Les enfants du Ghetto

Part 23

Chapter 233,954 wordsPublic domain

Esther renifla d’un air sceptique en pensant à cet heureux dénouement. Aucun miracle de cette espèce ne se produisait pour elle, ni pour les siens, il ne se trouvait personne pour jeter un singe mort dans l’escalier de la mansarde, pas même le «singe fourré» des confiseries contemporaines. Puis, son étrange petit cerveau oublia son chagrin et se perdit en conjectures sur ce qu’elle éprouverait si ses quatre shillings six pence et demi lui revenaient. Jamais encore, elle n’avait mis en doute le pouvoir de la Providence dont les desseins paraissent pourtant si indifférents aux joies et aux douleurs humaines. Pouvait-elle croire que son père avait raison de se fier à une providence spéciale, qui soi-disant veillait sur lui? L’état d’esprit de son frère Salomon la gagna et elle le crut. Ces réflexions avaient arrêté ses sanglots, elle sécha ses larmes, redevenue sceptique, et levant les yeux, elle aperçut Malka dont la tête de bohémienne se penchait sur elle, dégageant une odeur de menthe.

--Pourquoi pleures-tu, Esther? demanda-t-elle gentiment. Je ne savais pas que tu crachais l’eau par les yeux.

--J’ai perdu ma bourse, sanglota Esther émue à la vue d’une figure amie.

--Ah! Schlemihl que tu es! Tu es comme ton père. Combien d’argent y avait-il?

--Quatre shillings sept pence et demi! pleura Esther.

--Tu, tu, tu, tu, fit Malka avec horreur. Tu es la ruine de ton père! Puis, se tournant vers le poissonnier avec lequel elle venait de conclure son marché, elle compta trente-cinq shillings dans sa main. Voilà, Esther, dit-elle, tu vas me porter mon poisson et je te donnerai un shilling.

Un petit garçon pauvre qui attendait l’occasion, regarda méchamment Esther qui soulevait péniblement la pesante corbeille et suivait son amie dont le cœur se gonflait du contentement de soi. Heureusement le Square Zacharie était proche et Esther reçut bien vite son shilling avec le sentiment qu’il y avait une Providence. Le poisson fut déposé chez Milly dont la maison était brillamment illuminée et parut à la pauvre Esther un magnifique palais de lumière et de beauté. La maison de Malka, située de l’autre côté du square, était sombre et triste. Les deux familles étant en paix, la maison de Milly était le quartier général du clan et de la brosse à habits. Tout le monde était à la maison pour Yomtov. Le mari de Malka, Michael, et le mari de Milly, Ephraïm, étaient assis autour de la table, fumant de gros cigares et jouant aux cartes avec Sam Levine et David Brandon, qui s’était laissé séduire et faisait le quatrième. Les deux jeunes maris étaient revenus de la campagne le jour même; car on ne peut se procurer du pain sans levain dans les hôtels de voyageurs. David, en dépit d’une mauvaise traversée, était arrivé d’Allemagne une heure plus tôt qu’il ne l’espérait et ne sachant quoi faire de lui, était allé voir les drôleries de la foire de Pâque jusqu’à ce que Sam, l’ayant rencontré, l’amenât au Square Zacharie. Il était trop tard pour aller voir Hannah ce soir et pour se faire présenter à ses parents, d’autant plus qu’il s’était annoncé par dépêche pour le lendemain. Il n’avait aucune chance de trouver Hannah au Club, c’était une soirée trop occupée pour les anges de la fête, et ce serait un mauvais jour pour entretenir de ses projets amoureux une famille en proie aux questions plus pressantes des préparatifs culinaires. Mais malgré cela David ne pouvait consentir à vivre un jour de plus sans voir la lumière de ses yeux.

Léah, intérieurement occupée à projeter des orgies de théâtre et de bals aidait Milly à la cuisine. Les deux jeunes femmes étaient couvertes de farine, d’huile et de graisse, car elles avaient passé toute la journée à vider des volailles, à étuver des prunes et des pommes, à éventrer des poissons, à fondre du lard, à renouveler la vaisselle, à faire les mille et une choses qu’exigeait le souvenir de la déconfiture de Pharaon dans la Mer Rouge.

Ezéchiel dormait en haut dans son berceau.

--Mère, dit Michael caressant pensivement ses favoris et examinant ses cartes, voici M. Brandon, un ami de Sam. Ne vous levez pas, Brandon, nous ne faisons pas de cérémonies ici. Montrez la vôtre--ah, le neuf d’atout!

