Les endormies

Part 6

Chapter 63,815 wordsPublic domain

Le sourire de Lella Guemara se fit mince et froid. Sous la politesse exquise, on sentit sourdre l’hostilité.

Elle prononça une phrase du Koran:

--«Le salut de la femme est dans l’humilité aux pieds de son mari.»

--Tu domines le tien,--je le devine. Pourquoi?

--C’était écrit.

--Ce sera écrit pour toutes. Toutes deviendront les égales du maître d’aujourd’hui.

Lella Fatime intervint:

--L’égalité sera plus difficile à obtenir que la supériorité.

Et Lella Guemara exprima la grande objection, la crainte latente qui faisaient adverses celles qui auraient pu aider à l’évolution morale.

--Quand nous serons toutes savantes, plus de supériorité; nos maris et nos pères ne préféreront plus l’avis de l’une à l’avis de l’autre. Si mon époux a trois épouses, je serai confondue avec elles, et si pas une tête ne veut se courber la guerre sera dans la maison.

Dans sa maison sévère, elle n’était prépondérante et écoutée qu’en vertu de l’exception. Plusieurs régnaient par leur science amoureuse; elle était des très rares qui dominaient par le savoir.

Noura répondit:

--Avant longtemps, l’égalité s’imposera comme une loi.

--La loi persuade mal, répliqua la mère de Richa.--Et son sourire se nuançait sur celui de sa sœur.--Nous avons mieux que la justice et que les lois pour obtenir; nous avons la ruse, l’amour et la vénération de nos fils.

Lella Fatime donna son avis:

--Les bonnes mœurs françaises sont belles et sûres. Elles m’ont assuré un bonheur que la mort seule a pu finir.

--Tous les Roumis ne sont pas le colonel Le Gall.

Lella Guemara parla sentencieuse:

--Le mal est dans tous les peuples; il est dans le monde depuis les premiers fils d’Adam. Comptez les plaies du cœur musulman et comptez les plaies du cœur chrétien. Dieu est juste; il n’a pas blessé l’un plus que l’autre. Quel bien résultera-t-il pour nous de ressembler aux Françaises? Sont-elles parfaites que nous cherchions à les imiter? Ont-elles moins de péché et moins de mensonge? Toi, Mâlema, tu pourrais être une _merabta_[21] si tu devenais musulmane; tu possèdes la science et un cœur clair. Mais tes sœurs sont-elles tes pareilles?

[21] Maraboute.

--Beaucoup. Et beaucoup sont meilleures que moi.

--Ne le crois pas! Elles sont troupeau comme nous, bonnes et mauvaises, et nous savons leur chemin caché dans les rues sombres, les maisons où ne les attendent pas leurs époux.

--Soit. Laissons le péché. Mais, insista la petite Mâlema, il y a parmi vous des femmes de bien qui ont besoin de soleil et d’indépendance, qui souffrent du voile et du logis fermé telle une prison. Elles désirent la liberté.

La voix absolue de l’Arabe certifia:

--Elles désirent avec la bouche seulement. Elles sont comme les enfants qui veulent ce qu’ils n’ont pas, tout ce qui leur serait fatal. Mais on pense et la sagesse revient. L’anneau fut préparé pour le doigt qui le porte; le doigt était destiné au poids et aux ciselures de l’anneau. Les bijoux arabes vont mal aux Roumïas et les bijoux des Roumïas ne sont pas beaux pour nous.

Des rires enfantins fusèrent dans la cour.

Le front de Lella Guemara devint gravement doux et sombre.

--Il se peut aussi, Mâlema, que tes discours troublent celles qui ignorent la vie et qui n’ont pas assez la conscience ou l’amour de leur race. Tes paroles leur sont pleines de ténèbres ou d’une lumière éblouissante. La science que tu veux pour elles doit être comme un mets pimenté; la langue le trouve d’abord agréable, mais il la laisse brûlante et altérée. Cependant, s’il en est qui te suivent là où tu veux les emmener, déjà nous leur pardonnons, parce qu’_elles reviendront_...

--Oui, _elles reviendront_, dit Lella Fatime sourdement.

Et Noura à la mère de la «petite plume»:

--Maintenant, je sais que si Richa avait été la fille de ton sang, tu ne me l’aurais pas confiée.

