Les enfants du Ghetto

Part 18

Chapter 183,925 wordsPublic domain

Il ne vit pas que la neige des cheveux de Bînah était aussi blanche que ses joues. Ses lunettes étaient baignées de larmes. Elle gémissait avec incohérence. «Non, non, je mourrai bientôt. Dieu est bon. Attends un peu, attends un peu! Il nous tuera tous les deux, bientôt. Mon pauvre agneau! mon pauvre Daniel! Tu ne me quitteras pas!»

Le vieillard dégagea ses bras de son cou.

--Je dois. J’ai entendu la voix de Dieu dans le silence.

--Alors je partirai avec toi. Partout où tu iras, j’irai.

--Non, non; tu ne pâtiras pas des débuts difficiles. Je les affronterai seul. Je suis solide. Je suis un homme.

--Et tu auras le courage de m’abandonner?

Elle le regarda d’un air pitoyable, mais il ne vit pas son visage à travers ses pleurs. Dans l’obscurité le même éclair les traversa. Il saisit sa taille, la serra contre lui et noua autour de son cou les bras qu’il avait écartés en lui tendant sa joue humide. Le passé n’existait plus; le souvenir de quarante années de soucis communs depuis le matin où chacun avait vu un visage étranger sur l’oreiller, s’était évanoui. Depuis quinze ans ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre; rapprochés, de plus en plus près, dans une commune solitude, unis par une souffrance commune et par la différenciation croissante avec les enfants qu’ils avaient engendrés. Se rapprochant de plus en plus dans le silence et l’inconscience, ils venaient enfin de se joindre. L’heure suprême de leurs vies venait de sonner. Le silence de ces quarante années était rompu. Les lèvres fanées de Mendel cherchèrent celles de Bînah et l’amour remplit leurs âmes. Les premiers instants de délices passés, Mendel approcha une chaise de la table, écrivit une lettre en caractères hébreux et alla la mettre à la poste. Bînah reprit la jaquette de Miriam. Les flammes pétillantes s’étaient transformées en une lueur ardente, la pendule tintait doucement; mais une chose nouvelle, douce et sacrée avait transformé leur vie. Bînah ne souhaitait plus la mort.

Quand Miriam entra, apportant une bouffée d’air froid dans la pièce, Bînah se leva, ferma la porte et apporta le souper de Miriam: elle ne traînait plus les pieds.

--Etait-ce une belle pièce, Miriam? demanda-t-elle doucement.

--Les niaiseries et les bêtises habituelles, dit Miriam avec humeur. L’amour et tout ce genre d’histoires, comme si le monde n’avait pas changé depuis lors!

Le lendemain, au premier déjeûner, le vieux Hyams reçut une lettre. Il enleva soigneusement ses lunettes, mit celles qu’il employait pour lire, et jeta négligemment l’enveloppe dans le feu. Quand il eut déchiffré quelques lignes il poussa un cri de surprise et laissa tomber la lettre.

--Qu’y a-t-il, père? demanda Daniel pendant que Miriam avançait curieusement son nez camus.

--Dieu soit loué! ce fut tout ce que le vieillard put dire.

--Eh bien qu’y a-t-il, parlez! dit Bînah avec une animation très particulière. L’émotion colorait les joues de Miriam et la rendait belle.

--Mon frère d’Amérique a gagné mille livres dans une loterie et il nous invite, Bînah et moi, à aller vivre auprès de lui.

--Votre frère d’Amérique! répétèrent les enfants étonnés.

--Tiens, j’ignorais que vous aviez un frère en Amérique! dit Miriam.

--Voici; aussi longtemps qu’il était pauvre je n’en ai pas parlé, répondit Mendel, sarcastique sans le vouloir. Mais j’ai eu de ses nouvelles plusieurs fois. Nous avons quitté la Pologne ensemble mais le bureau de bienfaisance l’envoya lui et beaucoup d’autres à New-York.

--Mais vous n’irez pas, père? dit Daniel.

--Pourquoi pas? j’aimerais voir mon frère avant de mourir, nous étions très liés quand nous étions jeunes.

Miriam ne put s’empêcher d’observer:

--Mais mille livres ce n’est pas beaucoup.

Le vieux Hyams s’était imaginé que c’était l’extrême opulence et il regrettait de n’avoir pas fait un meilleur sort à son frère.

