Les enfants du Ghetto

Part 20

Chapter 203,673 wordsPublic domain

--Et puis? qu’est-ce que ça fous fait? fous êtes un grand sot. Pour arriver au but il faut prendre n’importe quel chemin. Ah, fous n’êtes pas fait pour la politique. Fous effrayez, fous organisez des cortèches avec des cartels et des bannières autour de la synagogue, le jour du Sabbat. Beaucoup de ceux qui foutraient être sauvés par fous, craignent les foudres du ciel et ne se choignent pas au cortèche. Beaucoup y viennent dans l’excitation de la colère et ensuite prennent peur et se frappent la poitrine. Qu’arrive-t-il? Les orthodoxes sont la majorité; dans quelque temps un leader viendra qui sera ou prétendra être à la fois orthodoxe et socialiste. Que ferez-vous alors? Fous resterez avec un, deux, ou trois athées, n’étant pas assez nombreux pour faire le _Minyan_. Non, nous defons être _chocham_ et prendre les hommes tels qu’ils sont. Dieu a fait deux espèces d’hommes, les imbéciles et les chens d’esprit. Il y a un homme d’esprit pour un million d’imbéciles et celui-là s’assied sur leurs têtes et ils le prient. Si ces idiots feulent aller à la «Shool» et jeûner le _Yom Kippour_, pourquoi mangez-fous du porc pour les choquer et les empêcher de croire à fotre socialisme? Quand fous foulez mancher du porc, faites-le comme nous le faisons aujourd’hui, en particulier. En public nous crachons quand nous foyons du porc. Ah, que vous êtes pête! Moi, che suis un homme d’état, un politicien, che serai le Machiavel de fotre moufement.

--Ah Pinchas, vous êtes rusé comme un démon! dit Wolf en riant. Et pourtant vous vous dites le poète du patriotisme et de la Palestine!

--Et pourquoi non? Pourquoi fivre ici en captivité? Pourquoi n’aurions-nous pas un Etat à nous, avec un président à nous, un homme qui chointrait l’esprit politique et la connaissance de la littérature hébraïque avec la plume du poète? Non, luttons pour reconquérir notre pays; nous ne suspendrons plus nos harpes aux saules de Babylone pour pleurer; nous prendrons nos épées comme Ezra et Judas Macchabée, et...

--Une chose à la fois, Pinchas, dit Simon Wolf. En ce moment nous devons songer à la façon de distribuer les bons pour la nourriture. Le comité est en retard. Je me demande s’il n’y a pas eu de bagarres dans les endroits où ils ont organisé les meetings.

--Ah, foilà encore une question, dit Pinchas. Foulez-fous me laisser prendre la parole aux meetings, pas aux petits, ceux te la rue, mais aux grands meetings tans le Hall tu Club? Là, mes paroles jailliraient comme le torrent des montagnes, lavant et balayant la corruption. Mais fous laissez parler tous ces idiots. Savez-fous, Simon, que nous sommes, fous et moi, les deux seules personnes de tout l’East End qui parlions correctement l’anglais.

--Je sais, mais ces speeches doivent se faire en Yiddish.

--_Gewiss_, mais qui le parle comme fous et moi? Il faut me laisser parler ce soir.

--Je ne puis pas, vraiment pas, dit Simon. Le programme est composé. Vous savez bien qu’ils sont tous jaloux de moi. Je ne puis en excepter aucun.

--Ah! ne dites pas cela! dit Pinchas, posant un doigt sur le côté du nez pour mieux plaider sa cause.

--J’y suis obligé.

--Fous me déchirez le cœur. Che vous aime comme un frère, presque comme une femme. Rien qu’une fois! Il le regardait d’un air suppliant.

--Je ne puis pas. Il m’en cuirait.

--Une petite fois, Simon Wolf? Et de nouveau il se mit le doigt sur le nez.

--C’est impossible.

--Vous oubliez que mon yiddish enflammera tous les cœurs et que che ferai jaillir des larmes tes yeux, comme Moïse du rocher.

--Non, je le sais bien, mais qu’y faire?

--Rien que cette petite faveur, et je fous en serai reconnaissant toute ma fie.

