Part 11
Esther s’était souvent demandé quels redoutables mystères se passaient derrière cette porte sombre gardée par un chien, et Debby l’effrayait peut-être encore plus que Bobby. Mais le jour de la morsure fut l’aurore d’une amitié qui devait contribuer pour beaucoup à faire une femme de la petite fille, car il se trouva que Debby était une excellente personne qui parlait fort convenablement l’anglais, et possédait une liasse de vieilles livraisons illustrées plus précieuse pour Esther que les mines de Golconde. Debby rangeait cette liasse sous son lit, et c’était là une sage pratique, attendu que la superficie occupée par le lit représentait la majeure part de la superficie de la chambre. Durant les longues soirées d’été et les après-midi du dimanche, quand «ses enfants» n’avaient pas besoin d’elle et se trouvaient fort affairés à jouer à cache-cache ou à chat perché dans la rue, Esther se faufilait jusqu’au pauvre petit cabinet où gisaient tant de trésors. Là, auprès de la fenêtre, ouverte sur une cour noire, devant une perspective de toits aux tuiles décolorées, où des chats rôdaient et où sautillaient les moineaux, dans une atmosphère chargée des effluves de l’étable d’un laitier, Esther se plongeait dans la lecture de romans feuilletons romanesques et passionnés. Fréquemment elle en faisait la lecture à haute voix pour la mélancolique couturière, qui avait trouvé si peu d’analogie entre les réalités de son existence et les descriptions des feuilletonistes. Mais pendant de longues soirées d’été Debby et Esther ne s’en laissaient pas moins transporter en imagination dans un monde héroïque d’hommes courageux et de jolies femmes, un monde de linge fin, de soie pourpre, de champagne, d’amoureuse perfidie et de cigarettes, un monde où personne ne cousait, ne faisait la lessive, n’avait faim, ne portait des chaussures percées, un monde qui ignorait complètement le Judaïsme et l’incompatibilité qui doit exister entre le beurre et la viande. Non pas qu’Esther eût jamais cru qu’il fût possible qu’un tel monde existât en dehors des romans feuilletons. Cette question ne la préoccupait pas plus que celle de savoir si les héros de ces romans avaient jamais parlé l’hébreu qu’elle apprenait à lire et à traduire. Le chien Bobby assistait souvent à ces lectures mais il gardait pour lui ses impressions. Assis sur ses pattes de derrière, il se contentait de braquer sur Esther son museau délicieusement laid et fort inquisiteur. Car il ne se montrait pas jaloux de la nouvelle amie de sa maîtresse. Pour les profanes, c’était un vulgaire bâtard, un chien de rue. Mais Esther avait insensiblement appris à le regarder presque avec les mêmes yeux que Debby. Maintenant elle pouvait librement aller et venir dans les escaliers. Si elle avait marché sur la queue du chien, elle savait que celui-ci eût désormais pris cela pour une démonstration de camaraderie.
--Je dépensais auparavant un penny par semaine pour le _London Journal_, déclara Debby dès le début de ses relations avec Esther. Mais un jour je me suis aperçue que j’avais une détestable mémoire.
--Et alors? demanda Esther étonnée par cette association d’idées.
--Ça m’a économisé des shillings et shillings, continua Debby. J’avais l’habitude de conserver tous les vieux numéros, à cause de toutes ces réponses de gens qui vous apprennent comment il faut s’y prendre pour soigner vos cheveux, vos ongles, et garder le teint frais, car leurs recettes me trottaient par la tête. Et voilà qu’une fois je relus par hasard une histoire dans un numéro qui ne datait que d’un an: elle m’intéressa exactement comme si je ne l’avais encore jamais lue. Alors je cessai d’acheter le journal et je recommence à lire toute ma collection de vieux numéros. Je les relis tous les deux ans depuis ce moment-là.
Debby s’interrompit pour tousser. Les longs monologues sont malsains pour les personnes qui passent leur vie courbées sur leur ouvrage d’aiguille dans de sombres petites chambres.
--Et chaque fois, la lecture me cause le même plaisir, reprit-elle. Et vous, est-ce que cela ne vous produirait pas le même effet.
--Non, répondit Esther avec un pénible sentiment de son infériorité. Moi, je me rappelle tout ce que j’ai lu.
--Ah, vous serez une femme bien remarquable, déclara Debby en lui caressant les cheveux.
