Les enfants du Ghetto

Part 14

Chapter 143,771 wordsPublic domain

--Allons, parle-moi encore de ton collège.

--Eh bien, c’est comme si on allait tous les jours à de beaux enterrements. Il y a de la campagne tout autour de nous, avec des arbres, des fleurs et des oiseaux. Figure-toi que j’ai aidé à la fenaison l’automne dernier.

--C’est comme dans les livres, murmura la fillette, en soupirant.

--A propos de livres, nous en avons des mille et des cent, toute une bibliothèque. Dickens, Mayne Reid, George Eliot, le capitaine Marryat, Thackeray... Et je les ai tous lus.

--Oh, Benjamin, s’écria-t-elle en joignant les mains, avec autant d’admiration pour une pareille bibliothèque que pour son frère. Que je voudrais être à ta place!

--Hé, tu le pourrais facilement.

--Comment cela? fit-elle anxieuse.

--Nous avons une section pour les filles. Tu es orpheline comme je suis orphelin. Demande au père de poser ta candidature.

--Impossible, Benjamin.--Et elle devint toute triste. Que deviendraient Salomon, et Ikey, et la petite Sarah?

--N’ont-ils pas le père et la grand’mère?

--Bête, le père ne peut pas faire la lessive et la cuisine. Quant à grand’mère, elle est trop vieille.

--Voilà ce que j’appelle une honte, déclara-t-il. Pourquoi père ne gagne-t-il pas assez pour donner à blanchir au dehors? Il n’a jamais pu mettre un penny de côté.

--Ce n’est pas sa faute, Benjamin. Il fait tout ce qu’il peut. Je suis sûre qu’il se chagrine souvent d’être trop pauvre pour pouvoir se payer le tramway afin d’aller te voir tous les jours permis. La dernière fois, il a été obligé de vendre une boîte à ouvrage que j’avais eue. Mais il parle souvent de toi.

--Oh, je ne me plains pas de ce qu’il ne vient pas. Je lui pardonne parce que, tu sais, Esther, il n’est pas très présentable.

--Tout le monde sait bien qu’il est pauvre, observa la fillette après un silence. On ne s’attend pas à te voir pour père un gentleman.

--Certes, mais il pourrait avoir une tenue décente. Est-ce qu’il porte encore ces deux horribles petites boucles de chaque côté de la tête? Oh, ce que ces deux boucles m’horripilaient quand j’étais ici à l’école et qu’il venait voir le maître. Quelques camarades avaient des pères si respectables. C’était un vrai plaisir quand ils venaient, et de voir comme ils en imposaient au maître. Mère était tout aussi mal mise: elle arrivait à l’école avec un châle sur la tête.

--Oui, Benjamin, mais c’était pour nous apporter des tartines quand il n’y avait rien eu à la maison pour le déjeuner. Tu ne te le rappelles pas?

--Je me le rappelle parfaitement. Nous avons passé de bien mauvaises années, n’est-ce pas Esther? Ce que je veux dire, c’est que tu ne dois pas être bien contente quand père vient dans la classe devant toutes les filles.

Esther rougit.

--Il n’a pas l’occasion d’y venir, répondit-elle évasivement.

--En tout cas, je sais ce que je ferai, s’écria Benjamin d’un air résolu. Je deviendrai très riche.

--Très riche?

--Bien sûr. J’écrirai des livres, comme Dickens et les autres. Dickens a gagné des tas d’argent rien qu’en écrivant ce qui arrive tous les jours.

--Mais tu ne saurais pas écrire?

--Je ne saurais pas, fit-il avec un rire de supériorité. Et _Mon Journal_? qu’est-ce que c’est donc que ça hein?

--_Mon Journal_?

--C’est notre journal, et c’est moi qui le dirige. Je ne t’en ai donc pas encore parlé? J’y ai publié une histoire intitulée «_La Fiancée du Soldat_». Ça se passe en Afghanistan.

--Oh, où pourrais-je me procurer un numéro?

--Nulle part, nigaude. Ce n’est pas imprimé. C’est copié à la main, et à un très petit nombre d’exemplaires. Si tu viens me voir, je te montrerai un numéro.

--Je ne puis pas aller te voir, tu sais bien, murmura-t-elle les larmes aux yeux.

