Part 12
Sugarman s’en alla la tête basse. L’amour étant aveugle, il n’y a rien de surprenant à ce que les marieurs soient myopes. La plupart des gens non intéressés savaient que Daniel aimait Bessie Sugarman. Et c’était vrai. Daniel aimait Bessie, et Bessie aimait Daniel. Seulement, Bessie n’en parlait point, parce qu’elle était femme et lui ne l’avouait point, parce qu’il était homme. Les Hyams étaient une famille où l’on ne faisait pas de bruit. Chacun y portait sa croix dans un perpétuel silence. Miriam, la moins réticente pourtant, ne donnait pas l’impression d’une jeune fille qui ne pouvait trouver d’épouseur. Elle vivait trop haut, voilà tout, pensait-on. Daniel était fier d’elle, de sa position, de son savoir et il avait confiance qu’elle se marierait aussi bien qu’elle s’habillait. Il se sentait les reins assez solides pour faire vivre la maisonnée, et ne s’attendait point que sa sœur contribuât à celle-ci, ce qu’elle faisait cependant dans une certaine mesure. Mais c’était lui, en somme, qui soutenait le père et la mère Hyams presque infirmes. Durant les années mauvaises, mais dignement et courageusement traversées, Hyams avait été vitrier ambulant. Mais quand la situation de Miriam commença de s’améliorer, le métier paternel lui parut un déshonneur public jeté sur la famille. Ce fut en partie à cause d’elle que Daniel finit par entretenir ses parents dans l’oisiveté, et s’interdit à lui-même de fréquenter Bessie. Car un employé dans un magasin de nouveautés gagnant quarante-cinq shillings par semaine ne peut entreprendre de faire vivre deux ménages.
Bessie était trop gentille pour rester longtemps sans trouver un parti. Il y eut donc une certaine nuit où Daniel ne dormit point. Nos voisins les Français appellent cela une nuit blanche: ce fut plutôt une nuit obscurcie de larmes. Quand le matin reparut, Daniel avait pris la résolution de renoncer à Bessie. Il espérait avoir ainsi conquis la paix. Elle ne vint pas tout de suite, mais il ne doutait pas qu’elle fût en route, car une fois déjà il avait soutenu contre soi-même une lutte toute pareille, et reçu cette récompense.
Cela s’était passé alors qu’il avait dix-huit ans, et qu’il s’était éveillé à la lumière de la libre-pensée, en se considérant comme une victime du Moloch du Sabbat, auquel les pères sacrifient leurs enfants. Le propriétaire de la maison de nouveautés était Juif et, en conséquence, fermait le samedi. Sans cette obligation intempestive de sanctifier le samedi alors qu’il lui fallait encore chômer le dimanche, Daniel sentait que cent carrières plus élevées eussent pu s’ouvrir devant lui. Plus tard, quand il eut rencontré Bessie il n’en revint certes pas à l’étroit formalisme de son père, mais son impiété l’abandonna; il découvrit que ce Sabbat abhorré sanctifiait sa vie, en la sacrifiant à un idéal impersonnel: moyennant quoi, une fois par semaine on se sentait pénétré par la grâce. Ses sentiments intimes, Daniel eut été fort embarrassé de les exprimer, il n’essaya jamais de le faire, et ce fut un malheur, car une fois, jadis, au temps de la ferveur de sa réaction contre le judaïsme il avait au contraire épanché son âme avec un grand fracas... Le vieux Mendel Hyams, son père, et Bînah, sa mère, désespérés, s’étaient tus, les sourcils froncés, se contentant d’opposer une résistance muette à un monde plus fort que leur volonté. Si Daniel leur avait dit plus tard qu’il revenait sur ses paroles, qu’il était heureux même de la ruine que la foi de ses pères avait fait de ses espérances, peut-être les deux vieillards eussent-ils changé d’attitude. Mais Daniel resta muet.
--Vous irez chez Sugarman, mère, disait-il, vous et le père. Ne faites pas attention si je n’y vais pas. J’ai un autre engagement pour ce jour-là.
C’était bien des paroles à la fois pour un homme si taciturne.
--Il lui déplairait qu’on le vît avec nous, pensa Bînah Hyams.
Mais elle se tut.
--Il ne m’a jamais pardonné de l’avoir mis dans les nouveautés, pensa Mendel Hyams, quand son fils lui tint le même langage qu’à la mère.
