Part 24
--Je le pensais, dit Reb Shemuel. Heureusement ceux d’Hannah vécurent. Il sourit à l’humour de cette phrase et Hannah lui prit la main et la serra tendrement. Ah, ce sera très bien, reprit le rabbin avec un accent d’optimisme très caractéristique. Dieu est bon, vous avez un cœur de bon Juif au fond de vous-même, David mon fils. Hannah, apporte le vin yomtovdik, nous allons boire un verre pour Mazzoltov, j’espère que ta mère rentrera à temps pour se joindre à nous.
Hannah courut à la cuisine, se sentant plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été de sa vie. Elle pleura un peu, rit un peu, et s’attarda un moment pour reprendre une contenance et permettre aux deux hommes de faire connaissance.
--Comment se porte l’ex-mari de votre Hannah? demanda le rabbin en clignant de l’œil, car tout s’accordait à le rendre heureux comme un roi. Je crois comprendre que c’est un de vos amis.
--Nous avons été à l’école ensemble, c’est tout; mais je viens par hasard de passer une heure avec lui. Il va très bien, répondit David en souriant. Il est sur le point de se remarier.
--Son premier amour, sans doute? dit le Rabbin.
--Oui; on y revient toujours, dit David gaiement.
--C’est vrai, c’est vrai! dit le rabbin, je suis heureux qu’il n’y ait pas eu d’ennuis!
--D’ennuis? comment eût-il pu y en avoir? Léah savait que ce n’était qu’une plaisanterie. Tout est bien qui finit bien et nous pourrons peut-être nous marier tous deux le même jour et risquer de nouvelles erreurs. Ha ha! ha!
--Alors, votre désir est de vous marier vite?
--Oui, il y a de trop longues fiançailles parmi nous, souvent elles se rompent.
--Alors, je suppose que vous en avez les moyens?
--Oh oui, je puis vous montrer mon...
Le vieillard l’arrêta de la main.
--Je ne désire rien voir. Ma fille doit mener une vie agréable, c’est tout ce que je demande. Quel est votre métier?
--J’ai gagné un peu d’argent au Cap et je compte entrer dans les affaires.
--Quelles affaires?
--Je ne suis pas encore décidé.
--Vous n’ouvrirez pas le jour du Sabbat? demanda le rabbin avec anxiété.
David hésita une seconde. Dans certaines affaires le samedi est le meilleur jour, mais cependant il sentait qu’il n’était pas assez radical pour rompre délibérément avec le Sabbat, et depuis qu’il entrevoyait son établissement, sa religion était devenue plus réelle. En plus il devait sacrifier quelque chose à Hannah.
--Soyez sans crainte, sir.
Reb Shemuel lui serra la main sans parler mais avec reconnaissance.
--Il ne faut pas me croire une âme perdue, continua David après un moment d’émotion, vous ne vous souvenez pas de moi, mais j’ai reçu de vous des tas de bénédictions et de halfpence quand j’étais gamin. Je crois même que ce sont ces derniers que je préférais à cette époque.
Il sourit pour dissimuler son émotion.
Reb Shemuel était rayonnant.
--Vraiment? demanda-t-il. Je ne me souviens pas de vous, mais j’ai béni tant de petits enfants. Naturellement, vous viendrez au Seder demain soir, et vous goûterez la cuisine d’Hannah. Vous faites partie de la famille maintenant.
--Je serai enchanté d’avoir l’honneur de partager le Seder avec vous, répondit David se sentant de plus en plus attiré vers le vieillard.
--A quelle Shool irez-vous pour Pâque? Je puis vous avoir une place dans la mienne si vous n’avez encore rien arrangé.
--Je vous remercie, mais j’ai promis à M. Birnbaûm d’aller à la petite synagogue dont il est le président. Il paraît qu’ils manquent de Cohenim, et je suppose qu’ils veulent me faire bénir la congrégation.
--Quoi, s’écria Reb Shemuel, vous êtes un Cohen?
--Certainement. Au Transvaal on m’a prié de donner la bénédiction lors de la dernière Expiation. Vous voyez que je suis loin d’être un pécheur en Israël.
Il rit, mais son rire cessa brusquement. Reb Shemuel avait pâli. Ses mains tremblaient.
--Qu’y a-t-il? vous êtes malade s’écria David.