--Peu importe. Tu verras ça un jour ou l’autre. Qu’est-ce que je te disais? Ah oui, mes projets. Vois-tu, je passe un examen pour une bourse dans peu de mois, et tout le monde dit que je réussirai. Alors, je pourrai sans doute entrer dans un collège plus élevé, et de là à Oxford ou à Cambridge.

--Pour ramer dans la course? s’exclama la fillette, toute rouge d’émotion.

--Fi, des courses! pour faire du latin et du grec. J’ai déjà commencé à apprendre le français. Ainsi je saurai trois langues en plus de l’anglais.

--Quatre, rectifia Esther. Tu oublies l’hébreu.

--Naturellement, l’hébreu. Je ne pensais pas à l’hébreu, tout le monde sait l’hébreu et il ne sert de rien à personne. Ce que je veux savoir, moi, ce sont des choses qui me poussent dans le monde et qui me mettent à même d’écrire des livres.

--Est-ce que... Dickens savait le latin et le grec? demanda Esther.

--Non, répondit crânement Benjamin, et c’est justement par là que je lui damerai le pion. Bref, quand je serai riche, j’achèterai au père un costume neuf et un chapeau haut-de-forme. Il fait terriblement froid ici, Esther, touche mes mains: des glaçons. Et j’installerai le père et la grand’mère dans une chambre convenable, et je ferai une pension au père pour qu’il puisse étudier toute la journée dans ses fameux livres si énormes. Est-ce qu’il met encore une semaine à lire une page? Et puis Sarah et Isaac et Rachel iront à une école convenable, et Salomon--mais quel âge aura-t-il alors?

Esther le regardait avec ahurissement.

--Supposons qu’il te faille dix ans pour devenir célèbre: Salomon aura près de vingt ans.

--Je n’ai pas besoin de dix ans. Mais peu importe. Quand le moment sera venu, nous verrons ce qu’il y aura à faire de Salomon. Pour ce qui est de toi...

--Eh bien, Benjamin? questionna-t-elle de l’air de quelqu’un dont l’imagination est bouleversée.

--Je te donnerai une dot, et tu te marieras, voilà! conclut-il triomphant.

--Et si je ne voulais pas me marier?

--Impossible. Toutes les filles ne demandent qu’à se marier. J’ai entendu bien des fois le vieux Quat’-z-yeux raconter que toutes les institutrices de la section des filles en meurent d’envie. J’ai déjà eu plusieurs amoureuses, et je suis persuadé que tu pourrais en dire autant.

Et il la dévisageait d’un air malin.

--Non, répondit-elle sérieusement. Il n’y a guère que Lévi Jacobs, le fils de Reb Shemuel qui vient ici de loin en loin pour jouer avec Salomon et qui m’apporte des amandes. Mais je ne fais pas attention à lui, du moins dans ce sens-là. D’ailleurs il est au-dessus de nous.

--Au-dessus de toi? Attends que j’aie écrit mes romans.

--Je voudrais que tu les aies déjà écrits parce qu’alors j’aurais quelque chose à lire... Mais quel ennui!

--Qu’y a-t-il?

--J’ai perdu mon livre. Qu’ai-je fait de mon petit livre brun?

--Ne l’as-tu pas jeté sur cette brute de chien?

--Tu crois? Les gens marcheront dessus dans les escaliers. Il faut que je descende le chercher. Mais je te prie de ne pas dire que Bobby est une brute.

--Et pourquoi? Les chiens sont-ils des bêtes, oui ou non?

Esther, tout en descendant les marches, tâcha de trouver une réplique, mais ce fut en vain. Elle se consola en retrouvant le livre.

--Qu’est-ce que c’est que ce livre? demanda Benjamin quand elle reparut.

--Rien. Ça ne t’intéresserait pas.

--Tous les livres m’intéressent, prononça-t-il gravement.

Elle lui passa le livre à contre-cœur. Il le feuilleta nonchalamment, puis soudain prit une mine étonnée et sévère.

--Esther, demanda-t-il, comment cela est-il tombé entre tes mains?

--Une autre fille me l’a donné en échange d’un crayon à ardoise. Elle m’a dit qu’elle l’a eu des missionnaires. Elle est allée une fois à leur école du soir, et ils lui ont donné le livre avec une paire de bottines.

--Et tu l’as lu?

--Oui, Benjamin, répondit-elle timidement.

--Mauvaise fille! Ne sais-tu pas que le Nouveau Testament est un livre impie? Regarde, il y a le mot _Christ_ presque à chaque page, et le mot «Jésus» aussi. Et tu ne les as même pas biffés. Oh, si quelqu’un t’avait surprise à lire ce livre!