--Cela nous suffira pour vivre, lui, Bînah et moi. Et puis voyez-vous, sa femme est morte et il n’a pas d’enfants.

--Vous ne pensez pas sérieusement à y aller? dit Daniel d’une voix haletante. Il ne pouvait comprendre les événements qui surgissaient devant lui. Comment aurez-vous l’argent pour le voyage?

--Lisez ça, dit Mendel calmement en lui tendant la lettre. Il offre de me l’envoyer!

--Mais c’est écrit en hébreu! s’écria Daniel, retournant désespérément la lettre de haut en bas.

--Vous savez lire l’hébreu, n’est-ce pas? dit le père.

--Je savais, il y a des années. Je me souviens que vous m’aviez appris les lettres, mais ma correspondance en hébreu a été si rare!

Il s’arrêta en souriant et tendit la lettre à Miriam qui l’examina en feignant de comprendre. Il y eut un éclair de soulagement dans ses yeux quand elle la rendit à son père et elle ajouta:

--Il aurait pu envoyer quelque chose à son neveu et à sa nièce.

--Il le fera peut-être quand je serai en Amérique et que je lui dirai combien vous êtes jolie, dit Mendel sentencieusement. Il paraissait tout joyeux et s’aventura jusqu’à pincer avec espièglerie la joue rose de Miriam. Elle supporta cette injure sans murmurer.

--Mais vous aussi, maman, vous avez l’air gai, demanda Daniel, triste et surpris, vous paraissez ravie à l’idée de nous quitter.

--J’ai toujours désiré voir l’Amérique, répondit la vieille femme en souriant, et je vais pouvoir renouer à New-York une ancienne amitié.

Elle regarda son mari d’un air interrogateur, et une lueur d’amour brillait dans ses yeux.

--C’est un peu fort! fit Daniel, mais elle ne pense pas ce qu’elle dit, n’est-ce pas, père?

--Moi, je le pense, répondit Hyams.

--Mais cela ne peut pas être vrai, continua Daniel, de plus en plus étonné. Je crois que tout cela est une mystification.

Mendel vida sa tasse de café.

--Une mystification! murmura-t-il dans sa tasse.

--Oui, je crois que quelqu’un vous fait une farce.

--Allons donc! s’écria Mendel en déposant sa tasse sur la table et ramassant la lettre. Est-ce que je ne connais pas l’écriture de mon frère Yankov? Et puis qui pourrait connaître tous les petits détails dont il parle?

Daniel garda le silence mais s’attarda après que Miriam s’en fut allée retrouver ses monotones occupations.

--Je vais écrire aussitôt pour accepter l’offre de Yankov, dit son père. Heureusement, nous avons loué la maison à la semaine, et vous pourrez déménager si elle vous paraissait trop grande pour Miriam et pour vous. Je sais que je puis vous confier Miriam, n’est-ce pas, Daniel?

Daniel continua de discuter, mais Mendel répondit:

--Il est tout seul et il ne peut pas venir nous rejoindre lui-même parce qu’il est paralysé. Après tout qu’ai-je à faire en Angleterre? Et votre mère ne veut naturellement pas me quitter. Peut-être pourrais-je obtenir de mon frère un voyage au pays d’Israël et pourrons-nous tous finir nos jours à Jérusalem, ce qui, vous le savez, fut toujours le désir de mon cœur.

Personne ne prononça le nom de Bessie Sugarman.

--Pourquoi tant vous tracasser? dit Miriam à Daniel dans la soirée. Que pouvait-il nous arriver de meilleur? Qui aurait pu s’imaginer qu’à cette heure du jour nous rentrerions en possession d’un parent susceptible de nous laisser un héritage! Ce sera une bonne histoire à raconter.

Le lendemain matin après la shool, Mendel parla au président.

--Pouvez-vous me prêter six livres? demanda-t-il.

Belcovitch s’arrêta. «Six livres?» fit-il ébloui.

--Oui, je désire partir en Amérique avec ma femme. Et je désire en plus que vous me juriez, en tant que compatriote, que vous ne soufflerez pas mot de ceci à qui que ce soit. Nous avons Bînah et moi, vendu les quelques petits bijoux que nos enfants nous avaient donnés et nous avons compté qu’avec six livres en plus nous pourrions prendre des billets d’entrepont et vivre jusqu’à ce que je trouve du travail.

--Mais c’est une grosse somme que six livres, sans garanties, dit Belcovitch en frottant nerveusement son vieux chapeau haut de forme.

