Part 7
--Noura, vous êtes une grande exaltée de la poésie du devoir.
* * * * *
Tout le soleil d’une fin de jour flamba prodigieusement sur l’amphithéâtre des maisons arabes étagées, des verdures de la ville basse et sur les montagnes bleuies; puis, il décrut. On sentit venir le soir rapide.
Claude Hervis reprenait en arpentant la terrasse:
--Vous comparez les Musulmanes à des oiseaux; Je les vois mieux dans la souplesse et la beauté des chats depuis que je suis les lignes et les interlignes de vos lettres à notre amie commune. Elles sont des chats qui s’étirent dans la tiédeur des tapis, dorment ou caressent leur fourrure. Se soucient-elles du secret des rayons, des conditions de leur existence et de l’explication des choses? Elles ne souhaitent que vivre dans leur ignorance, aussi longtemps qu’il se pourra, instinctivement heureuses du bonheur animal qui ne trompe point.
--Les chats et les oiseaux perdent l’instinct des bêtes pour acquérir l’intelligence des hommes. Seulement, ils ont des maîtres geôliers. Beaucoup d’enfants seraient mes élèves sans les pères opposés à l’instruction des filles comme les mères à celle des fils.
--Les pères sont de l’avis du Grec qui disait:--_Que savait ma femme quand je l’épousai? Elle n’avait pas quinze ans et l’on s’était surtout appliqué à tenir ses yeux et ses oreilles dans l’ignorance et à ne pas exciter sa curiosité. N’était-ce point assez qu’elle sût faire un manteau avec de la laine qu’on lui donnait ou distribuer la tâche aux fileuses ses servantes?_--
--Très bien, mais il y a une lacune chez nos Arabes. Leur éducation ne comporte pas ce souci de préserver les yeux et les oreilles des enfants.
Noura avait jugé de la perversité précoce contre quoi elle devait lutter. Fillettes, jeunes filles ou femmes considéraient leur féminité comme un bien utilisable en toute circonstance et qui rapportait de l’argent, des bijoux et du plaisir. Des bouches balbutiantes encore prononçaient des paroles scandaleuses. Un jour Helhala s’était écriée:--«Combien ta taille est mince, ô Mâlema! Compare-la à la mienne. Certainement, j’ai un enfant. Mais qui dira le nom de son père? Il y en a tant qui m’ont baisée!»--Sous la réprimande de sa maîtresse elle éclatait de rire, puis demandait pardon en murmurant:--«Pourquoi me gronder? Tu sais bien que ce n’est pas vrai. Mais j’aime les hommes, vraiment, Mâlema, je te jure que je les aime!»--
Noura répondait à Claude:
--Je lutte contre un cynisme naïf. J’en connais qui se donnent pour un rang de perles fausses. Quand je les blâme, elles s’étonnent et les rares sages m’approuvent superficiellement.
--Elles sont nées uniquement pour l’amour charnel, rituel presque en son inconsciente impudeur, dit l’artiste. Elles vivent suivant une conception antique de la femme.
--C’est la faute du maître qui en fait des ilotes. Si le maître voulait et si elles étaient libres...
--Ce serait pire et le maître ne voudra pas.
Il répéta la raison qu’un indigène lui avait donnée:--«Nous ne pouvons pas lâcher nos femmes comme les vôtres. Elles ont trop de soleil dans le sang. Elles ne deviendront libres que le jour où nous cesserons d’aimer leur beauté et notre honneur.»--
--La cage s’ouvrira, affirme l’apôtre de l’émancipation.
--Et après?... Vous verrez les prisonnières échappées réclamer leur prison. Plusieurs se seront perdues. Celles qui reviendront refermeront elles-mêmes la porte avec la violence de la terreur, de l’impuissance et de la déception. Elles reviendront toujours, à cause d’un mystère de sang et de race et parce que l’esprit des générations d’aïeules revendiquera la paisible réclusion dans la mentalité nouvelle des petites filles.
--Vous parlez comme Lella Guemara, fait Noura: mais cela ne saurait empêcher l’envol, au grand battement des ailes déliées. Pas une nation n’a le droit de garder la femme en éternel état d’infériorité et dans la misère du geste et de l’intelligence. Après l’Europe, l’Orient annihilera la loi de séculaire injustice qui, de la mère des hommes, fait une créature opprimée. Et pourquoi?