Mais il se tut.
Il ne jugea pas à propos de discuter là-dessus avec sa femme. Le couple aurait partagé plus volontiers ses joies que ses chagrins. Mais ils étaient mariés depuis quarante ans, et il n’y avait jamais eu entre eux un seul moment d’intimité morale. Leurs épousailles avaient été une question de contrat. Il y avait quarante ans, en Pologne, Mendel Hyams, en s’éveillant un matin, avait trouvé sur l’oreiller voisin du sien un visage qu’il n’avait encore jamais vu. Pas même le jour de la noce on ne lui avait permis de jeter un coup d’œil sur la figure de sa fiancée. Ainsi le voulait, à cette époque, la coutume locale. Bînah avait eu quatre enfants, dont les deux aînés étaient morts à présent; mais le mariage n’avait pas engendré l’affection. C’est souvent l’inverse que produisent de pareilles unions. Bînah était une ménagère exemplaire, et Mendel Hyams l’avait fidèlement fait vivre de son travail, aussi longtemps que les enfants le lui avaient permis, mais l’amour n’avait jamais existé dans la maison. Ils ne se parlaient guère l’un à l’autre. Bînah faisait le ménage, fort mal secondée par une petite servante, qu’on avait prise surtout pour le qu’en dira-t-on. Mendel, contraint à l’oisiveté, s’était rabattu sur la religion. A soixante ans, quand on est silencieux depuis quarante ans, il y a grande chance pour que le silence ne soit pas rempli de ce côté-ci de la tombe. Mendel quant à lui n’avait plus qu’une ambition au monde: mourir à Jérusalem. Rien n’égalait la profondeur de son culte pour la Ville du Temple. Tous les instincts de l’Hébreu errant et de l’homme accablé par la vie, se combinaient pour lui faire concevoir une Sion environnée de toute la splendeur que peignent les rêves des poètes sacrés, éclatante sous la voûte des arcs-en-ciel mystiques faits des larmes amères des croyants. Hyams avait aussi cette crainte que s’il était enseveli ailleurs, son corps aurait à accomplir sous la terre et sous la mer toute la distance séparant son tombeau de la vallée de Josaphat quand la trompette sonnerait pour la Résurrection.
Chaque année, à la table pascale, il exprimait son vœu: «L’an prochain, à Jérusalem!»
Et Miriam, dans le fond de son cœur, répétait le souhait. Elle sentait qu’elle l’eût mieux aimé de loin.
Bînah Hyams n’avait plus, elle aussi, qu’un espoir au monde: mourir.
XI
LE BAL DU POURIM
Sam Lévine revint, comme il l’avait promis, pour le bal du Pourim. Léah et lui allèrent chercher Hannah dans un cab, car il y avait trop de boue sur les pavés pour qu’une femme y risquât ses souliers de bal. Et tous trois en voiture pour ce trajet de trois cents mètres se rendirent au Club.
Le Club, c’était le Palais du Peuple du Ghetto, mais qu’il ne contînt pas les couches profondes de la population juive était suffisamment prouvé par le fait que les habitués y parlaient anglais. Même les couches inférieures y étaient de formation secondaire, n’étant composées que d’enfants d’immigrés, tandis que la couche supérieure confinait à la basse classe moyenne et dépassait presque, par conséquent, les frontières du Ghetto. C’était un endroit charmant, où les jeunes gens et les jeunes filles se rencontraient sur le pied d’égalité, payant la même cotisation. Pour les filles de Juda, ce club était une bénédiction, et il empêchait certainement leurs frères de tourner mal. La salle de bal en était agréable à voir avec sa décoration de fleurs d’hiver et de plantes vertes. La plupart des danseurs étaient en habit noir ou en robe décolletée suivant le sexe, et il eût été impossible de distinguer ce bal d’une soirée vraiment mondaine dans un quartier à la mode, n’eût été l’éclat tout spécial dont y brillaient la jeunesse et la beauté.