--Je le sais, reprit Mendel, mais Dieu m’est témoin que je vous les rembourserai et si je meurs avant d’avoir pu le faire, je jure de prévenir mon fils. Sa parole est un serment.

--Mais où trouverais-je six livres, demanda Belcovitch découragé. Je ne suis qu’un pauvre tailleur et ma fille va se marier sous peu. Sur mon honorable parole, c’est une grosse somme. Je n’ai jamais prêté autant de ma vie, je n’ai jamais été caution pour une telle somme.

Mendel baissa la tête. Il y eut un moment de silence. Bear réfléchissait gravement.

--Je vais vous dire quoi, dit-il enfin. Je vous prêterai cinq livres si vous pouvez vous arranger avec cela.

Mendel poussa un soupir de soulagement.

--Dieu vous récompensera! dit-il, et il serra avec effusion la main du marchand. J’espère que je pourrai rassembler encore de quoi vendre pour un souverain.

Mendel confirma le marché en offrant un verre de rhum au prêteur et Bear se sentit à l’abri des mauvais coups du sort. Quoi qu’il arrivât, il aurait toujours eu quelque chose pour son argent.

C’est ainsi que Mendel et Bînah s’embarquèrent sur l’Atlantique. Daniel les accompagna jusqu’à Liverpool, mais Miriam prétexta qu’elle n’aurait pas pu obtenir un jour de congé; peut-être se souvenait-elle du refus qu’avait essuyé Esther Ansell et craignait-elle de le demander.

Sur le quai, dans le brouillard froid, Mendel Hyams embrassa son fils sur le front, et lui dit d’une voix brisée:

--Adieu; Dieu vous bénisse! Il n’osa pas ajouter et Dieu bénisse votre Bessie, ma future belle-fille; mais la bénédiction était dans son cœur. Daniel s’en alla le cœur serré, mais le vieillard le prit par l’épaule et tout bas, d’une voix tremblante lui dit:

--Me pardonnez-vous de vous avoir mis dans le commerce de nouveautés?

--Père! que voulez-vous dire? fit Daniel suffoqué, vous ne pensez plus, j’espère, aux mots dits dans la colère il y a des années et des années. Il y a longtemps que je les ai oubliés.

--Alors vous resterez un bon juif, dit Mendel secoué par l’émotion, même quand nous serons loin?

--Avec l’aide de Dieu, dit Daniel.

Alors Mendel se retourna vers Bînah et l’embrassa en pleurant et les visages du vieux couple étaient tout radieux à travers leurs larmes.

Daniel resta sur le quai au milieu du tumulte et des clameurs, regardant le bateau s’éloigner doucement du port et ni lui, ni personne au monde, sauf l’heureux couple, ne se doutait que Mendel et Bînah partaient pour leur lune de miel.

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Deux ans plus tard, Mrs Hyams mourut, et le vieux Hyams mit un baiser d’amoureux sur ses paupières closes. Puis, complètement seul au monde, il vendit ses quelques meubles, envoya le montant de sa dette plus une livre pour les intérêts, à Bear Belcovitch et se ceignit les reins pour entreprendre le voyage de Jérusalem, le rêve de sa vie.

Mais le rêve de sa vie aurait dû demeurer un rêve. Mendel vit les montagnes de Palestine, et le Jourdain sacré, et le mont Moriah, l’endroit où se trouvait le Temple, et les tombeaux d’Absalon et de Melchisédec, et la porte de Sion et l’aqueduc construit par Salomon et tout ce dont il avait rêvé depuis son enfance. Mais en quelque sorte ce n’était pas sa Jérusalem, pas plus que ne l’eût été son ghetto londonien transplanté, mais plus sale, plus étroit et plus misérable, avec des boiteux au lieu de mendiants et des lépreux au lieu de colporteurs. La magie de sa cité de rêve n’existait pas dans cet endroit prosaïque, presque sordide, et son cœur se brisait en pensant aux splendeurs sacrées qu’il s’était imaginé en son âme souffrante. L’arc-en-ciel fait de ses larmes amères n’apparaissait pas dans le ciel de cette sombre cité d’Orient, assise au milieu de montagnes arides. Où donc étaient les roses et les lis, les cèdres et les fontaines? Le mont Moriah était bien là, mais il supportait la mosquée d’Omar, et du temple de Jéhovah, il ne restait qu’un mur en ruine. La Shechinah, la divine gloire, n’était plus qu’un pâle rayon de soleil. «Qui gravira la montagne de Jéhovah?» Voyez! les musulmans et les touristes chrétiens. Des baraques et des couvents couvraient la montagne de Sion. Ses frères, de par la loi divine, maîtres du sol qu’ils foulaient, étaient dispersés et perdus dans ce chaos de races, Syriens, Arméniens, Turcs, Coptes, Abyssiniens et Européens, comme l’étaient leurs synagogues, parmi les dômes et minarets des Gentils.