--Heureux hommes! dit Malka avec la légèreté des jours de fête, alors que je me dépêche de finir mon souper pour aller acheter le poisson, et que Milly et Léah suent à la cuisine, vous pouvez vous asseoir et jouer aux cartes.

--Oui, répondit Sam, levant les yeux, et il ajouta en hébreu: «Béni sois-tu, Seigneur, qui ne m’as pas fait femme.»

--Allons, allons, dit David, mettant la main sur la bouche de Sam en badinant. Plus d’hébreu, rappelez-vous ce qui arriva la fois dernière. Cela contient peut-être une signification mystérieuse et vous vous trouverez engagé dans quelque chose avant que vous ne sachiez où vous êtes.

--Vous n’allez pas m’empêcher de parler la langue de mes pères, murmura Sam; et il se mit à siffler un joyeux air d’opéra dès que la main fut retirée.

--Milly! Léah! appela Malka, venez voir mon poisson! C’est un metsiah, voyez, ils sont encore vivants!

--Qu’ils sont beaux, mère! dit Léah, les manches retroussées, laissant voir ses bras blancs finement modelés, qui faisaient un singulier contraste avec les mains rouges et gercées.

--Oh mère, ils sont vivants! dit Milly se penchant sur l’épaule de sa sœur. Toutes deux savaient par de cruelles expériences que leur mère se considérait comme la meilleure acheteuse qui fût en fait de poisson.

--Et combien croyez-vous que je l’ai payé? continua Malka d’un air triomphant.

--Deux livres dix, dit Milly.

Les yeux de Malka brillaient, et elle secoua la tête.

--Deux livres quinze, dit Leah feignant de deviner.

Malka secouait toujours la tête.

--Allons Michael, combien pensez-vous que j’ai donné pour tout le lot?

--Des diamants, fit Michael.

--Ne soyez pas ridicule, Michael, dit Malka sévèrement, venez voir un instant.

--Eh, oh! dit Michael, en levant les yeux au-dessus de ses cartes, ne m’ennuyez pas, mère, je joue!

--Michael, tonna Malka, voulez-vous bien regarder le poisson? Combien croyez-vous que j’ai payé ce lot magnifique! Voyez, ils sont encore vivants!

--Hum, ha! dit Michael, machinalement sortant son tire-bouchon de sa poche et l’y remettant. Trois guinées?

--Trois guinées! fit Malka en riant, heureusement que je ne vous laisse pas faire mon marché!

--Oui! ce serait un bon client pour les poissonniers! dit Sam Levine, en plaisantant.

--Ephraïm, pour combien pensez-vous que je l’ai eu mon poisson? bon marché, vous savez?

--Je ne saurais le dire, mère, répliqua d’un air obéissant le Polonais aux yeux luisants, trois livres, peut-être, si vous l’avez acheté à bon marché.

Samuel et David, dûment interpellés, réduisirent respectivement la somme à deux livres cinq, et deux livres. Puis, ayant attiré l’attention de tous, elle s’écria:

--Trente shillings! Elle ne put résister à l’envie de réduire la somme de cinq shillings. Tous poussèrent un long soupir de soulagement.

--Tu, tu! firent-ils en chœur, quelle metsiah!

--Sam, dit Ephraïm aussitôt après, vous avez joué l’as.

Milly et Léah retournèrent à la cuisine.

Ce retour trop brusque aux occupations ordinaires de la vie fit croire à Malka que l’admiration n’avait été que superficielle. Elle se retourna avec un peu d’humeur et vit Esther qui se tenait timidement derrière elle. Le sang lui monta aux joues, en pensant que l’enfant avait entendu son mensonge.

--Qu’est-ce que tu attends là? lui dit-elle avec dureté. Tiens, voilà une pastille de menthe.

--Je croyais que vous auriez pu m’employer encore pour autre chose, dit Esther en rougissant mais en acceptant la pastille pour Ikey, et je... je...

--Eh bien, parle clair, je ne te mordrai pas.

Malka continua de parler Yiddish, bien que l’enfant lui répondît en anglais.

--Je... je... rien, dit Esther en s’éloignant.