Claude Hervis, avec ce premier historien que fut Moïse, trouvait l’explication dans le crime biblique, le péché de l’Eden.
Noura sourit.
--Soit. Il est temps d’absoudre la coupable. Voici l’heure de la miséricorde et du rachat; la souffrance a tout expié.
Est-ce Mouni qui vient à table, ses cheveux casquant haut sa tête, un défi et une inquiétude dans les yeux, vêtue d’une robe blanche de Noura, une robe ajustée à sa taille par l’aiguille de Lella Fatime?
Ainsi, avec son teint doré, elle ressemble à quelque élégante Espagnole de Paris.
--Tu es parfaite! s’écrie la petite Mâlema.
--O fille de Noura, dit Claude Hervis, vous êtes très belle.
Mouni rayonne, son inquiétude dissipée.
--Désormais, comme Lella Fatime, je porterai tour à tour ma melahfa et des robes pareilles aux tiennes, Noura.
--C’est la réflexion de notre ami Claude qui provoqua cette décision?
--Oh! non, répond Mouni, ses longs cils caressant ses joues. Je le désirais depuis longtemps, seulement, je craignais d’être laide et ridicule.
Mais plus tard, à la faveur d’un instant de solitude à deux, elle saisit les mains du sculpteur, comme elle l’avait fait en Alger tandis que sa voix ardente redit:
--C’est à cause de toi.
Pensif, Claude Hervis quitte la maison.
--... Noura, Noura, ma très chère vaillante, vous souffrirez; c’est une cruelle certitude. Le genêt saharien a gardé son premier parfum, un parfum violent. Il le dissimule sous la senteur douce empruntée aux roses que vous cultivez... Mouni peut porter sa melahfa, car elle n’a pas renié ni perdu l’âme cachée dans ses plis. Et c’est tout l’Orient féminin à l’indestructible survivance qui s’est incarné dans cette enfant, ardent et méfiant, instinctif, secret, logique et impérieux dans ses caprices.
Noura songeait près du calme sommeil de Mouni... La nuit muette l’enveloppait. Des étoiles froides tremblaient dans le ciel uni, que découpait la fenêtre ouverte. Noura songeait...
Des phrases de Claude Hervis et de Lella Guemara lui étaient une obsession. Elles la faisaient triste, tandis que le souvenir du geste de Mouni rejetant ses draperies la rendait joyeuse. Et tout cela mettait dans son esprit le bruit des pensées qui effarouchent le repos.
Noura songeait aux destinées faites d’atavisme.
Elle se penchait sur le sommeil de l’enfant qui était le fruit de son cœur et de son cerveau. Dans l’ombre elle recomposait le charmant visage. Tant de germes de bonne semence avorteraient-ils sous ce front? Cette argile humaine, ce vase primitif modelé de nouveau avec une idéale conviction reprendrait-il invariablement sa forme barbare?
Et les autres,... Djénèt, Helhala, Fafann?...
En vérité, ces retours aux ténèbres ne pouvaient être, pas plus que l’obstination en la forme immuable. Tout se transforme, concourt à une autre œuvre ou se perfectionne. Les dieux s’en vont, les sanctuaires croulent. Les superstitions, les traditions, les croyances merveilleuses se dissolvent dans l’esprit humain. On érige de modernes sanctuaires; des vérités neuves et des ferveurs récentes s’imposent.
Et si lente ou inconsciente que soit son évolution, aucune génération d’aucun peuple ne peut faillir à l’universel devoir de la marche en avant et de la marche ascendante.
Pascal considérant la suite des hommes pendant des siècles écoulés, conclut bien à un même individu qui subsiste toujours, mais apprend continuellement.
Or, d’avoir seulement effleuré la science, l’esprit perd l’intégrité de sa première expression. Ses manifestations changent. Il provoque de nouveaux gestes et de nouvelles pensées. Il y a là un fait imprescriptible.
Et les plantes qui, parmi d’autres végétations, ne luttent pas pour trouver le soleil, pour croître du côté d’où viennent l’air et la lumière, ces plantes s’atrophient. Elles deviennent blafardes et molles, leur sève endormie de la racine aux rameaux. Les belles brûlures de l’été les épargnent; les froids de l’hiver les atteignent peu; elles n’ont ni l’émoi ni l’admirable bondissement de l’avril. Leur somnolence est sans réveil. La fragile vigueur du moindre brin d’herbe écrase leur longue et maladive faiblesse. Elles végètent et meurent en sentant à peine qu’elles cessent de vivre.
