Part 19
--Je suis bien contente, Père, que vous n’ayez pas ramené cet homme.
--Quel homme? demanda Reb Shemuel.
--Le sale petit homme, à la figure de singe, qui parle tant.
Le rabbin réfléchit.
--Je n’en connais pas de pareil.
--Elle veut dire Pinchas, le poète, dit sa mère.
Reb Shemuel la regarda avec sévérité; cela ne promettait rien de bon.
--Pourquoi parlez-vous si durement de votre prochain? dit-il. Cet homme est un savant et un poète, comme il n’y en a pas assez en Israël!
--Nous avons déjà trop de _Schnorrers_ en Israël, répliqua Hannah.
--Chut! murmura Reb Shemuel en rougissant et en désignant son hôte d’un regard.
Hannah se mordit les lèvres, humiliée, et se hâta de remplir l’assiette du Polonais d’un nouveau morceau de poisson.
--Il m’a écrit une lettre, continua-t-elle.
--Il me l’a dit, répondit le rabbin, il vous aime d’un grand amour.
--Quelle bêtise, Shemuel! interrompit Simcha en déposant sa tasse à café avec violence. Quelle idée pour un homme qui n’a pas un sou pour vivre de vouloir épouser notre Hannah! Ils seraient inscrits au bureau de bienfaisance avant un mois.
--L’argent n’est pas tout. La science et la sagesse l’emportent de beaucoup sur lui et il est dit dans la Midrash: «De même qu’un ruban rouge devient un cheval noir, ainsi la pauvreté devient la fille de Jacob». Le monde repose sur la Torah et non sur l’or; n’est-il pas écrit: «Mieux vaut la parole de ta bouche que des millions d’or et d’argent». Pinchas est plus honorable que moi, car il étudie l’écriture gratuitement comme les pères de la Mishna, tandis que moi je touche un salaire.
--Je crois que tu ne lui es guère inférieur, dit Simcha, car tu retires bien peu de tout cela. Que Pinchas ne gagne rien pour lui, c’est son affaire; mais s’il veut mon Hannah, il faut qu’il gagne quelque chose pour elle. Les pères de la Mishna étaient-ils aussi pères de famille?
--Certainement, n’est-ce pas un commandement: «Soyez féconds et multipliez-vous»?
--Et comment vivaient leurs familles?
--Beaucoup de nos sages étaient des artisans.
--Aha! fit Simcha triomphante.
--Et le Talmud ne dit-il pas, intervint le Polonais comme s’il faisait partie du conseil de famille, «Dépecez un cadavre dans la rue, plutôt que de vous créer une obligation». Oui, et le rabbin Gamliel, fils du rabbin Juda, le prince, ne dit-il pas aussi: «Il est louable d’associer l’étude de la Loi avec une situation sociale!» Moïse, notre maître, n’était-il pas berger?
--C’est vrai, répondit le rabbin, et je pense avec Maïmonide que l’homme doit d’abord s’assurer les moyens de subsistance, puis se préparer une demeure, et ensuite prendre une femme, et que ceux qui intervertissent cet ordre sont des fous: mais Pinchas travaille aussi de la plume. Il écrit des articles dans les journaux; et le plus important, Hannah, c’est qu’il aime la Loi.
--Hum! dit Hannah. S’il aime la Loi, qu’il l’épouse!
--Il est pressé, dit Reb Shemuel d’un air gouailleur, et il ne peut pas devenir le fiancé de la Loi avant le Simchath Torah.
Tous se mirent à rire. Le fiancé de la Loi est le titre que portent momentanément les Juifs qui aspirent à la distinction d’être choisis pendant la lecture publique pour lire la dernière strophe du Pentateuque qu’on lit en son entier une fois l’an.
Encouragé par les rires, le rabbin ajouta:
--Mais il connaîtra bien mieux sa fiancée que la majorité des fiancés de la Loi.
Hannah profita des bonnes dispositions de son père pour lui montrer l’épître de Pinchas, qu’il déchiffra laborieusement. Le Polonais, transformé, ne ressemblant plus au pauvre affamé qu’il était en arrivant, prit congé en implorant la paix pour toute la famille et Simcha s’en fut à la cuisine présider au rangement de la vaisselle. Lévi sortit présenter ses devoirs à Esther car la soirée était à peine commencée; et le père et la fille se trouvèrent seuls.
