandis qu’elle chantait. Bien qu’elle pût traduire chaque mot, le sens de ce qu’elle chantait ne pénétra pas complètement son esprit. Le pouvoir du chant sur les âmes ne dépend guère des paroles et pourtant celles-ci lui semblaient fatidiques, chargées d’un message spécial. Ses yeux étaient humides quand les fugues furent terminées. De nouveau elle considéra l’Arche, avec son beau rideau brodé derrière lequel se trouvaient les précieux rouleaux, avec leurs couvertures de soie et leurs sonnettes d’or, leurs écus et leurs grenades. Ah, si l’ange sortait maintenant! Si pendant un instant seulement l’éblouissante vision brillait sur les marches blanches! Oh pourquoi ne venait-il pas la sauver!

La sauver? de quoi? Elle se posait cette question avec rage, en dépit de sa douce et faible voix. Quel mal avait-elle jamais fait pour que jeune et jolie elle fût cruellement obligée de choisir entre le passé et le présent? C’était dans cette synagogue qu’elle aurait dû se marier, marchant fièrement et honorablement sous le dais au milieu des regards et des congratulations de ses amis. Au lieu de tout cela elle était réduite à l’exil et aux ennuis d’un mariage secret. Non, non, elle ne voulait pas être sauvée, et rester dans le troupeau, c’était la croyance qui était coupable, non pas elle.

Le service prit fin. Le chœur chanta l’hymne final, le Chazan chantant lentement le dernier vers agrémenté de nombreuses variations musicales.

Un bruit de chapelets et de stalles refermées, et la congrégation se déversa dans la rue parmi le bourdonnement des mutuels «good-yomtov». Hannah rejoignit son père, le sentiment de haine et de révolte bouillant encore dans son sein. Dans la nuit fraîche, éclairée par les étoiles, le long du pavé humide et luisant elle secoua les dernières influences de la Synagogue; toutes ses pensées convergèrent vers sa rencontre avec David, sa fuite éperdue vers le nord, pendant que les bons Juifs se reposeraient du souper commémoratif de leur délivrance. Son sang coulait rapidement dans ses veines, elle attendait avec une impatience fébrile l’heure prochaine.

C’est dans ces dispositions qu’elle s’assit à la table du Seder, comme en rêve, des images d’aventures tragiques lui traversant l’esprit. Le visage de son ami se présentait devant elle, tout près, tout près du sien, comme il l’eût été ce soir s’il y avait une justice au ciel. De temps à autre la scène qui se déroulait autour d’elle frappait ses sens en lui transperçant le cœur. Lorsque Lévi posa la question préliminaire, elle se mit à penser à ce qui adviendrait de lui. L’adolescence lui apporterait-elle à lui aussi l’affranchissement comme elle le lui apportait à elle? Quelle serait la vie du pauvre rabbin et de sa femme? Les augures n’étaient guère favorables; mais les privilèges accordés à l’homme sont bien plus nombreux que ceux de la femme, et Lévi pourrait réaliser bien des choses sans leur faire la peine qu’elle allait leur causer. Pauvre père! les cheveux blancs abondaient dans sa barbe, elle n’avait jamais remarqué combien il vieillissait. Et sa mère, sa figure était toute ridée; enfin, nous devons tous vieillir. Quel homme étrange que Melchisédec Pinchas! il chantait de tout son cœur la merveilleuse histoire! Le Judaïsme produisait vraiment des types bien curieux. Elle sourit à l’idée qu’elle eût pu être sa fiancée.

Au souper, elle essaya de manger un peu, sachant qu’elle aurait besoin de forces. En apportant quelques assiettes de la cuisine elle regarda son chapeau et son manteau soigneusement accrochés au porte-manteau du corridor, tout près de la porte d’entrée. Il ne lui faudrait qu’une seconde pour les revêtir. Elle leur fit un petit signe de la tête pour leur dire: «Oui, nous nous reverrons bientôt». Pendant le repas elle se prit à écouter les monologues du poète, débités d’une voix aiguë et criarde.