«Une brebis de moins encore, dans mon troupeau; Richa qui va se marier. Elle ne vient plus. Son union étant décidée, virtuellement elle appartient à sa nouvelle famille, et celle-ci, plus traditionnaliste que les parents d’adoption, entend qu’elle renonce complètement au contact de l’infidèle. La petite n’a qu’un gentil regret à mon égard; elle est contente de devenir femme. Pour moi le regret est plus grand.

«Voilà l’écueil, Amie; le mariage; charmant s’il s’accomplissait entre deux êtres également évolués; triste, dangereux peut-être quand il remet dans la vieille cage l’oiseau qui commençait à voler dans un jardin ouvert. Ce danger n’existera plus dans l’Avenir pour lequel le Présent travaille.

«La jeunesse et la beauté de ma «petite plume» me rassurent un peu sur son sort. Ce qu’elle sait est déjà suffisant pour la préserver de l’ennui et peut-être pourra-t-elle mettre une clarté dans l’ombre de la maison retardataire.

«Ce mariage est très envié dans le monde musulman. L’enfant adoptée a été choisie par la plus noble famille. Et cela ne surprend point puisque, en Islam la femme n’a besoin ni d’argent ni de naissance, mais de charme et de séduction pour espérer une union royale. Les pays de Mahomet ignorent le mélange de l’intérêt, du sot orgueil et de l’amour. Un titre de plus à leur supériorité dans l’esprit du Mahdi et de Claude Hervis.

«Où donc est-il notre Mahdi? En Egypte? J’ai reçu des journaux du Caire qui me paraissent avoir été soulignés par sa main. Je vous transcris les paragraphes qu’il impose à mon attention.

* * * * *

«_Sans le relèvement moral et intellectuel des populations, le défrichement de l’Afrique n’est pas possible._

«_Toutes les dépenses et tous les efforts séculaires auront été faits en pure perte. Sans la sympathie sincère des Musulmans d’Afrique, on n’a devant soi que l’anarchie et la stagnation. Ainsi, que de temps la généreuse France a perdu dans sa marche sur cette voie de paix et de liberté! Elle n’a fait jusqu’ici que tâtonner et les Algériens sont plus ignorants que jamais._

«_Supposons une population africaine reconnaissante et éclairée de la manière que permettent et son génie et ses aptitudes. La France aurait une influence salutaire immense sur l’Islam entier, au lieu de patauger dans les marais pestilentiels de l’assimilation à outrance[22]._

[22] Arafate. Le Caire.

«C’est violent, n’est-ce pas? Tenons compte de l’exagération orientale.

«Notre assimilation n’est pas un marais, mais le lac merveilleux, où doit se plonger notre conquête algérienne et d’où elle sortira semblable à nous.

«J’ai lu encore:

«_Plusieurs renaissances partielles se font déjà remarquer. Les idées se purifient peu à peu. Là est la vie! Si les petits ruisseaux se rencontrent, ils formeront un fleuve splendide et la science Islamique sera ressuscitée._»

«Le Mahdi veut faire couler l’un de ces petits ruisseaux. Mais que pensez-vous de tout cet Islam redressé, formidable dans l’immense Afrique et dans les cinq parties du monde; car il a des adhérents partout. Ce ne sera plus la France qui le dominera, mais lui qui dominera la France et l’Europe. Les Français qui travaillent à cette résurrection jouent avec le feu; ils se brûleront les premiers; ils seront convertis par l’Islam renaissant comme Claude Hervis l’est par l’Islam décrépi.

«Je suis animée d’un chauvinisme trop profond pour prêter mon concours à cette renaissance. Je ne veux pas que ma France éblouie, submergée par la grande marée de l’Orient sur l’Occident, finisse comme une algue saisie par le remous des vagues ou comme un papillon tenté par la flamme. Je ne veux pas qu’on lui prenne ses fils et ses filles; je prétends au contraire lui donner d’autres enfants.

