Les endormies

Part 5

Chapter 53,831 wordsPublic domain

Ce matin-là, Fafann commence la broderie d’un bonnet de bain. Zoubeïda et Sadïa se préparent à reproduire et à enjoliver un dessin d’arabesques que Merïem et Helhala enlumineront. Djénèt, Louïz et Richa étudient un récit à la morale évidente et dont elles devront rendre compte à leur Mâlema. Les trois têtes semblent également absorbées, mais les yeux ne voient rien de la lecture, parce que tout bas Djénèt conte la bravoure des grands-pères des Français, qui s’habillaient avec la peau des ours pour épouvanter les taureaux enragés, et la fabuleuse aventure de Jeanne d’Arc, _une géante dont les serviteurs étaient rois et qui avait changé en armée de démons et d’hommes de fer un troupeau de moutons qu’elle conduisait_...

Les plus petites et Zorah la douce s’appliquent à des pages d’écriture tandis que l’attention de Mimi suit le doigt de Sarah la sous-maîtresse et les paroles qui l’aident à démêler les mystères de l’alphabet.

--La lettre qui ressemble à une échelle s’appelle H, explique Sarah, et celle qui a la forme du croissant se nomme C.

Peut-être la création et l’organisation de Noura ne sont-elles pas l’idéal de l’enseignement tel que l’entend le progrès. Mais la jeune fille a vite constaté que c’était la seule manière qui ne rebuterait aucun des êtres de caprice et de libre fantaisie qu’elle veut capter.

Il ne s’agit pas d’aller, par doubles étapes à la conquête de brevets qui ne prouvent rien. Le but est meilleur qui consiste à préparer ces enfants à une vie nouvelle et plus large, lentement, en prenant le temps nécessaire.

Noura conçoit plusieurs sentiers dans la plaine, au flanc des montagnes, tous aboutissant à une belle cité. De ceux qui cheminent par ces sentiers, quelques-uns ont le pas vif et léger; d’autres sont paresseux, trébuchent souvent, mais toutes leurs caravanes doivent entrer dans la cité.

* * * * *

Une saillie de Helhala au visage d’écureuil fait se dresser les têtes et rire les jeunes bouches.

--_Ya Sidna Mohammed!_[17] encore un jour qui me noircit! Mes bras sont déjà comme la nuit qui commence. J’étais si blanche quand je tétais ma mère; j’étais blanche de lait. Maintenant un nègre a pleuré sur moi ou bien c’est le café que je bois. _Ya sidna Mohammed!_ je ne boirai plus de café.

[17] O notre seigneur Mohammed.

Et la coquette hypocrite lève ses bras très blancs de petite rousse, qui font la jalousie de ses compagnes.

Fafann pose sa broderie pour consulter un morceau d’étamine, vieille et fragile, où sont des modèles de toutes les broderies connues en Orient. Un hasard fit que Noura le découvrit parmi des hardes, chez une femme indigène qui ignorait la valeur de ce chiffon vénérable. Des soies ont conservé l’éclat de leurs couleurs. Elles se serrent brunes et bleues, pour former le dessin qui s’appelle «_la citerne de la maison_». Elles s’élargissent en pétales pour ceux qui ont nom «_la ceinture du roi_» et «_le jardin des roses_». D’autres sont «_le vol des papillons_» ou soulignent des palmiers roides, des mains fatidiques, des cyprès élancés comme des langues de flammes jaunes, vertes ou rouges. Des fils légers forment une sorte de grecque «_le dessin de Tunis_» pour les brodeuses. Et cette guenille est tout imprégnée des parfums d’un ancien harem...

* * * * *

Noura entra avec Mouni.

Mouni était plus jolie de toute la supériorité qu’exprimait son attitude, supériorité de rang sur ces filles de petite bourgeoisie, et supériorité de science, car il n’était pas une heure où Noura ne fût penchée avec amour sur la culture de sa fleur favorite. Le petit genêt gardait sa parure primitive, les draperies, les anneaux tintants, mais son jardinier se flattait déjà d’avoir changé le goût de son parfum.

Le parler français de Mouni était comme une chanson au rythme parfait. L’ardeur de son sang ne vibrait que dans les mots arabes. Même on eût dit que, finement, au contact de la modération franque, qui dénonçait comme laids et répréhensibles le pur instinct animal, la fougue naturelle d’un tempérament passionné, on eût dit qu’elle dissimulait cette ardeur et les bondissements d’une nature héritée de ses aïeules, les vagabondes et les belliqueuses aux déserts du Hedjaz.

