Les enfants du Ghetto

Part 16

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Mendel Hyams avait, lui aussi, gardé le silence. Mais il avait pleuré sans honte pendant la harangue de Strelitski. Comme les assistants se séparaient, le pauvre diable, hâve, exsangue, cassé, qui, depuis le début, se tenait tapi dans un coin sombre et n’avait cessé de marmotter impoliment le traité dit Baba Kama, reprit avec une ardeur nouvelle son étrange récitatif d’arguments.

--Mais alors, à quoi rapporter cela? A sa pierre, ou à son couteau, ou à son fardeau qu’il a laissé sur la grand’route, où un passant le maltraite? Qu’est-ce à dire? S’il a cédé sa propriété comme le prétend le rabbin ou comme le veut Shemuel, il s’agit d’un fossé. Et s’il a gardé sa propriété, comme le dit Samuel, qui affirme que tout cela dérive de _son_ fossé, alors il s’agit d’un fossé. Et si l’on croit le rabbin, qui veut voir là une dérivation de _son_ bœuf, alors il faut lire: _un bœuf_. Et par conséquent les dérivés du mot bœuf sont une seule et même chose que le bœuf lui-même... Tout le jour durant il avait médité ainsi, et il s’en alla tard dans la nuit, balançant pitoyablement son pauvre corps.

XIV

SHOSSHI SHMENDRIK FAIT SA COUR

Meckish était un Chassid, ce qui en jargon, signifie un saint, et en réalité, un membre de la secte des Chassidim, dont le centre est la Galicie. Au XVIIIe siècle, Israël Baalshem, «le maître du nom», se retira dans la solitude des montagnes pour se livrer à la méditation des vérités philosophiques. Il y développa une foi sereine et presque stoïque basée sur l’acceptation du cosmos, en tous ses points, et y acquit la conviction que la fumée d’une bonne pipe était un encens agréable au Créateur.

Mais c’est le malheur inévitable de tous les fondateurs de religions d’opérer des miracles apocryphes et de soulever des légions de disciples qui remodèlent l’enseignement du maître, selon leur propre forme d’intelligence, prêts à mourir pour l’altération qui en résulte. Un grand homme ne peut avoir d’influence sur ses semblables que pour autant qu’il soit incompris. A Baalshem succédèrent une armée de thaumaturges, et les fameux rabbins de Sadagora, faiseurs de miracles, qui sont en communication avec tous les esprits de l’air et jouissent des revenus des princes et du respect des papes.

C’est s’assurer le paradis que de s’emparer d’un morceau du _kuggol_ ou pudding du sabbat de ces rabbins, et la ruée des croyants qui s’y applique est un spectacle qui mérite d’être vu. Le Chassidisme est l’expression extrême de l’optimisme juif. Les Chassidim sont les Corybantes ou plutôt les Salutistes du Judaïsme. En Angleterre, leurs idiosyncrasies se bornent à des cérémonies d’une joie bruyante et exubérante. A la Chevrah, les croyants dansent, se tiennent penchés, se tordent, ou se frappent la tête contre le mur, selon leur caprice, ou bien encore jouent comme des enfants en présence de leur père.

Meckish dansait aussi, chez lui, et chantait «riddy, riddy, roï, toï, ta», ou «rom, pom, pom», et «bim, bom, bom», sur une étrange mélodie, pour exprimer le plaisir qu’il prenait à vivre. C’était un petit homme, d’aspect malingre, au teint jaune, aux pommettes saillantes, au nez crochu, avec une petite barbe, clairsemée et rabougrie.