Le vieillard secoua la tête. Puis il se frappa le front avec le poing: Ach Gott! dit-il, pourquoi n’y ai-je pas songé plus tôt? mais grâce à Dieu je l’apprends à temps.
--Vous apprenez quoi? dit David craignant que le vieillard ne déraisonnât.
--Ma fille ne peut pas vous épouser, dit Reb Shemuel d’une voix saccadée et tremblante.
--Eh? quoi? demanda David consterné.
--C’est impossible.
--De quoi parlez-vous, Reb Shemuel!
--Vous êtes un Cohen et Hannah ne peut pas épouser un Cohen.
--Ne peut pas épouser un Cohen? Mais je croyais qu’ils appartenaient à l’aristocratie israélite?
--C’est pourquoi un Cohen ne peut pas épouser une femme divorcée.
Le tremblement nerveux du vieillard gagna le jeune homme. Son cœur battit comme mû par une machine puissante. Sans y rien comprendre, l’aventure antérieure d’Hannah lui faisait entrevoir de graves complications.
--Entendez-vous que je ne puis pas épouser Hannah? demanda-t-il presque à mi-voix.
--La loi est telle, une femme qui a reçu le Gett ne peut pas épouser un Cohen.
--Mais vous n’appelez pas Hannah une femme divorcée? cria-t-il d’une voix rauque.
--Et pourquoi non? Le _House of Judgement_ n’a-t-il pas autorisé le divorce?
--Grand Dieu! s’écria David, alors Sam a ruiné notre vie! Il s’arrêta un instant pétrifié, puis il essaya de tourner la difficulté. Un moment plus tard, il éclata:
--C’est encore une de vos sacrées lois rabbiniques; ceci n’est pas du Judaïsme, du vrai Judaïsme. Dieu n’a jamais fait de loi semblable.
--Chut! dit Reb Shemuel avec sévérité. C’est la sainte Torah. Ce n’est pas seulement la doctrine rabbinique dont vous parlez comme un Epicurien. C’est dans le Lévitique XXI, 7: «Ils ne prendront point une femme répudiée par son mari, car ils sont sacrés à leur Dieu; c’est pourquoi tu le regarderas comme païen, car il offre le pain de ton Dieu; il te sera saint, car je suis saint, moi qui vous sanctifie».
Pendant un instant David fut accablé par la citation, la Bible était encore un livre sacré pour lui. Puis il s’écria, indigné:
--Mais Dieu n’applique pas cela à des cas comme celui-ci!
--Nous devons obéir à la loi de Dieu, dit Reb Shemuel.
--Alors c’est la loi du diable! s’écria David, perdant son sang-froid.
La physionomie du rabbin devint sombre comme la nuit. Il y eut un moment de silence et d’épouvante.
--Voilà, Père, dit Hannah, apportant le vin et quelques verres qu’elle avait soigneusement époussetés. Elle s’arrêta, poussa un cri et put à peine tenir le plateau dans ses mains: Qu’y a-t-il? Qu’est-il arrivé? demanda-t-elle avec anxiété.
--Emportez le vin, nous ne boirons à la santé de personne ce soir, s’écria David brutalement.
--Grand Dieu! dit Hannah, les roses de la joie se fanant sur ses joues. Elle déposa le plateau sur la table et courut se blottir dans les bras de son père. Qu’y a-t-il? qu’est-ce, père? cria-t-elle, vous ne vous êtes pas disputés, n’est-ce pas?
Le vieillard demeurait silencieux. La jeune fille les suppliait tous deux du regard.
--Non, c’est bien pire que ça, dit David d’une voix froide et cassante. Vous rappelez-vous votre mariage pour rire avec Sam?
--Oui! Juste ciel! je devine. Il y avait quand même quelque chose à redire au Gett.
Son angoisse à l’idée de le perdre était si visible qu’il s’adoucit un peu.
--Non, non pas ça, dit-il plus doucement, mais cette sainte religion vous classe parmi les femmes divorcées, et vous ne pouvez pas m’épouser parce que je suis un Cohen.
--Je ne peux pas vous épouser parce que vous êtes un Cohen? reprit Hannah terrifiée à son tour.