Elle aimait Noura, mais son affection, si tendre qu’elle fût, ne comportait pas de dévouement.

Elle s’écriait parfois, sous une caresse:

--O Noura, ta maison est bonne, ta bouche et ton cœur sont bons. Je suis dans le bonheur. Je t’aime plus que mon âme, ô Noura!

Et pour lui épargner une douleur mortelle, elle n’aurait pas sacrifié ses cheveux. De cela, en dépit de sa sensibilité aiguë, de son pressentiment raffiné, de sa clairvoyance rare, l’éducatrice ne s’apercevait point. A l’égard de la petite créature dont elle faisait son enfant, la tendresse absolue annihilait les facultés d’observation de Noura. Elle ne voyait que la câline souplesse, les yeux purs et le visage heureux de Mouni. La douceur de la voix qui répondait à la sienne suffisait à la persuader des perfections de sa première conquête.

La Mâlema sourit à Sarah et va de l’une à l’autre des élèves. Elle appesantit sa main ferme sur la tête folle de Helhala, redresse l’aiguille de Fafann, clos d’une réprimande les lèvres de Djénèt et vient au secours du crayon de Sadïa.

Puis, prenant un exemplaire du Koran et puisant à la fois dans son esprit et dans des passages du Livre, elle parle pour les âmes attentives. Elle s’exprime en Arabe, résume en Français et interroge dans les deux langues. C’est l’une de ces leçons-causeries durant lesquelles, à la moindre question inquiète révélant quelque obscurité de compréhension, elle s’attarde en explications logiques pouvant pénétrer les pensées enfantines.

Dans les paroles égrenées, la vérité des sourates se mêle à l’expression personnelle de Noura.

«... C’est Dieu qui nous a donné la terre pour premier lit, le ciel pour toiture. Il a fait descendre la pluie des cieux pour produire les fruits dont nous nous nourrissons. Il a mis en nous un cœur, afin que nous aimions les autres créatures et un cerveau qui doit posséder la science ordonnée aux hommes, pour la joie et l’embellissement de la vie. La science est un flambeau qui brille dans l’ombre de la route et de la maison.

--Les ignorants sont-ils toujours sans lumière, ô Mâlema? interroge Djénèt.

--Ils sont comme des aveugles dont les yeux sont ouverts et ne voient pas. Ils sont comme Zidann le pauvre qui a de grandes prunelles noires et tombe dans la rivière parce qu’il ne peut distinguer la rivière du bon chemin. Ils font le mal parce qu’ils ne savent pas que c’est mal. Ils méconnaissent le bien. Ils se croient de bons musulmans dignes des récompenses d’Allah et ils ne savent même pas toute la loi d’Allah.

--Ils font donc des choses défendues?

--Certes.

--Et tous les enfants du péché sont punis?

--Ils sont punis pour avoir négligé de connaître les bienfaits de Dieu et n’avoir pas voulu s’instruire quand ils le pouvaient. Vous qui apprenez à discerner le mal du bien, soyez reconnaissantes à cause de l’intelligence que vous avez reçue. Que ferez-vous en échange?

--Je donnerais des fêtes pour les pauvres au tombeau de Sidi Ben Drahm; mais je ne suis pas assez riche, dit Helhala.

--Point n’est besoin d’être riche, petite fille. Vous obéirez à toute la sagesse et cela suffira. Vous pratiquerez la vérité; vous haïrez le mensonge. Celle qui commet une faute, grave ou légère, est une _enfant du péché_. Mais pourquoi se tairait-elle et cacherait-elle sa faute? Dieu la voit et le visage de la coupable l’accuse. Veut-elle garder la faute comme une éternelle brûlure à son front et dans sa mémoire? Elle avouera;--le courage et la sincérité rachètent tout. Elle se repentira; il lui sera pardonné; elle retrouvera le bonheur.