--Vous savez que je le ferais si je pouvais.

Pinchas posa son doigt sur son nez avec plus d’insistance.

--Rien qu’une fois. Accordez-moi cela et che ne fous demanderai plus chamais rien, de toute ma fie.

--Non, non! n’insistez pas, Pinchas. Partez maintenant, dit Wolf qui s’ennuyait. J’ai beaucoup à faire.

--Che ne vous donnerai plus chamais mes idées! dit le poète en se levant et il sortit en faisant claquer la porte.

Le leader se mit à l’ouvrage en poussant un soupir de soulagement.

Le soulagement ne fut, hélas, que passager. Un moment après la porte s’ouvrit doucement et la tête de Pinchas apparut dans l’entrebâillement. Le poète avait son plus beau sourire et son doigt bien posé sur le nez:

--Rien qu’un petit speech, Simon. Pensez comme che vous aime!

--Oh, allez-vous en! Je verrai ce que je puis faire, répondit Wolf en souriant malgré son ennui.

Le poète entra et baisa l’ourlet du veston de Wolf.

--Oh fous êtes un grand homme! dit-il. Puis il sortit en fermant gracieusement la porte. Un moment après, le sombre visage éclairé par un large sourire réapparut:

--Fous n’oubliez pas votre promesse? dit la tête.

--Non, non, allez-vous en au diable! Je n’oublierai pas.

Pinchas s’en retourna chez lui, à travers les rues encombrées de grévistes qui discutaient la situation avec une exubérance de gestes toute orientale, prenant comme interlocuteur n’importe qui voulait les entendre. Les exigences de ces pauvres ouvriers tailleurs, qui travaillaient dix-huit heures par jour, et qui, avec l’aide de leur femme et de leurs enfants, pouvaient à peine gagner une livre par semaine, étaient bien modestes. Ils réclamaient douze heures de travail, de huit heures du matin à huit heures du soir, avec une heure de repos pour le dîner et une demi-heure pour le thé, deux shillings au lieu d’un shilling neuf pence et demi que leur donnaient les marchands tailleurs, ceux qui avaient l’entreprise du gouvernement pour la confection des manteaux de policemen, etc., etc. Leurs intentions étaient absolument pacifiques. Sur tous les visages se lisaient l’intelligence et la mauvaise santé, la pâleur éclairée par l’éclat des yeux et des dents. Les épaules courbées, la poitrine creusée, les bras ballants, ils venaient le soir au Hall par centaines. C’était un grand bâtiment carré avec une estrade et des galeries; une troupe y jouait parfois des pièces en jargon, faisant frémir le ghetto par des tragédies ou l’égayant de ses farces. On y trouvait les deux ce soir-là, et en jargon. Dans la vie réelle le drame est toujours interrompu et l’on chausse tour à tour le cothurne et le brodequin. C’était un épisode de cette pitoyable lutte entre la misère et la cupidité, et pourtant l’humour n’en souffrait pas.