Les formes de la vie,--en tenant compte d’une différence de quantité dans les manifestations extérieures visibles,--les formes de la vie sont les mêmes pour les êtres et pour les plantes.
Si le premier apôtre mesurait le chemin parcouru depuis la première doctrine humaine, s’il comptait le nombre des maîtres et des disciples, il aurait un éblouissement...
Ainsi Noura parle aux doutes qui l’effleurent. Ainsi, au bord d’un découragement, comme prête à se perdre, elle se ressaisit fortement et ranime le pouvoir du viatique qu’elle porte: la certitude que nul effort n’est sans cause et sans récompense équitable, sinon dans le présent, du moins dans l’avenir immesuré.
--Venez aux champs d’iris, Noura, venez avec Mouni, dit Claude Hervis.
Le sculpteur s’attardait dans la ville dont le seul charme pour lui était la présence de la petite Mâlema. Même il travaillait un peu, modelant dans l’argile blonde des figures qui ressemblaient à Noura ou à Mouni et qu’il offrait à Lella Fatime.
--Venez aux champs d’iris...
Les champs d’iris sauvages s’étendent au bord du chemin. Et ce sont des champs de lumière où se multipliaient les fleurs mauves et violettes. Leur parfum a le goût des herbes neuves issues de la terre à la première pluie d’automne.
Des bœufs paissent avec des chèvres folles et des agneaux bêlant leur plainte enfantine, troupeaux maigres de l’été aride et des pâturages mouillés.
Mouni marche silencieuse, mince, comme fragile dans son costume roumi. Depuis les noces de Richa, elle a des expressions de petit sphinx qui s’aggravent par instants d’un voluptueux frémissement des lèvres et des narines et de la pesanteur du regard qui flambe.
Devant ce visage, un souci mal défini saisissait Noura. Elle enlaçait la petite.
--Parle, Mouni, je veux toute ta pensée.
--Lis sur ma figure, répondait doucement Mouni.
Et la figure apparaissait toute pure.
Noura insistait:
--Si ton cœur rêve, confie-le moi. Je le préserverai du mauvais désir. Je l’aiderai à réaliser le beau souhait.
--N’as-tu point de souhait toi-même que tu ne vives que pour réaliser le bonheur des autres?
--Ma petite fille, c’est là la réalisation du mien.
--Tu n’aimes personne?--La voix tintait différant de l’accent coutumier.
--Es-tu jalouse, Mouni? J’aime une multitude. Quant à toi, il faut que tu sois la plus heureuse.
--Je le suis.
--Te souviens-tu que tu avais peur de me suivre, là-bas, à la zmala, peur de ne pouvoir voler avec moi? Je promis de te ramener au premier appel...
--Puisse cet appel ne jamais retentir! Je n’obéirai pas, Noura; je préfère la mort! Mon destin n’appartiendra pas à un Arabe, mais à un Français dont l’amour seul vaudra mon amour.
--Nous chercherons ce Français-là, chérie.
* * * * *
Le chemin s’enfonce parmi des oliviers. Leurs fruits tombent sous le bâton des fellahs. Des femmes, des enfants les recueillent. Entre les racines d’un arbre est couchée une fillette chétive, aux membres raides, la jambe enveloppée de linges blancs où se voit un chiffre d’hôpital.
Noura s’arrête.
--Que lui est-il arrivé?
C’est le récit de la mère, une grande paysanne sèche, tannée par la misère et le travail.
--Elle jouait avec d’autres enfants. Elle est tombée sous un chariot; la roue a passé sur sa jambe. On l’a portée à l’hôpital. On m’a renvoyée. Quand elle a été seule, elle a crié. Quelqu’un l’a battue pour la faire taire. Alors elle a eu peur jusqu’à mourir et elle est devenue raide avec les dents serrées. On a vu qu’elle allait laisser «monter son âme» et on me l’a rendue.
--Porte-la au dispensaire, la doctoresse la guérira.
Mais, farouche, la femme déclare:
--Non, je n’irai pas à Sidi-Mansour. Je ne crois plus aux remèdes des chrétiens.