La ville était pleine de reliques vénérées de ce Christ que sa race reniait; et partout flottait le croissant musulman.

Mais tous les vendredis, méprisant les railleries des passants, Mendel Hyams allait baiser les pierres du mur des Lamentations voilant leur nudité de ses larmes. Et tous les ans, à Pâques, jusqu’à ce qu’il s’en allât rejoindre ses pères, il récita la prière: «L’an prochain à Jérusalem.»

XVI

LE VENDREDI SOIR DES HÉBREUX

--Ah! ces hommes-de-la-Terre! dit Pinchas à Reb Shemuel, ce sont des ignorants fanatiques! Comment une cause pourrait-elle réussir entre leurs mains? Ils n’ont pas l’esprit poétique; leurs idées sont pareilles à celles des taupes; ils veulent faire des Messies avec des gros sous. Quelle inspiration pour l’âme que la vue de leurs vilains quêteurs qui ressemblent à des Schnorrers--avec la perruque rousse de Karlkammer pour bannière et les éternuements de Gradkowski comme trompette. Mais j’ai écrit contre Quedalyah, le fruitier, un acrostiche virulent comme du fiel de serpent.--Lui, le rédempteur! avec ses veilles pommes de terre malades et son gingerbeer éventé? Ce n’est pas ainsi que les grands prophètes et les docteurs d’Israël nous représentent la Venue. Mais qu’un grand feu de joie soit allumé en Israël et vous verrez briller tous les phares sur les montagnes, et une langue de feu appeler l’autre. Oui, même moi, Melchisédec Pinchas, j’allumerai le feu sans tarder.

--Non, pas aujourd’hui, dit Reb Shemuel avec une petite pointe d’ironie, c’est le sabbat.

Le rabbin revenait de la synagogue et Pinchas lui faisait la conduite pendant le petit trajet qui le séparait de sa maison. Derrière eux marchait Lévi et de l’autre côté de Reb Shemuel, Eliphaz Chowchoski, un Polonais à l’air minable, que Reb Shemuel emmenait souper chez lui. En ce temps-là, Reb Shemuel n’était pas le seul à ramener à son foyer «l’hôte du Sabbat»--quelque pauvre affamé--pour l’asseoir à sa table au même rang que le maître. C’était un exemple d’égalité et de fraternité pour les enfants de beaucoup d’intérieurs fortunés, et la coutume n’était pas abandonnée même dans les maisons pauvres. «Tous les Israélites sont frères»: et comment observer mieux le Sabbat qu’en faisant de ce proverbe une réalité.

--Vous parlerez à votre fille, n’est-ce pas? dit Pinchas en changeant brusquement de sujet. Vous lui direz que ce que je lui ai écrit n’est pas la millionième partie de ce que je sens; vous lui direz qu’elle est mon soleil pendant le jour, ma lune et mes étoiles pendant la nuit; qu’il faut que je l’épouse tout de suite ou que je mourrai; que je ne pense qu’à elle; que je ne puis rien faire, écrire ou projeter sans elle; que le jour où elle m’aura souri je lui écrirai des poèmes d’amour plus beaux que ceux de Byron, plus beaux que ceux de Heine--le vrai Cantique des Cantiques, celui de Pinchas; que je l’immortaliserai comme Dante immortalisa Béatrice et Pétrarque, Laure; que je me promène misérablement en arrosant le sol de mes larmes; que je ne dors pas la nuit, ne mange pas le jour. Vous le lui direz, n’est-ce pas?

Il posa le doigt sur le nez pour intercéder.

--Je le lui dirai, dit Reb Shemuel; vous êtes un gendre capable de réjouir le cœur de n’importe quel homme. Mais j’ai bien peur que la jeune fille ne se soucie guère des amoureux. De plus vous avez quatorze ans de plus qu’elle.