--Vous croyez? s’écria Esther toute illuminée de plaisir.
--Oui, d’ailleurs n’êtes-vous pas toujours la première de votre classe?
--Qu’est-ce que cela signifie? balbutia la fillette. Les autres filles sont si stupides. Elles ne pensent qu’à leurs chapeaux et à leurs rubans. Elles aimeraient mieux jouer au volant ou sauter à la corde, que de lire l’histoire des Quarante Voleurs. Ça ne les gêne pas de rester toute l’année dans la même classe, au lieu que moi, ça me rend folle de voir qu’on va si lentement. Je pourrais facilement apprendre en trois mois tout ce qu’on nous enseigne en douze. Je veux tout savoir, de façon à devenir plus tard institutrice dans notre école.
--Et vous croyez que votre institutrice sait tout?
--Oh oui, il n’y a pas un mot qu’elle ne comprenne et elle n’ignore rien des pays étrangers.
--Et cela vous plairait d’être institutrice?
--A condition que je devienne assez savante. Mais c’est que, voyez-vous, les institutrices de notre école sont par dessus le marché de vraies dames. Et elles s’habillent si magnifiquement. Figurez-vous, elles ont des boas de fourrure et des gants à six boutons. Je ne pourrai jamais acheter des choses pareilles. Même si je gagnais cinq shillings par semaine, il faudrait donner presque tout à mon père et aux enfants.
--Mais si vous êtes vraiment bonne, je suis persuadée que de grandes dames, comme celles de la famille Rothschild, vous achèteront de beaux vêtements. J’ai ouï dire qu’elles sont très généreuses pour les enfants appliqués.
--Non, les autres institutrices sauraient que je reçois des charités et elles me mépriseraient. J’ai entendu Miss Hyams se moquer d’une institutrice parce que celle-ci portait le même costume deux hivers de suite. En somme, je ne crois pas que je puisse devenir institutrice. Ce serait pourtant bon de pouvoir s’asseoir le dos au feu en hiver. Mais les élèves sauraient...
Esther s’arrêta et rougit:
--Que sauraient-elles donc?
--Eh bien, elles sauraient qui est mon père, reprit Esther en baissant la voix. Elles le verraient vendant des choses dans le Lane, et alors elles ne m’obéiraient pas.
--Quelle idée. Je suis persuadée que la plupart des élèves ont des pères aussi... aussi pauvres. Voyez le père de Miss Hyams.
--Je veux bien vous croire. Et puis, j’y songe, Debby, si je gagnais cinq shillings par semaine, je pourrais acheter à mon père des vêtements neufs, n’est-ce pas? Et alors il n’aurait plus besoin de colporter des citrons ou des bobines de fil.
--C’est cela, chère, vous serez institutrice, je vous le prédis. Et même qui sait? Vous serez peut-être un jour directrice?
Esther eut un petit rire charmé, qui finit dans un soupir.
--Comment, moi? Je ferais ma tournée pour voir si toutes les institutrices sont bien à leur tâche? Oh, je saurais bien surprendre leurs bavardages. Je connais leurs manières.
--Vous avez l’air de surveiller beaucoup vos surveillantes. Est-ce que vous les semoncerez pour leurs commérages? demanda la Debby amusée.
--Non, protesta Esther redevenue très sérieuse. Il ne me déplaît pas du tout d’entendre bavarder ces demoiselles. Quand mon institutrice et Miss Davis, qui tient la classe d’à côté et puis quelques autres encore de ces demoiselles, se rassemblent j’apprends tant de choses en écoutant leur conversation.
--De sorte, fit Debby en riant, que leurs bavardages rentrent en somme dans l’enseignement.
--Oui, quoique ça ne soit pas dans le programme, répondit la fillette secouant gravement la tête.--Ces dames parlent surtout de jeunes gens. Avez-vous jamais eu un amoureux, Debby?
--Ne me demandez... ne me demandez jamais cela, fit Debby qui se pencha sur son ouvrage.
--Pourquoi pas? insista Esther. Quand je serai grande, si j’ai un amoureux j’en serai très fière. Oui, vous êtes là à détourner la tête, mais je suis sûre que vous en avez eu un: Etait-il joli comme Lord Eversmonde ou le Capitaine Andrew Sinclair? Comment, vous pleurez, Debby?
--Vous êtes une sotte, Esther, ne voyez-vous pas que c’est un moucheron qui m’est entré dans l’œil. Il m’a fait du mal, et ne s’est pas fait de bien non plus, le pauvret?
