Les enfants du Ghetto

Part 17

Chapter 173,897 wordsPublic domain

Ceci n’était pas un compliment pour Becky. La physionomie de Shosshi prit une expression de soulagement. Par une heureuse inspiration il avait commencé la prière de l’après-midi et il sentait que Becky comprendrait ce pieux devoir. Avec une reconnaissance fervente envers le Tout-Puissant il continua le psaume: «Heureux ceux dont le sort, etc.» Puis il tourna le dos à Becky, regardant le mur orienté vers l’est, il fit trois pas en avant et se mit à réciter silencieusement l’_Amidah_. D’habitude il bafouillait et disait les «dix-huit bénédictions» en cinq minutes. Aujourd’hui elles se prolongèrent jusqu’à ce qu’il entendît les pas des parents qui revenaient et il récita le reste des prières avec la rapidité de l’éclair. Quand M. et Mrs Belcovitch entrèrent dans l’appartement ils virent à son air joyeux que tout allait bien et ils ne mirent aucun obstacle à son départ immédiat. Il revint le dimanche suivant et fut heureux d’apprendre que Becky était sortie, malgré qu’il espérât la trouver. Sa cour fit un grand pas cet après midi-là, M. et Mrs Belcovitch se faisant plus aimables que jamais pour compenser le refus de Becky, qui ne consentait pas à se laisser faire la cour par un tel _Shmuck_. De violentes discussions s’étaient produites pendant la semaine et Becky s’était contentée de hausser les épaules devant les éloges de ses parents, qui vantaient Shosshi et l’appelaient un «très digne garçon». Elle déclara qu’il suffisait de le regarder pour obtenir la rémission de ses péchés. Le sabbat suivant M. et Mrs Belcovitch firent une visite officielle aux parents de Shosshi pour faire leur connaissance, et ils partagèrent le thé et les gâteaux. Becky ne les accompagna pas et déclara en outre qu’elle ne serait jamais à la maison le dimanche jusqu’à ce que Shosshi fût marié. Ils purent la circonvenir en recevant Shosshi pendant la semaine. L’image de Becky avait été si souvent présente à son esprit, qu’en la voyant pour la seconde fois il se trouva complètement habitué à sa manière d’être. Il s’était même imaginé en rêve qu’il lui mettait le bras autour de la taille, mais en pratique il sentait qu’il ne pouvait encore dépasser les limites de la conversation habituelle.

Quand il arriva, Becky était assise et faisait des boutonnières. Tout le monde était réuni. M. Belcovitch pressait des habits avec des fers brûlants; Fanny faisait trembler la maison sous sa lourde machine; Pesach Weingott coupait des pièces de drap dessinées à la craie et Mrs Belcovitch se versait soigneusement des cuillerées de médecine. Il y avait même quelques mains supplémentaires, la quantité de travail étant plus grande qu’à l’ordinaire à cause d’un manifeste de Simon Wolf, le leader labouriste, lequel faisait entrevoir une grève pour les marchands de confections qui se munissaient en hâte. Fortifié par leur présence, Shosshi se sentit un prétendant intrépide et galant. Il décida que cette fois il ne partirait pas sans avoir adressé au moins une question à l’objet de ses pensées. Il sourit aimablement à l’assemblée tout entière et se dirigea directement vers le coin où se trouvait Becky. La terrible beauté renifla bruyamment à sa vue, devinant qu’on l’avait déjouée. Belcovitch surveillait la situation du coin de l’œil, sans interrompre un instant son travail.

--Eh bien, comment allez-vous? demanda Shosshi.

Becky répondit: «Très bien, et vous?»

--Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, dit Shosshi encouragé par la chaleur de l’accueil, mes yeux sont encore faibles, mais bien moins que l’an dernier.

Becky ne répondit pas et Shosshi reprit:

--Mais ma mère est toujours malade. Elle doit avaler des boîtes entières d’huile de foie de morue. Elle n’habitera pas longtemps cette terre.

--Quelle bêtise! dit Mrs Belcovitch apparaissant subitement derrière les amoureux. Les enfants de mes enfants ne seront jamais pires; c’est de l’imagination chez elle, elle se dorlote de trop.

--Oh non, elle est bien plus malade que vous, reprit Shosshi en se retournant pour voir sa future belle-mère.

