Part 13
--Ils sont pauvres, observa-t-il. Ce sont toujours les plus pauvres en biens de ce monde qui sont les plus riches en religion.
--Eh bien, n’est-ce pas une compensation? répliqua-t-elle. Mais si j’en crois les idées de mon père, c’est surtout parce que préoccupations matérielles et préoccupations religieuses vont ensemble.
--Je pense qu’on vient trouver votre père beaucoup plus pour dissiper les premières que les secondes.
--Mon père est très bon, répondit-elle simplement.
Ils avaient à ce moment réussi à se procurer quelque chose à manger, et pendant quelques minutes le dialogue changea d’objet.
--Savez-vous une chose? reprit-il durant le repas. Je sens que je n’aurais pas dû vous avouer mon peu de foi.
--Pourquoi donc?
--Eh, parce que vous êtes la fille de Reb Shemuel.
--C’est précisément à cause de cela que j’aime à entendre les gens dire le fond de leur pensée. A part cela, ne vous imaginez pas que je suis aussi pieuse que mon père.
--Je ne me l’imagine pas. Ah, pas du tout, dit-il en riant. Je sais qu’il y a une vieille et bienheureuse loi sacrée en vertu de laquelle les femmes n’ont pas autant de chance que les hommes de se distinguer en matière de ritualisme. Je me souviens vaguement d’avoir dit une prière pour remercier Dieu de ne pas avoir fait de moi une femme.
--Il doit y avoir longtemps de cela, remarqua-t-elle malicieusement.
--Oui, c’était quand j’étais gamin... Est-ce que vous ne faites pas la prière inverse? demanda-t-il.
--Oui, je remercie Dieu de m’avoir faite selon sa volonté.
--Vous n’en semblez pourtant pas autrement satisfaite, insinua-t-il, ayant remarqué une certaine nuance dans le ton qu’elle avait employé.
--Comment une femme pourrait-elle être satisfaite, dit-elle en le regardant en face. On ne la conseille pas sur son avenir. Elle n’a qu’à fermer les yeux, ouvrir la bouche et accepter ce qu’il plaît à Dieu de lui envoyer.
--Eh bien, fermez les yeux, dit-il.
Et, avançant la main, il lui donna une friandise, ce qui ramena la conversation sur un sujet moins grave.
--Vous vous conduisez très mal, déclara Hannah. Si mon mari vous avait vu!
--La belle affaire. Je ne sais comment cela se fait, mais je ne puis pas arriver à me figurer que vous êtes mariée.
--Est-ce que je joue mon rôle si mal que cela?
--Est-ce un rôle? fit-il anxieux.
Elle hocha la tête. Sa physionomie à lui redevint sérieuse et Hannah ne put éviter de remarquer ce changement.
--Non, dit-elle, c’est la stricte réalité, et je n’en suis pas plus fière.
Cela semblait une confession hardie et facile à comprendre. Sam avait été le camarade d’école de David, et celui-ci n’avait jamais eu une haute opinion du caractère de son mari.
--Vous n’êtes pas heureuse? demanda-t-il doucement après un instant de silence.
--Pas en mariage.
--Sam est une brute, s’écria-t-il indigné. Il mériterait qu’on lui frottât les oreilles, pour s’afficher ainsi avec cette grosse fille en rouge.
--Oh, ne dites pas du mal de cette jeune fille, c’est ma meilleure amie, fit Hannah en contenant son trouble, qui n’était pas seulement causé par l’envie de rire.
--C’est toujours comme ça, déclara solennellement David. Mais comment avez-vous pu l’épouser?
--Par accident, répondit-elle avec indifférence.
--Par accident? répéta-t-il les yeux écarquillés.
--Oh, la chose n’a pas d’importance, reprit-elle en concentrant son attention sur la cuillerée de glace à la vanille qu’elle portait à sa bouche. Nous divorçons demain... Voyons, prenez garde! Un peu plus vous cassiez cette assiette.
David resta bouche bée.
--Vous allez divorcer demain?
--Oui, qu’y a-t-il donc là de singulier?
Il considéra longuement sa physionomie impassible, puis s’écria:
--Ah, maintenant, je suis sûr que vous vous êtes moquée de moi tout le temps.
--Mon cher Monsieur Brandon, pourquoi vous obstinez-vous à me taxer de mensonge?