--Laissez-moi regarder, Debby; peut-être arriverai-je à le sauver.
--Non, ne vous inquiétez pas.
--Vous êtes cruelle, Debby, vous êtes aussi méchante que Salomon, qui arrache les ailes des mouches pour voir si elles pourront voler quand même.
--La mienne est morte à présent. Continuez donc _La Rivale de Lady Anne_. Voilà tout notre après-midi gâché en bavardage. Croyez-moi, Esther, n’allez pas vous mettre dans la tête des idées d’amoureux. Vous êtes trop jeune. Mais lisez. Je vous écoute.
--Où en étais-je? Ah oui: «Lord Eversmonde pressa sur sa mâle poitrine la belle jeune femme, et couvrit de baisers ces lèvres si fraîches, qui lui répondirent avec une passion égale à la sienne. Elle finit pourtant par se ressaisir, et lui dit, les larmes aux yeux:--Oh, Sigismond, pourquoi vous obstinez-vous à venir ici, alors que le duc vous l’a défendu!»...
--Ah, vous savez, Debby, mon père m’a dit l’autre jour de ne plus revenir ici.
--Oh, vous devez revenir, s’écria Debby toute émue. Je ne pourrais plus me passer de vous maintenant.
--Mon père assure que l’on dit que vous n’êtes pas une personne convenable, dit naïvement Esther.
Debby soupira tristement.
--Bien, murmura-t-elle.
--Mais j’ai répondu que les gens sont des menteurs, et que vous êtes une personne très bien.
--Oh, Esther, chère Esther, balbutia Debby, embrassant la petite tête sérieuse avec une passion qui surprit l’enfant.
--Je pense, reprit celle-ci, que si mon père a dit ça, c’est parce qu’il s’imagine que pendant qu’il est à la synagogue je néglige Sarah et Isaac, qui sont tout le temps à se disputer sur leur anniversaire dès qu’on les laisse seuls. Mais ils ne se donnent pas des taloches bien graves. Mais j’ai une idée. Si je faisais descendre Sarah avec moi?
--Soit, mais ne craignez-vous pas qu’elle pleure, et qu’elle s’ennuie pendant que vous lirez, si elle n’a pas Isaac pour jouer avec elle?
--Pas du tout, répondit Esther. Elle tiendra compagnie à Bobby.
Bobby prit la petite Sarah en amitié. Il ne fréquentait aucun de ses semblables. En pareil cas, un animal au cœur sensible se rabat sur les êtres humains. C’était tout à fait par hasard qu’il avait rencontré Debby elle-même. Ces deux isolés avaient aussitôt fraternisé. Avant cette rencontre, Dutch Debby était sujette à des tentations fâcheuses. Une fois elle s’était privée pendant près de trois mois, pour mettre de côté neuf pence par semaine, et acheter un huitième de billet de loterie à Sugarman, le marieur, qui avait daigné en cette occasion, se souvenir de son existence. La fortune n’était pas venue. Durant les mois qui s’écoulèrent jusqu’à l’hiver suivant, Debby vit Esther de moins en moins, car la fillette craignait que sa grande amie ne se crût obligée de lui offrir de partager ses repas. Et puis les enfants de plus en plus exigeaient des soins. Debby était arrivée à savoir bien des choses sur les compagnes d’école et sur l’institutrice d’Esther, mais celle-ci était peu communicative en ce qui concernait sa famille.
Un soir d’été, Esther, qui venait de passer sous la coupe de Miss Miriam Hyams, entra chez Dutch Debby avec une mine sérieuse et prononça:
--Oh! Debby, Miss Hyams n’est pas une héroïne.
--Vraiment? fit Debby en riant. Jusqu’à présent, vous ne tarissiez pas d’éloges sur son compte.
--Oui, elle est très jolie, et ses chapeaux sont élégants; mais ce n’est pas une héroïne.
--Qu’est-ce qui est arrivé?
--Vous savez quel beau temps il a fait tous ces jours-ci?
--Oui.
--Eh bien, ce matin, au beau milieu de la leçon d’histoire sainte, elle nous a dit:--Quel dommage, mes enfants, de rester enfermés ici par un temps pareil. (Vous savez qu’elle nous parle toujours très gentiment.)--Il y a des écoles, a-t-elle continué, où, en été, on a congé une demi-journée, le mercredi. N’est-ce pas que ce serait charmant si nous en avions autant, pour aller nous promener au soleil dans Victoria-Park?