--Voilà le résultat de la nervosité d’une infirmière, souligne Claude Hervis.
Noura caresse l’estropiée.
--Ah! les femmes des fellahs, murmure-t-elle. Pauvres êtres voués à la longue souffrance, à la misère sans fin. Elles sont telles les animaux qui broutent sous le soleil ou l’ouragan, travaillent, se reproduisent, tombent et crèvent.
--Ce n’est qu’une matérielle souffrance, ô Noura.
--Que fait la qualité de la souffrance si on la souffre avec toute sa faculté de sentir?
--Il y a bien des heureuses et des soumises sans effort dans le gourbi du fellah.
--Si rares!
--Pas plus que chez nos paysannes ou la femme de nos faubourgs. Combien travaillent autant que vos Bédouines en supportant les mauvais traitements du mari et des fils, sans parler de l’inconduite des filles. Et elles n’ont pas toujours le secours de la passivité fataliste. Messieurs les assimilateurs auraient mieux fait d’entreprendre le relèvement de leurs compatriotes, même au nom d’un socialisme illusoire, avant de vouloir le réveil de l’Islam somnolent.
--Claude, nous savons que l’inégalité des sorts sera difficilement abolie de l’histoire humaine; mais notre rôle est d’atténuer l’injustice dans toute la mesure d’un devoir fraternel.
Des petits ânes vinrent, bâtés de _zenabil_[24], pour emporter les olives. Plusieurs avaient le bout des oreilles coupé, dernier vestige peut-être d’une superstition des Mekkois d’avant l’Islam qui, supprimant l’extrémité des oreilles du dixième faon d’une chamelle en faisaient un animal sacré. Il se peut aussi que ce soit une dérision envers les ânes chétifs et méprisés.
[24] Pluriel de zembil, double couffin.
Le chemin qui sinuait sous les oliviers monta au flanc d’une colline. Sous le soleil, des touffes de diss exhalaient un parfum âpre et chaud. Des myrtes, broutés pendant la disette d’août et de septembre, rampaient, fleurissant tout près du sol rouge d’argile éboulée. Aux endroits brûlés par les bergers en quête de pâturages, se convulsaient des buissons de _zenboudj_, l’olivier sauvage, noircis.
Au sommet, c’était un vieux verger de figuiers stériles. Rome y avait laissé des débris de marbre et des chapiteaux brisés.
Le paysage était la plaine striée de labours récents entre des orges déjà vertes, des coteaux de vignes et de broussailles; l’Atlas bleu et des montagnes proches, aux cimes frisées poudrées de lumière; une ville étagée; la mer mythologique, et dans le creux d’une vallée, bordé de collines pâles, l’argyrose d’un lac.
Des rivières glissaient vers la mer. Des troupeaux cheminaient sur les routes. Des fellahs allaient au marché en carrioles cahotantes, sur des ânes trottinant menu, des mules vives et jeunes entravées pour marcher l’amble, jarrets saignants, et sur des juments maigres à la croupe basse, queue traînante, pâturons fléchissants et sabots sans fers.
Au bord de la plaine deux palmiers esseulés pointaient. On devinait leurs palmes balancées par le jeu des souffles de la terre et de la mer. On devinait l’adorable bruissement qui fit dire aux rêveurs des oasis:--«Les palmes profèrent un soupir d’admiration et de louange à Dieu.»
--J’aimerais une hutte sur ce sommet, dit Claude Hervis, je regarderais la vie face à face, sans crainte. Dans cette solitude et ce silence, j’entendrais bien battre son cœur infini. Le soleil me serait plus cher que la fortune et les myrtes plus doux que les lauriers.
* * * * *
Mouni qui serrait des myrtes dans ses bras jette les fleurs aux mains de l’artiste...
* * * * *
Une chanson s’élève d’entre les oliviers féconds, au pied de la colline. Claude Hervis repousse les fleurs de Mouni.