--Alors je l’aime deux fois plus que Jacob n’aimait Rachel, car il est écrit: «Sept ans ne lui paraissaient qu’un jour dans son amour pour elle»; pour moi quatorze ans ne me paraissent qu’un jour dans mon amour pour Hannah.

Le rabbin sourit à l’argument et dit:

--Vous êtes semblable à cet homme qui, accusé d’avoir vingt ans de plus que la jeune fille qu’il désirait répondit: «Quand je la regarderai, je rajeunirai de dix ans, et quand elle me regardera elle vieillira de dix ans, de sorte que nous aurons le même âge.»

Pinchas, à son tour rit avec enthousiasme et répondit:

--Vous plaiderez sûrement ma cause, dont la devise est le dicton hébreu: «Le mari aide la femme, Dieu aide le célibataire.»

--Mais avez-vous les moyens de subvenir à ses besoins?

--Mes écrits ne suffiront-ils pas? S’il n’est personne pour protéger la littérature en Angleterre, nous irons sur le Continent--votre pays d’origine, Reb Shemuel, le berceau des grands savants. Le poète continuait à parler, mais à la fin ses accents passionnés frappaient les oreilles de Reb Shemuel comme le bruit de la tempête frappe celles du lecteur assis au coin du feu. Il était tombé dans une douce rêverie et savourait à l’avance la paix du Sabbat. Le travail de la semaine terminé, le Juif fidèle pouvait goûter le repos. Les ruelles étroites et boueuses s’effaçaient devant les joyeuses images de ses pensées.

--Viens, mon bien aimé, viens au devant de l’épouse; l’aurore du Sabbat nous accueille.

Reb Shemuel savait que ce soir sa bien aimée aurait sa figure du Sabbat, qu’elle quitterait le masque de mégère qui cachait aux autres ses traits angéliques. Ce soir il pourrait en vérité appeler sa femme (comme le rabbin du Talmud) «non pas femme, mais Demeure». Ce soir, Simcha porterait vraiment son nom qui signifie «réjouissance». Une douce chaleur lui réchauffait le cœur; son âme était inondée d’une grande tendresse pour toute la création. Comme il approchait de sa porte, de joyeuses lumières l’accueillirent pareilles à un sourire céleste. Il invita Pinchas à entrer, mais le poète crut prudent de laisser aux autres le soin de plaider sa cause et s’en fut d’un air sombre. Avant d’entrer, le rabbin baisa la Mezuzah et embrassa sa fille qui venait à sa rencontre. Tout était ainsi qu’il se l’était figuré: les deux grands cierges de cire brûlaient dans les vieux flambeaux d’argent, la nappe d’une blancheur immaculée, le plat de poisson frit décoré de branches de persil, les pains du Sabbat, en forme de bâtonnets saupoudrés de graines de pavot, couverts d’un petit tapis de velours brodé de caractères hébraïques, la bouteille de vin et le gobelet d’argent. Tout cela, bien que familier, frappait le vieux rabbin comme une bénédiction nouvelle.

--Bon Shabbos, Simcha, dit Reb Shemuel.

--Bon Shabbos, Shemuel, dit Simcha.

L’affection brillait dans ses yeux et elle portait un nouveau peigne dans ses cheveux. Ses traits, un peu rudes, reflétaient la paix et la sérénité de son cœur. Elle avait conscience d’avoir dûment allumé les cierges du Sabbat et jeté au feu le morceau de pâte. Shemuel l’embrassa; puis il posa les mains sur la tête d’Hannah et murmura:

--Puisse le Seigneur te rendre pareille à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa!

Puis sur la tête de Lévi en disant:

--Puisse le Seigneur te rendre pareil à Ephraïm et Manassé!

Même Lévi, si peu sensible, sentit lui-même l’atmosphère sanctifiante qui l’environnait et crut voir l’ange du Sabbat voltiger autour de lui, lui montrant deux ombres sur le mur, pendant que son mauvais ange tremblait impuissant sur le seuil de la porte.