La profession de mendiant qu’il avait exercée pendant des années avait empreint son visage d’un sourire triste, suppliant et doucereux, qui ne s’effaçait plus, même aux heures de repos. L’eau et le savon l’eussent peut-être atténué, mais il n’avait pas tenté l’expérience. Il était coiffé d’un bonnet de fourrure avec des oreillettes et il portait attaché sur le dos un panier à oranges plein de petits morceaux d’éponges sales et graveleuses, que personne n’achetait. Il est vrai que le commerce de Meckish consistait en bien autre chose: il tenait boutique de spectacles sensationnels et émouvants. Quand il se traînait péniblement à l’aide d’un bâton, ses membres inférieurs se croisaient en des contorsions bizarres, semblaient paralysés; mais dès que son aspect étrange avait attiré l’attention, ses jambes se pliaient et il s’affaissait sur le pavé, attendant que les spectateurs compatissants le relevassent, en semant l’argent et le cuivre. Après un certain nombre de performances, Meckish rentrait chez lui, dans l’ombre, pour y danser et chanter «riddy, riddy, roï, toï, bim, bom». Ainsi vivait Meckish, en paix avec Dieu et avec les hommes, jusqu’au jour fatal où l’idée lui vint de vouloir prendre une seconde femme. S’en procurer une était chose facile, avec l’aide de son ami Sugarman le Shadchan, et bientôt le petit homme trouva son ménage enrichi par la présence d’une énorme géante russe. Meckish n’eut pas recours aux autorités pour célébrer le mariage; ce fut un mariage tranquille, qui ne coûta rien. Un dais fait d’un drap et de quatre manches à balai fut érigé au coin du feu et neuf de ses amis, du sexe masculin, sanctifièrent la cérémonie par leur présence. Meckish et la géante russe jeûnèrent le matin de leur mariage, et tout fut fait en bon ordre. Hélas, le bonheur et les économies de Meckish ne devaient pas être de longue durée.

La géante russe se révéla une véritable Tartare. Elle mit le grappin sur les épargnes de Meckish, s’acheta des châles de Paisley et des colliers d’or. Plus encore, elle exigea de son mari qu’il la conduisît dans le monde et reçût des amis. Et la chambre à coucher, qu’ils louaient au mois, fut transformée en un salon de réception où le vendredi soir Peleg Shmendrik, sa femme, et M. Sugarman venaient les voir.

Pendant le dîner du Sabbat la conversation se divisait, les dames discutaient la mode et les hommes le Talmud. Les trois hommes s’occupaient, petitement du reste, de fonds publics et d’actions, mais rien au monde n’eût pu les amener à négocier une affaire, ou à discuter la valeur d’un prospectus, le jour du sabbat, bien qu’ils fussent tous alléchés par les réclames des mines de Saphir qui occupaient une page entière de la «Chronique Juive», organe qu’on achetait habituellement le vendredi soir pour y lire les nouvelles religieuses. La liste des souscriptions devait se clore le lundi à midi.

--Quand Moïse, notre maître, frappa le rocher--, dit Peleg Shmendrik, au cours de la discussion, il eut raison la première fois, et tort la seconde parce qu’il est dit dans le Talmud qu’on peut punir l’enfant quand il est petit mais qu’il faut raisonner avec lui lorsqu’il est grand.

--Oui, reprit Sugarman le Shadchan, mais si la baguette n’avait pas été de saphir, c’est elle qui se serait fendue, au lieu du rocher.

--Est-ce qu’elle était un saphir? demanda Meckish qui était un «homme-de-la-Terre».

--Naturellement, répondit Sugarman.

--Croyez-vous? demanda Peleg Shmendrik avec intérêt.

--Le saphir, reprit Sugarman, est une pierre magique. Elle éclaircit la vue, apaise les querelles. Issachar, le fils studieux de Jacob, était représenté sur le pectoral par un saphir. Ne savez-vous pas que le centre glauque de cette pierre symbolise les nuages qui enveloppèrent le Sinaï lors de la remise des tables de la Loi?

--J’ignorais cela, répondit Peleg Shmendrik, mais je sais que la baguette de Moïse fut créée, au crépuscule du premier sabbat, et qu’ensuite Dieu fit toutes choses à l’aide de ce sceptre.

--Ah, mais nous ne sommes pas tous assez forts pour manier la baguette de Moïse; elle pèse quarante seahs, dit Sugarman.

--Combien, croyez-vous, qu’on puisse soulever de seahs? demanda Meckish.

--Cinq ou six, pas plus, dit Sugarman, en voulant en soulever plus on risquerait de les laisser choir et le saphir se casse. Les premières tables de la Loi étaient faites de saphir et malgré cela en tombant d’une grande hauteur elles furent réduites en miettes.

--On peut dire que Gidéon le député, veut posséder une baguette de Moïse, car son secrétaire m’a dit qu’il compte prendre quarante actions, reprit Shmendrik.

--Chut! que dites-vous là? demanda Sugarman, Gidéon est un homme riche, et de plus, il est l’un des directeurs de l’affaire.