Il fut contraint de s’excuser de nouveau et devint un modèle si accompli de perplexité et d’embarras, que la gravité de Hannah ne put y tenir. Elle partit d’un long éclat de rire qui domina un instant le bruit des assiettes et le murmure des conversations.
--J’ai pitié de vous, et je vais vous éclaircir le mystère, dit-elle enfin. Mais promettez-moi que vous garderez pour vous ma confidence. Il n’y a que notre petit cercle d’amis qui soit au courant, et je ne tiens pas à être la risée du quartier.
--Certes, je vous le promets! dit-il ardemment.
Elle tint encore un peu sa curiosité en suspens, pour s’amuser un instant de plus, mais elle finit par le mettre au courant, jouissant de sa stupéfaction.
--Quelle étrange religion que celle dont les lois demeurent toujours lettre morte pour quatre-vingt-dix-huit pour cent du peuple qui la professe, dit David Brandon. Je suppose que nous sommes maintenant trop anglicisés pour nous rappeler que nous avons nos propres lois matrimoniales, comme les Ecossais. Enfin, je suis bien content, et je vous félicite.
--De quoi?
--De n’être pas réellement mariée à Sam.
--Eh bien, vous êtes aimable pour votre ami! Et je puis vous dire que je ne m’en félicite pas du tout, moi.
--Et pourquoi donc? demanda-t-il désappointé.
Elle hocha la tête en silence.
--Dites pourquoi? insista-t-il.
--Eh bien, pour vous dire la vérité, ce mariage forcé était la seule chance que j’avais d’épouser un homme qui ne fût pas dévot. Ne faites pas cette mine ébahie. Je n’ai pas été choquée de votre impiété, vous ne devez pas l’être de la mienne. Vous pouvez sans doute concevoir que j’ai vu tant de religion dans la demeure paternelle que j’aimerais assez changer d’atmosphère.
--Ha, ha, ha! vous voilà comme nous tous, vous avez le courage d’en convenir.
--Du courage, non. Ma carrière, Dieu merci, n’a rien à voir avec les pratiques religieuses. Mon père sûrement est un saint, mais il absorbe aveuglément tout ce qu’il y a dans ses livres, de même qu’il prend de confiance tout ce que ma mère et moi nous lui mettons dans son assiette, et pourtant...
Elle allait parler des dispositions sceptiques de son frère Lévi, mais elle s’arrêta à temps. Elle n’avait pas le droit de révéler les secrets de l’âme d’autrui et se demandait même comment elle avait pu si vite confesser la sienne.
--Croyez-vous que votre père vous interdirait d’épouser un homme de votre choix si cet homme n’était pas pieux?
--J’en suis certaine.
--Mais ce serait de la cruauté.
--Il ne s’en rendrait pas compte. Il serait persuadé qu’il sauverait mon âme. Ne l’oubliez point, il est incapable de supposer qu’un être humain assez heureux pour avoir reçu l’enseignement de la Loi puisse pouvoir abandonner un joug si digne d’être aimé. C’est le meilleur père qui soit au monde, mais dès qu’il s’agit de religion, le meilleur des cœurs devient dur comme pierre. Vous ne pouvez le connaître aussi bien que je le connais. Et d’autre part, je ne voudrais pas moi-même faire un mariage dont la position de mon père pourrait souffrir. Si mon ménage n’était pas Kosher, que diraient les gens?
--Et que feriez-vous si vous étiez libre?
--Je n’en sais rien. C’est une supposition si invraisemblable que de me voir libre! Pourtant il me semble qu’il y aurait alors du changement. Je suis si fatiguée de cet éternel cérémonial, de ces assiettes et de ces plats qu’il faut laver selon les rites minutieux. Je sais que tout cela est pour notre bien, mais j’en suis tout de même si lasse!
--Oh je ne vois pas beaucoup de difficulté à manger _kosher_ quand on le peut; je trouve que cela n’est pas bien pénible et que cela a une certaine raison d’être. Certes, il serait absurde d’exiger d’un homme qu’il s’abstienne de manger en voyage sous le prétexte que les animaux dont on lui sert une tranche ont été assommés, et non égorgés. Et puis, ne savons-nous pas du reste que les gens les plus fidèles à des observances de ce genre, ne se privent pas pour cela de commettre des escroqueries, de mettre le feu à leur maison pour toucher l’assurance, enfin de se livrer à toutes sortes d’abominations? Je ne me ferais pas chrétien pour tout l’or du monde, mais j’aimerais à voir introduire dans notre religion un peu plus de sens commun; cela devient de plus en plus nécessaire. Si jamais je me mariais, je voudrais que ce fût avec une personne qui n’eût conservé du Judaïsme que les parties vraiment supérieures, et cela non par indifférence, mais par conviction.