--Nous devons obéir à la Torah, répéta Reb Shemuel d’un ton grave et solennel. C’est votre ami Levine qui s’est trompé et non pas la Torah.
--La Torah ne peut pas traiter aussi cruellement une simple plaisanterie, protesta David, et les innocents surtout.
--Il ne faut pas railler les choses saintes, dit le vieillard d’une voix sévère qui tremblait pourtant de compassion et de pitié. Sur sa tête est le péché, sur sa tête est la responsabilité.
--Père! s’écria Hannah d’une voix désolée, ne peut-on rien faire?
Le vieillard secoua tristement la tête.
La pauvre petite figure était blême et exprimait une douleur trop profonde pour les larmes. Le choc était trop brusque, trop terrible. Elle s’effondra, désespérée, sur une chaise.
--Quelque chose doit être fait, quelque chose sera fait! tonna David. J’en appellerai au grand rabbin.
--Et que peut-il faire? Peut-il enfreindre la Torah? demanda Reb Shemuel avec pitié.
--Je ne lui demanderai pas de le faire, mais s’il a un grain de bon sens il verra que notre cas est une exception, et ne peut encourir les rigueurs de la Loi.
--La Loi ne connaît pas d’exceptions, dit Reb Shemuel doucement, citant le texte hébreu: la Loi de Dieu est parfaite et éclaire les yeux. Soyez patients, dans votre tribulation, mes chers enfants, c’est la volonté de Dieu. Le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Bénissez le nom du Seigneur.
--Pas moi, dit David durement, mais voyez Hannah! Elle s’est évanouie.
--Non, je suis très bien, dit Hannah tristement ouvrant ses yeux clos. Ne soyez pas si décisif, père, consultez une fois encore vos livres. Peut-être y a-t-il une exception en pareil cas.
Le rabbin secoua la tête d’un air incrédule.
--N’espérez pas cela, dit-il, croyez-moi, mon Hannah, s’il y avait une lueur d’espoir je ne la cacherais pas. Soyez une bonne fille, ma chérie, et supportez votre épreuve comme une vraie femme juive. Ayez foi en Dieu, mon enfant. Il fait toutes les choses pour notre plus grand bien. Allons, levez-vous. Dites à David que vous serez toujours son amie, et que votre père l’aimera comme s’il était son fils.
Il alla vers elle et la caressa tendrement. Il sentit un spasme violent lui traverser la poitrine.
--Je ne puis pas, père, s’écria-t-elle suffoquée. Je ne puis pas. Ne me le demandez pas.
David s’appuyait contre la table jonchée de manuscrits, pétrifié. Les sévères figures de marbre des vieux Rabbins du Continent, accrochés au mur, semblaient froncer les sourcils en le regardant et il leur rendait leur grimace. Son cœur débordait d’amertume, de mépris et de révolte. Quel tas de fripons et de bigots ils avaient dû être! Reb Shemuel se pencha et prit la tête de sa fille dans ses mains tremblantes. Ses yeux étaient clos, sa poitrine se soulevait douloureusement en de silencieux sanglots.
--L’aimiez-vous tant que cela, Hannah? murmura le vieillard.
Les sanglots répondirent, devenant plus forts.
--Mais vous aimez plus encore votre religion, mon enfant? murmura-t-il avec angoisse. Elle vous consolera.
Ses sanglots ne le rassurèrent pas, et par contagion ils le gagnèrent.
--Oh Dieu! Dieu! gémit-il, quel péché ai-je commis pour que Tu punisses ainsi mon enfant!
--Ne blâmez pas le Seigneur, s’écria David n’y tenant plus, c’est votre bigoterie à vous-même. N’est-ce pas assez que votre fille ne vous demande pas d’épouser un chrétien! Soyez heureux de cela, mon brave homme, et renoncez à toutes vos antiques superstitions, nous vivons au dix-neuvième siècle.
--Et quoi? dit Reb Shemuel éclatant à son tour. La Torah est éternelle. Remerciez Dieu pour votre jeunesse, votre santé et votre vigueur, et ne Le blasphémez pas parce que vous ne pouvez réaliser tous les désirs de votre cœur et l’inclination de vos yeux.
--Le désir de mon cœur! répliqua David. Vous imaginez-vous que je ne pense qu’à ma propre souffrance! Voyez votre fille et songez à ce que vous lui faites, avant qu’il soit trop tard.