Bien que pleine, la salle n’était pas comble; c’était un vendredi soir, et une grande partie des grévistes se refusaient à profaner le Sabbat en assistant au meeting. Mais c’étaient là les fanatiques parmi lesquels se trouvait Mosès Ansell, car lui aussi était en grève. Déjà sans travail, il ne pouvait rien perdre en augmentant l’importance numérique du mouvement. D’autres plus modérés, prétendaient que puisqu’il n’y avait aucune affaire pécuniaire à conclure, leur présence au meeting ne pouvait être considérée comme un travail. C’était comme assister au sermon, ils écouteraient simplement les discours. Et puis ce serait un triste Sabbat à la maison, avec un garde-manger vide, et ils avaient été déjà à la synagogue. C’est ainsi que l’ancienne piété dégénère et se perd dans l’agitation des problèmes sociaux modernes. Parmi ces hommes il s’en trouvait qui n’avaient pas même changé l’expression habituelle de leur visage en se lavant pour le Sabbat. Les uns portaient des faux cols et de beaux vêtements, de bonne origine, tout râpés, les autres visiblement misérables, laissaient voir des poignets sales sortant de manches usées, et portaient, bizarrement enroulées autour du cou, des écharpes d’une couleur et d’une propreté douteuses. Une petite minorité appartenait au parti libre-penseur et la majorité n’avait recours aux services de Wolf que parce qu’il leur était tout à fait indispensable. En ce moment il était le seul leader possible, et ils étaient suffisamment empreints de jésuitisme pour user du diable lui-même, pour atteindre le but. Bien que Wolf n’eût pas voulu renoncer au meeting du Vendredi soir, spécialement utile en ce qu’il permettait aux ouvriers tailleurs non encore en grève d’y assister, les conseils de Pinchas l’avaient impressionné. Comme tant d’autres réformateurs qui débutèrent en prêchant un athéisme farouche, il commençait à comprendre l’importance limitée de la question religieuse comparée à la solution du problème social, et Pinchas avait semé en un terrain tout préparé. En tant que leader travailliste, il pouvait compter sur des adeptes bien plus nombreux que s’il eût été l’apôtre d’une impiété militante. Il résolut de réserver l’athéisme pour l’avenir et de se dévouer à l’affranchissement de la créature avant de s’occuper de l’âme. Trop orgueilleux pour avouer sa gratitude envers le poète qui le lui avait suggéré, il lui était malgré tout reconnaissant.

--Mes frères, dit-il en Yiddish, quand ce fut son tour de prendre la parole, je suis très peiné de voir combien nous sommes divisés; les capitalistes, les Belcovitch se réjouiraient s’ils savaient ce qui se passe. N’avons-nous pas assez d’ennemis qu’il nous faille nous quereller et nous séparer en petits groupes? (bravo, bravo). Comment pouvons-nous espérer réussir si nous ne sommes pas parfaitement organisés? Il m’est revenu qu’il y a des hommes qui insinuent des choses sur mon propre compte et avant d’aller plus loin, je désire ce soir vous poser cette question:

Il s’arrêta dans un silence recueilli, se redressa et fixant bravement l’assemblée il s’écria d’une voix de stentor:

--_Sind sie zufrieden mit ihrer chairman?_ (Etes-vous satisfaits de votre président?)

Son audace impressionna. Les mécontents restèrent timidement à leur place.

--_Yes_, répondit l’auditoire, tout fier de ce monosyllabe anglais.

--_Nein_, s’écria une voix solitaire du haut de la dernière galerie.

En un instant toute l’assemblée fut sur pieds, regardant l’opposant avec colère. «Descendez! Montez sur la plate-forme!» se mêlaient aux cris d’«ordre» du président qui l’invitait à descendre sur l’estrade. L’opposant brandissait un rouleau de papier et refusait de changer de place. Il était évidemment en train de parler car sa mâchoire faisait des mouvements, qui, dans le bruit et le tumulte, n’étaient que des grimaces. Il était coiffé d’un vieux chapeau haut de forme défoncé, posé sur la nuque, il avait les cheveux en désordre et la figure mal débarbouillée. Enfin le silence se rétablit et son discours devint intelligible.

--Maudits sweaters! maudits capitalistes qui volent les cerveaux des hommes et nous laissent dépérir et crever dans l’obscurité et la misère. Qu’ils soient maudits! qu’ils soient maudits! La voix de l’orateur s’élevait comme un long cri rauque pendant qu’il bredouillait. Quelques-uns le reconnurent et bientôt on entendit sur toutes les lèvres: «Oh, ce n’est que Meshuggene David».

David le fou était un étudiant russe, très doué, qui pour s’être trouvé mêlé à des complots nihilistes s’était réfugié en Angleterre, où la lutte et les difficultés qu’il avait traversées avant de trouver un emploi lui avaient dérangé le cerveau. Il avait le don du jeu d’échecs et des inventions mécaniques, et, dans les premiers temps, il avait gagné son pain en vendant d’ingénieux brevets à un coreligionnaire important qui possédait des chevaux de course et était propriétaire d’un music-hall, mais bientôt il se mit à chercher la quadrature du cercle et découvrit le mouvement perpétuel. Maintenant, il vivait des aumônes occasionnelles de voisins indulgents, car le bureau de bienfaisance l’avait noté comme «dangereux». Il était extrêmement loquace, et profondément jaloux de Simon Wolf, de n’importe quel homme sans grande instruction qui prétendait mener le peuple; mais quand l’assemblée lui accordait la parole, il oubliait le motif de son discours et éclatait en invectives contre la société.