--Il semble y avoir un grand nombre de directeurs, dit Meckish.

--C’est fort joli à voir de loin, mais qui sait? reprit Sugarman en secouant la tête. La reine de Sheba offrit très probablement des saphirs à Salomon, mais elle n’était pas une femme vertueuse.

--Ah, Salomon! soupira M. Shmendrik, dressant l’oreille et interrompant la conversation. Au lieu d’avoir cent mille femmes, si Salomon avait eu mille filles ses trésors n’eussent pas suffi. Je n’ai eu que deux filles, Dieu soit loué, et je me suis presque ruiné en leur achetant des maris. Quand un pauvre «greener» se présente, sans une chemise au dos, il exige qu’on lui glisse deux cents livres dans la main et ensuite on ne peut plus le lâcher de crainte qu’il ne mette les jambes à son cou et se sauve en Amérique. En Pologne ce même homme n’eût été que trop heureux de trouver une femme et il eût dit «merci».

--Eh bien, mais que devient votre fils? dit Sugarman. Pourquoi ne m’avez-vous pas encore demandé de trouver une femme pour Shosshi? C’est un péché contre les filles d’Israël. Il doit avoir dépassé depuis longtemps l’âge prescrit par le Talmud?

--Il a vingt-quatre ans, répondit Peleg Shmendrik.

--Et tu tu tu, dit Sugarman, faisant claquer sa langue en signe de désapprobation, auriez-vous par hasard une objection à ce qu’il se marie?

--Dieu m’en préserve! s’écria le père, mais Shosshi est si timide, et puis, vous le savez, il n’est pas beau. Dieu seul sait à qui il ressemble!

--Peleg, je rougis pour vous! dit Shmendrik.

--Qu’est-ce qui lui manque? Est-il sourd, muet, aveugle ou bancal? Shosshi est maladroit avec les femmes parce qu’il étudie trop en dehors de son travail. Il gagne bien sa vie comme ébéniste, et il est temps qu’il entre en ménage. Combien me demanderez-vous pour lui trouver une calloh? (fiancée).

--Oh! reprit Sugarman, vous oubliez que c’est le sabbat. Soyez assuré que je ne vous demanderai pas plus que la dernière fois, à moins que la fiancée n’ait une grosse dot.

Le samedi soir, aussitôt après l’Havdalah, la clôture du sabbat, Sugarman alla trouver M. Belcovitch qui allait se remettre au travail, et l’informa qu’il venait de trouver le «chosan», le fiancé, rêvé pour Becky.

--Je sais, dit-il, que beaucoup de jeunes gens lui font la cour; mais que sont-ils tous, si ce n’est un tas de voyous? Combien de dot voulez-vous donner pour un homme?

Après avoir longtemps marchandé, Belcovitch consentit à verser vingt livres immédiatement avant la cérémonie du mariage et vingt livres douze mois plus tard.

--C’est entendu, mais surtout ne prétextez pas de les avoir oubliées quand nous serons à la «shool» (synagogue) et ne demandez pas à attendre le retour à la maison pour les donner, sinon je retire mon homme, même de dessous la chuppah. «Quand viendrai-je vous le soumettre?»

--Oh, demain après-midi--dimanche--pendant que Becky sera au parc avec ses jeunes amoureux. Il est préférable que je le voie d’abord.

Dès à présent Sugarman considérait Shosshi comme marié. Il se frotta les mains et alla le voir. Il le trouva dans un petit hangar au fond de la cour où il travaillait. Shosshi terminait au retour de l’atelier de petits objets de bois, des tabourets, des cuillers, et de petites tire-lires pour les vendre dans Petticoat lane le lendemain. De cette manière il augmentait son salaire.

--Bonsoir, Shosshi, dit Sugarman.

--Bonsoir, répondit Shosshi, et il continua à scier du bois.

C’était un homme jeune, mal dégrossi, à la face bourgeonnante, aux cheveux roux, toujours prêt à rougir du fait qu’il croyait faire l’objet de toutes les conversations. Ses yeux étaient fuyants comme ceux des chats et l’une de ses épaules, plus haute que l’autre, donnait à sa démarche un balancement qui le projetait de gauche à droite. Sugarman qui négligeait rarement ses devoirs de piété, s’apprêtait à dire la prière qu’on récite à la vue des monstruosités. «Béni sois-tu, toi qui varias les créatures.» Mais résistant à la tentation, il continua: «J’ai quelque chose à vous dire».