David s’arrêta soudain, surpris de ses propres sentiments qu’il se découvrait pour la première fois. Ces idées avaient vaguement flotté jusqu’alors dans son cerveau, mais, de bonne foi, il ne pouvait se vanter d’avoir jamais réfléchi le moins du monde aux parties «vraiment supérieures» du Judaïsme, ou même à n’importe quelles idées d’ordre religieux, sauf en ce qui concernait la question de race, quand il pensait à sa compagne future. Est-ce qu’il allait se laisser gagner par la gravité de Hannah?
--Enfin, vous ne voulez épouser qu’une Juive? dit-elle.
--Naturellement, s’écria-t-il étonné.
Puis regardant cette jolie figure si réfléchie, il se rappela soudain tout à coup que Hannah était déjà mariée, et cela lui fut pénible. Il y eut une minute de silence durant laquelle chacun d’eux poursuivit le cours de ses idées. Enfin David reprit la conversation comme si elle n’eût pas été interrompue.
--Et vous, épouseriez-vous un Juif?
Elle haussa les épaules et leva les sourcils, d’un geste qui n’avait pas sa grâce habituelle.
--Non, répondit-elle, si je n’avais à écouter que moi.
--Ah, ne parlez pas ainsi, s’écria-t-il inquiet. Je ne crois pas que ces mariages mixtes soient heureux. Et puis, songez au scandale.
Elle haussa de nouveau les épaules d’un air agressif.
--Je ne suppose pas que je me marie jamais. En tous cas je n’épouserais pas un homme qui déplairait à mon père, de sorte qu’un chrétien ou un Juif au-dessus des préjugés, c’est tout un pour moi--le fruit défendu.
David ne comprit pas bien les dernières paroles; il y réfléchissait, quand Sam, qui passait avec Léah, cligna de l’œil en le regardant, d’une manière malicieuse, sinon distinguée.
--Je vois que vous vous entendez bien tous deux, observa-t-il.
--Mon Dieu, s’écria Hannah en rougissant, tout le monde a quitté le buffet, et nous sommes encore là. Quelle idée d’avoir entamé dans un bal une discussion sérieuse.
--Etait-elle sérieuse? fit David,--eh bien moi, jamais de ma vie une conversation ne m’a autant intéressé.
--C’est le souper, qui vous a amusé, répliqua Hannah.
--Peut-être l’un et l’autre. Mais en tout cas, c’est bien votre faute si nous ne nous sommes pas livrés à des occupations mieux appropriées à l’endroit.
--Que voulez-vous dire?
--Vous n’avez pas voulu danser.
--Et vous, y teniez-vous?
--Assez.
--Je ne m’en doutais point.
--Le souper m’a donné du courage.
--Eh bien, si vous y tenez... je veux dire, si vous voulez vraiment valser...
--Mettez-moi à l’épreuve. Seulement ne vous étonnez pas si je m’en acquitte plutôt mal. Vous comprenez que je ne dansais guère au Cap.
Le Cap! Hannah entendit ces mots et ne reprit pas cependant la mine glaciale du commencement de la soirée. Elle posa légèrement sa main sur l’épaule de David, qui lui entoura la taille de son bras et ils s’abandonnèrent à la douce et voluptueuse perfidie d’une valse lente.
XII
L’ESPOIR DE LA FAMILLE
C’était un froid et blafard après-midi de Dimanche, et les Ansell le passaient comme d’ordinaire. La petite Sarah était chez Mme Simons, Rachel était au Victoria Park avec une bande de ses compagnes de classe. Sur le lit, couverte de l’un des vieux vêtements de son fils, car il n’y avait pas de feu dans la cheminée,--sommeillait la grand’mère, son livre d’oraisons à la main. Esther, après avoir appris ses leçons, lisait à Dutch Debby un petit livre à couverture brune, car elle n’était pas capable de relire indéfiniment le _London Journal_. Salomon sans avoir, lui, appris ses leçons, jouait aux barres dans la rue, et Isaac avait été autorisé à faire nombre parmi les joueurs, parce qu’il avait promis de partager avec son frère le fameux lit de ses rêves. Mosès Ansell était à la synagogue allemande, où il écoutait un _Hesped_ (oraison funèbre) prononcé par le Reb Shemuel sur une des lumières du Ghetto, laquelle venait de s’éteindre prématurément. Le défunt n’était autre que le pauvre Maggid, poitrinaire, parti soudain pour un endroit moins fashionable que Bournemouth.