--Vous gémissez, Noura, sur la misère de la paysanne arabe, vous vous dévouez à l’éducation des recluses musulmanes, et, si vous vouliez faire une confrontation générale de ces orientales et des Européennes prises dans toutes les classes de la société, vous verriez que les plus à plaindre ne sont pas celles vers lesquelles semble devoir aller spontanément la pitié. La femme d’Islam n’est pas une victime; elle croira l’être quand elle possèdera notre science. Pour elle comme pour nous, ce ne sont pas les coutumes qui blessent, c’est le hasard de la vie. Même notre sœur musulmane a une douleur de moins, celle de l’esprit cultivé jusqu’au dégoût, du cœur raffiné jusqu’au désenchantement. Etant encore à l’abri d’une instruction obligatoire et perfectionnée, elle ne risque pas de devenir une déclassée, une anarchiste, une rebelle qui se brisera contre le mur des traditions long à crouler. Elle ignore l’exaspération cérébrale et l’ivresse de la volonté qui aboutissent au suicide. Or, ces choses fatales résulteront de son assimilation complète, de ce que vous appelez son perfectionnement moral.
--Vous trouvez qu’il vaudrait mieux se borner à une amélioration matérielle, riposte la petite Mâlema. Celle-ci est dépendante de celui-là. De notre raffinement il résulte sans doute une perception plus nette de la souffrance, mais mille manières d’y remédier et le privilège de jouir en proportion. Que craignez-vous donc tant?
--Je crains que soit douloureux pour la chère Barbare l’apprentissage d’une civilisation qui est le fruit des siècles et de cerveaux innombrables. Elle développe l’individualité jusqu’à la sécheresse et à l’égoïsme. Elle veut tout expliquer et mène au raisonnement; on discute, on se refuse à l’acceptation de ce que l’on aurait supporté naguère et la nature se venge. Notre perfectionnement s’achève par l’écrasement ou par la chute.
--Alors, selon vous?...
--Selon moi, le vrai, le seul qui vaille la peine, c’est celui d’où jaillira la précieuse compréhension que la vie et le bonheur peuvent tenir dans l’ombre bleue du gynécée, l’ombre chaude d’une tente au désert, parmi les jardins de palmes et de cactus, sous la melahfa des femmes passives et le bernous du pâtre qui erre une flûte aux lèvres.
Un silence suit les paroles véhémentes.
Puis Noura demande:
--Mouni, que penses-tu de l’idéal de Claude?
Le plus fin, le plus clair des sourires est aux lèvres de la petite.
--Je pense avec ta pensée, ma Noura.
Et telle est l’expression que l’artiste lui-même n’en peut douter.
O précieux petit sphinx, héritier de toute l’âme antique, des larges yeux muets et de la lèvre énigmatique des belles figures de la vieille Egypte!...
Ma pensée se débat dans les tourments de l’amour. Je ne puis oublier la bien-aimée issue de race noble. Mon cœur est meurtri par l’amour, Et mon mal vient de Yamina dont les khelkhale tintent.
Où est ton remède, ô Taleb? Ce remède a-t-il disparu?
Par grâce, fais-moi connaître le remède pour guérir l’amour! Ma science est vaine, tout mon savoir est impuissant. Je pourrai mourir de cette passion. Lève-toi donc, ô Taleb, ami de mon cœur! Un feu ardent dévore mes entrailles; Ouvre tes livres et trouve ce qui guérit.
Où donc est ton remède, ô Taleb? Ce remède a-t-il disparu?
La Bent Fraîchichi, la vieille barde qui a le don d’improvisation et le don de la longue mémoire, chante l’amoureuse complainte. C’est dans la maison de Derdour le généreux.
Noura est assise dans l’auditoire près de la blonde petite épouse du fils aîné, Lalià. Il n’y a pas de très longs mois, Lalià était une jolie Française qu’assiégeaient les danseurs et les prétendants. Une de ses aïeules était Arabe. Une goutte de sang de cette aïeule suscita le dégoût anticipé de la vie d’Occident, eut raison de trois générations de sang gaulois et chrétien et donna la jeune fille à l’amour d’un cousin et à la réclusion joyeusement acceptée. Lalià était heureuse, ne regrettait rien et berçait un enfant musulman contre sa blanche poitrine.
Noura ne pouvait aimer la conversion de la jeune femme. Elle ne l’avait pas révélée à Claude Hervis sachant trop les mots qu’il eût prononcés:--«Nous ne parachèverons jamais une conquête en Islam, car c’est au tour de l’Islam de nous conquérir.»
En revanche, la Mâlema répondait à cet Islam dangereux:--«Pour une que tu m’as prise, je t’en prendrai mille!»--
Et, dans cette maison même, la conversion de Lalià était rachetée par celle inverse d’Oureïda, sa belle-sœur, qui souhaitait ardemment posséder l’enseignement de Noura.