--Oh oui, Mademoiselle, ce serait bien gentil, avons-nous crié en chœur.
Alors elle a dit:
--Eh bien, pourquoi ne demanderiez-vous pas à la directrice congé pour cet après-midi? Vous êtes la plus haute classe de l’école. Je suis persuadée que si vous faisiez cette demande, l’école entière aurait congé. Qui veut prendre la parole au nom de toutes?
Alors toutes les filles dirent que ce devait être moi, parce que je suis la première de la classe et que j’aspire tous les _h_. Alors quand la Directrice entra dans notre classe je me levai, je lui fis la révérence, et lui demandai si elle ne voudrait pas nous donner congé cet après-midi en raison du beau soleil. Alors voilà la directrice, qui met ses lunettes, et qui fait une mine si noire, qu’il nous sembla qu’il n’y avait plus du tout de soleil dans la classe.--Comment, s’écria-t-elle, avec toutes les vacances que vous avez eues déjà! Un mois au nouvel an, quinze jours à Pâques, et tous les jours fériés. Je suis surprise, mesdemoiselles, que vous soyez assez dissipées et paresseuses pour en demander davantage. Prenez donc exemple sur votre institutrice. Regardez Miss Hyams. (Nous regardâmes Miss Hyams, qui avait l’air de chercher quelque chose dans son pupitre.) Voyez comme elle travaille, elle ne se plaint jamais, elle ne demande jamais de congé!
Nous regardâmes de nouveau Miss Hyams, mais elle n’avait pas encore l’air d’avoir trouvé le papier qu’elle cherchait. Il y eut un silence horrible, on aurait entendu tomber une épingle. Pas la moindre toux, pas le moindre froissement d’étoffe. Alors, la Directrice se tourna vers moi, et elle dit:
--Et vous, Esther Ansell, dont j’ai eu toujours une si haute opinion, je m’étonne que vous soyez l’interprète d’une requête aussi déplacée. Je me souviendrai de cela, Esther Ansell.
Là-dessus elle s’en alla longue et raide comme une perche, en claquant la porte avec colère.
--Et qu’est-ce que Miss Hyams a dit ensuite? demanda Debby profondément intéressée.
--Elle a dit: «Sélina Green, qu’est-ce que fit Moïse quand les enfants d’Israël se plaignirent à lui de manquer d’eau?»
Elle avait tout simplement repris la leçon d’histoire sainte comme s’il n’était rien arrivé.
--A votre place, j’aurais dit à la Directrice quelle était la personne qui m’avait poussée à parler, s’écria Debby indignée.
--Oh non, protesta Esther. Ç’aurait été vil. Il y a là une question de délicatesse. Je regrette tout de même que nous n’ayons pas eu congé. Il aurait fait si bon dehors, dans le Parc.
Victoria-Park, pour les habitants du Ghetto c’est le _Parc_ par excellence. Situé à deux milles environ, assez loin pour que la promenade paraisse une excursion, c’est, pour les Juifs des quartiers pauvres de Londres, une bénédiction perpétuelle. En de rares après-midi dominicaux, la famille Ansell, moins la grand’mère, faisait en bande le voyage du parc, Mosès portant sur son épaule Isaac et Sarah, chacun à leur tour. Esther aimait le Parc en toutes saisons, mais surtout en été, quand le grand lac était limpide, et sillonné de bateaux, que les oiseaux chantaient dans le feuillage des arbres et que les jardiniers avaient disposé les merveilleuses mosaïques, les lobélias et les calcéolaires. Elle s’étendait sur l’épais gazon, et contemplait avec un mystique ravissement la voûte bleue du ciel. Elle en oubliait le livre qu’elle avait apporté. Pendant ce temps les autres enfants se pourchassaient avec une joie qui tenait du délire.