Shosshi le regarda d’un air soupçonneux.

--Ne vous dérangez pas; je suis occupé, dit-il, et il se mit à raboter un pied de chaise.

--Mais c’est bien plus important que vos chaises, voyons, que diriez-vous d’un mariage?

Shosshi rougit comme une pivoine et dit: «Ne vous moquez pas de moi».

--Je vous parle sérieusement. Vous avez vingt-quatre ans et vous devriez avoir déjà une femme et quatre enfants.

--Mais je ne veux pas d’une femme et de quatre enfants! reprit Shosshi.

--Bien entendu, je ne vous parle pas d’une veuve. C’est une jeune fille que j’ai en vue.

--Allons donc! quelle est la jeune fille qui voudrait de moi! dit Shosshi joignant un accent de curiosité à l’humilité de ses paroles.

--Quelle jeune fille? Gott in Himmel! mais des centaines! un jeune garçon comme vous, beau, sain et vigoureux et qui gagne bien sa vie!

Shosshi déposa son rabot et se redressa. Il y eut un moment de silence. Puis ses résolutions faiblirent et il retomba comme une masse inerte, la tête penchée sur son épaule gauche.

--C’est de la folie, tout ce que vous dites. Les jeunes filles sont moqueuses.

--Ne soyez pas insensible! Je sais une jeune fille qui a vraiment de l’affection pour vous.

La rougeur qui s’était un peu dissipée, envahit sa face et Shosshi suffoqué, regarda d’un air méfiant et crédule, ce bon Méphistophélès.

Sept heures allaient sonner et la lune dessinait son croissant jaune dans le ciel froid. Le firmament était constellé d’étoiles et le petit jardin se remplissait de poésie et d’ombre sous les rayons de la lune.

--Une belle jeune fille aux joues roses, continua Sugarman, avec des yeux noirs et quarante livres de dot.

La lune continuait sa course en souriant, l’eau coulait dans la citerne avec un murmure calme et apaisant. Shosshi accepta d’aller voir M. Belcovitch.

Celui-ci ne fit pas de cérémonie. Tout était comme à l’ordinaire, sur une table de bois traînaient deux demi-citrons exprimés, un morceau de craie, deux tasses fêlées et du savon écrasé. Belcovitch ne fut pas enthousiasmé par Shosshi, mais il dut convenir qu’il était sérieux. Son père était connu par sa piété, ses deux sœurs avaient épousé des hommes considérés et enfin, et surtout, il n’était pas hollandais. Quand Shosshi quitta le numéro 1 de Royal Street, il était agréé comme gendre par M. Belcovitch. Esther le croisa dans l’escalier et remarqua son air réjoui. Il marchait la tête presque droite. Shosshi était vraiment très amoureux et il sentait que la seule chose qui pût encore ajouter à son bonheur, c’eût été de contempler sa fiancée.

Il n’avait pas le temps d’aller la voir, sauf le dimanche après midi et ce jour-là elle était toujours absente. Mme Belcovitch le consolait en lui prodiguant ses attentions. Cette petite femme malade bavardait pendant des heures sans s’arrêter; elle lui dépeignait ses maux et l’invitait à goûter ses drogues; c’étaient là les égards réservés aux visiteurs de marque. Bientôt elle ne quitta plus son bonnet de nuit en sa présence, pour lui faire sentir qu’il faisait partie de la famille. Ces encouragements mirent Shosshi en confiance et il donna à sa future belle-mère des détails sur les maladies de sa mère _à lui_. Mais il ne put rien décrire que Mrs. Belcovitch ne croyait pouvoir surmonter: elle était universelle en fait de maladies. Elle possédait une puissante imagination et il advint qu’un jour Fanny lui ayant choisi un chapeau dans la vitrine d’une modiste, la pauvre fille eut grand peine à la persuader qu’il n’était pas moins beau que l’image qu’il reflétait dans une glace. Elle se vantait devant Shosshi d’être très faible des jambes. «Je suis née avec deux jambes différentes, l’une est grosse et l’autre est desséchée: enfin je fais ce que je puis».

