Les endormies

Part 2

Chapter 23,668 wordsPublic domain

--Beaucoup de tact, de souplesse et de fermeté. Vous saurez agir ainsi, car vous avez un sens très net et très aigu des caractères, un pouvoir d’impressions promptes et subtiles. Le danger sera si ces qualités sont dominées en vous par l’enthousiasme trop grand de l’œuvre entreprise. Il est imprudent de ne considérer que le but; on ne voit ni n’évite les accidents du chemin.

Devant l’antre d’un forgeron Kabyle, un chacal édenté et nostalgique risqua un glapissement qui grelottait, peureux, une plainte vers le maquis natal où mouraient les bœufs et les chèvres, où l’hyène hoquetait la nuit.

Noura posa ses doigts sur la rude fourrure. Le chacal frissonna, méfiant, et se réfugia dans l’obscurité.

--Voilà! fit la jeune fille répondant à sa pensée. Mais, avec le temps, on apprivoiserait le chacal...

--A quelle croisade dévouez-vous votre jeunesse et qu’allez-vous prêcher? demande Claude Hervis, le sculpteur vagabond, plus épris de nomadisme que de labeur.

--L’Émancipation de la Musulmane, répond Noura.

--Pourquoi? Que lui apportez-vous de préférable à ce qu’elle possède de par l’héritage et la leçon de ses grand-mères?

--La liberté de l’action, l’élargissement et la clarté de la pensée, la faculté de transformer l’existence végétative en vie active.

--L’objet de votre sollicitude voudra-t-il prendre le chemin indiqué?

--J’y tâcherai.

--Votre but en somme est d’inoculer le poison du féminisme dans le sang arabe.

Noura relève son front volontaire qui s’appuyait aux faïences mauresques du salon de l’Amie.

Elle riposte:

--Je ne donnerai pas un poison, mais l’élixir d’une vie meilleure.

--Comment savez-vous qu’elle sera meilleure? Elle ne peut l’être qu’en produisant plus de bonheur et le bonheur est la plus individuelle des questions.

--Le devoir social, c’est la recherche et l’application d’un bonheur commun. Et, malgré ses ennuis, puisque nous parlons de féminisme, l’émancipation de la femme obtient un succès en chacune de ses manifestations.

--Succès de curiosité, comme pour une chose anormale.

Le Mahdi, qui fume des cigarettes sur un divan, intervient.

--Succès de sympathie aussi, dit-il, parce que ces manifestations sont charmantes de juvénile audace, d’une hardiesse d’enfant gâtée, sûre de sa grâce et de son esprit. Et si la sympathie n’exclut pas la curiosité, c’est que tout le féminisme n’est pas encore passé dans les mœurs et qu’il n’a pas fini d’étonner les partisans de l’absolue suprématie masculine.

--Bien, fait Claude, rassurons-nous; du moment où tout le féminisme sera accompli, imposé, connu, il n’y aura plus ni curiosité ni sympathie et le féminisme en mourra.

Noura souriait. Le sculpteur lui tend une gravure.

--Voyez cet Arabe tel un grand oiseau au repos sur ce rocher.

--Un oiseau? Sa pose rappelle celle du Penseur.

--Oui, l’allégorie parfaite que fit Rodin de notre humanité convulsivement active, qui s’immobilise tout à coup et songe enfin devant ce que toute sa science, tout son effort, ne purent lui révéler: le lendemain de la mort.

--Elle a du moins trouvé un des secrets du bonheur dans la vie même, toute la vie abondante, énergique, puissamment vécue.

--Question de tempérament. Les satisfactions du contemplatif sont aussi du bonheur. Rapprochez l’œuvre statuaire, cette figure crispée par la tension cérébrale après le labeur des muscles, rapprochez-la du profil de mon Bédouin, tous nerfs détendus, lui, dans l’absolu repos des membres et de la pensée. Il a, celui-ci, la face adoratrice, béate de religion et de rêve immuables. Il est libre de responsabilités cruelles, abolies par le _Mektoub_.

--Je préfère celui-ci de Rodin.

--Il doit avoir raison, socialement, raille Claude. Mais avoir ainsi raison ne prouve pas qu’on soit heureux.

Une glycine à la floraison profuse étreint la fenêtre du salon turc; elle l’étreint de ses bras gris enguirlandés de mauve.

Les vitraux sont ouverts sur un horizon marin.

Les angles des moucharabiehs dérobent de curieuses poteries. Des choses précieuses traînent sur les meubles d’art indigène: des étamines bises, d’élégance discrète, harmonieusement brodées de soie violette et pompeuse; des tissus aux irretrouvables nuances, jonchés de roses; des voiles poétiques; des parures orfévrées.

Des chapelets de fleurs d’orange, éclairés d’un géranium s’accrochent aux étagères et se fanent langoureusement, dans la dispersion de leur parfum.

Claude Hervis reprend la parole.