--Ah vraiment! fit Chayah avec humeur, mes ennemis auront mes maladies! Si votre mère avait ma santé elle resterait au lit. Alors que moi je me tiens sur mes pieds péniblement. Je puis à peine me traîner d’un endroit à un autre. Regardez mes jambes, votre mère en a-t-elle de pareilles? l’une est grosse et l’autre desséchée.

Shosshi devint pourpre, il sentait qu’il avait fait une gaffe. C’était la première ombre depuis qu’il faisait sa cour, la première fausse note. Il se retourna vers Becky pour trouver de la sympathie. Il n’y avait plus de Becky. Elle avait profité de la conversation pour s’esquiver. Il la retrouva après un moment mais à l’autre bout de la chambre. Elle était assise devant la machine. Il traversa bravement la pièce et se pencha vers elle:

--N’avez-vous pas froid en travaillant?

Br rr rrr rrr rrrrr!

La machine tournait. Becky pédalait à une vitesse folle et passait une pièce de drap sous l’aiguille. Quand elle s’arrêta, Shosshi dit: «Avez-vous entendu prêcher Reb Shemuel? Il a raconté une histoire très amusante l’autre...

Br-r-r-r-r-r-r-r-rh!

Sans se laisser abattre, Shosshi raconta longuement l’étrange allégorie et le bruit de la machine empêchant Becky de l’entendre, elle trouva sa conversation supportable. Après plusieurs autres monologues accompagnés à la machine par Becky, Shosshi prit congé cérémonieusement et promit d’apporter à sa belle des spécimens de son travail pour l’édifier.

La fois suivante, il arriva les bras chargés de pièces de menuiserie. Il les posa sur la table pour les lui faire admirer.

C’étaient des poignées et des bascules dépareillées pour des berceaux polonais! Le carmin des joues de Becky s’étendit sur tout son visage comme une tache d’encre rouge sur un papier poreux. La figure de Shosshi refléta ces couleurs avec des teintes plus accentuées encore. Becky s’enfuit de la pièce et Shosshi l’entendit qui riait aux éclats sur le palier; l’idée lui vint qu’il avait peut-être fait une faute de goût en choisissant ces morceaux-là.

--Qu’avez-vous fait à ma fille? demanda Mrs Belcovitch.

--R-r-rien, fit-il en bégayant. Je lui ai apporté un échantillon de mon travail, pour le lui faire voir.

--Et c’est cela qu’on fait admirer à une jeune fille? demanda la mère indignée.

--Ce sont de simples petites pièces de berceaux, implora Shosshi. Je croyais qu’elle aurait aimé voir les jolies choses que je puis faire. Voyez comme ces bascules sont finement sculptées. En voici une grosse et en voici une mince!

--Ah, vilain drôle! vous vous moquez aussi de mes jambes! dit Mrs Belcovitch. Dehors, impudent, dehors!

Shosshi ramassa les spécimens dans ses bras et gagna la porte. Becky était toujours en proie à un accès de fou rire et sa vue mit le comble à la confusion de Shosshi. Les poignées et les bascules roulèrent sur l’escalier, il les suivait, les ramassant dans sa course et appelant la mort.

Les vigoureux efforts de Sugarman, pour arranger l’affaire restèrent vains. Shosshi demeura le cœur brisé pendant plusieurs jours. Avoir été si près du but et ne pas l’atteindre! Ce qui rendait plus amère encore sa défaite, c’est qu’il s’était vanté de sa conquête auprès de ses amis, et plus particulièrement auprès de ceux qui tenaient les deux échoppes, à droite et à gauche de la sienne, le dimanche, dans Petticoat Lane. Il fut la risée de tous et sentit qu’il ne serait plus capable de se tenir au milieu d’eux pendant une matinée entière à recevoir du sel attique dans ses plaies. Il transféra son commerce et moyennant six pence par semaine il s’installa devant la boutique de la veuve Finkelstein, située au coin de la rue, espérant ainsi intercepter le courant entre les deux flots de passants. La veuve Finkelstein vendait des chandelles et faisait un grand chiffre d’affaires en débitant de l’eau chaude à partir de deux centimes. Il n’y avait de la sorte aucune rivalité possible entre son commerce et celui de Shosshi, qui consistait en chandeliers de bois, en fauteuils à bascule, chaises, cendriers, etc., artistiquement empilés sur une charrette.