«Mes petites filles, appliquez-vous à devenir des femmes de bien pour mériter et augmenter la tendresse de vos pères, le respect et le sûr amour de vos maris, la vénération et l’obéissance de vos fils. Devant une femme de bien, les vieillards s’inclinent, le Prophète sourit, les jeunes hommes disent:--«_Hamed-ou-Allah_[18] si nos épouses et nos filles lui ressemblent.»--La femme de bien est pure d’hypocrisie, de mauvais penchants, de haine, de colère et de médisance. Elle ne dit ni ne fait rien qui ne puisse être révélé. Il n’en résulte jamais pour elle la rougeur de la honte et le mépris des gens honnêtes. Mais toutes ses actions et ses paroles doivent concourir à la paix de son foyer et à sa bonne renommée.

[18] Louange à Dieu.

«Soyez persévérantes dans le travail, patientes dans le chagrin, humbles et généreuses dans l’abondance, afin que le pauvre et le malade se réjouissent par vous. Si la paresse se mêle à l’écheveau de la broderie, au dessin du crayon, aux signes de la plume, la paresse qui a le visage stupide et l’impatience à la bouche grimaçante, nous les chasserons pour ne pas devenir pareilles à elles.

«Surtout, vous connaîtrez l’obéissance aux bonnes paroles. Mes petites filles, que l’obéissance vous soit sacrée. Il est écrit que si vous refusez d’obéir, Dieu vous punira en vous faisant la guerre. Au jour de la résurrection, heureux ceux qui auront obéi!

«Saluez et considérez la vieillesse avec respect. Saluez et considérez tous ceux qui sont plus âgés que vous avec déférence.

«Ne dites pas:--«Nous nous inclinons et nous obéissons devant ceux-là; mais derrière eux nous aurons le rire méchant, le cœur rebelle.»--Dieu sait et juge; il voit et entend tout.

«Vous donc, grandissez dans la sagesse qui est une beauté, pour devenir de ces femmes nobles, pures et fidèles qui sont bénies.»

La leçon finie, Noura demandait:

--Pourquoi Borneïa n’est-elle pas venue?

--Doudouh doit le savoir, répond Mouni. Je l’ai vue parler à la mère de Borneïa.

Du haut de l’escalier blanc, elle se penche sur la cour intérieure, appelant la servante.

--O Mâlema, la mère de Borneïa ne veut plus t’envoyer sa fille. Elle raconte que tes leçons avec le Koran cachent ton désir qui est de convertir les musulmanes à ta religion.

* * * * *

Noura descend l’escalier de faïences vertes, traverse la cour dallée de blanc et noir où s’élargit l’ombre d’une vigne et d’un figuier. Elle franchit l’antichambre obscure où d’épaisses nattes de drinnu sont fraîches aux pieds nus. La voici hors de sa maison mauresque, dans les rues capricieuses de la ville arabe.

Au fond d’une impasse, elle pousse une porte vermoulue.

--Borneïa! Ya Borneïa!

--Qui es-tu? gronde une voix mécontente.

--La Mâlema.

--Entre.

* * * * *

Noura est près d’une vieille femme qui lave du linge dans le plat de bois où l’on pétrit la galette et roule le kouskous. La mère de Borneïa se montre, sa fille accrochée à sa gandourah.

--Pourquoi n’est-elle pas venue ce matin? questionne sévèrement Noura.

--Elle ne voulait pas. Elle a peur de toi.

--Comment n’a-t-elle pas eu peur le premier jour?

--Elle ira demain.

Noura fixe la mère et dit:

--Borneïa, t’ai-je jamais parlé de ma religion?

L’enfant secoue négativement la tête. La mère semble ne pas comprendre, bien qu’elle saisisse parfaitement l’allusion.

--Je ne permets point qu’on manque ma leçon suivant son caprice, reprend la Mâlema. Tu sais qu’à moins d’une raison grave on est privé de récompense. En voulant s’instruire, Borneïa m’a fait des promesses d’obéissance et d’assiduité; les miennes étaient de l’aimer et de la conduire vers le bien. Je les ai tenues; qu’elle accomplisse les siennes ou je cesserai de la connaître.

--Tu as raison, dit la mère subitement conquise par cette fermeté. Pardonne-lui.

Le lendemain, Borneïa vint à la leçon avec un cadeau de galettes chaudes et une exagération de caresses pour sa maîtresse. Mais les jours suivants on ne la revit plus...

* * * * *

A la faveur de ce petit événement, Noura revécut ses premiers combats et quelques instables victoires.