--Je hais les choses rectilignes, déclare-t-il. C’est pourquoi je préfère un douar de gourbis et de tentes à un cube de pierre divisé en cellules et une melahfa[5] à un habit. Cette Afrique m’a pris par son soleil. Elle m’a pris aussi par l’inconsciente primitivité qu’elle garde.

[5] Draperie des femmes indigènes du sud et des Hauts-Plateaux.

--Hervis, fit le Mahdi, vous vivriez facilement d’exaltations de la terre et de la lumière. Cela est grave bien qu’il ne me déplaise pas de vous voir dans cette ferveur. Mais faut-il conseiller la prudence? Vous m’en voudriez, comme vous m’en voulez de ne pas être toujours très exactement de votre avis, encore que nous ayons plusieurs idées communes.

La jeune fille dit gaîment:

--Nous voici trois âmes sincères possédées d’un même désir d’amélioration pour la race inférieure...

--... qui n’est que la race différente, remarque Claude Hervis.

--Nuance!

--Une nuance suffit pour empêcher l’harmonie de deux couleurs.

--Soit. D’entre vous, lequel triomphera, non seulement dans la race qui nous préoccupe, mais sur les autres concurrents?

--J’espère que ce ne sera pas celui qui prêche la stérile immobilité ni le retour à l’ignorance initiale.

Le sculpteur répliqua au Mahdi:

--Et ce ne sera pas celui qui rêve un trop bel idéal, la pure logique des gestes humains et le recommencement de temps merveilleux qui sont définitivement révolus.

Noura s’écrie:

--Moi, je réussirai!

--Je n’augurerai point du succès ou de l’insuccès de votre tentative, dit l’artiste à la jeune fille. Elle est hardie. L’Islam féminin, secret, m’est aussi inconnu qu’à ce magazine faisant autorité qui, à propos de documents sur une France coloniale, reproduisait une effigie très parisienne, embobelinée de gaze avec cette suscription: _femme Kabyle_.

--La vraie Musulmane vous est restée l’énigme.

--Je ne trouve pas sans intérêt ce modèle mystérieux et vous voulez me le dépoétiser.

Ils demeuraient seuls pour poursuivre la discussion commencée et leurs paroles devenaient plus véhémentes.

--Je veux soulever le voile, enlever la peinture barbare qui fige dans l’expression ancienne le visage d’une jeune génération. Dans nos cités neuves et denses, un débris d’édifice antique persiste difficilement...

--On le détruit ou on le replâtre, deux sortes de disparitions.

--Au contact de notre progressive activité, d’un exemple contagieux, quelle que soit sa résistance, le peuple arabe n’existera plus longtemps intact.

--Vous le mettez en présence d’un dilemme grave: s’éteindre ou évoluer.

Un grand rêve fluait dans les yeux de Noura.

--Il évoluera pourvu que soit provoqué avec tact et conviction le mouvement nécessaire. Ses regards s’ouvriront à une nouvelle lumière, ses regards affaiblis dans le crépuscule de l’Islam.

Mais Claude jeta vigoureusement:

--Vous dites «crépuscule» comme vous avez dit «débris» tout à l’heure. Que savons-nous? Plusieurs ont, depuis des années, proféré ce cri absurde:--«L’Islam se meurt! L’Islam est mort!...»--Et l’Islam est vivant. Il possède cette supériorité sur les autres cultes: n’avoir point engendré de sceptiques. Où sont ceux de ses fils qui l’ont renié comme beaucoup d’entre nous l’ont fait de leurs croyances? Où sont ceux qui, ayant paru le négliger momentanément ne lui sont pas revenus avec une âme plus ardente? Et je vous dis qu’une révolution religieuse trouble nombre d’esprits européens, les pousse vers le théisme de l’Islam, d’un Islam dépouillé du charlatanisme, des commentateurs et des _merabtin_[6], un Islam dans toute sa simplicité et sa poésie originelles.

[6] Pluriel arabe de marabout.

--Est-ce à dire que nous tendons à déserter notre activité pour l’inertie?

--Pas tout à fait. Le but de Mahomet ne fut jamais le complet asservissement au fatalisme, ni l’initiation aux sorcelleries. L’interprétation truquée pèche pour le bénéfice d’influence des interprètes. La plus claire et la plus précise des religions peut-elle se vanter d’avoir traversé les siècles sans s’obscurcir et se déformer aux éclaircissements des théologiens?

Il poursuivit:

--La rhapsodie biblique chante le renoncement dans une incessante aspiration vers l’éternité. La mélopée Koranique rythme les joies terrestres et leur perpétuation dans l’au-delà. Lequel est le plus compréhensible et le plus humainement doux? Pour aider à bien vivre la vie mortelle, le livre d’Allah, traduisant une pensée évangélique, dicte la résignation sereine devant l’inévitable. De là le _mektoub_ dégénéré.

--Vous êtes musulman, affirma Noura.