Mais la chance de Shosshi s’en était allée avec le changement de lieu. Sa clientèle le cherchait à son ancienne adresse et ne le trouvait pas. Il ne mit pas même d’écriteau. Vers deux heures il replaça ses marchandises sur la brouette par un système de cordages fort compliqué et la veuve Finkelstein sortit pour lui réclamer ses six pence. Shosshi lui répondit qu’il ne les avait pas pris et qu’il ne les avait pas encore gagnés. La veuve Finkelstein défendit ses droits et finit par s’accrocher à la brouette pour la retenir. Il s’en suivit une brève altercation pendant laquelle ils baragouinèrent simultanément comme deux singes. La face bourgeonnante de Shosshi était toute remuée par la violence de ses discours et la silhouette arrondie de la veuve Finkelstein était secouée de spasmes de colère et d’indignation. Brusquement Shosshi s’élança entre les brancards et descendit la rue; mais la veuve Finkelstein s’appuya de toutes ses forces sur la charrette et l’arrêta comme un frein. Irrité par les rires des spectateurs, Shosshi déploya toute sa force, et la veuve perdant pied, se trouva enlevée vers le ciel comme un ballon, s’accrochant désespérément à la brouette. Shosshi se mit à courir, et les objets de menuiserie, le poids de son fardeau vivant lui déchiraient les muscles.

Il la traîna jusqu’au bout de la rue, suivi et hué par la foule. Puis il s’arrêta, exténué. «Espèce de gonof, voulez-vous me donner ces six pence?»

--Non, je ne les ai pas, et vous ferez bien de rentrer dans votre boutique, ou vous serez la proie de voleurs pires que moi!

C’était la vérité. La veuve Finkelstein s’arracha la perruque de rage et s’en retourna vendre de la mélasse. Mais le soir, dès qu’elle eut accroché ses volets, elle s’en fut chez Shosshi dont elle s’était procuré l’adresse. Son petit frère lui ouvrit la porte et lui dit que Shosshi était sous le hangar.

Il était en train de clouer la plus grande de ses bascules à une carcasse de berceau. Son âme était pleine de doux et amers souvenirs. La veuve Finkelstein apparut soudain dans le clair de lune, et pendant quelques secondes le cœur de Shosshi battit violemment. Il crut que la jolie silhouette était celle de Becky.

--Je suis venue réclamer mes six pence!

--Ah! Ces mots le tirèrent de sa rêverie, ce n’était que la veuve Finkelstein.

Et pourtant... la veuve était vraiment dodue et agréable. Si son message avait été plaisant, Shosshi sentait qu’elle eût pu égayer sa petite cour. Il avait été remué profondément pendant ces derniers jours et une nouvelle tendresse, une audace nouvelle brillaient dans ses yeux. Il se leva, inclina la tête, sourit aimablement en disant: «Ne soyez pas si bête. Je n’ai pas volé un sou. Je suis un pauvre garçon et vous avez tout plein d’argent dans votre bas de laine.

--Comment le savez-vous? demanda la veuve, avançant le pied droit d’un air méditatif en fixant le petit coin du bas qui sortait de sa robe.

--Oh, cela importe peu, dit Shosshi en secouant la tête d’un air circonspect.

--Eh bien, c’est vrai, dit-elle, j’ai deux cent dix-sept souverains en or, en plus de ma boutique. Mais pourquoi garderiez-vous six pence? demanda-t-elle avec un sourire aimable.

La logique de ce sourire était incontestable. La bouche de Shosshi s’entr’ouvrit mais ne proféra aucun son. Il ne commença pas la prière du soir. La lune voguait lentement dans les cieux. L’eau coulait dans la citerne avec un murmure doux et calme.

Soudain Shosshi s’aperçut que la taille de la veuve n’était pas très différente de celle que ses bras entouraient en rêve. Il voulut savoir si l’impression répondait à ce qu’il s’était imaginé. Son bras se glissa timidement autour du manteau noir perlé. La sensation de son audace l’enchantait. Il se demandait s’il devait réciter le _Shehechyoni_, la prière qu’on récite après un nouveau plaisir, mais la veuve Finkelstein lui ferma la bouche d’un baiser. Shosshi oublia ses instincts pieux, et, sauf M. Ansell, Sugarman fut la seule personne scandalisée. L’esprit romanesque de Shosshi l’avait privé de sa commission. Mais au mariage, Meckish dansa avec Shosshi Smendrik pendant que la _calloh_ esquissait des pas avec la géante russe. Les hommes dansèrent d’un côté de la pièce et les femmes de l’autre.