Reb Shemuel, penché sur le Pentateuque se préparait à remplir ses devoirs du vendredi soir, qui consistaient à lire le chapitre deux fois en Hébreu et une fois en Chaldaïque.
Hannah assise en face de lui, regardait attentivement sa bonne figure ridée, sa lourde tête massive posée sur des épaules rondes, ses sourcils embroussaillés, sa longue barbe grisonnante, balancée au murmure des lèvres pieuses, ses yeux bruns perçants, fixés sur le livre sacré, son grand front couronné de la petite calotte noire.
Elle sentit des larmes lui monter aux yeux en le regardant.
--Père, dit-elle d’une voix tendre.
--M’avez-vous appelé, Hannah? demanda-t-il en se redressant.
--Oui, cher, c’est à propos de cet homme, de Pinchas.
--Eh bien, Hannah?
--Je regrette d’en avoir parlé si durement.
--Ah, voilà qui est bien, ma fille. S’il est pauvre et mal vêtu nous devons l’en respecter davantage. La sagesse et le savoir doivent être respectés quand bien même ils seraient en guenilles. Abraham accueillit les envoyés de Dieu malgré qu’ils fussent déguisés sous les traits de pauvres voyageurs.
--Je le sais, père. Ce n’est pas à cause de son apparence extérieure que je ne l’aime pas. S’il est réellement un savant, un poète, je vais essayer de l’admirer comme vous le faites.
--Maintenant, vous parlez comme une vraie fille d’Israël.
--Mais quant à mon mariage, vous n’y songez pas sérieusement, n’est-ce pas?
--Il y songe, _lui_, sérieusement, dit Reb Shemuel.
--Ah, je savais bien que vous plaisantiez, dit-elle en apercevant l’éclair malicieux de son regard. Vous savez que je ne pourrai jamais épouser un homme comme celui-là.
--Votre mère le put, dit le rabbin.
--Cher vieux papa! dit-elle en se penchant pour lui tirer la barbe. Vous n’êtes pas du tout comme lui: vous savez mille fois plus de choses que lui, et vous le savez bien.
Le vieux rabbin leva les bras au ciel en l’implorant d’un air comique.
--Oui, vous le savez bien, continua-t-elle. Seulement vous le laissez trop parler, vous permettez à tout le monde de parler et de vous circonvenir.
Reb Shemuel saisit la main qui caressait sa barbe, et sentit la peau satinée et fraîche. Il dit d’un air embarrassé:
--Les mains sont celles d’Hannah, mais la voix est celle de Simcha.
Hannah rit joyeusement.
--Très bien, cher papa, je ne vous gronderai plus. Je suis si contente que vous n’ayiez pas mis dans votre grosse, stupide et savante vieille tête que je pourrais jamais aimer Pinchas.
--Ma chère fille, Pinchas désirait vous avoir comme épouse et j’en étais heureux. C’était une union avec un fils de la Torah, qui possède aussi la plume d’un habile écrivain. Il m’a demandé de vous prévenir, je l’ai fait.
--Mais vous ne voudriez pas me voir épouser quelqu’un que je n’aime pas?
--Dieu vous en préserve! ma petite Hannah épousera celui qu’elle choisira!
L’émotion se lisait sur le visage de la jeune fille.
--Vous ne pensez pas cela, Père, dit-elle en secouant la tête.
--Aussi vrai que la Torah! Pourquoi ne le penserais-je pas?
--Supposez, dit-elle lentement, que je désire épouser un chrétien?
Son cœur battait péniblement pendant qu’elle posait la question!
Reb Shemuel rit de bon cœur.
--Mon Hannah aurait fait un bon talmudiste! Naturellement je ne l’entends pas dans ce sens-là.
--Bien, mais si je voulais épouser un juif très «link» et peu pieux, vous le trouveriez presqu’aussi mauvais.
--Non, non! dit le rabbin en secouant la tête. C’est tout à fait différent. Un juif est un juif et un chrétien un chrétien.
--Mais on ne peut pas toujours les distinguer, dit Hannah, il y a des juifs qui vivent comme des chrétiens sauf qu’ils ne croient pas au Crucifié.
Le vieux rabbin secouait toujours la tête.