--Je ne le lis pas en classe, objecta-t-elle d’un air suppliant.

--Tu ne dois le lire nulle part.

--Et pourquoi? s’écria-t-elle en se redressant. Ce livre me plaît. C’est tout aussi intéressant que l’Ancien Testament, et même il y a plus de miracles à la page.

--Fille impie! dit-il suffoqué par son audace. Tu sais bien que tous les miracles du Nouveau Testament sont faux.

--Et pourquoi seraient-ils faux?

--Parce qu’ils ont eu lieu _après_ la période de l’Ancien Testament. Est-ce qu’on voit des miracles de nos jours?

--Non, concéda la fillette.

--Eh bien alors, s’écria-t-il triomphant, s’il y a eu des miracles à l’époque du Nouveau Testament, nous devrions nous attendre à en voir se produire aussi à présent.

--Et pourquoi n’y en aurait-il pas à présent?

--Esther, tu me surprends. Je voudrais te mettre face à face avec le vieux Quat’-z-yeux. Il t’aurait vite dit pourquoi, lui. Toutes les religions sont des choses qui sont arrivées dans le temps. Dieu ne peut pas parler toujours à ses créatures.

--Je regrette de n’avoir pas vécu dans le temps, quand elles sont arrivées, les religions, dit-elle d’un ton chagrin. Mais pourquoi tous les Chrétiens vénèrent-ils tous ces livres? Je suis sûre qu’ils sont des millions de fois plus nombreux que les Juifs.

--Naturellement, Esther. Les bonnes choses sont rares. Si nous sommes peu nombreux, c’est parce que nous sommes le peuple de Dieu.

--Mais comment se fait-il que j’éprouve du plaisir à lire ce qu’a dit Jésus?

--C’est que tu es méchante, répliqua-t-il indigné. Allons, donne-moi ce livre que je le brûle.

--Non, non, d’ailleurs il n’y a pas de feu.

--C’est vrai, dit-il en frottant l’une contre l’autre ses mains glacées. Enfin, il ne faut pas recommencer. Ecoute ce que je ferai: je t’enverrai _Mon Journal_.

--Oh, tu feras cela, Benjamin! comme c’est gentil à toi, s’écria-t-elle joyeuse.

Elle l’embrassait, lorsque Salomon et Isaac entrèrent bruyamment et réveillèrent la grand’mère.

--Comment vas-tu, Salomon? demanda Benjamin. Et toi, mon petit homme, comment ça va-t-il? ajouta-t-il en caressant la tête bouclée d’Isaac.

Salomon resta d’abord interloqué, puis il s’écria:

--Ho, Benjamin, as-tu des boutons comme ceux de ta veste à me donner?

Isaac ne sachant pas du tout qui pouvait être cet étranger, recula, un doigt dans la bouche.

--Ikey, annonça Salomon, c’est ton frère Benjamin.

--J’ai pas besoin d’autres frères, affirma Ikey.

--Ton anniversaire vient avant le mien, alors?

--Oui, si je ne me trompe.

--Dis donc, j’étais là avant toi, dit en riant Benjamin.

Isaac jeta vers la porte un coup d’œil moqueur.

--Voilà! cria-t-il à Sarah absente.

Puis se retournant vers Benjamin, il lui déclara:

--Je ne tiens pas à t’embrasser, mais je te ferai une place dans mon lit neuf.

--Il faut l’embrasser, fit Esther.

Et elle veilla à ce qu’il le fît avant qu’elle eût quitté la chambre pour aller chercher la petite Sarah chez Mrs Simons.

Quand elle revint, Salomon permettait à Benjamin de contempler gratis son panorama de Plewna. Mosès était de retour. Ses yeux étaient rouges d’avoir pleuré, mais pleuré sur la mort du Maggid, et le froid du cimetière lui avait bleui le nez.

--C’était un grand homme, dit-il à la grand’mère. Il pouvait parler pendant quatre heures de suite sur n’importe quel texte et s’arrangeait toujours pour revenir au texte avant d’avoir fini. Quel exégète, quel prédicateur! Il était plus grand que l’Empereur de Russie, hélas!

--Hélas, répéta la grand’mère. S’il était permis aux femmes d’aller aux enterrements, j’aurais été heureuse d’aller à celui-là. Mais pourquoi est-il venu en Angleterre? S’il était resté en Pologne il vivrait encore. Et pourquoi suis-je venue en Angleterre? Hélas, hélas!

Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et peu à peu ses soupirs se transformèrent en ronflements. Mosès se retourna vers l’aîné de ses enfants, qui à ses yeux n’était inférieur en importance qu’au seul Maggid. Il était fier de la belle mine anglaise de ce gamin.

--Eh bien, vous allez être bientôt _Bar-Mitzvah_, Benjamin, dit-il en caressant avec ses doigts décolorés les joues de son fils. Et il y avait dans ses intonations un mélange de bonne humeur, de malaise et de déférence.

Salomon saisit les deux derniers mots de la phrase, et fit un signe affirmatif.

--Vous reviendrez parmi nous à ce moment-là. Je suppose que l’on vous apprend un métier?

--Qu’est-ce qu’il dit, Esther? demanda Benjamin agacé.

Esther traduisit.

--M’apprendre un métier, s’écria-t-il d’un air dégoûté. Le père a des idées bien basses. Il se laisse fouler aux pieds. Il serait content de me voir cigarier ou coupeur d’habits. Dis-lui que je ne reviens pas ici, que je vais passer un examen pour aller à l’Université.

L’orgueil dilata les yeux de Moïse.

--Ah, vous voulez devenir _Rav_? s’écria-t-il. Et relevant le menton de son fils, il regarda tendrement ce cher visage.

--Qu’est-ce que c’est qu’un _Rav_, Esther? demanda Benjamin. Est-ce qu’il s’imagine que je deviendrai Rabbin? Peuh! Dis-lui que j’écrirai des livres.

--Béni soyez-vous, mon fils. On a besoin d’un bon commentaire du Cantique des Cantiques. Probablement vous commencerez par là?

--Oh, il n’y a pas moyen de parler avec lui, Esther. Laissons-le. Pourquoi ne parle-t-il pas l’anglais?

--Il le pourrait, mais tu le comprendrais encore bien moins, dit la fillette avec un sourire triste.

--Eh bien, c’est un grand malheur. Depuis le temps qu’il est en Angleterre... Il y est depuis aussi longtemps que nous. Il fut frappé du sel de sa remarque et se mit à rire. Puis il ajouta: Je pense qu’il est sans travail, comme toujours?

Ces syllabes de «sans travail» parvinrent à l’entendement de Mosès,--tristes syllabes bien connues de lui.

--Oui, dit-il en yiddish. Mais si j’avais eu à ma disposition seulement quelques guinées, je pouvais mettre en train une bonne affaire.

--Qu’il attende, je lui donnerai de l’argent pour son affaire, fit Benjamin, quand Esther eut traduit.

--Ne l’écoute pas, dit la fillette. Le bureau de bienfaisance lui a donné bien des fois de quoi tenter la chance. Mais ça lui fait plaisir de s’imaginer qu’il est un homme d’affaires.

Pendant ce temps, Isaac avait expliqué par le menu à Sarah la personnalité de Benjamin, non sans faire valoir la remarquable confirmation apportée à ses opinions relativement aux anniversaires de naissance. Aussi Esther fut-elle obligée de leur dire:

--Allons, mes chéris, pas de dispute aujourd’hui. Nous devons célébrer le retour de Benjamin. Nous allons tuer le veau gras, comme dit la Bible.

--Qu’entends-tu par là, Esther? demanda Benjamin soupçonneux.

--Je veux dire, répondit Esther, qu’il faut réellement que nous fassions quelque chose pour que ce jour soit bien une fête. Oh, je sais. Nous allons prendre le thé avant ton départ au lieu d’attendre jusqu’à l’heure du souper. Sans doute Rachel sera de retour du Parc. Tu ne l’as pas encore vue.

--Je ne puis rester, dit Benjamin. Il me faut trois quarts d’heure pour arriver à la gare. Et puis tu n’as pas de feu pour faire du thé...

--Benjamin, tu sembles avoir oublié. Nous avons dans le buffet un pain et pour un penny de thé, et Salomon va aller chercher pour un farthing d’eau bouillante chez la veuve Finkelstein.

A ces mots «Veuve Finkelstein» la grand’mère s’éveilla et se mit sur son séant.

--Je suis trop fatigué, déclara Salomon. Isaac peut bien y aller.

--Non, fit Isaac, c’est Esther.

Esther prit une cruche et se dirigea vers la porte.