--Allons regarde-moi, mon enfant, dit Malka en posant la main sur la tête de la petite fille qui la détournait volontairement. Ne sois pas si obstinée; ta mère était comme cela; elle aurait voulu me tordre le cou quand je lui disais que ton père n’était pas l’homme qu’il lui fallait et puis elle boudait pendant toute une semaine. Dieu merci, aucun des miens n’est comme elle. Je ne pourrais pas vivre vingt-quatre heures avec d’aussi mauvais caractères. Son caractère du reste la mena au tombeau; bien que si ton père n’avait pas ramené sa mère de Pologne, ma pauvre cousine eût peut-être pu me porter mon poisson ce soir.--Pauvre Gittel--que la paix soit avec lui! Alors, viens, dis-moi ce qui te peine sinon ta pauvre mère t’en voudra.

Esther tournant la tête murmura: Je croyais que vous eussiez peut-être consenti à me prêter les trois shillings sept pence et demi.

--Te les prêter! dit Malka, mais comment pourras-tu jamais me les rendre?

--Oh mais très bien, affirma Esther avec conviction, j’ai des tas d’argent à la banque.

--Quoi! à la banque? fit Malka.

--Oui, j’ai gagné cinq livres à l’école, et je vous paierai de cet argent-là.

--Ton père ne m’a jamais dit ça! dit Malka. Il l’a tenu caché, ah, c’est un vrai Schnorrer!

--Mon père ne vous a pas revue depuis, répliqua Esther avec chaleur. Si vous étiez venue quand il faisait «Shevah» pour Benjamin, que la paix soit avec lui!--vous l’auriez su.

Malka devint rouge comme braise. Mosès avait envoyé Salomon pour informer sa parente de son affliction, mais à ce moment, où le plus lointain ami croit de son devoir d’aller, muni d’œufs durs, d’une livre de sucre, ou d’une once de thé, rendre visite aux deuillants, condamnés à rester assis sur le parquet pendant toute une semaine, aucun membre de la «famille» ne s’était dérangé. Mosès ne s’en fâcha point, mais sa mère insista sur ce qu’un tel manque d’égards de la part du Square Zacharie, ne se serait jamais produit s’il avait épousé une autre femme; et Esther, en cette occurrence, approuva pour une fois des sentiments de sa grand’mère, sinon leur expression hibernienne.

Mais le fait pour l’enfant d’oser reprocher son attitude à l’aînée de la famille fut jugé intolérable par Malka, doublement intolérable parce qu’elle n’avait aucune excuse à lui donner.

--Espèce d’impudente! cria-t-elle avec fureur, oublies-tu à qui tu parles?

--Non, répliqua Esther, vous êtes la cousine de mon père, et c’est pour cela que vous eussiez dû venir le voir.

--Je ne suis pas la cousine de ton père, Dieu merci! s’écria Malka. J’étais la cousine de ta mère.--Que le Seigneur aie pitié d’elle! Je ne m’étonne pas que vous l’ayez mise au tombeau, vous tous réunis. Je ne suis parente d’aucun de vous, grâce à Dieu! et à partir de ce jour, je me lave les mains de vous, tas d’ingrats! Que votre père vous envoie tous dans la rue vendre des allumettes s’il veut, je ne ferai plus rien pour vous.

--Ingrats! dit Esther avec rage, mais qu’avez-vous jamais fait pour nous? Quand ma pauvre mère vivait, vous lui faisiez récurer vos parquets et frotter vos carreaux comme si elle était une Irlandaise.

--Impudente! cria Malka, tremblante de rage. Ce que j’ai fait pour vous? quoi, quoi, j’ai... j’ai... éhontée! coquine! voilà ce que le Judaïsme est devenu en Angleterre! Ce sont là des manières et la religion qu’on vous enseigne à l’école, hein? Ce que j’ai fait? Impudente! En ce moment même tu tiens un de mes shillings dans la main!

--Prenez-le! dit Esther avec rage, jetant la pièce sur le parquet, où elle roula gaiement pendant une terrible minute en silence. Les joueurs de carte tous auréolés de fumée levèrent enfin la tête.

--Eh? Eh? qu’y a-t-il ma petite fille? dit Michael doucement.

--Qu’est-ce qui vous met en colère?

Pour toute réponse elle éclata en sanglots. Dans l’amertume de cet instant Esther détestait le monde entier.

--Ne pleurez pas ainsi, allons, allons! lui dit David Brandon d’un air compatissant.

Esther, dont les sanglots soulevaient convulsivement les épaules mit la main sur le loquet.