--Le plus mauvais juif ne pourrait renier le Judaïsme. Son âme accepta le joug de la Torah sur le Sinaï avant sa naissance.
--Alors vous ne m’en voudriez vraiment pas si j’épousais un «link».
Il la regarda d’un air étonné, le soupçon dans les yeux.
--J’aimerais mieux pas, dit-il, mais si vous l’aimiez il deviendrait un bon Juif.
La simplicité et la conviction de ces paroles la remuèrent jusqu’aux larmes, mais elle les refoula.
--Et s’il ne voulait pas?
--Je prierais. Tant qu’il y a vie, il y a espoir pour le pécheur, en Israël.
Elle revint à sa première question.
--Et vous me permettriez d’épouser qui je veux?
--Ecoutez votre cœur, ma petite, dit Reb Shemuel, c’est un bon cœur, il ne vous entraînera pas vers le mal!
Hannah se détourna pour cacher les pleurs qu’elle ne pouvait plus retenir. Son père reprit la lecture de la Loi. Mais à peine avait-il lu quelques vers, il sentit un bras doux et tiède autour de son cou et une joue humide se poser contre la sienne.
--Père, pardonnez-moi! murmuraient les lèvres, je suis si désolée, je croyais que je... que vous... oh père, père! Il me semble que je ne vous connais que depuis ce soir!
--Qu’y a-t-il ma fille? dit Reb Shemuel parlant yiddish dans son anxiété. Qu’as-tu fait?
--Je me suis fiancée, répondit-elle en adoptant inconsciemment son dialecte, je me suis fiancée sans te le dire à toi, ni à ma mère.
--Avec qui? demanda-t-il inquiet.
Elle se hâta de répondre pour le rassurer.
--Avec un juif, mais ce n’est pas un sage du Talmud et il n’est pas pieux. Il revient du Cap.
--Ah, ce sont un tas de «link»! murmura le rabbin, où l’avez-vous rencontré?
--Au Club, répondit-elle, au bal du Pourim, la veille du soir où Sam Lévine est venu divorcer avec moi.
Il plissa son grand front.
--Ta mère voulait que tu y ailles, dit-il, tu ne méritais pas que je t’obtienne le divorce. Quel est son nom?
--David Brandon. Il n’est pas comme sont les autres jeunes juifs. Je croyais d’abord qu’il leur était semblable et je le jugeais mal et me suis moquée de lui, quand je l’ai vu pour la première fois et puis je me suis senti de la sympathie pour lui. Sa conversation est agréable car il a des idées personnelles, et, certaine que tu ne permettrais pas un tel mariage et qu’il n’y avait aucun danger, je l’ai rejoint au club, plusieurs fois le soir, et... et... tu sais le reste.
Elle détourna la tête, rougissante, contrite, heureuse et inquiète.
L’histoire de ses amours était aussi simple que son récit. David Brandon n’était pas le prince charmant de ses rêves de jeunesse et la passion n’était pas exactement ce qu’elle s’était imaginé; c’était à la fois plus fort et plus étrange, et le secret et l’opposition possible donnaient à son amour une saveur poignante.
Le rabbin lui caressait les cheveux sans parler.
--Je n’aurais pas dit «oui» si vite, père, continua-t-elle, mais David devait aller en Allemagne porter un message aux vieux parents d’un compagnon mort au Cap, dans les mines d’or. David avait promis au mourant d’y aller lui-même dès son retour en Angleterre. Je crois que c’était une demande de pardon et de bénédiction. Mais après m’avoir rencontrée, il a remis son départ et quand je l’ai appris, je lui en fis le reproche. Il me dit qu’il ne pouvait s’arracher et qu’il ne partirait que lorsque je lui aurais dit que je l’aimais. A la fin, je lui dis, que s’il consentait à rentrer chez lui aussitôt, à ne pas se soucier de m’acheter une bague, mais bien au contraire à partir dès le lendemain matin, je lui dirais que je l’aimais un peu. C’est ainsi que cela ce passa. Il partit mercredi dernier. N’est-ce pas cruel de penser, père, qu’il s’en va avec l’amour et la joie au cœur, chez les parents de son ami défunt?
Son père avait la tête penchée. Elle la prit par le menton et la releva, fixant ses grandes yeux bruns d’un regard suppliant.
--Tu ne m’en veux pas, père?