Les brebis de son troupeau avaient été gagnées une à une, grâce à un tact infini. Il avait fallu s’insinuer dans les familles dont la plupart défendaient jalousement leur intimité. Mais Mouni avait été un heureux prétexte, puis la présence de Lella Fatime revenue du Djebel-Amour. Alors l’accueil s’était fait sans défiance, d’abord par un instinct de race, plus tard par sympathie. Enfin, Noura avait su se faire aimer autant que possible, en aimant beaucoup, sans mièvrerie, en ne dérogeant jamais à la droiture et à la clarté de sa logique.

Cependant, le grand nombre des enfants ne venait à elle que pour obtenir les menus présents dont la Mâlema récompensait leur zèle et leur exactitude. Plusieurs voulaient apprendre par un esprit d’orgueil et d’ambition, pour dominer l’ignorance des autres; mais ce sentiment même ne persévérait pas et celles qui le conservaient assez longtemps, dès qu’elles avaient atteint une petite moyenne, demeuraient stationnaires, invinciblement aheurtées, ne souhaitant pas acquérir davantage...

Si la Mâlema avait pu donner de l’argent, elle aurait provoqué de nouveaux élans, mais éphémères aussi. Elle comptait quatre exceptions; Helhala, d’intelligence vive sous sa frivolité, Djénèt, Mouni et une adorable fille de seize ans, Oureïda que les parents empêchaient de suivre les leçons et qu’elle visitait fréquemment. Grâce à ces exceptions, Noura augurait superbement de l’avenir et consolait ses déceptions.

Elle s’attachait à laisser absorber toute sa vie par son troupeau, tous les chers visages dont elle déchirait lentement le voile et qu’elle voyait s’éclairer par son labeur. L’Islam parmi lequel elle évoluait ne la comprenait pas toujours, mais approuvait hautement, sa bonté, son esprit et la pureté de sa vie. C’était beaucoup.

Comme Noura passait devant la porte d’Aziza Dherif, sa voisine, elle la vit s’ouvrir pour une _m’lahïa_ bleu foncé,--cette cotonnade qui est le haïk des femmes ordinaires. La m’lahïa devait envelopper une géante dont la main musculeuse et très blanche, aux doigts peints referma le battant.

Noura poussa la porte à son tour et pénétra dans la cour intérieure. Elle vit la géante aux prises avec Aziza Dherif, Sisann sa fille, et Fatma, une jeune divorcée qui habitait avec elles. Les trois femmes multipliaient les caresses et les agaceries. La m’lahïa tomba laissant voir la somptueuse tunique et les joyaux tapageurs d’une prostituée. Dans la géante, Noura reconnut Sadek, un eunuque familier des logis arabes. On le disait de mœurs infâmes, et les convenances orientales acceptaient sa présence dans la maison des gens de bien comme dans celle d’Aziza Dherif, la digne et la vertueuse.

Sisann et Fatma complimentaient le personnage sur sa parure féminine. Elles se mirent à chanter et il mima la danse des _Naïlat_, mousmés d’Afrique, courtisanes du désert et des Ziban.

Aziza Dherif accueillait Noura affectueusement. Elle lui présentait une femme que la jeune fille n’avait pas aperçue d’abord, une femme de bonne famille, séduisante en son sourire très doux, en son beau regard intelligent. C’était une sœur de Sliman le spahi qui avait été l’époux d’Isabelle Eberhardt, de Si Mahmoud Saâdi, meddah roumi du Sahara.

La voix du meddah s’était tue. Plus ne galopait son libre cheval dans les sables d’El-Oued la fanatique, aux confins des Chotts ou par la hamada pierreuse, écrasée de soleil, et sur les pistes brûlantes du Figuig. Isabelle était morte, roulée parmi les cailloux du torrent d’Aïn-Sefra.

En apprenant la catastrophe, Mouni avait frappé des mains, joyeuse et vindicative à cause de sa méprise d’enfant. Puis, tendrement triste et pieuse, elle avait jeté vers l’horizon le baiser grave qu’on donne aux tombes musulmanes, un baiser à cause de Si Mahmoud qui aurait pu n’être vraiment que le petit cavalier imberbe qu’elle avait désiré de son premier désir.

La sœur de Sliman parla d’Isabelle.