«Certes la tâche est longue et ardue. Si je n’ai pas le temps de la finir, d’autres l’achèveront. J’aurai préparé la voie, vaincu les premières difficultés. Et les années de contact agissent peu à peu. L’Islam des villes n’est plus l’inviolé, dans la bourgeoisie surtout. Les hommes, employés d’administrations, avides de gains et de faveurs honorifiques, les fils au collège, font que des égratignures atteignent le masque impassible et séculaire incrusté dans la chair musulmane.--Cette classe moyenne est moins aheurtée aux superstitions, aux préjugés de caste et de race que la plèbe ignorante, le sang bleu orgueilleux. Celles qui résistent davantage, ce sont les femmes, en raison même de la facilité relative avec laquelle l’élément masculin accepte l’Europe. Elles se constituent les gardiennes vigilantes de la tradition au foyer.

«A l’exception de quelques portefaix Kabyles et de tirailleurs désapprouvés par leurs parents, le peuple reste intact parce que sans désir, capable d’exister en dépit des plus mauvaises, des plus absurdes conditions d’existence.

«Et l’aristocratie n’est pas atteinte parce que sans vouloir rien expliquer ni discuter, elle se mure dans sa fierté féodale. Elle juge de son devoir et considère comme une question vitale de perpétuer les choses anciennes. Elle se méfie et dissimule, évitant la moindre atteinte à l’immémoriale coutume. Si par nécessité matérielle, un de ses membres entretient quelque commerce avec les Roumis, à cause de cette concession faite au besoin d’argent pour pouvoir un peu des gestes fastueux des ancêtres, les lois d’austère observance redoublent en ce qui concerne le gynécée.

«Puis, je le vois aussi, il y a la peur très grande du «qu’en dira-t-on». Beaucoup de mes petites enfants se troublent si je leur parle ma langue dans une réunion toute musulmane. Elles supplient:--«Tais-toi, tais-toi. Celles qui nous écoutent ne comprennent pas le français; elles croiraient que nous disons des choses défendues et cela nous ferait tort.»--Et cette crainte est la barrière dressée contre la liberté de toute innovation, de toute atteinte aux choses admises depuis toujours. Les esprits sont imbus des règles d’une bienséance ancestrale. Le «ce qui se fait» et «ce qui ne se fait pas» sont épluchés, commentés sans répit. On reçoit un eunuque de mœurs dissolues; on n’autorise pas sa fille à converser publiquement dans une langue étrangère. Cette forme des convenances diffère essentiellement de celle qui nous fut indiquée; et c’est l’invisible main qui, après un mouvement confiant pour le soulever, serre plus étroitement le voile sur un visage obstiné.

«Mais j’élargirai tant la déchirure commencée que le voile tombera...»

Les portes du gynécée aveuglées d’épais haïks, et, dans l’atrium mauresque, des musiciens menant leur vacarme en l’honneur des mariés, des parents et des hôtes.

Des flambeaux de cire fondent sur les palmes et les fleurs.

Quelques élégantes et les hauts fonctionnaires de la ville, conviés à ce dernier jour des noces de Richa et de Saïd ben Hamzi, sont confinés dans le patio où fleurissent des jasmins et des orangers. Là, les lumières sont plus vives et des lanternes vénitiennes s’accrochent aux branches. Un buffet abondant étale, près des pâtisseries orientales, des confitures et des bonbons turcs, les capuchons dorés des crus mousseux.

Des invitées officielles ont pénétré dans l’atrium. Elles voudraient voir les yeux qu’on sent briller derrière le haïk des portes. Une main indiscrète soulève le rideau; mais il est brusquement refermé et, sans formules, un gardien éloigne l’audacieuse qui n’a droit ni à l’amitié, ni à l’intimité du harem.

Dans les salles défendues, si nombreuses sont les musulmanes qu’elles s’entassent, confondant leurs brocarts et leurs parures dans une splendide débauche d’étoffes précieuses et de joyaux. Les bougies perdent leur fragile clarté parmi tant d’étincellements.

Lella Fatime est en costume indigène pour flatter ses hôtes. Noura porte une simple robe blanche et Mouni est différente de toutes les jeunes filles aux hennins pointus, de toutes les jeunes femmes coiffées de tiares assyriennes, les corps gaînés de gandourahs longues. Elle n’a qu’une tunique vert pâle et une mousseline soyeuse drapée à la manière du Sud, qui rappelle celle de la Grèce, agrafée aux épaules de fibules berbères, ceinturée d’une écharpe légère. Sous la coiffure basse aux foulards lamés d’argent, son visage doré sourit entre deux lourdes tresses brunes.