--Non, Hannah, mais tu aurais dû me le dire tout de suite.
--Je voulais le faire, père, mais je craignais de t’attrister.
--Pourquoi? Cet homme est un Juif. Et tu l’aimes, n’est-ce pas?
--Comme ma vie, père.
Il baisa ses lèvres.
--C’est assez, mon Hannah. Avec ton amour il deviendra pieux. Quand un homme a pour épouse une bonne juive comme ma fille bien-aimée, qui lui crée un bon intérieur juif, il ne peut rester longtemps parmi les pécheurs. La lumière d’une véritable maison juive guidera ses pas vers Dieu.
Leurs visages se rapprochèrent en silence. Elle ne pouvait parler. Elle n’avait pas la force de le décevoir plus longtemps en lui disant qu’elle se souciait peu des rites vulgaires. Dans sa gratitude et sa surprise devant la tolérance de son père, elle sentait sourdre en elle une tolérance réciproque pour sa religion. Ce n’était pas le moment d’analyser ses sentiments, ni d’énoncer ses idées. Elle s’abandonna aux douceurs de l’amour et de la confiance retrouvés, sa tête appuyée contre celle du rabbin.
Ensuite, Reb Shemuel mit la main sur sa tête et murmura une fois encore:
--Puisse Dieu te rendre pareille à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa! Et il ajouta: Maintenant, va, ma fille, et réjouis le cœur de ta mère.
Hannah crut sentir une pointe d’ironie dans ces paroles, mais elle n’était pas sûre.
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Les flots mugissants du Sambatyon humain s’étaient tus dans le Ghetto et sur des milliers de maisons pauvres la lumière du Sinaï brillait. Les anges du Sabbat murmuraient des paroles d’espoir et de réconfort au colporteur épuisé, au machiniste exténué, et rafraîchissaient leurs âmes souffrantes avec de célestes breuvages, faisant d’eux les rois de l’heure, leur donnant le loisir de rêver aux trônes dorés qui les attendaient au Paradis.
Les habitants du Ghetto fêtaient la venue du Sabbat par de fières chansons et d’humbles réjouissances; ils marquaient son départ de rites d’un symbolisme optimiste, ceux du feu et du vin; des épices, de la lumière et de l’ombre. Autour d’eux, leurs voisins cherchaient la distraction dans les bars ruisselants de lumière, les beuglements des ivrognes résonnaient dans les rues et se mêlaient aux hymnes hébraïques. De ci, de là, les cris d’une femme qu’on battait montaient dans la nuit. Mais parmi ces viveurs et ces brutes, ne se trouvait pas un seul Fils-de-la-Vraie-Foi; les Juifs restent une race élue, coupable sans doute, mais rachetée tout au moins des pires vices; une petite île humaine disputée aux flots montants de la brutalité par le génie d’anciens ingénieurs. Car alors que le génie grec, romain, égyptien et phénicien ne survit plus que dans les récits et la pierre, le verbe hébreu, lui, s’est fait chair.
XVII
CHEZ LES GRÉVISTES
--Ignorants, oreilles d’âne! s’écria Pinchas le vendredi suivant. On en fait un rabbin, on lui reconnaît le droit de trancher des questions et il est aussi ignorant du Judaïsme... Ici le poète patriotique s’arrêta pour mordre une bouchée de son sandwich au jambon,--qu’une vache du timanche. Ch’aime sa fille, che le lui tis, et il me répond qu’elle en aime un autre. Mais che l’ai suspendu au pout te ma plume pour le livrer au mépris de la postérité. Ch’ai écrit pour lui un acrostiche terrible. Sa fille, che la tuerai.
--Ah quelle mauvaise engeance, ces rabbins! répondit Simon Wolf en sirotant son sherry.
La conversation se tenait en anglais, ce qui explique l’accent de Pinchas: précédemment il parlait en yiddish, et les deux hommes étaient assis dans le petit salon privé d’un bar où ils attendaient le comité de la grève, qui devait s’y réunir.
--Ils sont comme tout le reste de la communauté; che m’en lave les mains, dit le poète en décrivant avec son cigare des croissants lumineux.