_Oureïda_...[25] la rose dont le parfum caché a la vertu d’un philtre rare, Oureïda dont chacun sait le charme et la beauté et que personne n’effleure. Heureux, trois fois heureux l’époux d’Oureïda!
[25] Ce nom de femme est celui d’une rose.
Mais Oureïda ne désire pas d’époux et c’est chose inouïe pour le monde musulman où cette belle fille demain sera considérée comme vieille. Elle redoute des mensonges dans l’amour. Sa pensée profonde se double d’étranges pressentiments. Elle a voulu connaître le français, s’exprime aussi délicatement que Mouni et voudrait apprendre davantage.
Son père s’oppose à ce désir trouvant la science mauvaise pour les femmes. En secret, Noura répond à des questions avides. Oureïda réfléchit beaucoup, avec une obstination maladive et vengeante dont ceux de sa famille ne s’aperçoivent pas. Elle tousse, et dans son regard il y a comme une certitude que sa jeunesse brève s’achèvera dans la mort avant d’avoir connu les joies et les douleurs des autres femmes.
Les charlatans arabes et les docteurs roumis consultés n’ont qu’un geste impuissant.
--«La phtisie. Rien à faire. Les deux tiers des indigènes sont tuberculeux.»--Et Oureïda murmure avec une souriante résignation:
--Je sais bien qu’un ver mange mes poumons. Quand il aura fini, je mourrai.
Elle aggrave son mal en voulant trop apprendre.
La vieille barde continuait sa chanson d’amour.
Peut-être guériras-tu le mal de mon cœur. Si tu y parviens tous mes biens sont à toi! Je serai ton esclave et tu pourras me vendre, Tu pourras me vendre par les soins du dellal[26].
Où est ton remède ô Taleb?...
[26] Crieur public.
C’est la voix d’Oureïda qui répond suivant la chanson.
Le Taleb a consulté ses livres; il dit: «Je suis ton soutien, ô amoureux. «Patiente, c’est le seul remède. «Tu obtiendras l’amour et la destinée s’accomplira. «Prie Dieu le Magnanime et invoque sa grâce. «Patiente comme le dromadaire qui attend d’être déchargé.»
Bent Fraîchichi:
Mon malheur s’est prolongé, je ne patienterai plus.
Oureïda:
Calme-toi et ne songe plus à elle. Oublie-la; elle t’a oublié.
Bent Fraîchichi:
O Taleb accepte ma plainte et défends ma cause. Tes paroles n’ont pas de sens pour moi. Ma vie se consume par l’amour de la bien-aimée. Je servirai comme esclave pourvu qu’elle se rapproche de moi.
Où est ton remède, ô Taleb? Ce remède a-t-il disparu?
Si je me plaignais aux sommets des montagnes, Ils tomberaient en poudre par pitié pour mon malheur! Si je le contais aux sauvages, ils pleureraient du sang! Mon nom est Ben Salah... La passion mange mon cœur, Et ma vie s’écoule et la mort est proche. Mon amie a trop tardé pour revenir vers moi...
Noura quitte la maison de Derdour avec la Bent Fraîchichi et Khadoudja, une humble et maigre créature dont la bonne humeur constante fait la joie des logis où elle fréquente. Si quelqu’un s’étonne de son invariable et joyeuse philosophie, elle dit:
--Je suis vieille, laide et pauvre, mais je possède un trésor, ma gaîté, Dieu soit loué.
Quant à la Bent Fraîchichi, ayant été un jour convaincue de mensonge par Noura, pour lui avoir donné un faux nom, elle avait répondu habilement:
--Tu dis qu’on m’appelle Cherifa bent Fraîchichi et tu m’accuses parce que je t’ai juré me nommer Zoubeïda. Au temps de ma jeunesse, on m’appelait «_beurre frais_» (Zoubeïda), tant j’étais fraîche et douce. Maintenant, mon nom est «_la vieille_», (Cherifa). Pardonne-moi d’avoir voulu te dire seulement le nom de ma jeunesse. C’était à cause du beau souvenir.
Brusquement, Khadoudja prit le bras de la petite Mâlema.
--O perle de mon collier, est-il vrai que ton cœur est trouble et gonflé d’amour?