Un samedi après-midi de l’automne dernier où Mosès ne devait pas accompagner ses enfants, Esther avait décidé Dutch Debby à se joindre à eux, à rompre pour quelques heures avec ses habitudes casanières. Une ineffable mélancolie émanait du paysage mourant. Les feuilles roussies jonchaient les allées, et les arbres balançaient sous la brise des branches pareilles à des bras décharnés. Le brouillard de novembre montait des pelouses humides et voilait de ses vapeurs le bleu du ciel. Le soleil semblait un bateau rouge, démâté, flottant parmi des vagues de pourpre et d’or, et des flocons de nuages embrasés. Sur le miroir tranquille du petit lac se reflétaient les branches des arbres. Un cygne solitaire lissait ses plumes, allongeait le cou, et décrivait de nonchalantes courbes sur l’eau fangeuse. Tout à coup on entendit un bruit de rames, et les eaux paresseuses furent ridées par le passage d’un bateau, où un héroïque jeune homme promenait une non moins héroïque jeune femme.
Dutch Debby fondit en larmes et rentra vite chez elle. Depuis lors elle ne s’occupa plus que de Bobby, d’Esther et du _London Journal_, et ne recommença jamais à économiser neuf shillings.
X
UNE FAMILLE TACITURNE
Quelques jours avant la fête du Pourim, Sugarman, le marieur, portant son fils Néhémiah sous le bras, vint un soir rendre visite à Mme Hyams, la mère de l’institutrice d’Esther. Le jeune Néhémiah avait les mollets nus, des souliers et des chaussettes rouges: son père le portait toujours de façon à étaler cette élégance. Quant à Sugarman lui-même, il avait mis toutes voiles dehors, et le foulard bleu qu’il portait d’habitude sortait à demi de la poche de sa jaquette au lieu d’être comme les jours de fête ou de sabbat, attaché en ceinture autour de sa taille.
--Bonjour, mâme, dit-il gaiement.
--Bonjour, Sugarman, répondit Mme Hyams.
C’était une petite vieille de soixante ans, l’air usé, et les cheveux tout blancs. Si elle avait été meilleure observatrice des coutumes juives, une perruque noire eût jusqu’à son dernier jour empêché qu’on ne constatât ce dernier trait. Mais sa fille Miriam avait proscrit la perruque. Mme Hyams, personne pacifique et craintive, s’était soumise en silence à cette interdiction qui blessait pourtant ses sentiments les plus intimes. Le vieil Hyams, son mari, bien que moins faible, n’était pas assez ferme pour imposer sa volonté à sa famille. Et il se taisait, lui aussi.
--Peut-êt’ bien, mâme, que vous êtes étonnée que j’aie fait toilette pour venir vous voir, dit Sugarman, mais le fait est, mâme, que je m’ai habillé pour rendre visite à une dame. Je me suis arrêté ici en passant.
--Voulez-vous vous asseoir? dit Mme Hyams. Dressée par sa fille, elle parlait anglais, mais péniblement et lentement.
--Non, merci. Mais je vais asseoir Néhémiah, si vous le permettez... Là, reste tranquille, Néhémiah, ou gare à toi. J’suis venu vous emprunter votre tire-bouchon, mâme.
--Avec plaisir, dit Mme Hyams.
--Merci. Mon Ebenezer, mon garçon, est Bar-Mitzvah au Sabbat de la semaine prochaine, et je suis entré vous le dire. Vous viendrez, n’est-ce pas?
--Je ne sais pas, répondit Mme Hyams, avec hésitation. Elle n’était pas certaine que Miriam considérât Sugarman comme digne d’être inscrit sur la liste de visites de la famille.
--Ne dites pas cela. On boira treize bouteilles de limonade. Je compte sur vous, sur M. Hyams, et sur toute la famille.
--Merci. J’en parlerai à mon mari et aux enfants.
--Ça va. Néhémiah, ne danse pas sur la chaise de la dame... Avez-vous appris, mâme Hyams, la chance de mâme Jonas?
--Non.
--Elle a gagné onze livres à la loterie.
--C’est beau, dit Mme Hyams, animée.
--Si vous voulez, je puis vous céder un demi-billet pour deux livres.
--Je n’ai pas d’argent.
--Eh bien, pour trente shillings. C’est ce qu’il me coûte.
--Si je pouvais, mais c’est impossible.
--Alors, prenez un huitième de billet pour neuf shillings.
Mme Hyams refusa encore en secouant la tête.
--Comment va votre fils Daniel? continua Sugarman.
--Assez bien, merci. Et votre femme?
--Grâces à Dieu.
--Et votre Bessie?
--Grâces à Dieu. Votre Daniel est-il ici?
--Oui.
--Grâces à Dieu. Puis-je le voir?
--Si c’est pour le billet de loterie, il vous dira la même chose que moi.
