Les endormies

Part 3

Chapter 33,763 wordsPublic domain

Si Laïd, impitoyable dans son domaine, insolent avec ses égaux, est flatteur insinuant, ambitieux avec ses vainqueurs et tous ceux qui peuvent distribuer la gloire ou la fortune. Il se déclare définitivement conquis par les dons, les caresses et les avantages de la civilisation. Les optimistes et les assimilateurs croient d’autant mieux à cette conversion qu’il semble faire fi des devoirs koraniques et raille volontiers son peuple.

--Ces sauvages et ces imbéciles! dit-il en parlant de ses frères.

Mais il ne traduit pas l’intime murmure de sa pensée.

Il lui arrive,--résultat de son instruction,--d’être vaguement sincère, un instant, dans les heures d’effervescence et d’ivresse occidentale, ou d’affecter la sincérité, pour en obtenir récompense et se faire valoir près de ses modèles. Le calme revenu, la nécessité disparue, le mépris et les rancunes justifiées ou inexplicables, tout ce qu’il recèle dans le secret de son esprit, émergent, il est mûr pour les représailles et le fanatisme, dès que les temps seront là et que la victoire décisive n’aura plus à hésiter.

En attendant, sous une livrée de caïd ou d’agha, il sera l’être doublement mauvais, instruit et politique, haineux, vindicatif et mécréant sous le masque noblement religieux ou servile.

Que lui importent les vertus de la France? Il a lu, il a vu, il en a touché tous les vices. On lui a permis de connaître ou de deviner même les plaies secrètes que son jugement et sa mémoire intéressés élargissent. Si, devant lui, on veut étendre un voile sur les plaies, il aide à disposer harmonieusement les plis et ricane intérieurement:--Nous savons tous ce qu’il y a dessous.

On lui dira que d’autres, que les siens sont pareils ou pires; mais cela ne répare rien. Quels sont ceux qui s’avouent ou savent exactement la laideur et la gravité de l’ulcère sur leur propre corps?...

* * * * *

Le petit cavalier pensif, murmurait:

--Tous les chefs marabouts et princes, ne ressemblent pas à Si Laïd. Il en est qui se gardent nobles, résignés, intègres. Mais pour posséder la fidélité fervente et définitive, l’estime entière de ceux-là, il faut être exempt de tout reproche. Or, le bien de l’un est sali ou détourné par le mal de l’autre. Et voyant le Chrétien s’ériger en modèle, le Musulman songe...

Une injure avait jailli de l’extrémité de la Grande Tente ouverte au levant. Mouni s’échappait du côté opposé, et le petit métis qui s’appuyait contre elle, roulait dans la poussière.

Un serviteur s’approcha de l’hôte venu au nom de Dieu.

--Si Mahmoud te salue, dit celui-ci.

--Eh bien, salut à toi, Si Mahmoud, répondit-il, familièrement. Tu veux manger?

--Et dormir. Je partirai demain. Tu me prêteras un bernous de l’agha; j’ai donné le mien.

--Ah! Si Mahmoud, le possédé des esprits! Entre dans la tente...

Seul dans le compartiment de la maison mobile où sont reçus les hôtes, Si Mahmoud apaise sa faim.

Des sièges européens pareils à des captifs ou à des intrus, des tapis de haute laine bien chez eux, des coussins à la trame régulière et serrée, tissés par les femmes du Djebel-Amour, meublent ce lieu. Un rideau le sépare d’un autre compartiment qu’il est interdit de voir. Contre le rideau pend l’omoplate d’un mouton tué pour la dernière fête sacrée de l’Aïd-el-Kebir. Une sourate protectrice est gravée sur l’os.

Dans la ténèbre, hors des rayons de la bougie allumée, une voix susurre, espiègle.

--Es-tu rassasié? Louange à Dieu!

--Mouni...

--Chut!

Mouni surgit. La mimique expressive des yeux très grands, des doigts très petits indique la souple cloison.

--Chut! Elles vont venir là, les quatre femmes et la négresse de mon père, et encore deux _Amourïat_[9] qui dansent à faire mourir les hommes de désir. Elles vont venir pour le sommeil. Parle doucement.

[9] Danseuses du Djebel Amour.

--Ta mère est avec elles?