Il y a des bavardages puérils et des paroles véhémentes.

Une femme s’écrie:

--Vraiment, je me dispute avec mon mari. Je me disputerai longtemps et mon fils n’ira pas au collège comme son père le désire. Les hommes sont lâches! Le mien veut cette chose pour flatter ses chefs. Vraiment, il les flatte pour obtenir ce qu’ils ont promis, un petit ruban comme celui que le cadhi met sur son burnous. Par Dieu! mon fils n’ira pas avec les chrétiens pour apprendre l’ivrognerie et l’oubli de sa religion!

--Moi, avoue une autre, mon mari a tant crié et frappé que j’ai consenti, pour la paix.

Et la première dédaigneuse:

--Tu es de celles qui se laissent battre.

Une jeune fille babilla:

--Il passait sur le cheval de Bakir le M’zabi; moi, je revenais du bain avec ma _dada_[23]. Elle n’a pas vu que je regardais, et j’ai su qu’il me voulait.

[23] Nourrice.

Noura intervient.

--Fille de la ruse! Certes, c’est bien cette marchandise qu’Iblis vend le plus aux femmes. Toutes, vous êtes honnêtement voilées, mais quand un cavalier passe...

--Que dirons-nous de la ruse des chrétiennes? riposte la malicieuse. Elles portent aussi des voiles; mais pourquoi commettraient-elles le péché de les soulever au passage d’un amoureux; les voiles sont transparents et les rendent plus jolies.

Et voici ce que content deux vieilles:

--Elle est divorcée. Son père l’a reprise chez lui parce que son mari la tuait avec le chagrin.

--La folle! Tout est de sa faute. Quand même un chacal aurait dévoré son cœur elle devait appeler son mari avec une chanson. Elle devait savoir que les hommes aiment l’eau des fontaines et qu’ils haïssent celle qui coule des yeux d’une femme.

Elles se rapprochent d’une fenêtre à croisillons donnant sur le patio, écartent le rideau et regardent la foule européenne.

Noura les rejoint, fixe à son tour ses frères de race et de nom, rués à l’assaut du buffet.

--Comme les Roumis ont faim ce soir...

La petite Mâlema eut à souffrir de l’esprit mesquin, de la turpitude de certaines gens qui sont là, de ceux qui font la vie sottement orgueilleuse, déprimante et disqualifiée, pharisienne ou cyniquement hypocrite.

Dès les premières démarches de Noura, une société peu intelligente, étroite de cœur, non sans reproche mais sans scrupules en beaucoup de gestes répréhensibles, avait aiguisé bec et ongles sur la nouvelle venue. La plupart glosaient sans bien savoir pourquoi. Le reste désapprouvait et condamnait sans comprendre. Les cervelles féminines ne concevaient pas le vœu de cette créature indépendante qui n’avait pas vingt-cinq ans et vouait sa jeunesse à un apostolat imprévu. Les cerveaux masculins en mal de renommée et de jalousie l’accusaient de vouloir faire parler d’elle. D’abord, Noura les crut foncièrement méchants, puis, chez le grand nombre des deux sexes, elle constata surtout beaucoup de vanité stupide, l’absence de toute distinction naturelle et de bonne éducation. Cela fit qu’elle eut de la pitié sans rancune envers ses commentateurs. Seulement, elle défendit sa porte contre les insidieuses curiosités. Cette réserve fut blâmée, soupçonnée. Elle ne s’en soucia point, étant de ces superbes imprudentes qui joignent à la raideur des jeunes et absolues loyautés, l’indifférence pour tout ce qui n’est pas leur beau rêve, leur vibrant enthousiasme et la joie de leur effort. Elle pardonna la calomnie parce que quelques justes compréhensifs la dédommagèrent par de discrets hommages de sympathie et d’estime, et elle dédaigna la sottise.

Parmi des facies équivoques, ce soir, Noura reconnaît encore le citoyen-poète Literas, un journaleux jadis journaliste. Sur l’œuvre de Noura Le Gall, il s’était permis de jouer lourdement, dans les colonnes de sa feuille absurde. A le voir de si près, la Mâlema trouvait la figure blonde, antipathique et vulgaire de ce petit homme comme prédestinée à la gifle et à la cravache qui châtient. Le citoyen-poète Literas était une sorte de vulgaire insolent et de raté fielleux.