--Est-il en mon pouvoir de faire ou d’empêcher? demanda le vieillard. C’est la Torah, en suis-je responsable?
--Oui, répondit David par simple esprit de révolte.
Puis, cherchant à se justifier, son visage éclairé par une inspiration soudaine:
--Qui le saura jamais? Le Maggid est mort. Le vieil Hyams est parti en Amérique, m’a dit Hannah. Il y a mille chances contre une pour que les parents de Léah aient jamais entendu parler de la Loi du Lévitique. S’ils en avaient entendu parler, il y a encore mille chances contre une qu’ils ne pensent pas à dire deux et deux font quatre. Il faut un Talmudiste comme vous pour songer à considérer Hannah comme une femme divorcée. S’ils le faisaient, il y a une troisième fois mille chances contre une pour qu’ils ne le disent à personne. Il n’est pas besoin que vous procédiez vous-même à la cérémonie. Qu’un autre ministre la marie. Le Grand-Rabbin lui-même, et pour plus de sécurité, je ne lui dirai pas que je suis un Cohen.
Les mots coulaient à flots comme un torrent, accablant le Rabbin pendant une minute. Hannah poussa un cri de joie.
--Oui, oui, père, ce sera très bien, après tout personne ne le sait. Oh Dieu merci, Dieu merci!
Il y eut un moment de cruel silence. Alors la voix du vieillard se leva lente et triste.
--Dieu merci! répéta-t-il, comment osez-vous prononcer son nom, alors que vous proposez de Le profaner? Me demandez-vous à moi, votre père, Reb Shemuel, de consentir à une telle profanation du Nom?
--Et pourquoi pas? dit David en colère. De qui une fille doit-elle implorer la pitié, sinon de son père?
--Seigneur ayez pitié de moi! murmura le vieux Rabbin, se couvrant le visage de ses mains.
--Allons, allons! dit David avec impatience, soyez raisonnable. Ce n’est en aucune manière indigne de vous. Hannah n’a jamais été réellement mariée, de sorte qu’elle ne peut pas être divorcée, nous vous demandons seulement d’obéir à l’esprit de la Torah plutôt qu’à la lettre.
Le vieillard secoua la tête avec fermeté. Ses joues étaient pâles et humides, et son expression était sévère et solennelle.
--Pensez donc, continua David avec passion, en quoi suis-je supérieur à un autre Juif--à vous par exemple--pour que je ne puisse pas épouser une femme divorcée?
--C’est la Loi, vous êtes un Cohen--un prêtre.
--Un prêtre--Ha! ha! ha! fit David en riant d’un rire amer, un prêtre au dix-neuvième siècle! Alors que le Temple est détruit depuis mille ans!
--Il sera rebâti, s’il plaît à Dieu! dit Reb Shemuel. Nous devons nous tenir prêts à le faire.
--Oh oui, je suis prêt, ha! ha! ha! un prêtre! béni par Dieu! moi, un prêtre! ha! ha! ha! Savez-vous en quoi consiste ma sainteté? A manger de la viande tripha, à aller à la Shool quelquefois tous les ans. Et je suis trop saint pour épouser votre fille? Oh, c’est trop drôle!
Il termina par un rire nerveux, se tapant sur les genoux en proie à une gaieté excessive. Son rire était effrayant, Reb Shemuel tremblait des pieds à la tête. Les joues d’Hannah étaient tirées et pâles. Elle paraissait accablée au-delà de ses forces. Un silence suivit, moins terrible que le rire de David.
David éclata de nouveau:
--Un Cohen, un saint Cohen à la mode du jour! Savez-vous ce que les enfants disent des prêtres quand nous vous donnons la bénédiction, à vous gens ordinaires? Ils disent, que si vous nous regardez une fois pendant cet exercice sacré vous deviendrez aveugle, et deux fois vous mourrez. Une jolie plaisanterie respectueuse, celle-là, hein? Ha! ha! ha! vous êtes aveugle déjà, Reb Shemuel. Attention de ne pas me regarder une seconde fois, ou je vous bénirai. Ha! ha! ha!