Où aurait-on pu rencontrer pareille abondance de brunes superbes, où trouver de si belles blondes? Et non pas des blondes lymphatiques, mais des blondes orientales, aux regards à peine moins éclatants que ceux de leurs rivales aux cheveux noirs. Les jeunes gens avaient des moustaches soigneusement retroussées, des boucles d’un noir huileux comme celles du Taureau Assyrien, des nez faits comme le chiffre six et des boutons fort brillants sur leurs plastrons de chemise. Comment ils avaient pu se les payer sur leurs maigres salaires, c’est là l’un des nombreux miracles de l’histoire d’Israël. Car au point de vue social, et même généralement au point de vue financier, ils vivaient à l’exact niveau de l’artisan chrétien. Ces jeunes gens en habit apparaissaient ainsi comme le résumé vivant de l’un des aspects de l’histoire d’Israël. Non pas qu’ils fussent cependant à leurs égards des exemplaires améliorés de leur race; aux mœurs primitives et à la piété des Juifs immigrés, ils avaient substitué un vernis de culture banale et un certain laisser-aller dans l’observance des rites. N’importe, c’était une joyeuse assemblée, presque une réunion familiale, non pas seulement parce que la plupart des danseurs se connaissaient, mais aussi parce que «tous les Israélites sont frères et sœurs». On dansait avec beaucoup de légèreté et sans fracas; les quadrilles s’exécutaient avec symétrie, chacun des intéressés sachant bien son rôle; les valses évoluaient avec une grâce rythmique. Quand l’air joué était populaire, on l’accompagnait de la voix. Après le souper, les pieds étaient plus légers, les conversations et les rires plus bruyants, mais sans jamais excéder les bornes du décorum, malgré les efforts de quelques Juifs hollandais qui essayaient d’introduire les méthodes plus gymnastiques en faveur dans leurs clubs où le kanguroo est le maître de danse: mais le sentiment général était contre eux. Hannah dansait peu; elle faisait volontairement tapisserie. Elle était radieuse dans sa robe de tussor et il émanait de la svelte et jolie fille une atmosphère de raffinement qui attirait les élégants du Club. Mais elle se contenta d’accorder les danses obligatoires: un quadrille à Sam, et une valse à Daniel Hyams, qui avait été amené par sa sœur bien qu’il n’eût pas d’habit noir pour tenir son rang à côté des draperies flottantes de Miriam. Hannah reçut de la jolie Bessie Sugarman, que le pauvre Daniel faisait vainement mine de ne pas remarquer, un regard plutôt hostile.
--Est-ce que votre sœur est fiancée? demanda Hannah à Daniel, pour dire quelque chose.
--Vous le sauriez, si elle l’était, répondit Daniel.
Et il parut si troublé, qu’elle se reprocha sa question inconsidérée.
--Comme elle danse bien! se hâta-t-elle de déclarer.
--Pas mieux que vous, fit-il avec galanterie.
--Je vois que vous tenez comptoir de compliments comme de nouveautés. Retirons-nous de là, ajouta-t-elle comme ils arrivaient à un coin encombré.
--Oui, mais je ne retire pas mes compliments, dit-il en riant. Miriam m’a trop bien stylé.
--Votre sœur me fait penser à Miriam dansant sur la mer Rouge, observa-t-elle en pouffant de l’incongruité de son idée.
Est-ce que cette Miriam-là ne jouait pas du «timbrel»? demanda-t-elle. J’avoue que je ne sais pas du tout ce que ce timbrel pouvait être.
--Sans doute une sorte de tambourin. Et puis elle chantait parce que les enfants d’Israël étaient sauvés.
Tous deux rirent de bon cœur, mais, la valse terminée, chacun reprit sa mine mélancolique. Vers l’heure du souper, au milieu d’un quadrille, Sam, remarquant soudain la solitude de Hannah, lui amena un jeune homme grand, bronzé, comme il faut, en frac, balbutia une présentation, et retourna vite auprès de l’exigeante Léah.
--Pardonnez-moi, je ne danse pas ce soir, répondit froidement Hannah à l’étranger qui lui avait formulé une invitation.
--Je n’en suis qu’à demi fâché, dit-il avec un franc sourire. Je vous faisais cette demande parce qu’il le fallait. Mais je ne me sens pas à ma place au milieu de jeunes gens si à la mode.
Il y avait dans sa voix et dans ses manières quelque chose qui sortait de l’ordinaire, et qui impressionna agréablement Hannah, malgré elle. Sa physionomie s’éclaira un peu.
--N’êtes-vous pas venu à un des bals précédents? demanda-t-elle.