XV

LA LUNE DE MIEL DES HYAMS

--Bînah, n’as-tu rien entendu dire à propos de notre Daniel?

Il y avait un ton d’inquiétude dans la voix du vieux Hyams.

--Est-ce du mal, Mendel?

--N’as-tu pas entendu parler de lui et de la fille de Sugarman?

--Non: y a-t-il quelque chose entre eux?

La nonchalante petite vieille parlait avec passion.

--Quelqu’un m’a dit que son fils avait vu notre Daniel qui faisait la cour à la jeune fille.

--Où?

--Au bal du Pourim.

--Cet homme est un sot; un jeune homme doit danser avec l’une ou avec l’autre.

Miriam rentra de l’école, exténuée. Le vieux Hyams cessa de parler yiddish et dit en anglais:

--Vous avez raison, il faut bien qu’il le fasse.

Bînah répondit en un anglais lent et pénible:

--Il nous l’aurait dit.

Mendel répondit:

--Il nous l’aurait dit.

Ils évitaient de se regarder. Bînah se traîna à travers la pièce et se mit à préparer le thé de Miriam.

--Maman, si vous pouviez ne pas traîner ainsi vos pieds sur le parquet. Cela me rend si nerveuse et je suis si fatiguée. Qu’est-ce qu’il vous aurait dit? et qui est-il?

Bînah regarda son mari.

--J’ai appris que Daniel était fiancé, dit le vieux Hyams.

Miriam sursauta et rougit.

--Avec qui? s’écria-t-elle émue.

--Bessie Sugarman!

--Oui.

--La fille de Sugarman le Shadchan?

--Oui.

Miriam se mit à rire d’un rire incrédule.

--Comme s’il était possible que Daniel veuille se marier et entrer dans une famille aussi misérable que celle-là!

--Elle est aussi honorable que la nôtre, dit Mendel les lèvres serrées.

Sa fille le regarda avec étonnement.

--J’aurais cru que vos enfants vous avaient mieux enseigné le respect de soi-même, dit-elle avec calme. M. Sugarman est une personne fort agréable à compter parmi ses proches vraiment!

--Chez nous la famille de M. Sugarman était fort respectée, grommela le vieux Hyams.

--Nous ne sommes pas chez vous maintenant, dit Miriam avec mépris, nous sommes en Angleterre. C’est une vieille société.

--C’est aussi ce qu’elle pense de moi, se dit Mrs Hyams à part elle.

--N’avez-vous pas vu Daniel avec elle au bal? demanda M. Hyams encore visiblement inquiet.

--Je n’ai rien remarqué, répondit Miriam, je pense que vous aurez oublié le sucre, maman, ou bien le thé est plus mauvais encore que de coutume. Pourquoi ne faites-vous pas couper les tartines par Jane au lieu de la laisser paresser à la cuisine?

--Jane a passé toute la journée au lavoir, dit Mrs Hyams pour s’excuser.

--Hum! fit Miriam d’un air moqueur, et son joli visage portait l’empreinte de la lassitude et du chagrin. Jane devrait conduire soixante-trois fillettes, que des parents ignorants laissent vivre en sauvages et qui n’ont aucune notion de discipline! Quant à ce pauvre Sugarman, ne savez-vous pas encore que les Juifs fiancent tous les garçons et les filles qui se regardent dans la rue, et se moquent d’eux et discutent leur avenir avant même qu’ils aient été présentés l’un à l’autre!

Elle but son thé, changea de robe, et partit au théâtre avec une de ses amies. La nature véritablement accablante de son travail demandait un peu de distraction. Quelques instants après son départ, Daniel rentra et mangea son souper, c’est-à-dire sa part du dîner qu’on lui avait gardée et réchauffée au four.

Mendel était assis au coin du feu, penché sur un grand in-folio qu’il tenait ouvert sur les genoux. Quand Daniel eut fini de souper, pendant qu’il bâillait et s’étirait, Mendel lui dit brusquement, comme s’il eût voulu le rudoyer:

--Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père de vous souhaiter Mazzoltov?

--Mazzoltov? demanda Daniel intrigué.

--Pour vos fiançailles.

--Mes fiançailles! reprit Daniel. Les battements de son cœur lui frappaient les côtes.

--Oui, avec Bessie Sugarman.