--Non, non. Tu ne sais pas. Ma mère est morte. C’est le poison peut-être. Qui sait!... Ma mère était blanche comme la neige; c’était aussi la mère de Si Laïd. Mon père la préférait et dormait avec elle les soirs où les _Amourïat_ ne dansaient pas. La négresse le dit.

--Tu l’aimais, ta mère?

--Je ne sais pas. C’était autrefois. Elle est morte. Et une autre aussi est morte qui était vieille comme mon père, la mère de Fatime. Et Fatime est mariée avec un chrétien, un chef de soldats, en France. Je ne l’ai jamais vue. Maintenant, la préférée, c’est Defla. Mais Ferfouri est jalouse.

Le petit cavalier rêve.

--Pour toi, Mouni, quel destin voudrais-tu? Celui de ta sœur Fatime, l’amour d’un Français?

Elle étend ses bras bruns où les anneaux d’argent heurtent les cercles de corne noire et les serpents des orfèvres du Djebel-Amour.

--Puis-je désirer ou connaître? Tout est l’affaire de Dieu.--Elle regarde l’hôte lourdement.--Tu est si jeune... Et tu galopais bien sur ton cheval fatigué...

Le petit cavalier sourit des yeux de l’enfant. Il sourit mystérieusement. Une douceur féminine émeut son visage. Il y a comme un regret, une gaîté et une pitié tendre dans ses prunelles. Il va répondre; mais il préfère s’en aller silencieux.

Et le cavalier imberbe prend place près d’un feu de racines sèches, parmi les hommes qui fument en devisant.

Nuit sur les champs d’alfa.

Sous la tente sultane, dans la partie basse et enfumée où chaque négresse esclave a son foyer et ses ustensiles, des femmes veillent.

Ce sont les épouses du seigneur, la Soudanaise, concubine légitime, et les deux Amourïat qui séjournent à la zmala.

Il manque Defla. Elle est allée dormir avec Reïra, la compagne solitaire de Si Laïd. Et, tout à l’heure, Ferfouri a disparu très pâle.

Un feu brûle dans le sol creusé.

L’une des femmes allaite le dernier fils du maître, rejeton misérable du vieillard alcoolique.

Les vêtements souillés et vieux des femmes de Bou-Halim frôlent les brocarts et les soies des hétaïres. Leurs parures sont pauvres près de celles de ces idoles vivantes et peintes, lourdes d’offrandes passionnées. Mais les épouses ne sont pas jalouses des bijoux des danseuses, parce que peu furent donnés par l’agha, et ce ne sont pas là leurs égales. Sous les tentes, pourvu que soient également répartis les dons matériels plus que les faveurs conjugales nul sujet de dissentiment n’existe.

Or, Defla trop favorisée provoqua des plaintes. Elle eut de Bou-Halim des khelkhal d’or massif pour cercler ses chevilles grasses, une chaîne française trois fois enroulée autour de son cou, et un chapelet d’ambre, tandis que les autres ne recevaient qu’un rang de _sultanis_[10]. Pour que Defla perde le bénéfice des amoureuses générosités du vieil époux, il faut que celui-ci lui préfère une autre amoureuse.

[10] Sequins.

--Ferfouri la très jeune, a dit la Soudanaise dont les avis sont écoutés, et qui acquit une situation privilégiée pour avoir donné au maître un enfant dont les droits sont égaux à ceux des autres devant les lois.

* * * * *

Les femmes se penchèrent, anxieuses, guettant au dehors un bruit léger.

Dissimulée dans la pénombre, Mouni écoutait aussi.

Peu à peu, des servantes noires ou métisses, des concubines d’hier, quittaient leur sommeil, venaient se joindre au premier groupe. Des «_kanouns_»[11] pleins de braise où fumait du benjoin, circulaient parmi l’étrange aréopage. Sur des coffres violemment enluminés, des bougies brûlaient.

[11] Vases d’argile.

Une forme se coula par l’ouverture de la tente. Ferfouri...

Elle essuya la sueur de son front bombé.

--Hada ma kan, cela est tout.