--Oh, oui, il y a six ou sept ans, mais tout a bien changé depuis. On a reconstruit le club, n’est-ce pas? Bien peu d’entre nous venaient ici en habit, avant l’époque de mon voyage au Cap. Je ne suis de retour que depuis quelques jours. On m’a donné un billet, et j’ai voulu tâcher de revivre un instant le bon vieux temps.
Un auditeur malveillant eût discerné une nuance de condescendance dans la dernière phrase. Hannah la discerna, car le jeune homme, en annonçant qu’il revenait du Cap, avait refoulé la naissante sympathie qu’elle éprouvait pour lui. Elle redevint glaciale. Elle le connaissait bien, «le jeune homme qui revient du Cap», type encore plus désagréable, et du même genre, que le jeune juif en habit noir. Il a gagné de l’argent dans l’Afrique du Sud--honnêtement ou non, personne ne se soucie de le savoir. Il en a gagné, voilà tout. Parfois la justice confisque cet argent, prétendant que le jeune homme s’est procuré des diamants par des voies illégales, mais alors ce n’est plus le jeune homme qui revient du Cap, parce qu’il n’est pas riche. D’ailleurs, pour parler en toute justice, ces fortunes rapides ont moins pour origine la malhonnêteté que les occasions offertes à d’audacieuses énergies par des régions encore inexploitées. C’est aussi que l’homme n’ayant plus souci dans ces régions éloignées de sauver les apparences, y consent aux plus rudes besognes, et aux plus basses, y peine si longtemps et si durement, qu’avec un semblable courage il aurait probablement gagné autant d’argent en Angleterre. Quoi qu’il en soit il l’a gagné, et, alors, bien muni, il retourne en Europe, vers un foyer, vers la beauté, reprenant ses préjugés sur lesquels il jette en outre plusieurs couches d’arrogance.
De jolies juives ornées de leurs plus beaux atours, l’attendent au port, métaphoriquement parlant, pour souhaiter la bienvenue à l’aventurier, sachant que c’est sur l’une d’entre elles qu’il fixera son choix. Il y a plusieurs catégories de ces jeunes gens «retour du Cap», catégories différenciées chacune par le chiffre de leurs gains. Mais que le jeune homme en question se marie dans le milieu d’où lui-même est sorti ou dans celui auquel sa fortune maintenant lui donne droit d’accès, il demeure toujours fidèle à la tradition sectaire de sa race et cela moins pour des motifs religieux, que par instinct héréditaire. Ainsi que les jeunes gens juifs ordinaires en habit noir qu’on voyait à ce bal, il considère les jeunes chrétiennes comme froides de cœur et dépourvues de tempérament. Il professe que les petites Juives, au contraire, possèdent cette chaleur et ce chic qui, parmi les Chrétiens, n’est l’apanage que de certaines actrices ou artistes de music-hall, probablement elles-mêmes d’origine juive. En matière de théâtre, le jeune homme retour du Cap, s’exprime sur le ton d’une autorité indiscutable. Peut-être aussi, au fond de sa répulsion pour les chrétiennes, y a-t-il, sans qu’il s’en rende bien compte, la raison que celles-ci ne savent pas frire le poisson. Elles peuvent être délicieuses pour le flirt à tous ses degrés, mais elles n’ont pas été élevées de façon à le rendre continuellement heureux.
Telles étaient les idées que Hannah s’était faites du jeune homme qui revient du Cap. Le spécimen qu’elle avait devant les yeux était évidemment destiné à faire prime sur le marché. Il était incontestablement bien fait, avec une tête intelligente et une jolie moustache. Ce n’était qu’en le regardant bien, et encore, à travers cette idée préconçue qu’il revenait des champs d’or, que l’on arrivait à lui trouver un air d’arrogance et de dédain. Hannah détourna la tête et contempla les évolutions d’un quadrille des Lanciers, qui semblait l’intéresser vivement.
--Il y a ici de jolies personnes, observa le jeune homme sur un ton admiratif.
Evidemment il ne songeait pas à s’éloigner.
Hannah en éprouva beaucoup d’ennui.
--Vous trouvez? fit-elle sèchement.
--Je me garderais bien d’établir des distinctions, dit-il avec un léger sourire.
--Pourtant, dit-elle tout haut, vous ne pouvez pas les épouser toutes.
--Pourquoi en épouserais-je même une? fit-il sur un ton badin, où il y avait cependant de l’étonnement.