--Meshé (Moïse), s’écria la grand’mère, va, toi, chez la Veuve Finkelstein.

Moïse y alla.

--Avez-vous dit la prière de l’après-midi, mes enfants? demanda la grand’mère.

--Oui, déclara Salomon, pendant que vous dormiez.

--Ho oooo! murmura Esther en jetant à Salomon un regard de réprobation.

--Eh bien, quoi, est-ce que tu n’as pas dit que ça serait fête aujourd’hui? lui répliqua-t-il à mi-voix.

XIII

LA LIGUE DE LA TERRE-SAINTE

--Oh, ces Juifs anglais! s’écriait en allemand Melchisédec Pinchas.

--Qu’est-ce qu’ils vous ont encore fait, demanda en yiddish Quédalyah le fruitier.

Les deux idiomes sont parents, et souvent on les emploie comme ils viennent.

--Je leur ai offert mon livre à tous, et c’est à peine s’ils m’ont donné assez pour acheter le poison qu’il leur faudrait à tous, affirma le poète, avec sa mine la plus revêche.

Ses pommettes saillaient sous la peau bronzée et tendue à éclater: ses cheveux noirs étaient incultes, sa barbe broussailleuse et ses yeux semblaient darder du venin:

--L’un d’eux, Gidéon, le député agioteur, m’a pris pour préparer son fils à la Confirmation. Mais cet enfant est si niais, si niais... autant que son père. Je ne doute pas qu’il ne devienne rabbin. Je lui serine son rôle, je lui chante les paroles avec ma plus belle voix, mais il n’a pas plus d’oreille que d’âme. Et puis je lui ai rédigé une allocution, un admirable discours à adresser à ses parents et aux invités à déjeuner. Après les remerciements pour les soins que ses parents ont pris de lui, après les actions de grâces au Tout-Puissant, je lui fais dire qu’il deviendra un bon Juif, qu’il accordera un généreux appui à la littérature hébraïque et aux hommes qui la cultivent, par exemple à son respectable précepteur, Melchisédec Pinchas. Et voilà qu’il montre cela à son père, et que celui-ci prétend que ce n’est pas écrit en bon anglais, et que d’ailleurs un autre lettré a déjà préparé son discours. Pas en bon anglais. Notez que Gédéon s’y connaît en style autant que le révérend Elkan Benjamin en décence. Ah, je me vengerai de tous deux. Je sais que je ne parle pas l’anglais comme un anglais, mais y a-t-il sous le soleil une langue que je ne sache écrire? Le français, l’allemand, l’espagnol, l’arabe, coulent de ma plume comme le miel d’un rayon de ruche. Pour ce qui est de l’hébreu, vous ne nierez pas, Quédalyah, que vous et moi sommes seuls en Angleterre à écrire correctement la Sainte-Langue. Et ces misérables agioteurs, ces Hommes-de-la-Terre, n’en osent pas moins dire que j’écris mal l’anglais, et ils me donnent mon congé, à moi qui n’enseignais au gamin que le vrai Judaïsme et la fleur de la littérature hébraïque.

--Comment, on ne vous laisse pas achever d’apprendre l’hébreu à ce gamin, sous prétexte que vous écrivez mal l’anglais?

--Non, ils avaient une autre défaite. Une des bonnes prétend que j’ai voulu l’embrasser. Mensonge, fausseté. Je baisais mon doigt après avoir baisé la _Mezuzah_, et cette stupide et abominable fille a cru que je lui envoyais un baiser. Cela prouve que l’on ne baise pas souvent les _Mezuzahs_ dans cette maison. Quelle bande d’impies. Et qu’est-ce qui va arriver? L’imbécile de gamin reviendra pour le déjeuner, il recevra tout un bazar de présents coûteux, et il débitera le stupide discours écrit par un idiot d’anglais, et les femmes en pleureront. Mais où sera le Judaïsme dans tout cela? Qui vaccinera le gamin contre la libre pensée comme je l’aurais fait? Qui lui infusera la vraie ferveur patriotique, l’amour de sa race, l’amour de Sion, le pays de ses pères?

--Ah, vous êtes positivement un homme selon mon cœur, s’écria Quédalyah le fruitier dans un bel élan d’admiration. Pourquoi ne viendriez-vous pas ce soir avec moi à ma Beth-Hamidrash, au meeting pour la fondation de la Ligue-de-la-Terre-Sainte?... C’est quatre pence, ce chou-fleur, madame!