Elle s’accroupit et, comme ayant froid étendit ses mains sur un _kanoun_. Elle sentait le cœur battant des autres, l’interrogation muette de leurs yeux. Alors, elle parla, vite:

--Je suis entrée dans la tente de Si Laïd. Elles dormaient. Une bougie fondait sur la table où sont les journaux français. Reïra était couchée dans le lit de fer noir où brille du cuivre, Defla sur le tapis... J’ai rampé comme un serpent. _La cervelle du mort pesait dans ma main_... Elles ne se sont pas réveillées... Je vous dis que je rampais comme le serpent!... Et j’ai glissé la cervelle sous le coussin où reposait la tête de Defla... Cela est tout...

Elle remit ses mains près de la braise.

Ce fut la voix de la Soudanaise:

--Louange à Dieu, Ferfouri! Elle dort sur la chose immonde. Par le pouvoir du maléfice, son flanc devient stérile et sans joie, son pouvoir d’aimer est mort.

Celle qui allaitait souleva l’enfant pendu à sa mamelle oblongue.

--Avec Defla est la malédiction! dit-elle. Vous savez la blancheur de sa peau. Quand l’enfant commença à vivre en moi, je priai:--«Par ta tête, ô Defla, laisse-moi boire ce verre d’eau au-dessus de ton visage, pour que mon enfant soit de ta couleur.»--Elle répondit:--«Fais selon ta pensée.»--Et dites-moi si mon fils est blanc!...

L’être simiesque cria. Elle le recoucha sur ses genoux.

La Soudanaise et Ferfouri échangèrent un regard. De sa poitrine, celle-ci tira un morceau de mousseline pris au turban de nuit de l’agha.

Et Ferfouri mima un désespoir. Ses yeux pleuraient, sa voix gémissait à cause de sa jeunesse sans amour... Et les femmes se lamentèrent sur le malheur de Ferfouri.

La Soudanaise qui savait tous les sortilèges déchira le lambeau de turban en sept lanières.

Il y eut un grand silence.

Elle apporta un vase de terre vernie plein de pétrole et sept piments rouges dans un vase de cuivre. Elle arracha la queue des piments, extirpa habilement les graines.

Cependant, Ferfouri et ses complices avaient noués les lanières à leurs orteils et, les roulant entre leurs doigts en avaient fait sept cordelettes. La Soudanaise prit les cordelettes, les graines de piment, du _mounès_,--qui est une sorte de résine,--et du _djaoui_, le benjoin. Elle jeta ces choses dans le pétrole, les retira, en remplit les sept fruits rouges transformés en récipients merveilleux. Elle les referma avec leur queue; ils redevinrent tels des fruits intacts.

* * * * *

L’enfant pleurait. Sa mère lui mordit le bras. Il n’eut plus que des sanglots étouffés que rythmaient à contre-temps les gestes de l’Incantatrice.

Elle avait fait un trou au milieu du foyer et mis les sept piments dans le feu.

Les femmes balancèrent leur buste en de lentes salutations. Leurs bijoux accrochaient le reflet des braises et des bougies fondantes. Les visages impassibles aux paupières closes s’éclairaient de lueurs farouches, s’estompaient d’ombre où luisaient les dents des négresses suivant le mouvement de va-et-vient. Elles prononcèrent l’incantation dont les mots n’avaient pas de sens pour elles. Entre leurs lèvres serrées passa un sifflement mystérieux...

Et le feu brasilla et crépita bizarrement.

Ferfouri jeta un cri de triomphe.

--O Ferfouri l’heureuse, dit la Soudanaise, vois le cœur de Bou-Halim brûler d’amour pour toi...

* * * * *

En félicitant la petite épouse, l’une des danseuses soupire:

--Hélas! Bou-Halim est loin d’ici.

Mais la Soudanaise sourit, car elle sait comment on aide les sorcelleries pour les rendre infaillibles.

Et les chiens hargnent... Un réveil brusque, en l’heure inaccoutumée, secoue la zmala. Parmi de dansantes lumières, c’est le retour imprévu de l’agha...

* * * * *

Il s’est étendu dans le lieu clos par les souples tentures.

Les servantes emportent le plateau et la tasse de café vide.

--O Ferfouri, disent-elles, notre seigneur te veut...

* * * * *

Seule devant la braise consumée, Mouni poudre son pied avec la cendre du sortilège et murmure:

--Ah! Si Mahmoud, si tu étais revenu!...

Des cavaliers sont allés à la rencontre de Si Laïd là où voies ferrées et routes font place aux sentiers arabes.

Et les cavaliers s’étonnent parce que deux femmes vêtues de noir, à la mode chrétienne, accompagnent Si Laïd...