--N’êtes-vous pas revenu en Angleterre pour vous marier? C’est ainsi que font la plupart des jeunes gens, quand ils ne prennent pas en Afrique, une femme d’importation.
Il éclata de rire et tâcha de découvrir ce qu’il pouvait y avoir à son adresse dans les yeux de la jeune fille. Mais celle-ci regardait ailleurs, obstinément. Ils étaient assis le dos contre le mur. Ne la voyant que de profil, il ne put que remarquer son gracieux port de tête, et la chaude carnation de son cou, jaillissant du corsage clair. Le tintement sonore de son rire se mêlait à la musique sautillante de la cinquième figure des Lanciers.
--Eh bien, je crains fort d’être une exception, dit-il enfin.
--Sans doute, avez-vous trop mauvaise opinion d’autrui? ne put-elle s’empêcher de dire.
--Oh! quelle idée!
--Et puis, vous êtes peut-être déjà marié?
--Non, répondit-il sérieusement, je ne suis pas marié. Vous non plus, n’est-ce pas?
--Moi?
Et après une pause elle répondit:
--Mais si, je suis mariée.
L’idée de poser pour la femme mariée qu’elle était théoriquement s’imposa irrésistiblement à elle. La forme exacte de la bague qu’elle portait était cachée par son gant, et cela lui permettait de prolonger la plaisanterie.
--Ah, fit-il simplement. Je n’ai pas bien saisi votre nom.
--Ni moi le vôtre, répliqua-t-elle évasivement.
--David Brandon.
--Joli nom, dit-elle en se tournant vers lui avec un sourire.
La possibilité de se moquer de son voisin avait fait perdre à la jeune fille toute sa froideur.
--Quel malheur, dit-elle, que j’aie perdu toute chance de porter un aussi joli nom.
C’était la première fois qu’elle lui souriait. Il fut charmé des courbes légères de sa bouche et des étincelles qui se montraient dans les noires profondeurs de ses yeux.
--C’est pour moi que c’est surtout un malheur, riposta-t-il.
--Naturellement, dit-elle, avec un petit hochement de tête. A présent vous ne courez aucun risque à parler ainsi.
--Je l’aurais dit quand même.
--Il est facile de caresser un serpent lorsqu’il n’a plus ses crocs.
--Quelle extraordinaire comparaison! Mais où donc sont passés tous les danseurs? La soirée n’est pas finie, j’espère?
--Quel intérêt pourriez-vous avoir à rester puisque vous ne dansez pas?
--C’est précisément parce que je ne danse pas. A moins que vous m’accordiez une valse?
--Après quoi vous vous retirerez, n’est-ce pas? fit-elle avec une moue.
--Décidément vous êtes trop subtile pour moi. A force de vivre avec les Boers, un garçon devient maladroit en fait de compliments.
--Maladroit en effet, déclara-t-elle en se redressant avec un grand sérieux. Je trouve que vous êtes beaucoup plus complimenteur qu’il ne convient lorsqu’on parle à une femme mariée.
--Oh, c’est sans penser à mal, fit-il avec confusion.
--Je le comprends bien ainsi, répliqua-t-elle.
Le pauvre garçon était devenu si rouge et si confus que Hannah commença d’éprouver pour lui quelque sympathie, malgré sa joie d’avoir réussi à humilier à ce point un jeune homme retour du Cap.
--Allons, je vais vous dire adieu, reprit-il, assez tristement. Je pense que je ne puis pas vous demander d’accepter mon bras pour le souper. Je suppose que votre mari réclamera ce privilège.
--Je le suppose aussi, répondit-elle, rieuse de nouveau, mais les maris n’apprécient pas toujours leurs droits à leur juste valeur.
--Je serais ravi que le vôtre fût dans ce cas pour l’instant, s’écria-t-il.
--Je vous remercie des bons souhaits que vous formez pour mon bonheur domestique, dit-elle sévèrement.
--Oh pourquoi prenez-vous en mauvaise part tout ce que je dis? Je vous fais donc l’effet d’un terrible innocent, qui met à chaque instant les pieds dans le plat? Enfin, j’espère pouvoir vous rencontrer de nouveau.
--Le monde n’est pas si grand, fit-elle.
--Je voudrais bien connaître votre mari, déclara-t-il d’un ton brusque.