--Qu’est-ce que cette Ligue? demanda Pinchas.

--Une idée à moi. Une vingtaine d’entre nous se réunissent ce soir pour la discuter.

--Ah, vous avez toujours des idées. Vous êtes un sage et un saint, Quédalyah. La Beth-Hamidrash que vous avez fondée à Londres est le seul foyer de réelle orthodoxie et de littérature juive. Les idées que vous exposez dans nos journaux pour l’amélioration du sort de nos frères pauvres, sont dignes d’un homme d’Etat. Mais croyez-vous que vous serez secondé par ces riches Anglais à tête d’âne? Ils n’ont d’amour que pour leur ventre.

--Vous avez raison, Pinchas, vous avez raison, dit amèrement Quédalyah le fruitier.

C’était un homme grand, bâti à la diable, avec une physionomie empâtée que parfois illuminait l’enthousiasme. Il était pauvrement vêtu, et entre la vente d’un chou et celle d’une botte de carottes, méditait la régénération de Juda.

--Voilà ce qui commence à me décourager, Pinchas, poursuivit-il. Nos gens riches donnent énormément en charités. Ils ont le cœur bon, mais pas le cœur juif, hélas, comme l’a dit le poète... (une botte de rhubarbe et deux livres de choux de Bruxelles, c’est trois pence et demi à vous rendre. Merci, Madame). Alors je me suis dit: Pourquoi ne pas travailler nous-mêmes à notre salut? Oui, nous-mêmes, les pauvres, les opprimés, les persécutés, dont les cœurs brament vers le pays d’Israël, comme le cerf vers l’eau du ruisseau. Aidons-nous, mettons la main à notre poche. Avec nos _Groschen_ nous rebâtirons Jérusalem, et notre Saint Temple. Nous réunirons des fonds, lentement, mais sûrement. Dans tous les coins de l’East End et de la province, les hommes pieux se cotiseront. Avec la première somme recueillie, nous enverrons en Palestine une petite communauté de Juifs persécutés, et puis une deuxième et ainsi de suite. Le mouvement fera comme la boule de neige, qui, à force de rouler, devient une avalanche.

--Oui, et alors les riches viendront à nous, dit Pinchas intéressé au plus haut point. Ah, c’est une grande idée, comme toutes celles qui vous viennent. Oui, j’irai. Je ferai un discours puissant, car mes lèvres, telles celles d’Isaïe, ont été touchées par le tison ardent. Je persuaderai au monde de lancer l’entreprise immédiatement. J’écrirai la _Marseillaise_ du mouvement, dès ce soir, en arrosant ma couche des larmes du poète. Renonçons à notre mutisme, rugissons désormais comme les lions du Liban. Je serai la trompette qui appellera des quatre coins de la terre notre peuple dispersé, je serai le Messie.

Et il s’élevait si haut sur les ailes de son éloquence, qu’il en oubliait son cigare en train de s’éteindre.

--Je me réjouis de vous savoir cette ardeur, mais ne prononcez pas le mot de Messie, car je craindrais que nos amis ne s’en alarment, et ne disent que le temps du Messie n’est pas venu, que ni Elie, ni Gog, ni Magog, ni aucun des précurseurs n’ont encore surgi (des haricots ou des pois, mon enfant?).

--Oh, stupidité! poursuivit Pinchas. Hillel l’a sagement dit: «Si je ne m’aide pas, qui donc m’aidera?» Attendent-ils que le Messie leur tombe du ciel? Qui ne sait que je suis le Messie? Est-ce que je ne suis pas né le neuf du mois d’Ab?

--Bon, bon, fit Quédalyah le fruitier. Soyons pratiques. Nous ne sommes pas encore prêts pour des Marseillaises, des Messies. La première chose, c’est de recueillir assez de fonds pour envoyer une famille en Palestine.

--Oui, oui, marmotta Pinchas en tirant énergiquement sur son cigare pour le rallumer. Mais il importe de regarder loin. Je vois déjà tout. La Palestine aux mains des Juifs, le Saint-Temple reconstruit, un Etat Juif, un président capable de manier la plume et l’épée, toute la campagne à mener se dessine devant mes yeux. Je vois les choses en général et en dictateur, à la façon de Napoléon.

--Il est vrai que nous désirons tout cela, hasarda prudemment le fruitier. Mais ce soir il ne sera question que de nommer une douzaine d’hommes pour fonder un comité chargé de recueillir les fonds.