* * * * *

Quelle réminiscence brusque, quel désir impérieux avait saisi la veuve du colonel Le Gall au milieu de son deuil?

Ce fut comme le réveil d’une puissance intime, d’un démon intérieur que la présence de l’époux avait rendu muet et immobile, que l’amour domptait, mais que la mort libérait soudain et qui secouait impérieusement ses chaînes brisées.

Tous ceux qui connaissaient Fatime Le Gall affirmaient avec son mari qu’elle avait définitivement oublié son esprit musulman. Elle était le modèle dont s’inspirait Noura pour l’œuvre future.

Et Fatime _bent_[12] Bou-Halim n’avait rien manifesté qui pût faire douter de son assimilation définitive, accomplie par la tendresse et les leçons du colonel. Mais, en cela, elle usait du parfait et presque inconscient talent de dissimulation qui lui venait de ses origines. En elle, silencieuse, persévérante et profonde vivait la souvenance, l’esprit du Sud, de la race et de l’Islam que rien, pas même sa volonté, ne pouvait détruire. Noura quittant la France, le dernier lien de velours tombait. L’âme musulmane de Fatime chantait l’allégresse d’une résurrection.

[12] Fille de...

Et à l’heure du départ de Noura pour la cité choisie, un avertissement bref retenait la jeune fille.

«J’ai besoin de soleil. Je veux revoir ma terre. J’arrive.»

Puis, dès le ponton du débarcadère, Madame Le Gall s’immobilisait devant un jeune homme ganté de gris, stick en main, fin bernous de Sousse relevé sur la veste dorée.

Avant de voir Noura, elle reconnaissait celui-ci, pour l’avoir souvent revu en France.

--Si Laïd, mon frère!

--Fatime, murmurait l’autre.

Le lendemain, la princesse du Sud voulait partir vers la zmala, revoir son père, les tentes familiales et l’horizon de son enfance. Noura l’accompagnait.

--Qu’il soit fait selon ton désir, ô _Lella_[13] Fatime, avait dit Si Laïd...

[13] Titre de respect, de déférence.

* * * * *

A sa nièce, Madame Le Gall expliqua les raisons de ce désir.

--Depuis ton départ, Noura, tout m’abandonnait à la détresse des larmes. Je n’avais pas voulu te suivre à cause des souvenirs que je voulais garder dans la maison, et ces souvenirs me devenaient hostiles. Les bruits familiers m’obsédaient comme des importuns et des inconnus, bruits de cloches au village ou sonnailles des troupeaux dans la lande. J’ouvrais les albums de ton oncle et je sanglotais sur les photographies de mon pays. Je me mettais à parler arabe; je n’avais plus conscience des années écoulées, du changement subi; je redevenais toute une fille des Grandes Tentes et j’écoutais dans mon cœur les murmures de là-bas. J’aurais donné toute la joie pour entendre une chanson du Djebel-Amour ou du Sahara...

Nous comprenons cela, ô Lella Fatime. Nous savons comment les nostalgies se tordent dans les nerfs et bondissent dans le sang. Nous savons la folie qui nous possède avec la souvenance, et comme nous voudrions casser les choses que nous ne pouvons plus aimer; et comme nous voudrions marcher, oreilles sourdes, prunelles aveugles, dans le seul mirage de notre mémoire et de notre souhait; et comme nous haïssons «aujourd’hui» parce que notre amour est trop grand pour «hier» révolu et pour «demain» que nous espérons.

Des formes impondérables peuplent notre atmosphère. Nous reconnaissons en nous un être d’autrefois, un revenant victorieux qui annule l’existence de la créature que nous devenions. Nous avons soif des premières eaux dont nous pensions avoir oublié le goût dans l’ivresse d’autres breuvages. Nous tendons les bras vers de lointaines terres où nous voudrions dormir encore, là où se retrouverait encore la première empreinte de notre sommeil juvénile et doux...

Si souvent, dans le brouillard, nous avons imploré un ancien soleil! Si souvent nos fibres tendues, dans l’énervement de musiques complexes, nous avons appelé le vacarme des musiques barbares, le battement sauvage du tobol, le cri strident, aigre et prolongé de la raïta, le cri qui pénétrait dans notre chair, et le chant de la ghesbâ langoureuse, chalumeau des pâtres, qui, avec le djouak de fin roseau nous faisait pleurer d’amour.

Lella Fatime, âme bédouine transplantée, des âmes franques ont connu la nostalgie au souvenir d’inoubliables Afriques. Et nous savons ce poète qui scandait:

Ne se pourrait-il pas que l’on me fît entendre Le rythme arabe qui roucoule, rauque et tendre Dans le bois d’un roseau fragile et tout puissant, Pour que la simple voix de tourterelle humaine D’une des flûtes primitives de là-bas, Annule doucement, avec son refrain las Le grand mal que me fait la cloche européenne...[14]

[14] Lucie Delarue-Mardrus.

Les voix européennes ne se taisant pas et nul accent souhaité ne s’élevant d’entre elles, Lella Fatime était partie, franchissant la mer pour cheminer par les voies et par les routes vers les monts abrupts et le désert.

A l’entrée des sentiers, aux champs d’alfa, les deux voyageuses montèrent des mules bâtées avec des tapis.

Madame Le Gall crut revivre sa jeunesse. Elle portait légèrement le poids des années qui se lisaient dans sa taille alourdie, ses traits placides, ses cheveux trop obstinément noirs et ses yeux embués dans leur cerne d’antimoine. Elle parlait français avec la voix chantante, les inflexions câlines des femmes arabes. Mais elle avait repris le langage ancestral pour deviser avec Si Laïd.

Elle se réjouissait de revoir son père qu’elle n’avait rencontré qu’une fois depuis son mariage. Dans une ville du pays breton, il avait vécu un exil momentané que le gouvernement lui imposait pendant que s’apaisait une effervescence constatée dans son aghalik.

Si Laïd avait des yeux de convoitise pour le charme sérieux de Noura, sa taille élancée et robuste, sa claire figure à la bouche volontaire.

Et Noura allait comme un semeur aux plaines ouvertes, avec l’espérance d’y laisser des germes féconds.

Les tentes mirent leurs points sombres dans l’étendue grise et blonde.

Prévenue par un message d’avant-garde, la zmala attendait l’arrivée. Les yous-yous stridèrent pour l’allégresse et la bienvenue.

Au seuil de la tente sultane, Bou-Halim bénit celle qui revenait... Il prononça de sa voix sacerdotale:

--Sois la bien accueillie, trois fois la bien accueillie, ô ma fille, toi et celle qui est avec toi.

Il se tourna vers la foule bédouine:

--Prenez des moutons et des chèvres dans mon troupeau. Tuez-les pour vous et vos familles. Que la zmala entière soit rassasiée, à cause du retour de Fatime.

La foule hurla un alléluïa guttural. Les égorgeurs se ruèrent sur les troupeaux. On entendit des bêlements désespérés et des râles au sourd murmure de la formule rituelle que proféraient les sacrificateurs.

--_Bism Allah_, au nom de Dieu!

Dans l’intimité de la tente, c’était la réunion familiale. L’agha présidait, figure immobile sous le turban de mousseline bise et de soie. L’expression ne livrait rien des sensations intérieures. Les yeux troubles étaient ceux d’un fumeur de kif et d’un ivrogne. Ils paraissaient éteints et ne sachant plus discerner que l’heure des prières dans l’exaltation ou l’évanouissement des clartés; pourtant, ils savaient encore choisir parmi les danseuses du Djebel-Amour. Les doigts aristocratiques, aux ongles bombés étaient bien faits pour l’égrènement silencieux du chapelet, au geste machinal et doux, éternisé par l’accoutumance et la foi; mais c’étaient aussi des doigts rapaces.

Il retenait Lella Fatime près de lui, l’interrogeait sans hâte, l’écoutant dire le deuil passé et la joie présente. Il répétait ce qu’il avait écrit à la nouvelle de la mort du colonel.

--La tombe d’un homme de bien est parfumée comme un jardin.

Noura s’entretenait avec un groupe où Defla et Ferfouri rutilaient, somptueuses à l’égal des Amourïat. Elles se caressaient comme deux amies très tendres et plaignaient Noura et Lella Fatime d’avoir des vêtements sans ampleur ni beauté. Mais elles les trouvaient riches de science pour les choses inouïes qu’elles avaient vues, dont elles avaient vécu et que Noura tentait d’expliquer après les interrogations multiples.