Un autre silence terrible suivit. «Ah! très bien, conclut David, son amertume se transformant en ironie, et le premier sacrifice que le prêtre est appelé à faire est celui de votre fille. Mais je ne veux pas, Reb Shemuel, écoutez mes paroles, je ne veux pas, jusqu’à ce qu’elle offre elle-même sa gorge au couteau. Si nous sommes séparés, elle et moi, c’est sur vous et sur vous seul que la faute doit retomber. C’est vous qui accomplirez le sacrifice.»
--Ce que Dieu me demande de faire, je le ferai, dit le vieillard d’une voix brisée. Qu’est-ce en comparaison des souffrances que nos ancêtres ont souffert pour la gloire de Son Nom?
--Oui, mais il semble que vous souffrez par procuration, répondit David avec sauvagerie.
--Mon Dieu! Croyez-vous que je ne souhaiterais pas mourir pour rendre Hannah heureuse? balbutia le vieillard; mais Dieu a mis le fardeau sur ses épaules et je ne puis que l’aider à le porter. Et maintenant, sir, je dois vous demander de vous retirer, vous ne faites qu’alarmer mon enfant.
--Que dites-vous, Hannah? Désirez-vous que je m’en aille?
--Oui, à quoi cela sert-il... à présent, soupira Hannah de ses lèvres pâles et tremblantes.
--Mon enfant! dit le vieillard avec pitié; et il la pressa sur son cœur.
--Très bien! dit David d’une voix étrangement brusque et à peine reconnaissable. Je vois que vous êtes père et fille. Il prit son chapeau, et tourna le dos devant cette étreinte tragique.
--David! appela Hannah d’une voix mourante, en lui tendant les bras.
Il ne se retourna pas.
--David! Sa voix était semblable à un cri.
--... Vous n’allez pas me quitter?
Il la regarda d’un air triomphant.
--Ah, vous me suivrez! vous serez ma femme!
--Non, non, pas maintenant, pas encore. Je ne peux pas vous répondre maintenant. Laissez-moi réfléchir. Adieu, très cher, adieu!
Elle éclata en sanglots. David la prit dans ses bras et l’embrassa passionnément. Puis il sortit précipitamment.
Hannah pleurait, son père lui tenant la main dans un silence plein de compassion.
Elle sanglota:--Oh qu’elle est cruelle, votre religion! cruelle, cruelle!
--Hannah! Shemuel! où êtes-vous? appela tout à coup la voix joyeuse de Simcha, dans le corridor. Venez voir les belles volailles que j’ai achetées, vrais metsiahs. Elles valent le double. Quel beau Yomtov nous aurons!
XXII
LE SOIR DU SEDER
Pour une imagination d’enfant comme celle d’Esther, le soir du Seder était une heure enchantée. Les mets étranges et symboliques, les herbes amères, le mélange sucré des pommes et des amandes, les épices et le vin, l’os et l’agneau rôti, l’eau salée et les quatre coupes de vin de raisin, les grands gâteaux, sans levain, avec leurs croûtes marbrées, certains spécialement épais et sucrés, les mélodies et les vers hébraïques, si particuliers, avec leurs rimes et leurs assonances sonores, l’étrange cérémonial, avec ses détails frappants, comme celui pendant lequel, après avoir trempé le doigt dans le vin on le secoue par dessus l’épaule en signe de répudiation pour les dix plaies d’Egypte, cabalistiquement multipliées au nombre de deux cent cinquante, tout cela l’impressionnait profondément et faisait coïncider l’approche de chaque Pâque avec une foule de perspectives agréables et le sentiment du privilège d’être heureusement née une enfant juive. Elle associait pourtant vaguement la célébration de la fête avec l’histoire qu’elle évoquait et l’histoire future de sa race. La miraculeuse délivrance de ses ancêtres lui apparaissant dans les brumes de l’antiquité comme un conte de fée, réel sans doute, mais plus aisément imaginable pour cela. Et cependant, des liens indissolubles la rattachaient à sa race, qui anticipant sur le positivisme immortalise son histoire en en faisant une religion.