--Il est tombé, non pas sous le poids de l’âge, ni parce qu’il aspirait au repos après une grande lassitude de la terre, s’écriait Reb Shemuel. Mais Celui qui tient les clefs de la vie et de la mort lui a dit: «Tu as accompli ta part de la tâche humaine, ce n’est pas à toi de compléter celle-ci. Ton cœur s’était voué à moi, viens recevoir de moi ta récompense.»
Et toute la foule qui larmoyait dans la salle tendue de noir commença de gémir tout haut et des milliers d’ouvriers accompagnèrent le corps jusqu’au tombeau, faisant à pied tout le chemin jusqu’au grand cimetière de Bow.
Un enfant d’une douzaine d’années, mince et brun, vêtu proprement d’un costume noir, avec un brillant col blanc à la mode d’Eton, gravissait à ce moment les noirs escaliers du Nº 1 de Royal Street, escaliers qui ne lui semblaient, ni familiers, ni agréables. A la porte de Dutch Debby, il fut retardé par une brève altercation avec le chien Bobby. Sans frapper, il ouvrit toute grande la porte du logis des Ansell et retira en entrant son chapeau, par une habitude prise ailleurs qu’au Ghetto. Puis il resta immobile, irrésolu, avec une mine de désappointement.
La pièce paraissait vide.
--Qu’est-ce que tu veux, Esther? marmotta la grand’mère réveillée en sursaut.
L’enfant jeta sur le lit un regard étonné. Il n’avait pas compris un mot de ce qu’avait dit la vieille femme. Il y avait quatre ans qu’il avait entendu parler yiddish et il avait oublié jusqu’à l’existence de ce jargon. Et puis la chambre était glaciale et pauvre, indiciblement pauvre.
--Oh, comment vous portez-vous, grand’mère? dit-il allant vers le lit et embrassant la vieille femme par acquit de conscience. Il n’y a personne?
--Ne serais-tu pas Benjamin? questionna-t-elle avec surprise et un doute sur sa face sombre et ridée.
Il conjectura ce qu’elle lui avait demandé et fit un signe affirmatif.
--Mais comme on t’a richement habillé! Hélas, je suppose qu’en retour on t’a enlevé ton Judaïsme. Voilà quatre ans, n’est-ce pas, que tu vis avec des Anglais. Malheur, malheur, si ton père avait épousé une femme pieuse, elle serait encore de ce monde, et tu aurais continué à vivre au milieu de nous, au lieu d’être exilé parmi des étrangers qui nourrissent ton corps et affament ton âme. Si ton père m’avait laissée en Pologne, je serais morte heureuse, mes vieux yeux n’eussent jamais contemplé pareille désolation. Tiens, défais ton gilet. Laisse-moi voir si du moins tu portes les «quatre-pointes».
Benjamin ne comprit que fort peu de mots de ce discours débité avec la volubilité habituelle aux gens dont les pensées roulent constamment sur le même petit nombre de sujets. Depuis quatre ans il avait lu et relu des quantités de livres en anglais, il n’avait écrit que l’anglais, il n’avait entendu parler autour de lui qu’anglais. Bien plus, il avait même, dès le début, délibérément écarté de sa pensée le jargon yiddish, comme quelque chose de dégradant et de vil. En ce moment, bien qu’il reconnût quelques inflexions qui lui avaient été familières autrefois, nulle d’elles ne lui rappelait une image précise.
--Où est Esther? demanda-t-il.
--Esther? grogna la grand’mère, comme sautant sur ce nom. Esther est chez Dutch Debby. Elle y est toujours. Dutch Debby prétend l’aimer comme sa fille. Et sais-tu pourquoi? parce qu’elle désire devenir sa mère. Elle veut épouser mon Moïse. Mais nous ne sommes pas pour elle. Cette fois nous épouserons une femme de mon choix à moi. Et pas une personne comme Dutch Debby, qui est aussi au courant du Judaïsme que la vache du Dimanche; ni une personne comme Mrs Simons, qui dorlote notre petite Sarah parce qu’elle s’imagine que mon Moïse sera pour elle. Non, c’est la veuve Finkelstein que nous allons épouser. Une vraie Juive, celle-là. Elle ferme boutique juste quand commence le Sabbat, elle ne travaille pas ce jour-là, comme on le voit faire à tant d’autres, et elle va à la synagogue même le vendredi soir. Vois comme elle a élevé son Avroomkely, qui pouvait réciter toute une partie dans la Loi et les Prophètes alors qu’il n’avait pas encore six ans. D’ailleurs, elle a de l’argent et regarde avec complaisance mon Moïse.