L’inopportunité de ses remarques s’étant fait sentir, il fut durement rabroué et ses voisins le rassirent à sa place, où il baragouina et gesticula sans être entendu.

Wolf reprit ses questions:

--_Sind sie zufrieden mit ihrer secretary?_

Cette fois il n’y eut pas d’opposant; le _yes_ tomba comme la foudre.

--_Sind sie zufrieden mit ihrer treasurer?_

Les «oui» et les «non» se mêlèrent. La question du maintien de ce fonctionnaire fut mise au vote et il y eut beaucoup de confusion, car le Juif de l’East End devient à peine et très lentement un animal politique. Les «oui» l’emportèrent, mais Wolf non content de l’approbation de l’assemblée reprit tout l’ensemble des questions, sous une nouvelle forme, de manière à rapatrier tout le monde.

--_Hot aner etwas zu zagen gegen mir?_ ce qui signifie en yiddish: «quelqu’un a-t-il quelque chose à me reprocher?»

Le «non!» s’éleva comme un puissant murmure.

--_Hot aner etwas zu zagen gegen dem secretary?_

--Non!

--_Hot aner etwas zu zagen gegen dem treasurer?_

--Non!

Ayant ainsi témoigné de son esprit logique et déductif par un système de déduction exagéré même pour les plus intelligents, Wolf consentit à conclure. Il avait remporté une victoire et le triomphe lui donna un surcroît d’éloquence. Il termina, laissant son auditoire transporté et plein de bonnes résolutions et de loyalisme. Conscient de son empire et de son influence grandissants, il trouva dans sa joie le moyen de caser le discours de Pinchas.

--Frères d’exil... dit le poète en son plus beau yiddish...

Pinchas parlait l’allemand, qui est une forme étrangère du yiddish difficilement compréhensible par le peuple, en sorte que pour rendre son discours intelligible il dut abandonner diverses inflexions et jeter les genres aux quatre vents, il fut obligé de dire «wet» au lieu de «wird» et de mélanger à son vocabulaire de l’hébreu hybride et de l’anglais incorrect. Il y eut des applaudissements quand Pinchas, secouant ses boucles emmêlées, s’adressa au public, car tous ceux auxquels il s’était jamais adressé savaient que c’était un savant, un sage et un grand poète en Israël.

--Frères d’exil, dit le poète, l’heure est venue d’en finir avec les sweaters. Isolément nous sommes des grains de sable, groupés nous sommes le simoun. Notre grand initiateur Moïse, fut le premier socialiste. La législation de l’Ancien Testament, les lois agraires, les règlements du jubilé, le tendre souci des pauvres, la subordination des droits de propriété aux intérêts des travailleurs, tout cela est du socialisme pur!

Le poète s’arrêta pour recueillir les bravos qui montaient par flots. Un tout petit nombre dans l’auditoire savait ce que signifiait le mot socialisme mais ils croyaient tous qu’il constituait la pierre d’achoppement du «Sweating system». Le socialisme signifiait la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires et il s’obtenait en marchant en cortège avec des bannières et un orchestre d’instruments de cuivre. Pourquoi s’informer davantage?

--En résumé, poursuivit le poète, le socialisme c’est le judaïsme, et le judaïsme c’est le socialisme. Karl Marx et Lassalle, les fondateurs du socialisme, étaient juifs. Mange, bois, réjouis-toi et bénis le Seigneur ton Dieu, qui te fit sortir d’Egypte, de la terre d’esclavage! Mais nous n’avons rien à manger, nous n’avons rien à boire, nous n’avons pas de quoi nous réjouir et nous sommes encore en terre d’esclavage! (applaudissements). Mes frères, comment pouvons-nous maintenir le judaïsme dans un pays où le socialisme n’existe pas? Nous devons devenir de meilleurs Juifs, nous devons créer le socialisme, car de socialisme c’est l’ère de la paix, de l’abondance et de la fraternité, celle que tous nos prophètes désignaient par la venue du Messie.