Les motsos qu’Esther mangeait n’étaient guère délicats, ils étaient communs, appartenant à la qualité appelée seconde. Car le pain sans levain de la bienfaisance n’est pas nécessairement une nourriture délectable: mais peu de choses fondaient aussi délicieusement dans le palais qu’un morceau de motso trempé dans du vin très ordinaire. L’originalité de la nourriture rendait la vie moins journalière, plus pittoresque aux simples enfants du ghetto, dans l’existence desquels la continuelle alternance de jeûnes et de fêtes, l’abstinence des plaisirs et des réjouissances et la variété des mets, apportaient la diversité et le soulagement. Emprisonnés dans l’enceinte de quelques rues étroites, noires et sombres, boueuses et malodorantes, enfermés dans des maisons tristes, entourés de visions et d’échos déprimants, l’esprit de l’enfance puisait la gaieté et la couleur dans sa propre flamme intérieure, et l’alchimie de la jeunesse avait encore le pouvoir de transformer le plomb en or. Aucune petite princesse, dans les palais des contes de fée, ne pouvait prendre plus d’intérêt, et mieux goûter le plaisir de la vie qu’Esther Ansell, assise à la table du Seder, où son père, délivré de l’esclavage d’Egypte, se prélassait royalement sur deux chaises garnies de coussins comme le prescrit le Din. Le premier ministre d’un monarque, lui-même, n’aurait pu professer plus de mépris pour Pharaon que Mosès Ansell assis dans l’attitude symbolique du sybarite. Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort, a dit un grand maître en Israël. Combien mieux alors un lion vivant qu’un chien mort? Pharaon, malgré toute sa pourpre, ses beaux vêtements et ses cités de trésors, gisait au fond de la Mer Rouge, frappé par les deux cent cinquante plaies, et même s’il avait pu, comme la tradition l’affirme, rester en vie et devenir roi de Ninive, en écoutant les avertissements de Jonas, prophète et explorateur à bord d’une baleine, alors même, il ne serait plus que poussière et cendres, de quoi permettre à d’autres pécheurs de s’en couvrir. Mais lui, Mosès Ansell, était le chef honoré de sa famille, et jouissait de l’avant-goût des plaisirs du juste au Paradis. Plus encore il donnait l’hospitalité aux pauvres et aux affamés. Les petites puces ont de plus petites puces, et Mosès Ansell n’était jamais tombé assez bas pour que le soir des soirs, alors que l’esclave s’assied au rang du maître, il n’eût pu inviter l’hôte pascal, généralement représenté par quelque _greener_, nouvellement arrivé, ou quelque brave vagabond rendu au Judaïsme pour la circonstance, et acceptant une place à la table, dans cet esprit de camaraderie, qui est un des traits de caractère les plus charmants du Juif pauvre. Le Seder n’était pas une cérémonie qu’il fallait célébrer avec une solennité trop rigoureuse; et une gaieté bruyante régnait parmi les petits, surtout aux temps heureux où leur mère vivait et essayait de voler l’afikoman ou le motso destiné à clore le repas et ne consentait à le céder au père qu’après lui avoir fait promettre de lui donner ce qu’elle désirait. Hélas! il est à craindre que les ambitions de Mrs Ansell ne visassent pas bien haut. La gaieté augmentait encore quand le fils cadet, c’était toujours le pauvre Benjamin aussi loin qu’Esther pouvait se souvenir, ouvrait le bal en demandant d’une voix charmante, avec un air de parfaite ignorance, pourquoi ce soir ne ressemblait à aucun autre soir, à cause des nombreuses et curieuses particularités de la nourriture et des manières (qu’il énumérait en détails) qui s’offraient à sa vue. Sur quoi Mosès, et la Bube, et le reste de l’assemblée, y compris l’interrogateur, répondaient invariablement sur une mélodie correspondante: «Nous fûmes esclaves en Egypte» et commençaient à raconter dans tous ses détails, s’interrompant au milieu pour se rafraîchir, l’histoire toujours nouvelle de la grande délivrance, accompagnée de nombreuses digressions concernant Haman et Daniel et les sages de Bona Berak, l’ensemble du rituel domestique le plus ancien qui existe, se terminant par une ballade allégorique comme celle de «La Maison que Jacques bâtit», qui raconte l’histoire d’un petit enfant qui fut mangé par un chat, qui fut mordu par un chien, qui fut battu par un bâton, qui fut brûlé par le feu, qui fut éteint par l’eau, qui fut bue par le bœuf, qui fut abattu par le sacrificateur, qui fut tué par l’ange de la mort, qui fut tué par le Seigneur. Béni soit-Il!