Des propos s’échangent entre les vieilles qui connaissent la chronique scandaleuse de la cité chrétienne et musulmane et sont friandes d’aventures.

--Vois cette gazelle, ô Khoudja, ses enfants ne sont pas de la couleur de son mari.

--Et son amie, je sais où elle va pour l’argent dont le sien profite.

Une petite voix au charme inexprimable parle à Noura tandis que le geste de Mouni désigne tour à tour les Arabes et la foule du patio.

--O Noura, combien tu es rare! Tu ne ressembles pas à ces femmes et tu ne ressembles pas à celles-là. C’est à toi que je veux ressembler, ô Noura.

La Mâlema étreint sa petite conquête ne supposant pas qu’une adorable bouche encore enfantine puisse ne pas dire toute la vérité. Un désir trouble possède Mouni; elle voudrait ce soir le sort de Richa, et pour échapper au blâme intérieur de son éducation nouvelle,--dont elle exagère l’expression en proportion de son désir,--elle joue ingénuement avec les mots menteurs qui enlacent et dissimulent.

* * * * *

Les musiciens se sont éloignés. On étend un épais tapis dans l’atrium. Des flambeaux brûlent aux quatre coins. Autour, en triple et quadruple rang se placent les femmes plus scintillantes que des idoles hindoues.

La mariée va venir. En cette dernière nuit de fête, elle quitte définitivement la maison paternelle pour celle de son époux.

Il est minuit...

On entend battre la porte de fer de l’entrée, repoussée contre le flot des curieux de la rue... Et voici la stridulation suraiguë du _you-you_ d’allégresse, l’oscillation des flambeaux dans l’antichambre, la houle bruissante, tintante et rutilante des maîtresses de la maison accueillant leur future compagne...

Deux matrones portent un fantôme blanc, si strictement plié dans les haïks qu’on ne saurait préciser sa forme. Il est posé sur le tapis. Les yous-yous se taisent.

C’est fini... La mariée est arrivée.

... O lugubre petit corps sous la pure étoffe plaquée maintenant comme un suaire, petit corps frissonnant et raide, à cause de la volupté préconnue ou à cause de la terreur!... Es-tu la morte blanche que ne pourront plus émouvoir les bonheurs juvéniles? Es-tu celle qui sortira de ses voiles avec le triomphant visage de l’amour heureux ou celle qui dans l’impuissance et l’horreur souffrira par toute sa chair condamnée?...

Mais quel étrange souci que le nôtre, ô petite mariée! Si tu devines ce souci souris sous ton suaire. Souris car tu n’es pas une victime, car tu ignores les raffinements nébuleux de nos sentimentalités et tu ne seras jamais une incomprise, ô petite animale, gourmande des plaisirs de l’instinct!...

Pourtant Noura souffrait et souhaitait pleurer sur Richa...

Les femmes chantèrent, improvisant à leur fantaisie. Elles se répondaient et leur refrain avait des réminiscences de flûte bédouine au large des champs ou de tourterelles sauvages en forêt.

_Qui possèdera les beaux jeunes hommes? Qui possèdera les filles aux yeux bavards?... Ma lèvre a soif et l’eau des torrents Est impuissante à calmer sa brûlure!..._

_Je connais la rivière profonde Où la soif s’apaise, Et renaît, Et s’apaise encore..._

Par intervalles un frisson plus long agitait le corps de la mariée. Alors la mère se penchait, soulevait à peine un coin du linceul et, de bouche à oreille, parlait à la «petite plume».

L’atmosphère se saturait de parfums. L’atrium brasillait de bijoux et de regards.

Le moment vint où l’on emporta de nouveau Richa pour la dépouiller du suaire. Durant son désespoir simulé selon le rite, on fit sa toilette de noces. On la vêtit de tous les dons du fiancé. Elle fut prestigieuse comme une légende et livrée ainsi à son destin.

Noura qui cache des larmes est revenue près de l’étroite fenêtre à croisillons. Soudain, elle gagne le patio, un cri de bienvenue et d’amitié aux lèvres en cette heure triste.

--Claude Hervis!