Un léger murmure d’opposition se fit entendre çà et là, mais Pinchas continua:

--Quand Hillel le Grand résuma la Loi aux futurs prosélytes, en se tenant sur un pied, comment s’exprima-t-il? «Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes.» C’est le socialisme renfermé dans une coquille de noix. Ne gardez pas vos richesses pour vous-même, distribuez-les, ne vous nourrissez pas du labeur des pauvres, mais aidez-les, ne mangez pas le pain que les autres ont gagné, mais gagnez le vôtre. Oui, mes frères, les seuls véritables Juifs d’Angleterre, ce sont les socialistes. Les phylactères et les châles-à-prière sont des niaiseries! Travaillez pour répandre le socialisme et vous serez agréable au Tout-Puissant. Le Messie promis sera un socialiste!

Il y eut des bruits confus, les hommes se demandaient les uns aux autres: «Que dit-il?» Ils commençaient à flairer le soufre. Wolf se tortillait sur sa chaise, gêné et poussait du pied Pinchas pour lui rappeler ses propres conseils. Mais l’esprit du poète planait dans les nues. Les considérations terrestres se perdaient dans les profondeurs de l’espace sous lui.

--Mais comment le Messie rachètera-t-il son peuple? demanda-t-il, de nos jours ce ne sera plus par l’épée, mais par la parole. Il plaidera la cause du Judaïsme, celle du socialisme, au Parlement. Il n’opérera pas de faux miracles comme Bar Cochba ou Zevi. Aux élections générales, mes frères, c’est moi qui serai candidat pour Whitechapel. Moi, un pauvre homme, un des vôtres, je prendrai ma place dans cette puissante assemblée et je toucherai les cœurs des législateurs. Ils se courberont devant mes discours comme les roseaux du Nil quand le vent passe. Ils m’éliront premier ministre comme Lord Beaconsfield, mais lui n’était pas le Messie. Au diable les riches banquiers et les agents de change, nous n’en voulons pas. Nous nous libérerons nous-mêmes.

La vigueur extraordinaire que le poète apporta dans ses paroles et dans ses gestes porta. N’en comprenant que la moitié, la majorité trépignait et applaudissait. Pinchas gonflait d’orgueil. Sa silhouette grêle, haute à peine de cinq pieds un quart, dominait l’assemblée. Son teint était de cuivre bruni et ses yeux dardaient des flammes.

--Oui, mes frères, conclut-il, les pourceaux anglo-juifs, foulent négligemment aux pieds les perles de la poésie et la science. Ils prirent pour ministres des hommes qui ont quatre maîtresses, comme le Grand Rabbin, des hypocrites qui ne peuvent même pas écrire la langue Sainte correctement, comme les Dayanim, des hommes qui vendent leurs filles aux riches; comme membres du Parlement des agents de change qui ne parlent pas l’anglais; comme philanthropes des épiciers coupables de détournements de fonds. N’ayons plus rien de commun avec ces cochons--Moïse, notre maître, nous l’a défendu--(rires). Moi je serai le député pour Whitechapel, voyez mon nom, Melchisédec Pinchas fait M. P.: c’était écrit. Si chaque lettre de la Torah a un sens spécial et qu’aucune ne fut écrite au hasard, pourquoi le doigt de Dieu n’aurait-il pas écrit mon nom? M. P., Melchisédec Pinchas? Ah! notre frère Wolf dit vrai; la sagesse parle par ma bouche. Déposez vos petites rancunes et unissez-vous pour travailler mon élection au Parlement. De cette manière, et de celle-là seulement, vous serez rachetés de l’esclavage, changés de bêtes de somme en hommes, d’esclaves en citoyens, de faux Juifs en Juifs véritables. Ainsi et ainsi seulement vous pourrez boire, manger, et être heureux et vous me remercierez de vous avoir délivrés de l’esclavage. Ainsi et seulement ainsi le Judaïsme couvrira le monde comme les eaux couvrent la mer.