Shosshi exprimait son admiration sympathique et continuait à faire sa cour. Parfois il trouvait Fanny et Pesach Weingott à l’ouvrage et ils étaient très affables envers lui. Il perdit un peu de sa timidité et de son tremblotement et il attendait avec impatience sa visite hebdomadaire chez les Belcovitch. Il vivait l’histoire de Cimon et d’Iphigénie. L’amour le rendait presque éloquent et lorsque à la longue Belcovitch parla, Shosshi plaça à plusieurs reprises un «tiens?» et parfois même au bon endroit. M. Belcovitch aimait sa propre voix, et s’arrêtait pour l’écouter, tenant son fer à repasser à la main. Si au milieu d’une de ses harangues il apercevait quelqu’un qui parlait et perdait du temps il disait à tout l’atelier, «Shah! continuez, continuez», et il se taisait. Mais avec Shosshi, il était spécialement poli, s’interrompant rarement quand il voyait son futur gendre suspendu à ses paroles. Ces causeries avaient un caractère d’affectueuse intimité.

--Je souhaiterais tomber mort subitement, disait-il avec l’air du philosophe qui a scruté les choses. Je n’aimerais pas rester couché et tripoter avec les médicaments et les docteurs. Traîner la mort en longueur est une plaisanterie coûteuse.

--Tiens, disait Shosshi.

--Ne vous tracassez pas, Bear. Je suis sûre que le diable vous emportera subitement, répondit sèchement Mrs Belcovitch.

--Ce ne sera pas le diable, reprenait M. Belcovitch d’un air mystérieux. Si j’étais mort jeune homme c’eût été différent!

Shosshi tendait les oreilles pour entendre le récit de la folle jeunesse de Bear.

--Un matin, dit Belcovitch, en Pologne, je me levai à quatre heures pour assister aux Supplications du Pardon. L’air était cru et l’aube ne pointait pas encore. Tout à coup j’aperçus un porc noir qui trottait derrière moi. Je me mis à courir et j’entendis des pattes qui battaient furieusement le sol dur et gelé. Une sueur froide m’enveloppa, je me retournai et vis les yeux du porc qui brillaient dans la nuit comme deux braises ardentes. Je sus alors que Celui-qui-n’est-pas-bon me poursuivait. «Ecoutez-moi, ô Israël», m’écriai-je et je contemplai le ciel: mais un brouillard froid cachait les étoiles. Je volais de plus en plus vite et de plus en plus vite le diable-porc me suivait. A la fin j’aperçus la Shool et je fis un dernier et suprême effort--je tombai épuisé sur le seuil du lieu saint et le porc disparut.

--Vraiment, dit Shosshi avec un long soupir.

--Dès que j’eus quitté le shool j’en parlai au Rabbin et il me dit: «Bear, est-ce que vos tephillin (phylactères) sont en ordre?» Je répondis: «Oui, Rabbin, ils sont très grands, je les ai achetés chez le très pieux scribe Naphtali, et je vérifie les nœuds chaque semaine.» Mais il répondit: «Je vais les examiner.» De sorte que je les lui portai; il ouvrit le phylactère pour la tête et--stupeur! au lieu de parchemin il trouva des miettes de pain.

--Hoï, hoï! fit Shosshi avec horreur, ses mains rouges toutes tremblantes.

--Oui, reprit Bear tristement. Je les avais portées pendant dix ans, et plus, et le levain en avait souillé toutes mes pâques.

Belcovitch entretenait aussi l’amoureux des détails relatifs à la politique intérieure des Fils-de-la-Vraie-Foi. L’affection de Shosshi pour Becky grandissait chaque semaine sous l’action des conversations intimes avec sa famille. A la fin, sa passion se trouva récompensée et Becky cédant aux instances violentes de son père, consentit à désappointer un de ses prétendants et à rester à la maison pour rencontrer son futur mari. Elle refusa pourtant de donner son consentement jusqu’après le dîner, et la pluie se mit à tomber à l’instant où elle le donna. En pénétrant dans l’appartement Shosshi devina qu’un changement était survenu. Du coin de l’œil il entrevit une femme d’une beauté tragique qui se tenait debout derrière la machine à coudre. Ses joues devinrent brûlantes, ses jambes se mirent à trembler et il eût souhaité que la terre s’ouvrît et l’avalât, comme elle le fit pour Koreh.

--Becky, dit Mrs Belcovitch, voici Monsieur Shosshi Shmendrik.