Et Claude Hervis abandonne ceux qui l’entouraient pour n’être plus qu’avec le regard, le geste et la voix de Noura.

Noura, Claude et Mouni bavardaient dans du soleil, sur la terrasse.

L’artiste constatait la transformation du petit genêt saharien, écoutait les réflexions pondérées et justes que Mouni mêlait à la causerie. Il finit par dire:

--Noura est un merveilleux jardinier. Je ne reconnais plus la fleur des champs d’alfa. Mais tu es trop française, aujourd’hui, Mouni, ta melahfa ne te va plus.

Mouni se leva silencieusement et descendit près de Lella Fatime.

--Vous lui avez fait de la peine, reprocha Noura.

--Croyez-vous?... Quel âge a-t-elle?

--Quatorze ans à peu près.

--C’est une femme pour l’Orient.

--Oui.

--Ne redoutez-vous pas qu’on vous la reprenne, pour la marier?

--Taisez-vous! Je ne veux pas songer à cela. Mouni m’aime et la présence de ma tante nous préserve d’un danger immédiat. Le vieux Bou-Halim n’est pas immortel. Lui disparu, les autres ne revendiqueront pas la possession de Mouni.

Des craintes vinrent à l’esprit de Claude Hervis. Il ne les formula pas, ému de la pâleur de la petite Mâlema. Il reprit le sujet qui les passionnait tous deux.

--Avez-vous vraiment commencé à modifier le sens de la vie musulmane? Avez-vous, en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme qu’il cache?

--Le mot est au-delà du visage obstiné. C’est au-delà que je le chercherai.

--Prenez garde! J’imagine ce visage décevant et plus décevant l’au-delà.

--Ami, quelle chose est plus décevante et périlleuse que la mer? Et la mer a été conquise et vaincue par le sûr voyage des navires.

--Au prix de combien de naufrages?

--Qu’importe! Deux bateaux sombrent; un troisième reprend la route et arrive au port. Tout s’achète. Il faut savoir payer largement. Il faut savoir mourir pour assurer une conquête et c’est lâcheté que reculer devant le prix qu’il faut y mettre, le sang ou les larmes.

Elle s’animait, la discussion exaltant l’amour de l’œuvre entreprise. La contradiction multipliait son zèle, le rendait triomphant dans une ferveur de volonté.

--Claude, mes petites sœurs musulmanes sont de beaux oiseaux en cage, des oiseaux des tropiques qui paraissent n’avoir d’abord que leurs plumes et qui ont une chanson, expression spéciale de leur pensée. Pour nous, cette pensée est lointaine à l’égal de la poésie primitive et souvent brutale des livres de Moïse. Je me rapproche de la pensée des oiseaux; je l’admets avec indulgence pour ne la point effaroucher et la connaissant, voir comme on peut la transformer.

--Noura, Noura, vers quelle perfection conventionnelle la conduisez-vous!

--En admettant; à la seconde génération le conventionnel sera du naturel. Nierez-vous toujours le progrès lent, mais sûr des âges après les âges? Réfutez l’utilité du raffinement matériel, ô nomade, mais ne refusez pas à notre temps le perfectionnement moral.

Le sculpteur fut ironique. Il cita Nietzsche:

--_Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes sauvages, des barbares et de nos rêves._

Il y a un progrès dans un autre sens encore. Nous avons cette supériorité sur les Garamantes que, virtuellement, nos femmes n’appartiennent pas à nos voisins. Cependant, nous aurions des raisons d’être portés à rechercher comme eux la certitude de nos paternités. Nous avons cette supériorité sur les Angiles que notre épousée ne se prostitue pas aux passants la nuit de ses noces; mais après, pouvons-nous affirmer qu’elle soit, à l’exemple de ces premières aïeules un modèle de sagesse et de pudeur? Certes, il y a progrès; nous sommes plus hypocrites.

Mais la jeune fille conseille:

--Laissez donc au mal et au bien, en toutes choses leurs parts respectives. La nature sait les équilibrer. La loi du bien est de progresser sans cesse, de tendre vers le mieux. Même si le mal grandit en proportion, le contraste est utile à la bonne cause. Il me plaît de mesurer la lumière et l’ombre et de trouver si souvent le jour plus long et plus magnifique que la nuit.