Le gamin, voyant que la conversation était impossible, murmura quelque chose d’inarticulé et redescendit l’escalier pour chercher des traces des membres intelligibles de sa famille. Par bonheur, Bobby, se rappelant leur précédente altercation, et résolu à avoir le dernier mot barra la route à Benjamin avec une telle obstination, qu’Esther sortit pour le calmer. Elle tomba dans les bras de son frère avec joie, lâchant son livre, qui tomba juste sur le nez de Bobby.
--Oh, Benjamin, est-ce vraiment toi?
--Oh que je suis contente! si contente! Je savais bien que tu viendrais un jour ou l’autre. Allons, Bobby, Bobby, vilain chien, c’est Benjamin mon frère! Debby, je monte, Benjamin est revenu. Il est revenu!
--C’est bien, Esther, cria Debby, faites que je le voie bientôt. Envoyez-moi Bobby, si vous sortez.
La phrase s’acheva dans une quinte de toux.
Esther poussa violemment Bobby dans la chambre et fit monter Benjamin, tantôt le tirant, tantôt le poussant. La grand’mère s’était rendormie, et ronflait paisiblement.
--Parlons maintenant, Benjamin, dit Esther, puisque grand’mère dort.
--Parfait, Esther. Je n’ai pas envie de la réveiller, je t’assure. J’étais ici il y a un instant, et je n’ai pu comprendre un mot de son jargon.
--Je sais, elle perd ses dents, la pauvre femme.
--Non, ce n’est pas cela, elle parle cet abominable yiddish. J’étais persuadé qu’elle avait eu le temps d’apprendre l’anglais. J’espère que toi tu ne parles pas le jargon, Esther.
--Il faut que je te parle, Benjamin, vois-tu: le père et la grand’mère ne parlent jamais autrement à la maison, et ils ne connaissent que quelques mots d’anglais. Mais je ne permets pas que les enfants l’emploient, sauf pour causer avec le père et la grand’mère. Il faut entendre la petite Sarah parler anglais: c’est si joli. Il n’y a qu’en pleurant qu’elle dit:--«Malheur à moi»--en yiddish. Je l’ai giflée pour cela, mais elle n’en criait que plus fort son «Malheur à moi». Oh, comme tu es joli, Benjamin, avec ton col blanc. Tu ressembles au petit Lord Launceston dans les images d’un de nos livres de classe. Il faudra te montrer comme cela aux filles. Qu’est-ce que dira Salomon quand il te verra, lui qui use toujours ses culottes aux genoux.
--Mais il n’y a donc personne? Et pourquoi n’y a-t-il pas de feu? demanda impatiemment Benjamin. Il fait horriblement froid ici.
--Le père compte avoir aujourd’hui des bons de pain, de charbon et de viande.
--Voilà un joli accueil, murmura-t-il.
--Je suis désolée, Benjamin. Si j’avais su que tu viendrais, j’aurais emprunté du charbon à M. Belcovitch. Mais bats un peu la semelle si tu as froid. Non, devant la porte. Ici tu réveillerais grand’mère. Pourquoi ne m’as-tu pas écrit que tu viendrais?
--Je ne savais pas. Le vieux Quat’-z-yeux,--c’est un de nos professeurs--allait à Londres aujourd’hui, et il a demandé un élève pour lui porter des paquets. Alors, comme je suis le meilleur élève de ma classe, il m’a permis de l’accompagner. Et puis il m’a laissé le temps d’aller vous voir. Il faut que je le retrouve à la Station de London Bridge à sept heures... Tu n’es pas très changée, Esther.
--Vraiment--fit-elle avec un petit sourire triste. Je n’ai pas grandi?
--Pas comme il aurait fallu pour quatre ans. Pendant un instant je me suis imaginé que je n’avais jamais été absent. Comme les années passent. Bientôt je serai _Bar-Mitzvah_.
--Oui, et maintenant que je te revois, j’ai tant de choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. Chaque fois que le père allait te voir, je ne pouvais tirer de lui que bien peu de nouvelles de toi, et quant à tes lettres, elles ont été rares.