--Qu’est-ce qu’elle a, mère, demanda Michael.

--Elle est meshuggah, dit Malka (folle à lier). Elle était pâle et parlait comme pour se justifier. C’est une schlemihl et elle a perdu sa bourse dans le Lane. Je l’ai trouvée en larmes et lui ai permis de porter mon poisson. Je lui ai donné un shilling et une pastille de menthe et vous voyez comme elle se tourne contre moi; vous le voyez!

--Pauvre petite! dit David spontanément. Viens, viens!

Esther refusait de bouger.

--Viens toi, reprit-il gentiment. Regarde, je vais te remplacer l’argent que tu as perdu. Prends la poule, je viens de la gagner, je n’en serai donc pas privé.

Esther sanglotait de plus en plus, mais ne bougeait pas.

David se leva, vida le tas d’argent dans sa main, alla auprès d’Esther et le mit dans sa poche. Michael ajouta une demi-couronne et les deux autres hommes firent de même. Puis David ouvrit la porte et la fit doucement sortir en disant:

--Tiens, cours, ma chère petite, et fais plus attention aux pickpockets.

Pendant un moment Malka avait pris l’attitude de dignité froide et sévère d’une statue de terre cuite un peu salie; mais avant que la porte ne se soit refermée sur l’enfant elle se précipita et l’attrapa par le col de sa robe.

--Rends-moi l’argent! cria-t-elle.

Hypnotisée par cette figure basanée et courroucée, Esther n’opposa pas de résistance, pendant que Malka vida sa poche, avec moins de dextérité cependant que le premier opérateur. Malka compte les pièces:

--Dix-sept shillings et six pence, conclut-elle d’un air furieux. Comment oses-tu accepter tout cet argent d’étrangers, de vrais étrangers. Mes enfants voudraient-ils m’offenser en présence de mes parents? et jetant avec violence l’argent sur le plateau, elle prit une pièce d’or et la mit dans la main de l’enfant ébahie.

--Voilà! s’écria-t-elle, tiens-la serrée, c’est un souverain et si je te reprends jamais à accepter de l’argent de quelqu’un de cette maison, sauf la cousine de ta mère, je me laverai les mains de toi pour toujours. Va maintenant, va-t’en, je ne peux pas te donner plus de sorte qu’il est inutile d’attendre. Bonsoir et dis à ton père que je lui souhaite un bon Yomtov, et que j’espère qu’il ne perdra plus d’enfants!

Elle mit l’enfant à la porte dans le square en claquant la porte derrière elle, et Esther s’en alla faire son marché à moitié éblouie, avec un vague sentiment de joie et de remords vis-à-vis de son père et de la Providence.

Malka se baissa, ramassa la brosse à habits sous le dressoir et s’en fut silencieusement, traversant obliquement le Square.

Il y eut un moment de consternation; la foudre était tombée et la félicité pascale de deux maisonnées tremblait dans la balance. Michael murmura nerveusement et sortit à la suite de sa femme.

--C’est un grand imbécile, dit Ephraïm. Moi, je lui ferais payer ses accès de colère.

La partie de cartes se termina dans l’embarras général. David Brandon prit congé et s’en alla au hasard par les rues rêvant aux étoiles, l’âme satisfaite de la bonne action commise qui n’avait échoué que superficiellement. Ses pas le conduisirent vers la maison d’Hannah. Toutes les fenêtres étaient éclairées et son cœur se mit à battre en songeant à la chère et radieuse belle qui était derrière ce seuil, qu’il n’avait pas encore franchi. Il se représentait la flamme amoureuse de ses yeux, car elle pensait sûrement à lui pendant qu’il rêvait d’elle. Il regarda sa montre, il était neuf heures moins vingt. Après tout serait-ce si déplacé d’aller la voir? Il s’en alla deux fois, et la troisième, défiant les convenances, il frappa à la porte, son cœur frappant presque aussi fort dans sa poitrine.

XXI

L’OMBRE DE LA RELIGION

La petite servante qui ouvrit la porte parut fort soulagée en l’apercevant, car il eût pu se faire que ce fût la maîtresse rentrant du Lane chargée d’une quantité de vivres et d’une provision de mauvaise humeur. Elle l’introduisit dans le bureau et quelques minutes plus tard Hannah accourut vêtue d’un grand tablier et dégageant une odeur de cuisine.