L’ardeur de cette péroraison conquit l’auditoire et de toutes parts, sauf de l’estrade, les applaudissements retentirent aux oreilles du poète. Il quitta la tribune et s’en fut en tirant machinalement de sa poche une allumette et un cigare, allumant l’un avec l’autre. Instantanément les applaudissements ralentirent et cessèrent; il y eut un moment de stupeur, puis un murmure de désapprobation s’éleva. La majorité de l’auditoire, ainsi que Pinchas à jeun l’eût certes deviné, était encore orthodoxe. Cette profanation publique du Sabbat par la fumée d’un cigare était intolérable. Comment le Dieu d’Israël aiderait-il à propager le socialisme, à diminuer les heures de travail, à augmenter le salaire d’un penny par manteau, si cet encens du diable lui montait aux narines? Leur sentiment d’admiration pour Pinchas se trouva changé en méfiance. _Epikouros, Epikouros, Meshumad_, résonnaient de tous côtés. Le poète promenait autour de lui un regard étonné, sans comprendre ce qui se passait. Simon Wolf profita de l’occasion et d’un geste furieux il arracha le cigare brûlant d’entre les dents du poète. Il y eut un hurlement de joie et d’approbation.

Wolf retomba sur ses pieds. «Mes frères, gronda-t-il, vous savez que je ne suis pas _froom_; mais je ne veux pas voir fouler aux pieds les convictions d’autrui», et il écrasa le cigare de Pinchas sous son talon.

Immédiatement, de son petit bras chétif le poète envoya dans l’air une gifle qui manqua Wolf. Il était soulevé, les veines de son front se gonflaient et les battements de son cœur lui montaient à la gorge. Wolf, en riant, menaça le poète de son poing noueux et celui-ci n’employa plus aucune autre arme de défense, que sa langue.

--Hypocrite! s’écria-t-il, menteur! Machiavel! Enfant de la Séparation! Un an de malheur pour toi! Un mauvais esprit dans tes os et dans ceux de ton père et de ta mère. Ton père était un prosélyte et ta mère une abomination! Que les malédictions du Deutéronome tombent sur toi! Puisses-tu être couvert d’ulcères comme Job! Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers l’audience, tas d’hommes-de-la-Terre! Animaux stupides! Jusqu’à quand courberez-vous l’échine sous le joug de la superstition avec vos ventres vides? Qui dit que je ne fumerai pas? Le tabac était-il connu de Moïse notre maître? Si oui, il l’eût savouré le jour du Sabbat: il était, comme moi, un homme sage. Les Rabbins le connaissaient-ils? non, heureusement, sinon ils eussent été assez stupides pour le défendre. Vous êtes tous si ignorants que vous ne pensez pas à ces choses. Quelqu’un parmi vous peut-il me montrer où il est dit que nous ne pouvons pas fumer le jour du Sabbat? Le Sabbat n’est-il pas le jour du repos? et comment nous reposer si nous ne fumons pas? Je crois avec les Baalshem que Dieu est plus satisfait de la fumée de mon cigare que de toutes les prières des Rabbins imbéciles. Comment osez-vous me voler mon cigare! Est-ce là votre manière de célébrer le Sabbat?

Il se retourna vers Wolf, et voulut retirer le cigare de sous son pied. Ils luttèrent pendant un instant. Une douzaine d’hommes montèrent sur l’estrade et éloignèrent le poète qui s’accrochait désespérément à la jambe du leader--quelques opposants de Wolf s’écrièrent: «Laissez cet homme tranquille et rendez-lui son cigare!» et ils se mêlèrent aux envahisseurs. Le tumulte régnait dans le Hall. Du haut de la galerie la voix de David le fou se fit entendre:

--Maudits sweaters qui volent les cerveaux des hommes! Obscurité et misère! Qu’ils soient maudits! Faites-les sauter comme nous avons fait sauter Alexandre! Qu’ils soient maudits!

Pinchas fut emporté, criant et gesticulant avec frénésie, essayant de mordre aux bras ceux qui l’emportaient, à travers une foule tumultueuse et un petit groupe d’opposants. On le déposa devant la porte.