Mendel, les yeux fixés sur le visage de son fils, l’examinait et le regardait passer du rouge au vert et du vert au rouge. Daniel se retint à la cheminée pour ne pas tomber.

--Mais c’est un mensonge! s’écria-t-il avec force, qui vous a dit cela?

--Personne; quelqu’un y a fait allusion.

--Mais je n’ai pas même été auprès d’elle.

--Si, au bal du Pourim.

Daniel se mordit les lèvres.

--Maudit bavardage, dit-il, je ne lui adresserai plus la parole.

Après un moment de silence le vieux Hyams reprit:

--Mais pourquoi pas? vous l’aimez?

Daniel regarda avec étonnement, son cœur palpitait douloureusement et une folle et suave musique bourdonnait dans ses oreilles.

--Vous l’aimez, répéta Mendel doucement, pourquoi ne lui demandez-vous pas de vous épouser. Avez-vous peur qu’elle refuse?

Daniel se mit à rire d’un rire nerveux. Puis voyant l’expression de reproche et de doute de son père, il dit timidement:

--Pardonnez-moi, Père, je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Vous entendre parler d’amour! c’est trop bizarre!

--Pourquoi ne parlerais-je pas d’amour?

--Ne soyez pas si tristement comique, père, dit Daniel en souriant. Que vous est-il arrivé? qu’avez-vous de commun avec l’amour? On dirait un jeune premier romantique sur la scène. C’est une blague que l’amour! je n’aime personne et Bessie Sugarman moins encore que les autres. Ne vous préoccupez pas de mes affaires. Retournez à votre vieux bouquin moisi. Je me demande s’il y est question d’amour dans celui-là et n’oubliez pas de vous servir de vos verres et non pas de vos lunettes ordinaires, sinon c’est de l’argent perdu. A propos, Maman, n’oubliez pas d’aller samedi à la clinique pour vous faire examiner. Je suis sûr qu’il est temps que vous ayez aussi une paire de lunettes.

--N’ai-je pas déjà l’air assez âgé! pensa Mrs Hyams, mais elle dit:

--Très bien, Daniel, et elle desservit le souper.

--C’est l’avantage d’être dans le commerce des nouveautés, dit Daniel gaiement, il y a une quantité d’articles qu’on peut se procurer au prix du gros.

Il lut les journaux pendant une demi-heure et s’en alla se coucher. M. et Mrs Hyams se cherchaient des yeux mais ne parlaient pas. Mrs Hyams fit frire un morceau de «wurst» pour le souper de Miriam et le mit au four pour le garder chaud; puis elle s’assit en face de Mendel pour coudre un morceau de fourrure, qui s’était déchiré, à la jaquette de Miriam. Le feu pétillait dans l’âtre et de petites flammes mouraient en craquant, la pendule marquait l’heure calmement.

Bînah enfila son aiguille dès la première fois.

--Je puis y voir encore sans lunettes, pensa-t-elle tristement, mais elle se tut.

Mendel leva les yeux à diverses reprises et la regarda. Son extrême maigreur, sa peau parcheminée, l’étroit réseau de ses rides, ses cheveux blancs comme la neige, le frappèrent avec une acuité nouvelle. Mais il garda le silence. Bînah tirait patiemment l’aiguille à travers la fourrure, et de temps à autre elle levait les yeux pour regarder la vieille figure ravagée de Mendel, ses yeux enfoncés dans leur orbite, le front, penché sur son bouquin, qui se contractait péniblement sous le _koppel_ noir, et son teint qui était celui d’un malade, un sanglot lui monta dans la gorge; mais elle le réfréna et continua sa couture. Soudainement, elle le regarda et cette fois leurs yeux se rencontrèrent et ils ne les baissèrent pas. Un éclair étrange et subtil traversa leurs deux âmes. Ils se regardèrent en tremblant, les yeux pleins de larmes.

--Bînah?

La voix de Mendel étouffait ses sanglots.

--Oui, Mendel.

--Tu l’as entendu?

--Oui, Mendel.

--Il dit qu’il ne l’aime pas.

--Il le dit.

--Il ment, Bînah.

--Mais pourquoi mentirait-il?

--Tu parles avec ta bouche et pas avec ton cœur. Tu sais qu’il ne veut pas nous laisser croire qu’il reste célibataire à cause de nous. Tout son argent est employé pour l’entretien de cette maison, où nous vivons. C’est la loi de Moïse. N’as-tu pas vu sa figure quand je lui ai parlé de la fille de Sugarman?