--Il y a longtemps que je m’en suis lavé les mains, dit Simon Wolf, bien que l’évidence du fait ne fût aucunement démontrée. Nous ne pouvons nous fier ni à nos rabbins ni à nos philanthropes. Les rabbins absorbés par l’effort hypocrite de donner au cadavre du Judaïsme un semblant de vie qui puisse durer aussi longtemps que la leur, n’ont ni le temps, ni l’idée de s’occuper de la grande question du travail. Nos philanthropes, eux, ne remuent que la surface et donnent à l’ouvrier de la main droite ce qu’ils lui ont volé de la main gauche.
Simon Wolf était le grand leader travailliste juif. La plupart de ses partisans étaient des athées néophytes, dégoûtés du commercialisme des croyants. C’étaient d’habiles ouvriers russes et polonais, possédant une légère teinture d’éducation, une réceptivité fébrile pour toutes les idées iconoclastes qui flottent dans l’atmosphère londonienne, la haine du capitalisme et de fortes convictions sociales. Ils écrivaient en vigoureux jargon pour le «Friend of Labour», et outrepassaient les limites extrêmes de l’impiété en mangeant du porc le jour de l’Expiation. Ceci en partie, pour justifier leurs opinions religieuses, dont la véracité était déjà démontrée par la non-apparition des foudres célestes, et en partie pour prouver qu’on ne devait rien attendre d’un côté ni de l’autre de la Providence et de ceux qui la vantaient.
--Le seul moyen, pour nos pauvres frères, de s’arracher à leur esclavage, continua Simon Wolf est de se liguer contre les «sweaters» et de laisser les Juifs du West End se pendre s’ils veulent.
--Oh foilà mes opinions à moi! dit Pinchas, foilà la politique que ch’ai faite en fondant la «Ligue de la Terre Sainte»: aidez-fous et Pinchas fous aidera. Liguez fous et puis che serai le Moïse qui fous mènera et fous guidera hors du chemin de la servitude. _Nein_, che serai plus fort que Moïse, parce qu’il n’avait pas le don de l’éloquence.
--C’était l’homme le plus timide qui fut jamais sur terre, ajouta Wolf.
--Oui, c’était un nigaud, dit Pinchas sans sourciller, che suis de l’avis de Gœthe. «Nur Lumpen sind bescheiden»: seuls les imbéciles sont modestes! Che ne suis pas modeste, moi. Est-ce que le Tout-Puissant est modeste? Che sais, che sens ce que che suis et ce que che peux faire.
--Ecoutez-moi, Pinchas, vous êtes très intelligent, je le sais et je suis très heureux de vous avoir avec nous; mais souvenez-vous que j’ai organisé ce mouvement depuis des années, que je l’ai élaboré pendant que je travaillais dans l’atelier de Belcovitch, que j’ai écrit à en avoir la crampe, parlé à en perdre la voix et témoigné devant d’innombrables commissions. C’est moi qui ai fait se soulever les Juifs de l’East End, qui ai transmis l’écho de leurs revendications jusqu’au Parlement, et je ne veux pas qu’on se mêle de mes affaires, entendez-vous?
--Oui, ch’entends, mais pourquoi ne m’écoutez-fous pas, fous ne comprenez pas ce que che veux tire.
--Oh si, je ne vous comprends que trop bien. Vous voulez m’évincer.
--Moi, moi! répéta le poète d’un air indigné et surpris; mais comment? sans fous le mouvement se désagrégerait comme une momie exposée à l’air; ne soyez pas si sot! Ch’ai dit à tout le monde: Ah! Simon Wolf est un grand homme, un très grand homme; c’est le seul de tous les chuifs anglais qui soit capable de sauver l’East End: c’est lui qu’il faudrait élire pour Whitechapel et non pas cet idiot de Gidéon. Ne soyez pas si bête. Encore un verre de sherry et un sandwich au jambon.
Le poète prenait un plaisir simple et enfantin à remplir parfois le rôle de l’hôte.
--Très bien si j’ai votre promesse, dit le labour-leader calmé en murmurant la fin de la phrase dans son verre; mais vous savez comment les choses se passent et après avoir travaillé pendant des années, je ne veux pas voir un fainéant s’immiscer dans nos affaires et en recueillir le profit.
--Oui, sic vos non vobis, comme dit le Talmud. Savez-fous que j’ai démontré que Virgile avait puisé toutes ses idées dans le Talmud?