--Ça n’est pas pour ça, fit Sugarman. Mais je voudrais l’inviter.
--Daniel! appela Mme Hyams.
Il vint, du fond de la cour, les manches de sa chemise retroussées, de la mousse de savon séchant sur ses bras. C’était un beau garçon, aux cheveux blonds, et de figure agréable, plus jeune que Miriam de dix-huit mois. Son menton disait la volonté, ses yeux la douceur.
--Bonjour, monsieur, dit Sugarman. Mon Ebenezer est Bar-Mitzvah, le jour du Sabbat de la semaine prochaine. Me ferez-vous l’honneur de passer chez moi avec votre mère et votre père après la Synagogue?
Daniel rougit subitement. Il avait une forte envie de répondre: Non. Mais il se contint et put s’excuser en périphrases polies. Sa mère avait remarqué sa rougeur, si visible sur son teint de blond.
--Faut pas dire ça, s’écria Sugarman; on videra treize bouteilles de limonade, à preuve que j’ai emprunté à votre mère son tire-bouchon.
--J’enverrai avec plaisir à Ebenezer un petit souvenir. Mais je ne pourrai pas aller chez vous. Excusez-moi.
Et il tourna les talons.
Mais Sugarman tint à lui montrer qu’il ne lui en voulait pas.
--Bon, dit-il, si vous envoyez un cadeau, ce sera la même chose que si vous veniez.
--A la bonne heure, fit Daniel avec une cordialité contrainte.
Sugarman mit Néhémiah sur son bras, mais il s’attarda sur le seuil. Il ne savait comment aborder le sujet qui lui tenait à cœur. Soudain l’inspiration lui vint.
--Savez-vous que j’ai assigné Morris Berlinski?
--Non, fit Daniel, et pourquoi?
--Il me doit trente shillings. Je lui ai trouvé une très jolie fiancée. Mais à présent qu’il est marié, il dit que ça ne valait qu’un souverain. Il m’offre le souverain, mais je n’en veux pas. Et pourtant c’était un pauvre diable, à qui son mariage a fait gagner dix livres sterling, qu’il a touchées d’une Société de Dotation.
--Est-ce que pour dix shillings vous voudriez jeter le scandale sur la communauté? Ce sera dans tous les journaux, qui transformeront votre qualificatif de _shadchan_ (marieur), en _shatcan_ (marmite fêlée), en _shodkin_ (parent ferré des quatre pieds), en _shatkin_ (parent fêlé), en _chodcan_ (pied de marmite), en _shotgun_ (vieux fusil), et en Dieu sait quoi encore.
--Oui, mais il s’agit de trente shillings et non de dix.
--Vous dites qu’il vous a offert une guinée.
--D’accord. Il m’a offert deux demi-souverains. J’ai pris sa guinée mais en guise de simple acompte.
--Vous deviez le traduire devant le Beth-Din, s’écria violemment Daniel, ou soumettre l’affaire à l’arbitrage d’un Juif. Vous allez faire des Juifs la risée de tout le monde. Il est vrai que tous les mariages du monde sont une question d’argent, ajouta-t-il amèrement, seulement c’est la mode parmi les reporters des tribunaux de prétendre que cette coutume est limitée aux Juifs.
--Eh bien, j’ai consulté Reb Shemuel. Je pensais qu’il était tout indiqué pour cet arbitrage.
--Pourquoi?
--Hé, n’a-t-il pas été shadchan lui aussi? Auprès de qui eussé-je pu croire que je trouverais de la sympathie?
--Je comprends, fit Daniel, avec un sourire. Et apparemment vous n’en avez pas trouvé chez lui?
--Non, gronda Sugarman, rendu furieux par l’évocation de ce souvenir. Il m’a déclaré que nous n’étions pas en Pologne.
--C’est la vérité.
--Oui, mais je lui ai fait une réponse qui ne lui a pas fait plaisir. Je lui ai dit: «Sous prétexte que nous ne sommes pas en Pologne, faut-il ne rien garder de notre religion?»
De l’indignation, Sugarman passa à l’insinuation.
--Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous procure une femme, Monsieur Hyams? J’ai en vue plusieurs jeunes filles tout à fait bien. Voyons, ne me regardez pas avec cette colère. Quelle commission me donnerez-vous si je vous trouve une jeune fille d’une centaine de guinées?
--Allez-vous en! tonna Daniel.