Ensuite, Reb Shemuel répéta trois fois une série de phrases commençant ainsi: «Que la paix soit avec vous, anges serviteurs», et puis la belle description de la femme idéale tirée des Proverbes, en regardant affectueusement Simcha: «Une femme de bien, pour quiconque la trouve est plus précieuse que les rubis. Le cœur de son époux a confiance en elle... Elle lui fera le bien, et non le mal, pendant tout le cours de sa vie... Elle se lève avant l’aube, donne la nourriture à sa famille et une tâche à ses domestiques... Elle met ses mains au rouet... Elle tend la main aux pauvres... La force et l’honneur sont sa parure et elle attend le lendemain en souriant. Elle parle avec savoir et les lois de la bonté sont dans sa bouche. Elle veille aux besoins de sa famille et ne mange pas son pain dans l’oisiveté... Trompeurs sont les plaisirs et vaine est la beauté; mais la femme qui craint le Seigneur sera louée.»

Puis, lavant ses mains en récitant les prières requises, pendant que tous se tenaient respectueusement debout, il fit «kiddush» en récitant la joyeuse oraison traditionnelle:

--... Sois béni, ô Seigneur notre Dieu! Roi de la Terre! Créateur du fruit de la vigne! Toi qui nous sanctifies par tes commandements et te réjouis en nous. Tu nous as choisis et sanctifiés entre tous les peuples et avec amour et faveur tu nous as faits héritiers de ton saint Sabbat...

Et toute la maisonnée, et le Polonais affamé, répondirent: «Amen» chacun buvant à la coupe par rang de dignité, et mangeant un petit morceau de pain coupé par le père et trempé dans le sel, après quoi la bonne épouse servit le poisson frit au milieu d’un bruit de vaisselle et du cliquetis des couverts. Après quelques bouchées, le Polonais se crut un prince en Israël et sentit qu’il devrait ensuite faire choix d’une jeune fille pour embellir son festin du Sabbat. La soupe suivit le poisson et ne fut pas servie dans la casserole, mais transvasée dans une grande terrine parce que si la moindre poussière tombait dans la soupe, l’assiette dans laquelle elle se trouverait ne serait plus légalement potable, tandis que si l’on en découvrait dans la terrine, les pouvoirs de pollution se trouveraient dissipés dans une aussi grande quantité de liquide. Pour des raisons religieuses toutes semblables, la tradition avait, depuis des siècles, anticipé sur une des règles d’étiquette de nos tables élégantes d’aujourd’hui, les convives après le repas se lavaient les mains dans un petit bol d’eau. Le «Polak» se trouva, par pure conviction religieuse, mis en contact avec un liquide pour lequel il semblait apparemment n’avoir aucune sympathie.

Quand le souper fut terminé, on récita la prière et on chanta les _Zemiroth_--des chants qui expriment en des vers joyeux et sonores l’essence même de la joie sainte--ni séditieux, ni ascétiques: le bon sens spiritualisé qui fut la clef du judaïsme historique. Car sentir «la joie du Sabbat» est un devoir, et prendre ce jour-là trois repas une obligation religieuse. C’est la sanctification de la sensualité par la croyance que tout est saint. Le Sabbat est pour le Juif l’axe de son univers, le protéger est une vertu et l’aimer une preuve de libéralisme. Il efface tous les deuils, même celui de Jérusalem; et les cierges peuvent bien couler à leur guise sans qu’on les mouche ou les soigne. Le Sabbat n’est-il pas sa propre lumière?

«Voici le saint jour du repos: Heureux homme qui l’observe, Il médite penché sur la coupe de vin, Ne se sentant pas le cœur serré Parce que sa bouche est vide; Mais joyeux, et s’il doit emprunter Dieu le rendra au bon prêteur. Viande, vin, et poisson à profusion Voyez qu’aucun délice ne manque. Que la table soit bien couverte. Les anges de Dieu répondent «Amen!» Quand une âme est en deuil Voici venir le doux et paisible Sabbat: Les chants et la joie résonnent dans ses pas. Rapide le Sambatyon coule Jusqu’à ce que, symbole de la bonté divine, Le saint, le paisible Sabbat Vienne bercer ses eaux turbulentes, etc.»

Pendant tout le repas le Polak s’entretint avec son amphitryon des persécutions qui sévirent dans son pays. L’élément sympathique de sa description fut la fidélité dont ses frères avaient témoigné pendant l’épreuve, une petite minorité seulement ayant déserté, et celle-là parce que déjà teintée d’épicurisme et composée surtout d’étudiants ou d’universitaires. Les Juifs orthodoxes sont toujours surpris que des hommes ayant reçu une éducation laïque puissent rester dans le troupeau.

Hannah profita d’une pause dans la conversation pour dire en allemand: