Les endormies

Part 4

Chapter 43,774 wordsPublic domain

«Les seize ou dix-huit ans de Reïra sont déjà trop vieux pour être convaincus qu’il y a mieux à faire en la vie. Trop vieille aussi Ferfouri qui me répond:--«Tu veux te donner tant de peine pour nous! Ne peux-tu nous laisser dans notre esprit? Tel qu’il est nous l’aimons. Et pourquoi la chèvre des champs d’alfa souhaiterait-elle d’autres champs? Qui sait si les herbes y seraient meilleures. Toi tu affirmes sans connaître notre pâturage.»--

«Et les autres dans un sens différent:--«Devenir semblables à toi, à tes sœurs, c’est commencer par s’habiller de choses laides, perdre le goût de l’or et de la soie, nous confondre avec des gens de petite naissance.»--

«J’essayai de défendre notre uniforme. Elles me montrèrent ma tante qui porte le costume de son peuple pour plaire à son père.

--«Vois combien Lella Fatime est plus belle et plus noble ainsi!»

«Je n’insiste pas près de celles-là; mais j’ai confiance en la génération jeune et je m’attache à déchiffrer et à capter le cœur de Mouni, cette petite sœur de ma tante...»

* * * * *

Noura interrompit sa lettre; l’élégante silhouette de Si Laïd s’encadrait au seuil d’une porte.

Il s’approcha, ébauchant une conversation quelconque pour le seul plaisir d’être près de la jeune fille.

Dans un angle de la cour, des négresses préparaient un collier pour Lella Fatime.

L’atmosphère était pleine des parfums combinés de la pure essence de rose, de la résine de genévrier, de mounès, de djaoui et de clous de girofle écrasés avec d’autres grains odorants. Cela formait une pâte précieuse qui avait exigé huit jours de manipulations savantes. Maintenant, les négresses la roulaient en petites boules brunes qu’elles enfilaient sur des brins d’alfa pour les faire sécher. Puis, réunies à l’aide d’un fil de soie verte, alternées avec des perles d’or et de corail, elles seraient la parure enviée, réservée aux femmes de haut rang.

Les négresses chuchotaient en regardant Si Laïd et Noura. Un signe imperceptible les fit taire et disparaître...

--Les heures perdues qui pourraient être consacrées à l’amour nous seront comptées comme des crimes, murmure Si Laïd. Noura, je t’aime; il faut que tu sois ma «lumière».

Noura se lève.

--Quelle folie, Si Laïd!

--Pourquoi?... Certes, l’amour est la pire folie; mais c’est la seule que l’Univers accepte avec bonheur.

--Je ne suis pas de ta race.

--Ne suis-je pas assez de la tienne?

Le sourire de la jeune fille répond.

--Et que fait la race, je te prie, Noura? Je sais que tu ne seras pas mon amoureuse; mais je veux répudier Reïra qui me trompe et compte dans ma vie moins que mon cheval. Je veux que tu deviennes la reine de ma tente et de ma maison, la plus enviée ici, la plus délicieuse partout, la mère de mes fils et celle dont le sourire me met à genoux.

--Si Laïd, ce sont-là d’inutiles paroles. Mon cœur est sans amour pour toi. J’ai besoin de ma liberté et je serai bientôt loin d’ici. D’autres désirs te guériront de celui que tu dis avoir.

Le fils de Bou-Halim frisa sa moustache, ses narines voluptueuses aspirèrent les parfums épars dans la cour.

--Ecoute, Noura.--Sa voix restait caressante, mais son regard brillait, aigu comme celui d’un oiseau.--Tes yeux n’ont pas voulu m’accueillir avec tendresse. Par Dieu! Il faut qu’un jour ils me suivent avec des larmes de feu!...

Et il s’éloigna.

Au hasard d’une conversation:

--Ah! Si Mahmoud Saâdi! Nous la connaissons, fait Bou-Halim à Noura.

Ils parlaient de cette unique Isabelle Eberhardt, cette jeune femme au talent rare, à l’humeur vagabonde sous le bernous d’un petit taleb et qui, si vigoureusement chantait la chaude chanson du Sud et l’âme bédouine.

Une petite voix balbutie derrière Noura:

--Qu’est Si Mahmoud Saâdi et que dites-vous de lui?

--C’est toi, Mouni? Si Mahmoud Saâdi est une Roumïa qui s’habille en cavalier et qui écrit des histoires.

La déception de Mouni est immense. Ce petit cavalier hardi une femme, rien qu’une femme... Les yeux de la fillette flambent comme des herbes sèches. Elle s’en va au bruit ralenti de ses anneaux tintants.

Ce même jour, Noura demandait à Lella Fatime:

--Quand partons-nous?

--Pas encore, moi du moins. Je jouis. Je suis utile à mon père qui préfère mon avis à celui de Laïd. Naturellement, j’ai plus d’expérience.

Cette prédilection de Bou-Halim faisait la fierté de la femme qui n’avait jamais été qu’un enfant gâté sous la tutelle de son mari.

Elle ajouta:

--Si tes projets te réclament, je comprends que tu ne puisses t’attarder. Dans ce cas, pars; je te rejoindrai plus tard.

Une crainte étreint la jeune fille, la crainte que sa tante soit trop reprise par l’ambiance du milieu retrouvé. Le deuil y revêtit une imprévue douceur; il est devenu un calme et tendre regret ouaté de fatalisme dans le présent et le passé. Le temps à venir est baigné de quiétude. L’arbre remis dans le sol natal enfonce-t-il de nouvelles racines dans la tiédeur des terres arabes?...

Lella Fatime accepte le logis bizarrement meublé, habité à la fois par l’austérité et la licence. Elle accepte la promiscuité des femmes qui trahissent, des hommes brutaux et fantasques, des prostituées professionnelles. Ces dernières sont reçues sans mépris puisque «Dieu les fit naître avec le signe de leur destinée au front», disent les convenances musulmanes.

Madame Le Gall qui sembla jadis se complaire à des discours sages et raffinés, s’intéresse à des bavardages puérils ou scandaleux bruissant dans la vie uniforme des heures tranquilles.

Noura n’osait préciser son sentiment. Elle risqua:

--Après tant d’années comment vous êtes-vous si vite réaccoutumée à cette existence que j’étudie et que je trouve déprimante?

Le visage de Lella Fatime s’obscurcit:

--Tu ne peux pas comprendre; tu n’as pas de sang arabe. Et cela fait qu’ici on ne te comprend pas non plus.

--Je le sais.

--Tu réussiras mieux avec les gens du littoral qui ne sont pas des nobles issus de princes et de prêtres. Ils ont moins l’orgueil des coutumes. Pars quand tu voudras. Je ne pourrais t’être d’aucune utilité dans ton installation; ta volonté brusque s’impatiente de ma douceur lente...

--Ma tante...

Lella Fatime sourit:

--Cela ne nous empêche pas de nous aimer.

Si Laïd s’avançait, avec son regard qui menaçait et sa voix qui caressait Noura. Alors, la jeune fille quitta sa tante et monta sur les terrasses chaudes dans le crépuscule.

Noura réfléchit. Elle revoit la zmala du soir de l’arrivée, la bénédiction de l’agha, la main sacerdotale étendue sur la tête de la Lella Fatime, comme pour la reprendre. Et toute l’ambiance des lieux est complice; un étrange ensorcellement rôde dans l’air; l’esprit s’endort, la chair s’émeut dominatrice.

La Franque qui veut être missionnaire en Islam sent l’haleine de cet Islam passer sur elle comme une irrésistible ivresse. Elle est dans une atmosphère toujours pleine de désir latent ou d’amour satisfait, où les gestes ne concourent qu’à la satisfaction de l’instinct. Elle est enveloppée d’une âme éternelle, immense, ancienne et puissante qui joue avec la raison, l’annihile et la perd dans ses replis. Et c’est aussi une âme surtout féminine qui conçoit infiniment la joie des parfums d’encens et d’aromates, une âme librement asservie, dans une volupté animale, au rite primitif de l’amour humain...

Noura hausse son front grave. Elle résistera à la séduction, au langoureux poison de l’Orient. Elle rompra l’arachnéenne et soyeuse trame qu’une magie tisse autour d’elle. Là où Claude Hervis, Lella Fatime, le Mahdi même peuvent succomber, Noura se libère et c’est la victoire de l’Occident.

Une voix frêle chanta dans le soir. Elle chanta une improvisation sur le coursier de quelque bien-aimé, un cheval qui s’appelait _Guelbi_ (mon cœur).

Guelbi! Guelbi! O toi le plus beau d’entre les coureurs musulmans! Allah! Guelbi! Guelbi! Tu es pareil à la gazelle apprivoisée. Je t’aime, ô toi, Guelbi! O protégé de Dieu, je t’aime! Toute la vie tient dans le galop, Quand le vent sèche la gorge et serre la tête Comme dans un foulard de soie.

La voix hésita, s’interrompit pour reprendre ardemment:

Je t’aime, ô Guelbi, par Dieu! je t’aime! Viens! je te nourrirai de roses. Je t’abreuverai d’eau de fleurs d’oranger. Baise-moi Guelbi! Ta bouche sera plus douce et légère que celle d’un homme Pour toucher ma joue. Guelbi! Guelbi!

La chanson s’acheva par une plainte enfantine et profonde.

--Ma sœur Mouni, quel chagrin?

Et Mouni debout, le corps vibrant:

--Je ne resterai pas ici! Sur la tête de ma mère, je ne resterai pas ici!

--Pourquoi?

Les yeux de l’enfant eurent une désespérance infinie.

--Mon cœur et ma tête ont suivi le galop du cheval de Si Mahmoud...

--Ah! Mouni, tu pleures pour cette femme.

--Je ne pleurerai plus. Ai-je pleuré?... Je chantais pour un cheval que j’aimais une fois, que j’appelai Guelbi. Si Mahmoud est une femme, je méprise Si Mahmoud. Mais je veux partir parce que déjà les hommes d’ici et ceux de la zmala savent que je suis belle. Mon père pourrait me donner à l’un d’eux et, maintenant, je les hais tous!

Le visage de Noura s’illumina:

--Viens avec moi. Je pars demain...

Mouni réfléchit.

--Es-tu musulmane et ne me livreras-tu pas à des chrétiens mauvais?

--Je ne suis pas musulmane, mais je crois que Dieu est le plus grand et ta sœur fut ma mère un peu.

--Au nom de Dieu, réponds-moi encore! Penses-tu que la sauterelle puisse vivre comme le grand oiseau? Tous deux ont des ailes, mais peuvent-ils se suivre? Te suivrai-je?

--Oui Mouni.

--Notre seigneur Mohammed te récompense! Parle à mon père. Emmène-moi.

Et elle baisa Noura sur la bouche...

Une byzantine église rose, fauve et bleue:

NOTRE-DAME D’AFRIQUE...

Elle domine le large de la mer où le jeu des lames courtes et du soleil met les ocelles d’une queue de paon.

Des Arabes viennent au sanctuaire chrétien, conduites par la superstition, la belle croyance au merveilleux que garde l’Orient traditionnaliste.

Au seuil de l’église, elles s’arrêtent. L’aumônier passe, contemplant la mer. Les femmes le regardent, indécises. Mais une vieille élève la voix:

--Ne craignez pas, il connaît les Musulmanes.

Elles entrent...

Et Mouni vêtue d’une robe d’Europe toute neuve, un chapeau abritant son visage doré, ses pieds pris dans des bottines, Mouni échappant à Noura et à l’Amie suit les femmes d’Islam.

Mouni était la conquête de Noura Le Gall. L’influence de Lella Fatime avait pesé sur l’assentiment de Bou Halim.

L’agha consentait, sous condition que Mouni garderait intacte sa croyance et reviendrait au premier signe. Il se séparait facilement de l’enfant, ne s’étant inquiété d’elle que si une rumeur répétait qu’elle était jolie et que les plus riches la voudraient à cause de sa nature ardente qu’observaient et dont s’entretenaient les vieilles colporteuses en choses d’amour.

Pour Noura, Bou-Halim n’avait pas de sympathie, mais une grande estime, appréciant la droiture et la fermeté de son caractère. En accédant à son désir d’emmener sa fille, il jugeait aussi que le beylik français, après le mariage de Fatime, l’instruction de Si Laïd, considèrerait celle de Mouni comme une nouvelle preuve d’un loyalisme digne de récompenses.

* * * * *

Et Mouni depuis le départ s’émerveillait. Ses étonnements n’exigeaient jamais d’explications. Il lui suffisait de jouir. Elle ne demandait pas qu’on définît sa jouissance, une jouissance plus physique que morale. Son corps mince, qu’on voyait tressaillir et vibrer au moindre spectacle ou au moindre attouchement caressant, participait au plaisir, plus que son esprit. La douceur des Européens la ravissait, encore qu’elle les trouvât très curieux de sa personne.

Cette curiosité la rendait fière, d’ailleurs. Elle désirait constamment une main dans ses cheveux et des lèvres sur son visage.

Elle ressemblait à un précieux petit animal apprivoisé, une sorte de chat qui ronronnait avec volupté, mais qu’on prévoyait ne pas devoir abdiquer toute l’indépendance de son tempérament.

Les pèlerines d’Allah en l’église chrétienne, trébuchent contre les bancs pour voir les ex-votos envahissant les murailles. Elles ont des cris de gaîté pour tant de poupées, celluloïd ou porcelaine, qui révèlent le souhait des épouses stériles et la gratitude des maternités réalisées.

Devant l’autel de la Vierge africaine, noire, celles qui viennent pour la première fois murmurent:

--Eïhoua![15] elle entendra notre langue.

[15] Interjection familière.

Elles déposent leurs offrandes; d’odorants chapelets de fleur d’orange; des roses artificielles comme en ont les prostituées maures et espagnoles à l’oreille ou dans le chignon; et aussi des cierges longs, très minces, verts, jaunes ou rouges, tels ceux qu’on brûle aux tombeaux des saints _merabtin_; et encore un morceau déchiré d’un foulard de soie et une cassolette d’argile pleine de braise et de benjoin. La fumée adoratrice voile le visage de la Vierge noire, la même fumée qui, dans les Koubbas, embaume les plis des étendards.

Alors, aux frôlements de leurs pieds nus, les femmes font sept fois le tour de l’autel, selon la formule des vœux.

Mouni, accroupie sur les dalles devant l’idole chrétienne, Mouni est saisie d’une mélancolie langoureuse... Peut-être est-ce à cause de ce jour de grand soleil qui finit, ou parce qu’un vent chaud trouble les feuillages de la colline et que le couchant est si rouge. Peut-être est-ce à cause du benjoin et de tant d’ors brillant sur la Vierge et sur l’autel...

Étrangement profane, le hasard met aux lèvres de l’enfant le murmure d’une chanson des Amourïat:

Sa ceinture est plus lourde que mon désir, Sa ceinture riche des dons de l’amour... Et j’ai dénoué sa ceinture... Le trésor qui n’a pas de prix...

Mouni pleure des larmes savoureuses...

Claude Hervis poussa Mouni dans le salon où traînaient des écharpes, des voiles, des ceintures et des hennins dorés, des petites vestes turques, étincelantes.

Comme il eût arrangé un modèle, il enveloppa l’enfant d’une aérienne draperie. On ne vit plus la robe européenne et simple dont Noura avait habillé sa conquête. La natte défaite, les longs cheveux de Mouni s’éparpillèrent. La petite coiffure pointue s’inclina sur sa tête; un voile caressa ses joues et ses pieds nus effleurèrent joyeusement le tapis.

Claude satisfait la ramena dans l’atrium de la blanche maison mauresque.

--Bravo! dit l’Amie.

Le Mahdi souriait.

Noura fronça les sourcils.

Toute la coquetterie native de Mouni s’avivait au contact des choses belles.

Elle s’écria:

--Que ta robe française était laide, ô Noura!

--Pourquoi l’avoir ainsi affublée? demanda la jeune fille au sculpteur.

--Vous l’aviez travestie en un inharmonieux fantoche. Je l’ai rendue à son harmonie première. Noura, je vous adresse une prière au nom de notre amitié. Puisque le destin permet ce crime, la transplantation de ce genêt saharien dans votre jardin...

--Soyez un jardinier avisé, interrompit le Mahdi. Le genêt ne doit pas être élagué et dirigé comme un rosier de France. Vous pouvez améliorer son parfum en lui laissant son originalité. Cultivez et transformez l’intelligence de Mouni, mais ne changez pas sa figure.

--C’est à peu près ma pensée, reprit l’artiste. Pour la joie de nos yeux, laissez à la petite idole son manteau coloré. Vous ne prétendez pas supprimer si vite voiles et bernous pour réduire tout un peuple à notre laideur.

--... extérieure, intervint encore la voix du Mahdi.

Et l’Amie:

--Mouni ne s’y est pas trompée; elle sait où se trouve la beauté.

Noura affirma tristement:

--Un maléfice se cache aux plis de la melahfa. Un charme hostile à notre sagesse rit dans le tintement des anneaux barbares. Ils ont repris ma tante. Ils ont été pour elle comme un poison annihilant le pouvoir de résistance. En laissant Mouni dans l’enveloppement perpétuel du charme, j’ai peur d’un subtil obstacle qui raillera mon effort, l’obligera à se faire plus long et plus énergique.

--Non, dit le Mahdi. Suivant le degré d’assimilation dont est susceptible le cerveau de Mouni, le charme perdra son efficacité. En supprimant ce charme si tôt, vous-même, vous risquez de provoquer un regret. Et si votre élève doit être un exemple qui attire d’autres sujets, il vaut mieux que sa civilisation revête au dehors la tunique primitive, que sa pensée française garde une âme musulmane. L’apprivoisement de ses sœurs sera plus facile.

--Très juste, approuve l’Amie. Et quant à votre tante, Noura, espérons que le charme n’a pas opéré profondément. Si oui, laissez agir la destinée.

Noura secouait sa tête volontaire.

--Je ne suis pas assez fataliste.

--Vous le deviendrez en présence de toute la vie. Vous apprendrez qu’il est fou de lutter ou de s’exaspérer contre elle.

--Je ne m’exaspèrerai pas, mais je la combattrai dans ses injustices et ses anomalies.

Le sculpteur redressa sa haute taille, et les yeux s’attachaient avec douceur sur son visage pensif aux tempes mates où les cheveux grisonnaient. Ses mains s’appuyèrent au dossier du divan arabe; sous la jeune moustache, les lèvres fines s’entr’ouvrirent pour des paroles graves.

--La vie attaque, blesse, se dérobe ou riposte plus violemment quand nous voulons une revanche. Rien ne sert de guerroyer incessamment contre elle. Se soumettre est mieux. Elle récompense l’acceptation par le repos. Maurice Barrès pense qu’_après avoir beaucoup attendu de la vie, de cette brève «promenade qu’il nous est donné d’accomplir à travers la réalité», on voit bien qu’il faudra mourir sans avoir rien possédé que la suite des chants qu’elle suscite dans nos cœurs_.--Et n’est-ce point assez de ces chants? N’est-ce point assez de l’errance et du soleil?... L’humanité rebelle est discordante. La nature soumise est harmonieuse. C’est une leçon.

Le Mahdi répliqua:

--Pour profiter de la leçon, il faut se rapprocher de la nature, devenir simple. Peu sont disposés à cela. Les derniers simples, de simplicité naturelle, tendent à devenir compliqués.

--Et voilà votre ouvrage, ô leurs éducateurs.

--Claude Hervis, s’écria Noura, comment n’avez-vous pas encore renoncé à toute notre science, nos coutumes, nos vêtements laids, pour la précieuse ignorance, la peau d’ours des primitifs ou le bernous bédouin?

--Il y a de l’horreur et de la lâcheté dans mon cas. Je redoute et je hais le cancan étonné des oies, le jappement des roquets humains. Cependant, je m’étudie à perdre la faculté de les entendre et je vous convie dans la tente ou sous les palmiers de mon avenir.

--Qui sait s’il restera des tentes et des palmiers!--Noura ajouta en arabe:--Mouni, mon petit enfant, tu peux reprendre et garder la melahfa.

--C’est à cause de toi!...

Les yeux de Mouni brillèrent sur le sculpteur. Elle s’avança, lui baisa les mains et joua à les envelopper de ses cheveux.

L’au-revoir de Noura Le Gall à ses amis fut une profession de foi.

--Je ne vais pas créer une école, mais ouvrir un calme et laborieux appartement où les enfants d’une autre race s’appliqueront à des choses diverses, concourant à un même but: l’acceptation de parcelles successives de notre civilisation pour, sans heurt, la substituer à celle qui a diminué jusqu’à être une ruine informe.

«J’indiquerai et j’aplanirai le chemin par où les débris viendront se juxtaposer aux édifices de notre savoir, se confondre avec leurs matériaux.