--Comment osez-vous venir ce soir! demanda-t-elle, mais la phrase mourut sur ses lèvres.

--Que vos joues sont chaudes! dit-il et la caressant amoureusement de ses doigts, je vois que ma petite fille est contente de me revoir.

--Ce n’est pas ça, c’est le feu. Je fais frire du poisson pour Yomtov, dit-elle en riant gaiement. Vous n’aviez pas le droit de venir ce soir et de me surprendre comme je suis, toute couverte de graisse et décoiffée, ajouta-t-elle, en faisant la moue. Je ne suis pas habillée pour recevoir des visites.

--C’est moi que vous appelez une visite! protesta-t-il. Selon votre apparence on dirait que vous êtes toujours habillée, vous êtes ravissante.

Puis la conversation devint moins intelligible et le premier symptôme du retour à la raison se manifesta par la question suivante:

--Quelle traversée avez-vous eue?

--La mer était mauvaise, mais je la supporte bien.

--Et les parents de ce pauvre garçon?

--Je vous ai écrit à leur sujet.

--Oui, mais quelques mots seulement.

--Oh, ne parlons pas de cela maintenant, chère, c’est trop pénible. Venez, que je baise vos yeux pour en effacer ce petit regard triste! là, encore un autre, celui-là était pour l’œil droit, voilà pour le gauche. Mais où donc est votre mère?

--Oh, ne faites pas l’innocent! Comme si vous ne l’aviez pas vue sortir de la maison!

--Parole d’honneur, non! dit-il en souriant. Pourquoi devrais-je savoir. Ne suis-je pas accepté comme gendre, dans cette maison, timide petite sotte! Quelle bonne idée vous avez eue d’en toucher un mot! Venez, que je vous embrasse pour cela! Oh! si, il le faut, vous le méritez, et quoique cela puisse me coûter vous serez récompensée. Voilà! Et maintenant où est le vieux? Je dois recevoir sa bénédiction, je le sais, et je voudrais que cela soit fait!

--Elle vaut la peine d’être reçue, je vous assure; il faut en parler plus respectueusement, dit Hannah avec conviction.

--Vous êtes la meilleure bénédiction qu’il puisse me donner et elle vaut... mais je n’essayerai pas de l’estimer.

--Ce n’est pas de votre ressort, hein?

--Je ne sais pas; je me suis beaucoup occupé de pierreries; mais où est le rabbin?

--Là-haut dans les chambres à coucher, il rassemble le Chomutz. Il ne veut se fier à personne. Il se glisse sous tous les lits, cherchant avec une chandelle les miettes égarées, il examine toutes les armoires et toutes les poches de mes robes. Heureusement ce n’est pas là que je garde vos lettres. J’espère qu’il ne mettra pas le feu à la maison comme il l’a fait un jour. Et puis une année--oh, que c’était drôle!--après qu’il eut fouillé dans tous les coins et recoins de la maison, imaginez son horreur, au milieu de la fête de Pâque, il découvrit une miette de pain audacieusement plantée, devinez où? dans son livre de prière! Mais, lui dit-elle en poussant un petit cri, vous, méchant garçon, j’oubliais! Elle le prit par les épaules et examina son veston, n’avez-vous pas quelques miettes sur vous? Cette chambre est déjà Pesachdik.

Il semblait douter.

Elle le mena à la porte.

--Sortez, dit-elle, et secouez-vous bien sur le seuil, sinon il nous faudra recommencer le nettoyage de la pièce.

--Non! dit-il en protestant, je pourrais perdre ceci.

--Quoi?

--La bague.

Elle poussa un petit cri de surprise.

--Oh, vous l’avez apportée?

--Oui, je l’ai achetée en voyage. Je commence à croire que la raison pour laquelle vous m’avez tout de suite envoyé me promener sur le Continent était de bien vous assurer que votre bague de fiancée fût «made in Germany». Elle a eu une bien mauvaise traversée, votre bague. Je crois que l’avantage qu’il y a à acheter des bagues en Allemagne, est d’être bien certain de n’avoir pas de diamants parisiens. Ils sont si profondément patriotes, les Allemands. C’était là votre idée, n’est-ce pas, Hannah?

--Oh, montrez-la-moi! Ne parlez pas tant, dit-elle en riant.

--Non, dit-il pour la taquiner; je ne veux plus d’accidents! Je vais attendre pour être sûr que vos parents m’aient serré dans leurs bras. Les lois rabbiniques sont pleines d’écueils; je pourrais vous toucher le doigt de telle ou telle manière et nous serions mariés, et puis si vos parents allaient dire non...