Melchisédec Pinchas avait beaucoup de choses à dire sur la grande conspiration anglaise dirigée contre Melchisédec Pinchas et menée par ses ennemis qu’il comptait tous tuer sous peu, et qu’il avait, en attendant, emprisonnés comme des insectes morts, dans l’arbre d’acrostiches immortels. Vers la fin du repas le vent se mit à secouer les volets et la pluie vint battre contre les carreaux. Reb Shemuel distribua les tranches d’afikoman avec un soupir de joie, et s’étalant sur ses oreillers il oubliait presque ses soucis de famille dans le sentiment de la bénédiction d’Israël, il se mit à chanter la prière comme les saints des psaumes qui chantent sur leurs lits. La petite pendule hollandaise de la cheminée sonna. Hannah ne bougeait pas. Pâle et tremblante elle demeurait clouée à sa chaise. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Elle comptait les coups comme si c’était le seul moyen de savoir l’heure, comme si ses yeux n’avaient pas suivi les aiguilles qui avançaient, avançaient! Elle conservait le fol espoir que la sonnerie s’arrêterait à huit heures et qu’il lui resterait du temps pour réfléchir. Neuf! Elle attendait, son oreille espérant le dixième coup. Si seulement il était dix heures, il serait trop tard. Le danger serait passé. Elle demeurait assise suivant machinalement les aiguilles qui avançaient. Il était cinq minutes après l’heure. Elle était sûre que David l’attendait déjà au coin de la rue, en train de se mouiller et de s’impatienter. Ce n’était pas une belle nuit pour un enlèvement. Elle retomba sur sa chaise. Peut-être valait-il mieux attendre jusqu’à demain soir. Elle le dirait à David. Mais il ne craignait pas le temps; une fois qu’ils se seraient retrouvés, il la calfeutrerait dans le cab et ils s’en iraient, laissant irrévocablement l’ancien monde derrière eux. Elle demeurait assise, sa volonté paralysée, rigide, hypnotisée par l’atmosphère chaude et confortable de la chambre, par les vieux meubles familiers, la table de Pâque, avec sa nappe blanche, ses carafes et ses verres à vin, les visages de son père et de sa mère, éloquents de l’appel de mille souvenirs. La pendule tintait clairement, fièrement comme un tambour de ralliement, la pluie battait impatiemment la retraite sur les vitres, le vent mugissait à travers les portes et les croisées. «Va-t’en, va-t’en!» criaient-ils, «Va où ton amoureux t’attend pour t’emmener vers le nouveau et l’inconnu». Et plus ils criaient, plus Reb Shemuel clamait sa joyeuse prière: «Puisse-t-il, Lui qui donne la paix au plus haut des cieux, répandre la paix sur nous et sur tout Israël; et dites Amen».

Les aiguilles de la pendule avançaient. Il était neuf heures et demie. Hannah demeurait plongée dans un sommeil léthargique, muette, incapable de penser, ses nerfs tendus étaient brisés, ses yeux pleins des larmes d’une joie amère, son âme voguait angoissée sur l’onde de mélodies familières. Soudain elle aperçut que les autres s’étaient levés et que son père lui faisait signe. Instinctivement elle comprit, se leva automatiquement et se dirigea vers la porte. Alors un grand frisson secoua son âme, comme si elle reprenait conscience. Elle resta clouée au sol. Son père avait rempli de vin le gobelet d’Elie, et c’était son privilège annuel d’ouvrir la porte pour l’entrée du prophète. Par intuition, elle savait que David arpentait désespérément le trottoir de la maison, n’osant pas révéler sa présence et maudissant peut-être sa lâcheté. Une terreur froide s’empara d’elle. Elle avait peur de le regarder, sa volonté était ferme et puissante, son imagination enfiévrée se le représentait comme le flot du grand océan venant se briser sur le seuil, menaçant de l’emporter dans le tourbillon mugissant de la destinée. Elle ouvrit toute grande la porte de la chambre, et s’arrêta, comme si son devoir était accompli.

«Non, non», murmura Reb Shemuel, en désignant la porte d’entrée.

Elle était si proche qu’il avait l’habitude de l’ouvrir également.