Shosshi grimaça un sourire, approuva de la tête pour confirmer le témoignage, son chapeau de feutre glissa et les larges bords s’enfoncèrent sur ses oreilles. A travers une espèce de brouillard, une jeune fille terriblement belle apparut.

Becky le fixa avec hauteur et fronça les lèvres. Puis elle se mit à ricaner.

Shosshi tendit gauchement sa grande main rouge. Becky feignit de n’en rien voir.

--Eh bien, Becky! murmura Belcovitch dans un chuchotement qu’on aurait pu entendre de l’autre côté de la route.

--Comment allez-vous? très bien, répondit Becky à haute voix, comme si elle s’imaginait que la surdité fît partie des défauts de Shosshi.

Shosshi sourit de manière à la rassurer.

Il y eut un nouveau silence.

Shosshi se demandait si les convenances lui permettaient de se retirer déjà. Il ne se sentait pas du tout à son aise. Tout s’était si agréablement passé, il avait pris un réel plaisir à venir dans cette maison et maintenant tout lui paraissait changé. Le cours d’un amour véritable n’est jamais parfaitement limpide et l’entrée de ce nouveau personnage dans la cour qu’il avait à faire était visiblement embarrassante.

Le père revint à la rescousse.

--Un peu de rhum? dit-il.

--Oui, répondit Shosshi.

--Chayah! Eh bien cherchez la bouteille.

Madame Belcovitch se dirigea vers l’armoire du fond de la pièce et y prit une grande carafe. Elle sortit deux petits gobelets, les remplit du rhum fait dans la maison et tendit l’un à Shosshi et l’autre à son mari. Shosshi murmura une prière, et, fixant d’un regard la société, il s’écria: «A la vie!» «--A la paix!» répliqua l’hôte, en avalant d’un trait le liquide. Shosshi l’imitait, quand soudainement ses yeux rencontrèrent ceux de Becky. Il étouffa et toussa pendant cinq minutes, durant lesquelles Mrs Belcovitch lui administra maternellement de petites tapes dans le dos. Quand il se trouva relativement soulagé, la pensée d’avoir été ridicule l’envahit et l’accabla de nouveau. Becky ricanait toujours derrière la machine à coudre. Une fois de plus Shosshi se rendit compte que les devoirs de la conversation lui incombaient. Il regarda ses pieds et n’y trouvant rien que d’ordinaire, il regarda en l’air et sourit aimablement à l’assemblée, de manière à dégager ses responsabilités.

M. Belcovitch vit son embarras et faisant signe à Chayah, il sortit de la chambre, suivi de sa femme. La société ne répondant pas, il se moucha bruyamment. Shosshi se trouva seul avec la jeune et terrible beauté. Becky fredonnait une chanson et regardait le plafond, ayant oublié l’existence de Shosshi. La position de ses yeux permit à Shosshi de la mieux regarder. Il jeta un regard furtif qui se fit de plus en plus audacieux et se transforma en un regard fixe et continu.

Qu’elle était belle et charmante! Ses yeux devinrent brillants; un sourire approbatif éclaira son visage. Tout à coup il baissa les yeux et rencontra ceux de Becky. Le sourire s’évanouit et fit place à une expression de tristesse et de crainte, ses jambes fléchirent. La terrible beauté poussa un soupir et cessa d’inspecter le plafond. Un moment après, Shosshi recommençait à l’admirer. En vérité, Sugarman n’avait pas exagéré ses charmes; mais... Sugarman n’avait-il pas dit aussi qu’elle l’aimait? Cette pensée le remplissait d’épouvante. Shosshi était très ignorant des femmes en dehors de ce que lui avait appris le Talmud. Il pouvait se faire que l’attitude de Becky exprimât une vive affection. Il s’avança vers elle le cœur battant violemment. Il était assez près d’elle pour la toucher. L’air qu’elle fredonnait lui frappait les oreilles. Il ouvrit la bouche pour parler, mais Becky, s’apercevant soudainement de sa proximité, le fixa d’un regard de sphynge. Les mots se glacèrent sur ses lèvres. Il garda la bouche ouverte pendant quelques secondes, et la peur du ridicule le poussa à ne pas la fermer sans émettre un son quelconque. Il fit un violent effort et dit en hébreu:

--Heureux ceux qui habitent ta maison! ils chanteront tes louanges, Selah!