--Nous devrions en prendre notre parti, dit-elle en plaisantant.

--Tout cela est bel et bon, continua-t-il en badinant, mais ce serait une belle déconfiture.

--Oh ciel, dit-elle, cela en sera une, le poisson sera réduit en cendres. Elle fit une pirouette et s’en fut à la cuisine suivie de son amoureux. Là, insensible à l’étonnement que témoignait la servante, David Brandon se remplit les yeux de la gracieuse incarnation de l’esprit domestique juif, type des vestales d’Israël, gardiennes du foyer. C’était une cuisine bien ordonnée, les dressoirs couverts d’ustensiles reluisants et la sombre lueur rouge du feu, sur lequel les morceaux de poissons se doraient et bouillaient dans leur bain d’huile, remplissaient la pièce d’une sensation de paix profonde et de doux confort. L’imagination de David transporta la cuisine dans son home futur, et il fut tout ébloui à l’idée d’habiter un tel paradis, seul avec Hannah. Il avait beaucoup roulé, pas toujours innocemment, mais au fond de son âme, il avait gardé le goût de la vie régulière. Son passé lui apparaissait vide et sans joie. Il sentait des larmes lui monter aux yeux à la vue de cette jeune femme au cœur sincère qui s’était donnée à lui. Il n’était pas modeste; mais en ce moment, il se demandait s’il était digne de mériter cette confiance, et c’est avec révérence qu’il lui caressait les cheveux. Un moment après, la friture fut achevée et le contenu du poëlon fut proprement ajouté au plat. Alors la voix de Reb Shemuel appelant Hannah se fit entendre dans l’escalier de la cuisine et les amoureux demeurèrent sur terre. Le rabbin avait récolté une minuscule moisson de miettes dans un papier gris et désirait qu’Hannah la serrât précieusement jusqu’au matin, où pour être deux fois sûr, une expédition finale, à la recherche du levain, serait encore faite. Hannah prit le petit paquet et, en échange, présenta son fiancé.

Reb Shemuel ne l’attendait pas avant le lendemain matin, mais il lui souhaita la bienvenue aussi cordialement qu’Hannah eût pu le souhaiter.

--Le Très-Haut vous bénisse! dit-il dans son beau langage étranger. Puissiez-vous être pour mon Hannah un aussi bon mari qu’elle sera pour vous une bonne épouse!

--Fiez-vous à moi, Reb Shemuel, dit David en lui serrant chaleureusement la main.

--Hannah dit que vous êtes un pécheur en Israël, dit le rabbin en souriant, malgré que sa voix trahît l’inquiétude, mais j’espère que vous tiendrez une maison kosher?

--Soyez sans crainte, sir, dit David, nous devrons le faire, ne fût-ce que pour le plaisir de vous avoir parfois à dîner chez nous.

Le vieillard lui frappa gentiment sur l’épaule.

--Ah, vous deviendrez bien vite un bon juif, lui dit-il, mon Hannah vous l’apprendra, Dieu la bénisse! La voix de Reb Shemuel était un peu émue. Il se pencha et embrassa le front d’Hannah: J’étais moi-même un peu «link» avant d’épouser Simcha, conclut-il d’un air encourageant.

--Non, non, pas vous, disait le sourire de David, en répondant au regard malicieux du rabbin, je gage que vous n’avez jamais sauté un Mitzvah, même quand vous étiez garçon.

--Oh si! je l’ai fait, répondit le rabbin, le regard malicieux se transformant en un bon sourire. Quand j’étais célibataire, je n’avais pas observé le précepte du mariage, voyez-vous?

--Est-ce que le mariage est un Mitzvah? demanda David amusé.

--Certainement, dans notre religion tout ce qu’un homme doit faire est un Mitzvah, même quand cela lui est agréable.

--Oh, alors, j’ai sûrement commis quelques bonnes actions, fit David en riant, car je me suis toujours diverti. Vraiment ce n’est pas une mauvaise religion après tout.

--Une mauvaise religion! répéta Reb Shemuel gaiement, attendez de l’avoir goûtée. Il est clair que vous n’avez jamais eu un bon enseignement. Vos parents sont-ils encore en vie?

--Non, tous deux sont morts quand j’étais enfant! dit David devenant grave.