«Je vais prêcher d’exemple, n’insinuer dans la confiance et l’affection, mettre une empreinte sur les âmes jeunes et graduer, selon leur tempérament, les idées qu’elles devront s’assimiler. Je ne veux pas le régime de l’école, mais un enseignement individuel. Au lieu du maître et des élèves, je veux une aînée près de sœurs cadettes. Je supprime la discipline abrutissante qui sévit sur une masse. Ce n’est point l’œuvre du maçon qu’il me faut, c’est l’œuvre du sculpteur; car l’idéale argile de la pensée a besoin d’être modelée sous différentes formes, suivant les caractères, et c’est une erreur grossière de vouloir la mouler sur un modèle unique, répandu à plusieurs millions d’exemplaires. Cela tue la personnalité, l’initiative, et détermine l’élégante nullité ou le fatal dégoût.

«J’entrerai sans effraction au cœur du foyer, dont l’impénétrabilité empêche toute fusion en ne laissant filtrer qu’à peine, et en la dénaturant, la lumière étrangère à son clair-obscur.

«Je changerai les idoles du sanctuaire et je vous invite à venir un jour saluer la victoire de ses nouveaux dieux.»

Sous le Voile

--Avez-vous en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme qu’il cache?

--Le mot est au-delà du visage obstiné.

La salle claire et bleue ouverte sur la terrasse. Et, dispersées au hasard des petites tables, des coussins ou des banquettes basses suivant leurs occupations, des fillettes arabes.

Voici Mimi, dont l’intelligence est un fruit doux et transparent; Mimi aux yeux verts, aux sourcils roux, aux joues roses.

Voilà Fafann, semblable à une grosse citadine tunisienne, et, près d’elle, Helhala qui a le nom de la lavande sauvage, la mine d’un écureuil sous la broussaille de ses cheveux teints, échappés d’un petit hennin violet enturbanné d’un rouge foulard.

Cette autre au long visage de cire avec le bleu réseau des veines, c’est Djénèt. Puis, Sadïa à l’honnête figure, aux mouvements paresseux; Louïz, fille d’un riche colporteur assassiné en Europe; Fatma, Leïla, R’naïfa, Yamine, les toutes petites; et Merïem la taciturne au front étroit: et Zorah la douce; et Richa dont la légèreté porte un nom de plume[16], Richa qui fut un enfant abandonné au seuil d’une koubba et qu’un vieux couple méditatif et heureux adopta. Zoubéïda la blonde est son amie.

[16] Le mot «richa» désigne une plume.

Il manque Borneïa qui a des lèvres épaisses et des prunelles dormantes.

En la présence de ces enfants, qui ont de sept à quatorze années, se résume le premier effort de Noura Le Gall.

Helhala, Merïem et Fafann ont quitté l’école communale pour venir chez la jeune Mâlema.

Fafann disait:

--La salle d’école était noire. Elle sentait le tombeau. On s’asseyait sur des bancs étroits et, souvent, nous cousions des morceaux de chiffon, bons à rien. Nous n’avons pas besoin de savoir coudre comme pour les choses françaises. On aurait mieux fait de nous apprendre à broder des voiles, comme les femmes de Constantine. Maintenant, ma grand-mère m’a appris. Que me font les livres? Laissez-moi broder des voiles; les voiles sont beaux!

Et Noura devait se borner à lui montrer le jeu de broderies nouvelles, à développer son goût en lui indiquant comment se compose ou se transforme un dessin.

Helhala ne se rappelait que les punitions encourues de la part des maîtresses qui ne savaient pas parler l’arabe, alors qu’elle, Helhala, ignorait le français.

Mimi la benjamine s’écriait:

--Il n’y a que les enfants sales des gens pauvres qui sont dans l’école; moi je n’irai jamais!

Richa et Zoubeïda avaient pris leur certificat d’études, brillamment, grâce à cet esprit d’à-propos et cette imperturbable mémoire momentanée qui tient lieu de compréhension à la généralité des enfants de leur race. Aujourd’hui, elles ne se souvenaient de rien. Un rideau était retombé sur leur cerveau du moment où elles avaient quitté l’école pour prendre le voile.

Quant à Djénèt, le visage pâle, elle possédait une mémoire spéciale et passait pour savante parmi ses compagnes. D’avoir suivi quelques leçons de religieuses dans un faubourg, elle conservait des souvenirs d’histoire comme les petits enfants conservent des réminiscences de Peau-d’Ane. Mais la façon dont elle les répétait était celle d’un conteur d’Orient, imaginatif et invraisemblable.

* * * * *

Avant la leçon, une sous-maîtresse installait les enfants, une Israélite très jeune et active que Noura avait choisie pour sa connaissance du parler arabe.

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