--Son nom, chez nous était Merïem. Son cheval s’appelait Souf. Elle était savante et de bonne volonté, mais ne savait rien du travail des femmes et préférait bêcher un champ que préparer la nourriture. Voici la bague de mariage que mon frère Sliman lui acheta.

Elle montrait à son doigt un rubis minuscule serti de petites perles.

Et Sliman était mort aussi, récemment, chez sa sœur dont le visage labouré d’égratignures, la gandourah noire, le foulard sombre ajusté comme un béguin de religieuse attestaient le deuil.

Noura conta l’histoire de Borneïa.

Aziza Dherif expliqua:

--On a tort de douter de toi; mais il faut comprendre. On a peur de voir les enfants devenir tout à fait Français ou un peu chrétiens. Les souris sont tranquilles, elles ne craignent pas ta présence puisque tu as dit:--«Je suis votre amie.»--Mais une planche craque; elles croient voir le chat derrière toi; elles rentrent dans leurs trous: tu ne les revois plus.

Elles causèrent encore, à l’écart des rires et des déhanchements de Sadek.

--Tu sais que Fatma est restée quinze jours chez son mari, fit Aziza.

Noura s’étonnait, sachant l’aventure de Fatma.--Citadine, mariée à un homme des champs, quand celui-ci eut la prétention de mettre sous son toit deux co-épouses, elle déclara simplement qu’un fellah n’était qu’un taureau sauvage et qu’elle ne consentirait pas à la polygamie que les gens des villes commençaient à ne plus connaître.

Et Noura avait pensé:

--Sa jeune morale, inconsciemment évoluée, diffère de celle de ses philosophes grand’mères qui disaient:--«Pourquoi celle qui eut son temps d’amour avec son mari ou ses amants se courroucerait-elle de ce que son temps est passé pour eux et que le temps d’une autre est venu? Elle ne répéterait pas le geste de cette vieille épouse heureuse qui, choisissant pour son propre époux la plus belle jeune fille de la cité, affirmait avec amour:--«Il est le meilleur; elle est la plus belle; elle ne devait appartenir qu’à lui.»--

Fatma mélancolique énonçait:

--Tous les hommes sont mauvais.

--Voici, songeait alors Noura, ces citadines commencent vraiment à se rapprocher de notre Europe. Leur mentalité s’avive. Elles sont capables d’éprouver un désenchantement. Il y a perfectionnement du moment que la délicatesse est froissée, le cœur atteint par une déception.

Mais les paroles d’Aziza Dherif renversent l’échafaudage des subtiles déductions. Elles surprennent la jeune fille. Fatma est allée vivre quinze jours chez son mari, pourquoi? A-t-il répudié ses autres femmes et veut-il se remarier avec la première?

Elle écoute Aziza dont l’accent fait entendre que toutes les femmes en somme peuvent partager les sentiments de Fatma.

--Maintenant que la loi l’a rendue maîtresse de son corps en supprimant les droits de son mari, Fatma trouve agréable l’amour de ce mari. C’est parce qu’elle le choisit quand il lui plaît, et c’est parce que cela met en fureur les deux épouses légitimes, témoins des prédilections de leur maître pour l’amoureuse libre, qui part ou revient à sa fantaisie.

Les leçons suivies de Noura n’avaient lieu que le matin. L’après-midi, les enfants étaient libres de venir ou de rester chez leurs parents suivant leurs goûts et leurs occupations. Parfois, les mères les accompagnaient. La maison de la Mâlema devenait un lieu de réunion.

Noura disait en arabe des fables de La Fontaine que les petites filles répétaient avec Mouni. Ou bien Lella Fatime étant au piano, Noura entraînait ses ouailles en chantant une ronde populaire du pays français, et les petites voix gazouillaient:

Il pleut, il pleut berzère...

La mélodie facile apprivoisait les oreilles à d’autres sons que ceux des sauvages tympanons.

* * * * *

Un après-midi, la mère adoptive de Richa amena une nouvelle visiteuse.

--C’est ma sœur de Constantine. Son nom est Lella Guemara.

--Tu es la bienvenue dans mon cœur, prononça Noura avec la gravité islamique.

Elle baisait Lella Guemara de trois baisers sur la bouche.

Madame Le Gall survint. La mère de Richa s’écria:

--O Lella Fatime, voici ma sœur Guemara qui est de race noble et qui a la «connaissance des Ecritures» comme un taleb.