--Une lettre coûte un penny, Esther. Où prendrais-je des pence?
--Je sais, cher. Je sais que tu n’aimes pas écrire. Mais à présent raconte-moi tout. Est-ce que nous te manquions beaucoup?
--Non, il ne me semble pas.
--Ho, pas du tout? s’écria Esther désappointée.
--Pardon, reprit-il plus doucement. Tu me manquais, toi, Esther. Mais j’ai tant à faire, j’ai à penser à tant de choses. C’est une vie si nouvelle.
--Et tu es heureux, Benjamin?
--Oh oui, tout à fait. Pense. Des repas réguliers avec des oranges et des confitures. Et puis des distractions à chaque instant. Un lit tout entier à soi. Un bon feu. Une habitation avec un escalier grandiose et un hall. Un champ pour jouer à la balle et au reste...
--Un champ, s’écria Esther. Alors, c’est comme si vous alliez à Greenwich tous les jours?
--Oh, c’est mieux qu’à Greenwich, où l’on ne vous mène, vous autres filles, qu’un pauvre jour par an.
--Mieux qu’au Cristal-Palace, où on mène les enfants?
--Mais le Cristal-Palace est tout près. Dans la belle saison, nous voyons les feux d’artifice tous les jeudis soirs.
Esther écarquilla les yeux.
--Et tu y as été au Cristal-Palace?
--Des tas de fois.
--Te rappelles-tu le temps où tu n’y étais jamais allé? demanda-t-elle mélancolique.
--Un garçon ne saurait oublier ces choses-là, gronda-t-il. Je désirais tant voir le Cristal-Palace! J’en avais entendu dire tant de merveilles par les camarades qu’on y avait menés. Mais, le jour de l’excursion, pour les enfants de notre Ecole, mon costume de Sabbat était au mont de Piété, n’est-ce pas?
--Oui, fit Esther dont les yeux se troublaient. J’ai été bien triste pour toi, cher. Tu ne voulais pas sortir dans tes vêtements de tous les jours pour que vos camarades ne pussent savoir que tu n’avais rien de mieux à te mettre. Tu avais bien raison, Benjamin.
--Je me souviens que, pour me dédommager, mère m’offrit une grande distraction, poursuivit Benjamin avec une grimace comique. Elle m’emmena Square Zacharie et me laissa jouer là pendant qu’elle frottait le plancher chez Malka. Je me rappelle que Milly me donna un penny, et que Léah me permit de prendre deux petites cuillerées d’une glace qu’elle était occupée à manger. Il faisait très chaud et je n’oublierai jamais cette glace. Mais quand je pense que nos parents avaient engagé mon seul vêtement décent!
Et complaisamment il lissait de la main sa jaquette si propre.
--Mais rappelle-toi, observa Esther, que mère, avec l’argent qu’elle avait gagné chez Malka a dégagé ton costume dès le lendemain matin, avant l’école.
--Soit, mais à quoi bon, le lendemain? J’ai mis tout de même mon beau costume pour aller en classe, et j’ai dit au maître que j’avais été malade la veille; il fallait faire accroire aux camarades que je disais vrai. Malheureusement il n’était plus temps pour moi d’aller au Cristal-Palace.
--Pardon, l’occasion s’est retrouvée. Ne te souviens-tu pas, Benjamin, de cette grande dame qui mourut subitement la semaine d’après?
--Oh oui, c’était chic, s’écria Benjamin, excité tout à coup. Nous sommes allés au cimetière dans des omnibus de louage. C’était loin dans la campagne. On avait emmené les six meilleurs élèves de chaque classe. J’étais assis à côté du cocher et je pensais aux vieux mail-coaches de jadis, et je regardais s’il n’y aurait pas des brigands. Au cimetière, on nous fait mettre en haie. Le soleil brillait, l’herbe était toute verte, et il y avait de si belles fleurs sur la bière qui passa devant nous, avec des messieurs qui suivaient en pleurant. Et puis, au retour, nous avons eu de la limonade et des biscuits. Oh, c’était superbe. Je suis allé plus tard à deux autres enterrements, mais ce n’était pas aussi amusant. Oui, le costume m’a servi, après tout, pour une sortie à la campagne.
Benjamin ne se rappelait évidemment pas les obsèques de sa mère. Esther se les rappela et se hâta de changer de thème.