--Pourquoi? demanda-t-elle ingénument.
--Parce que je pourrais lui faire visite, répliqua-t-il.
--Mais vous le connaissez déjà, dit Hannah.
--Je le connais? Qui est-ce? Non, je ne crois pas le connaître.
--C’est pourtant lui qui vous a présenté à moi.
--Sam, s’écria David, stupéfait.
--Oui.
--Mais...
Il était partagé entre l’incrédulité et la surprise. Il n’avait sûrement pas fait à Sam le crédit d’assez de sagesse pour choisir une femme comme celle-ci, ou pour mériter d’en être distingué.
--Que signifie «mais»? demanda Hannah avec une charmante naïveté.
--Il m’a dit que... du moins il me semble qu’il m’a dit... qu’il m’a présenté Miss Salomon comme étant sa fiancée.
Salomon était le nom du premier mari de Malka, et par suite le nom de famille de Léah.
--C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, dit Hannah. Elle était sa fiancée, avant qu’il m’eût épousée, expliqua-t-elle, comme si elle avait raconté la chose la plus naturelle du monde.
--Je vous demande pardon si je semble douter de ce que vous me dites. Mais je crois positivement que vous vous moquez de moi.
--Et qu’est-ce qui vous fait penser de la sorte?
--C’est que Salomon ne m’a pas dit qu’il était marié, et qu’en le voyant danser tout le temps avec Miss Salomon...
--Probablement il estime lui devoir quelques attentions, en guise de compensation, dit-elle d’un air détaché. Je ne serais même pas du tout surprise qu’il l’accompagnât pour souper, au lieu de venir me chercher.
--Le voilà qui joue des coudes vers le buffet, et il a en effet miss Salomon au bras.
--Vous parlez d’elle comme si c’était ses phylactères, fit Hannah. Ce serait en tout cas grand dommage de les déranger. Donc de votre côté, si vous voulez, vous pouvez m’avoir au bras, comme vous dites.
La figure du jeune homme s’illumina d’un plaisir d’autant plus vif qu’il était inattendu.
--Je suis trop heureux, dit-il, d’avoir au bras de tels phylactères. Si je les portais toujours j’en deviendrais plus pieux.
--Ne l’êtes-vous donc point? dit-elle, comme ils arrivaient au buffet, où Hannah reconnut Bessie Sugarman accompagnée de Daniel Hyams.
--Non, je suis une brebis noire, dit David. Et quant aux phylactères j’ai presque oublié comment on les met.
--C’est très mal, prononça-t-elle avec une inflexion telle, qu’il lui fut impossible de démêler ce qu’elle pensait réellement.
--Bah, tout le monde en est au même point, assura-t-il gaiement. La vieille piété s’en va. Nous voici arrivés à la fête du Pourim, eh bien, y en a-t-il beaucoup d’entre nous qui soient allés entendre lire la... comment appelez-vous cela?... la _Megillah_? Il y a ici ce soir un rabbin tête nue. Et puis y en a-t-il beaucoup qui soient allés se laver les mains avant le souper ou qui diront les grâces? Voilà ce que je serais curieux d’apprendre. Et même, regardez si l’on se soucie de savoir si les aliments servis sont _kosher_ et s’il n’y a pas là des sandwichs au jambon. Seigneur, que mon vieux père--que Dieu ait son âme,--eût été épouvanté par une réunion de ce genre.
--Oui, il est étrange de voir combien de Juifs rougissent de leur synagogue, dit Hannah pensive. Mon père, à moi, s’il était ici, remettrait son chapeau après le souper, et il dirait les grâces quand même son exemple ne devrait être suivi de personne parmi les assistants.
--Et je l’en admire fort, déclara sérieusement David, tout en avouant que je ne l’imiterais pas. C’est un homme de la vieille école, n’est-ce pas?
--C’est le Reb Shemuel, prononça Hannah avec orgueil.
--Oh vraiment? s’écria-t-il non sans étonnement. Je le connais bien. Il me donnait sa bénédiction lorsque j’étais gamin et cela lui coûtait un sou chaque fois. Ah! le brave homme!
--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, dit Hannah, rougissant de plaisir.
--Est-ce qu’il y a toujours une quantité d’immigrants pour venir lui soumettre des cas de conscience?
--Certes, leur piété n’a pas changé.