Idoles au cerveau étroit, primitives à la compréhension légère, inaptes à concevoir autre chose que les paysages familiers, les expressions millénaires, immuables, de leur monde ancien, elles définissaient mal les grandes cités cosmopolites, la mer, ce lac immense où les felouques pouvaient voyager pendant des jours et des jours sans voir la terre, et les maisons prodigieuses plus hautes que des palmiers et si vastes...

Elles écoutaient Noura comme on écoute une trop savante musique. Elles la regardaient comme une gravure étrange dont on ne pourrait fixer le sens. Ce qu’elle disait était une révélation, car les maris ou les fils qui connaissent les villes chrétiennes ne savent rien expliquer aux femmes.--«Elles ne comprennent pas, affirment-ils.»--Il arrive qu’on répète les propos d’un spahi ou d’un goumier, amants de passage. Mais peut-on tout croire? Ils mentent pour séduire.

La Soudanaise enlaça la jeune fille en s’écriant:

--Tes villes magnifiques ne renferment-elles pas d’amoureux ou ceux-ci sont-ils privés de raison qu’ils laissent échapper une fille telle que toi?...

Bou-Halim jeta un regard autour de lui.

--Mouni? demanda-t-il. C’est une sœur que tu ne connais pas, Fatime.

On cherchait l’enfant et on la découvrit en compagnie d’autres fillettes, derrière la tente, s’exerçant aux déhanchements lascifs des Amourïat.

A l’appel de la Soudanaise, Mouni ne consentait à venir que vêtue de l’une des tuniques des danseuses. La Soudanaise approuva cette coquetterie. Et Mouni fit son apparition, étrange et jolie, dans les draperies amples qui cachaient ses pieds nus. D’êtres invisibles, les anneaux de ses chevilles tintaient mystérieusement. Une ceinture orfévrée glissait sur ses hanches minces. Sa gorge menue bombait sous les étoffes. Un collier de grains parfumés, à chacun de ses gestes exhalait les senteurs d’un jardin d’Orient.

Un suprême orgueil étincelait sur son visage ardent, attentif et passionné.

Elle baisa sa sœur aînée sur la bouche et sur le front, effleura de ses lèvres la main de Noura et s’accroupit aux pieds de Bou-Halim.

--O Mouni, tu es fraîche comme un fruit et brillante comme une étoile, dit la jeune fille.

--Je t’aime! répondit Mouni.

«Où je suis, Amie? Dans une cour intérieure tout ombre et lumière bleutée des murailles. La zmala patriarcale et barbare a quitté les champs d’alfa,--car le temps des grands pâturages est fini,--pour prendre ses quartiers, jusqu’à la saison prochaine, dans une petite bourgade aux maisons de pisé; des huttes blondes et blanches.

«Je fais ici un sévère apprentissage que je ne compte pas prolonger indéfiniment.

«Avant de risquer mon premier geste d’éducatrice, et pour arriver à être «comprise», j’ai voulu d’abord «comprendre» ce monde d’hier. Sa réalité m’a surprise et son recul devant ma pensée à peine énoncée. Les paupières de celles que je voulais pour mes premières élèves se sont soulevées sur des yeux aveugles devant l’horizon indiqué. Je me suis heurtée à l’absurdité, à l’ironie discrète; souvent à une inattendue logique ou à cette inertie qui me paraît être une forme gracieuse de l’incompréhension voulue sinon de l’hostilité.

«Claude Hervis se réjouira de l’insuccès de cette tentative; mais je prendrai ma revanche.

«Je vous citerai quelques-unes des réflexions saisies ou provoquées. Vous jugerez. Celle-ci, de Reïra, la femme de Si Laïd:--«Je n’aime pas mon mari, mais je suis fière d’être à lui, soumise à son caprice même injuste, parce qu’il est le plus beau et le plus généreux parmi les hommes des tentes.»--Ce qui ne l’empêche pas de le tromper avec une légion d’amants. Les Soudanaises aident l’adultère. Sur un reproche discret que je fis, elle justifia ainsi sa conduite:--«La femme a été créée pour l’Amour. Il lui est permis d’être la joie de plusieurs, pourvu qu’elle ne refuse rien au désir de son mari.»--A ce métier, Reïra gagne des bijoux et de l’argent qu’elle dit tenir de sa famille.