Bînah se balançait sur sa chaise et se lamentait.

--Mon pauvre Daniel! mon pauvre agneau! attends un peu. Je vais mourir bientôt. Le Très-Haut est miséricordieux. Attends un peu.

Mendel ramassa la jaquette de Miriam qui traînait à terre et la rangea.

--Il ne sert à rien de pleurer, dit-il gentiment--et il eût tant aimé pleurer avec elle. Cela ne se peut pas. Il doit épouser celle que son cœur désire. N’est-il pas suffisant qu’il sente que nous avons paralysé sa vie au profit de notre Sabbat. Il n’en parle jamais, mais il le croit au fond de son cœur.

--Attends un peu! murmurait Bînah en se balançant. Non, calme-toi. Non, calme-toi. Il se leva et passa tendrement sa main calleuse sur les cheveux d’argent. Nous ne pouvons plus attendre. Pense depuis combien de temps Daniel attend.

--Oui, mon pauvre agneau, mon pauvre agneau! sanglota la vieille femme.

--Si Daniel se marie, dit le vieillard en essayant de parler avec fermeté, nous n’avons plus un sou pour vivre. Miriam a besoin de tout son salaire. Elle nous donne déjà plus qu’elle ne peut. Elle est une dame, et elle occupe une haute situation. Elle doit s’habiller avec élégance et qui sait si nous n’empêchons pas quelque monsieur de l’épouser. Nous ne sommes pas faits pour le grand monde. Mais avant tout, Daniel doit se marier, et je gagnerai ta vie et la mienne comme je le faisais quand les enfants étaient petits.

--Mais que vas-tu faire? dit Bînah en séchant ses larmes et le regardant d’un air effrayé. Tu ne peux plus exercer le métier de vitrier. Pense à Miriam. Que peux-tu faire, que peux-tu faire? Tu ne connais pas le commerce.

--Non, je ne connais pas le commerce, dit-il avec amertume. Chez moi, tu le sais, j’étais maçon; mais ici je ne pouvais pas obtenir de travail en observant le sabbat et ma main est devenue malhabile à l’ouvrage. Peut-être retrouverai-je ma main de jadis!

Il prit celle de sa femme, elle était raide et froide malgré la chaleur du feu.

--Prends courage, dit-il, je ne puis rien faire ici qui ne fasse honte à Miriam. Nous ne pouvons même pas rentrer dans un hospice sans répandre son sang; mais le Tout-Puissant, que Son nom soit béni--est bon.--Je partirai.

--Partir! La main flasque de Bînah serra celle de Mendel. Tu iras vendre des marchandises dans les campagnes!

--Non, s’il est écrit que je dois me séparer de mes enfants, que la distance soit assez grande pour empêcher les plaintes. Miriam le préférera. Je partirai pour l’Amérique.

--L’Amérique! Le cœur de Bînah palpitait avec violence. Et tu m’abandonneras? Une étrange désolation s’empara de tout son être.

--Oui, en tout cas, pendant un moment. Il ne faut pas que tu supportes les premières difficultés. Je trouverai à m’employer. Peut-être y a-t-il plus de maçons juifs en Amérique pour me procurer du travail. Dieu ne nous abandonnera pas. Là-bas je pourrai vendre des objets dans la rue, sans me gêner. Au pis aller je puis redevenir vitrier. Aie confiance, ma colombe.

Ce nouveau nom de tendresse fit tressaillir Bînah.

--Je t’enverrai un peu d’argent, et puis dès que je verrai clair je t’appellerai et tu viendras me rejoindre et nous vivrons heureux, et nos enfants seront heureux ici.

--Hélas! hélas! soupirait-elle, comment un vieillard comme toi pourra-t-il affronter la mer et les visages inconnus, tout seul? Vois comme tu es cruellement torturé par les rhumatismes. Comment serais-tu vitrier? Tu gémis des nuits entières. Comment pourrais-tu porter ce lourd châssis sur les épaules?

--Dieu me donnera la force de faire ce qui est juste.

Les larmes étouffaient sa voix. Les mots sortaient par saccades.

--Non, non! cria-t-elle avec véhémence! Tu ne partiras pas! tu ne me quitteras pas!

Ses lèvres serrées articulèrent:

--Je dois partir.