Hannah s’avança en chancelant à travers les quelques mètres de corridor. Le manteau et le chapeau souriaient avec ironie, un tressaillement de défi la traversa, elle étendit la main vers le porte-manteau. «Fuis! fuis! c’est ton dernier espoir», dit le sang qui bourdonnait dans ses oreilles. Mais sa main retomba à son côté et en un instant, comme illuminée, Hannah entrevit tout le long cours de sa vie future, s’étendant droit, tristement entre deux murs nus, droit, droit vers une tombe solitaire; elle sut que la force de s’écarter vers la droite ou vers la gauche lui avait été refusée et qu’il n’y aurait plus pour elle ni Exode ni Rédemption. Forte de la conviction de sa faiblesse, elle ouvrit brusquement la porte de la rue. La figure de David, blême et consternée, lui apparut dans la nuit. De grosses gouttes de pluie tombaient de son chapeau et coulaient le long de ses joues comme des pleurs. Ses vêtements étaient trempés de pluie.

--Enfin! murmura-t-il d’une voix rauque mais joyeuse, qu’est-ce qui vous a retenue?

--Boruch Habo! (bienvenu toi qui arrives!) dit la voix de Reb Shemuel pour accueillir le prophète.

--Chut! dit Hannah, écoutez un moment.

Les modulations du vieux rabbin se mêlaient avec le mugissement du vent. «Déverse la colère sur les païens qui ne te connaissent pas et sur les royaumes qui n’invoquent pas ton nom; parce qu’ils ont détruit Jacob et abattu son Temple. Déverse sur eux Ton indignation et frappe-les de Ta juste colère. Poursuis-les de Ton courroux et détruis-les sous les cieux du Seigneur.»

--Vite, Hannah, murmura David, nous n’avons plus un instant à perdre. Mettez votre manteau. Nous allons manquer le train.

Elle eut une inspiration soudaine. En guise de réponse elle sortit la bague de sa poche et la glissa dans sa main.

--Adieu, murmura-t-elle d’une voix étrange et sourde, et elle lui ferma la porte au nez.

--Hannah!

Son cri d’épouvante et de désespoir traversa la charpente, assourdi comme un son inarticulé. Il secoua violemment la porte dans un accès de rage.

--Qui est-ce? quel est ce bruit? demanda la femme du rabbin.

--C’est sans doute quelque brute de chrétien qui crie dans la rue, répondit Hannah.

C’était plus vrai qu’elle ne le pensait.

La pluie tombait plus fort, la bise soufflait glacée, mais les enfants du ghetto s’endormaient au coin du feu, bercés par la foi, l’espoir et la joie. Chassés d’un rivage à l’autre à travers les âges, ils avaient enfin réalisé l’aspiration nationale--la paix--dans un pays où l’on pouvait célébrer la Pâque sans répandre son sang. Assise dans sa mansarde de Royal Street la petite Esther Ansell rêvait le cœur plein d’une vague et tendre poésie, toute pénétrée des beautés du Judaïsme, auquel, s’il plaisait à Dieu, elle demeurerait toujours fidèle, son imagination d’enfant entrevoyant avec espoir la vie meilleure qu’apporteraient les années.

TABLE

I.-- 5 II.--Le Sweater 16 III.--Malka 36 IV.--La rédemption du fils et de la fille 58 V.--L’émigrant pauvre 78 VI.--Reb Shemuel 94 VII.--Pinchas, le poète 105 VIII.--Esther et ses enfants 124 IX.--Dutch Debby (_Déborah la Hollandaise_) 141 X.--Une famille taciturne 152 XI.--Le bal du Pourim 161 XII.--L’espoir de la famille 179 XIII.--La Ligue de la Terre-Sainte 197 XIV.--Shosshi Shmendrik fait sa cour 216 XV.--La lune de miel des Hyams 236 XVI.--Le vendredi soir des Hébreux 252 XVII.--Chez les Grévistes 268 XVIII.--L’espoir qui s’éteint 287 XIX.--«For auld lang syne, my dear» 301 XX.--Le Singe mort 313 XXI.--L’ombre de la religion 324 XXII.--Le soir du Seder 341

Achevé d’imprimer le premier août mil neuf cent seize pour G. CRÈS et Cie par G. Clouzot, à Niort

NOTES DU TRANSCRIPTEUR

Les erreurs typographiques manifestes ont été corrigées. Au chapitre XIX on a ajouté entre doubles crochets une réplique manquante, traduite de l’original anglais.