--D’abord il y eut Black, et puis Cohen; maintenant Gidéon, le député, voyant que cela peut lui faire de la réclame dans la presse, désire présider les meetings. Les membres du Parlement sont une mauvaise engeance.
--Oui, mais ils ne fous enlèveront pas fotre crédit. Ch’écrirai et che les ferai connaître et le monde saura que ce sont des farceurs; il saura que tout le West End riche se tenait immobile, les mains dans les poches de l’ouvrier, pendant que fous prépariez cette grande organisation. Tous les chournaux rédigés en jargon se disputent mes articles; ils signent mon nom en grands caractères: Melchisédec Pinchas. Che suis si content de l’hommage qu’ils me rendent que che ne réclame aucun paiement, car ils sont très pauvres. A l’heure qu’il est, je suis célèbre partout; mon nom a paru dans les journaux du soir et quand che parlerai de fous dans le _Times_ fous deviendrez aussi célèbre que moi. Et puis fous écrirez un article sur moi; nous nous présenterons aux élections pour Whitechapel, nous deviendrons tous doux membres du Parlement, moi et fous--hein?
--Je crains qu’il n’y ait guère de chances pour que cela se fasse, soupira Simon Wolf.
--Pourquoi pas? Il y a deux sièges. Pourquoi n’auriez-fous pas l’autre?
--Vous oubliez les frais de l’élection, Pinchas!
--Hein, répéta le poète avec conviction, che n’oublie rien, nous allons créer un fonds de réserve.
--Nous ne pouvons pas fonder une réserve pour nous.
--Ne soyez pas si bête! naturellement que non: mais fous pour moi, et moi pour fous.
--Nous ne réunirons pas beaucoup d’argent, dit Simon sceptique.
--Pensez-fous? Peut-être que non, mais fous en rassemblerez pour moi, quand che serai au Parlement, la tâche sera facilitée pour tous les deux. De plus che vais aller sur le continent distribuer les exemplaires qui me restent de mon livre. J’espère que cela me rapportera des milliers de pounds, car ils s’y entendent là-bas pour honorer les savants et les poètes. Ce ne sont pas de stupides agents de change comme Gidéon le député, des ministres comme le Révérend Elkan Benjamin, qui entretient quatre maîtresses, ou des rabbins comme Reb Shemuel avec une longue barbe et point d’esprit, qui vendent leurs filles.
--Je n’aime pas à regarder trop en avant, dit Simon Wolf. Ce que nous devons faire maintenant, c’est faire aboutir la grève. Si nous obtenons gain de cause auprès des patrons, nous aurons fait un grand pas pour l’émancipation de milliers d’ouvriers. Ils auront plus d’argent et plus de loisirs, un peu moins d’enfer et un peu plus de ciel. La Pâque prochaine serait une fête, même pour les plus hétérodoxes d’entr’eux, si nous pouvions d’ici là les délivrer de leurs chaînes. Mais il paraît impossible de créer l’entente parmi eux; un grand nombre se défie de moi, malgré que je puisse vous jurer, Pinchas, que je ne suis animé d’aucun autre désir que celui, très désintéressé, de leur bien-être. Que ce morceau de sandwich m’étouffe si j’ai jamais été mû par un sentiment autre que la pitié pour leurs souffrances. Et pourtant vous avez vu ce malicieux pamphlet en Yiddish qu’on a répandu pour me nuire--un griffonnage absurde!
--Oh non! dit Pinchas: il était très haut, mordant et piquant comme l’aiguillon d’une guêpe. Mais que pouvez-vous attendre? Le Christ a souffert: tous les grands bienfaiteurs souffrent. Suis-che heureux, moi? Mais si la dissension règne au camp il ne faut accuser que fotre bêtise. La _Gemara_ nous dit d’être prudent, _chocham_, il nous faut avoir du tact. Foyez ce que fous avez fait! Fous avez effrayé les orthodoxes imbéciles. Ils sont opprimés, ils suent, mais ils croient que c’est leur Dieu qui les fait suer. Pourquoi leur dites-fous que non? Qu’est-ce que cela vous fait? Délivrez-les d’abord de la faim et de la soif, puis ils se libéreront eux-mêmes de leurs folles superstitions. Jeshurum devient gros et gras! Vous vous y prenez mal.
--Entendez-vous par là que je devrais faire semblant d’être pieux? demanda Simon Wolf.