Avant la naissance de Guemara, sa mère, veuve et riche, épouse un prince réfugié à Constantine. Guemara était l’enfant de cette union et, pour ne point déroger en la maison de son père, avait épousé un cousin, noble aussi.

Elle laissa tomber sa _ferachïa_, le haïk de souple lainage blanc qui enveloppe les femmes de qualité, comme la m’lahïa bleue enveloppe les femmes de moindre condition. Elle apparut vêtue de velours violet sur quoi luisaient les bijoux que cisèlent les orfèvres juifs de Constantine. Elle s’incarnait dans une évocation d’un autre âge. Sa figure souveraine était celle d’une impératrice de Byzance. Ses mouvements avaient une ampleur orgueilleuse. Elle s’assit sur les coussins d’un divan très bas. Ses yeux calmes approuvaient les choses orientales qui se joignaient à l’ameublement confortable de la pièce; les nattes fines, les tentures tissées par des mains bédouines, les aiguières de cuivre, les satins filigranés, les tables basses incrustées de nacre et les grandes amphores kabyles, inspirées de celles de Rhodes ou de Cnide, tandis que des poteries tunisiennes perpétuent la tradition des potiers puniques.

Elle sourit à Noura.

--Ta science et ta beauté sont deux sœurs jumelles.

--Ta beauté est plus grande et ton savoir égale le mien sans doute, répond la jeune fille.

--J’ai étudié sur la planche peinte des _tolba_[19] et je me souviens de ce que beaucoup ont oublié.

[19] Pluriel de taleb.

La mémoire de Noura confrontait Lella Guemara avec d’autres figures, des figures d’héroïnes anciennes.

La visiteuse parlait avec la calme autorité de ceux qu’on écoute. Elle dit la noble austérité de sa famille constantinoise et comment il avait fallu le mariage de Richa, pour qu’elle pût venir accompagnée de son mari et d’une servante.

Le mariage de Richa, la «petite plume!...»

--Oui, dit la mère adoptive, nous voici pour te l’apprendre. Richa épouse Saïd ben Hamzi.

--Ah! fait la Mâlema, je ne la verrai plus.

Elle savait la sévérité des coutumes dans l’aristocratique famille des Hamzi; et que les femmes y naissaient et y mouraient sans avoir franchi le seuil, excepté pour aller au bain, en voiture fermée, glaces dépolies, voilées de doubles haïks. Et ce jour-là le _hammam_ était loué pour elles seules et le personnel composé de leurs domestiques. Même elles n’assistaient à aucune fête féminine dans les koubbas sacrées. Mais jamais elles ne se plaignaient de l’absolue réclusion, la trouvant digne de leur rang. Orgueilleuses, elles défendaient la vieille demeure contre la visite des Roumïas.

--Je ne la reverrai plus... Richa est jeune pour se marier.

--Saïd aussi est jeune et sa mère est mon amie.

Noura appela la «petite plume».

--Longue et heureuse vie sur toi, _aïni_[20]. Prends mon présent.

[20] «Mes yeux», terme de tendresse.

Elle mit au bras de la fiancée de treize ans l’anneau d’or qui cerclait le sien.

--Tu ne connais pas celui qui te veut pour femme?

--C’est défendu.

Mais les yeux de la «petite plume» pétillaient malicieusement. Les moucharabiehs ne sont pas si hermétiquement clos qu’on ne puisse voir à travers. Les voiles ne sont pas si épais qu’on ne puisse, entre les fils de la trame, considérer le visage du jeune homme qui passe.

--Va jouer, Richa, et tâche plus tard, de ne pas oublier tout ce que je t’ai appris.

--Dieu lui accorde un bien pareil au mien! s’écrie la mère adoptive;--cinquante années de vie douce avec le même époux!

Lella Guemara reprit la parole.

--Je sais ton œuvre et que tu travailles pour le bien, dans ta pensée, ô Mâlema. La science est bonne; c’est par la science que je règne dans ma maison; mais c’est une science selon l’Islam.

--La suprématie sera plus grande encore quand au savoir islamique s’unira la connaissance des choses d’Europe. Les musulmanes de demain ne seront plus des esclaves, des humiliées ou des endormies derrière les murailles et les lourdes portes. Elles auront le droit d’élever la voix pour exprimer leur volonté, toutes, sans exception.