--Non. Je rejette toutes les religions. Elles sont l’œuvre des hommes. En adopter une, ce serait condamner le principe essentiel de mon être qui, n’ayant ni dogmes ni formules, ni temples, ni saints, se sent près de son Créateur comme à la première aube du monde. Ma prédilection pour nos Arabes vient de ce que toute notre psychologie exaspérée et exaspérante, affichée dans nos sermons, nos discours, notre littérature, ne les émeuvent pas dans leur manière d’être et de croire. J’aime la logique de leur instinct, leur jubilation devant les vérités naïves et leur rire spontané, pareil à celui des enfants.

Il s’était levé, se penchait à la fenêtre. Le parfum de la glycine entrait. Le crépuscule était sur l’horizon...

Les yeux de Noura s’attachèrent aux broderies fragiles, éparses dans l’appartement. Elle pensa à voix haute:

--Les petites mains se sont émiettées. Les couleurs rares sont perdues. Malgré le désir des artistes et des poètes, le fatal crépuscule est sur l’Islam.

Mais Claude se reprit à parler dans la beauté sacrée des dernières lueurs du jour.

--Long sera le crépuscule! C’est un jour encore vivace, atténué par la Fatalité,--je ne dis pas le fatalisme, et par la Résignation,--je n’entends pas la soumission.

--Fatalité et Résignation, souligna la jeune fille. La destinée d’une nation tiendrait dans ces deux mots...

Le sculpteur répétait lentement:

--Oui, le jour persiste, pâle près des jours d’antan, mais pas encore moribond. Ses reflets, pour diminués qu’ils soient, appartiennent à la même couleur fondamentale. Et j’admettrai plutôt l’éventualité d’une renaissance que celle d’une disparition.

--J’estime qu’il n’est plus de renaissance possible. L’Orient ne peut plus rien contre l’Occident: il est esclave. Quand la flamme autrefois brillante vacille, falote, c’est que l’huile est épuisée dans la lampe ancienne. A votre avis, le jour persiste; mais nous devons arracher des esprits à ce jour terne dans lequel, engourdis, aveugles, ils glissent au sépulcre.

--Ah! ce glissement vers la mort! Combien se sont accoudés aux balcons de la vieille Europe pour voir finir ce peuple dont l’exode, depuis les frontières sarrasines fut un galop d’épopée légendaire. Ils se sont accoudés semblables à cette figure,--chimère ou démon,--posée à l’un des angles des tours de Notre-Dame. La figure est impressionnante, sinistre et railleuse avec ces cornes tronquées, ses ailes rigides, son menton pointu dans les paumes des mains longues. Depuis des siècles, cela,--qui est une idée,--s’accoude au balcon de pierre et regarde Paris. Un ricanement a laissé son reflet sur la face de granit; c’était au temps où le démon comptait voir l’anéantissement de la Ville. Le rictus mue en une grimace étonnée,--l’effritement par les rafales et les pluies paracheva l’expression,--le démon est surpris de la survivance de ce Paris qu’il croyait devoir mourir sous les révolutions et les catastrophes. Ainsi s’étonneront ceux qui guettent la fin de l’Islam et qui jettent des clameurs d’épouvante pour un seul mot évoquant le spectre du Panislamisme...

Noura Le Gall allait quitter la maison amie pour une ville de l’Est, blanche au bord de la mer, encore, avec des horizons de montagnes frisées de chênes-liège, de collines historiques, de plaines gonflées de vignes et de céréales, de vallées dont les échos se souvenaient d’avoir retenti aux chants des Barbares, aux hymnes byzantins après le bruit des légions et des randonnées de Jugurtha. Des ponts romains incurvaient leurs arches sur ses rivières, et, sous l’ombre des oliviers millénaires, la terre était lourde de plusieurs passés fameux.

Noura avait choisi cette cité parce que nul zèle jusqu’alors ne s’y était soucié d’une mission française dans les milieux indigènes. Nul n’avait pris soin de ces vaincus dont le sort moral paraissait précaire, la mentalité déchue.

Ses discussions renouvelées avec Claude Hervis n’ôtaient rien à sa conviction plus ferme d’être contredite. Elle escomptait un avenir rémunérateur. Elle entendait battre les ailes déliées ou naissantes des petites émancipées dont l’intelligence serait un jardin pour ses semences et leur précieuse floraison. Mentalement elle organisait et déterminait son logis, le bercail d’un troupeau juvénile aux heures de leçons. Elle songeait aussi à détacher sa tante des landes bretonnes où la veuve restait à cause du souvenir; elle souhaitait joindre à son influence le prestige de cette Musulmane assimilée; un bel exemple.

La veille de son départ, elle rencontrait le sculpteur dans les rues arabes.

Il poussait une porte vétuste et grimaçante comme un visage trop ridé.

--Voulez-vous voir le lieu de repos d’un Islam intact, Noura? Entrez...

... Étrange logis des morts après cette porte plus branlante et vieille, mais pareille en sa forme à celle du seuil des vivants. Saisissante obscurité du couloir mouillé, des marches visqueuses, puis, le jour élyséen sur la terre noire où les tombes décrépites affleurent.

Dans cette clarté propice aux mânes, un figuier étend l’ombre inutile de ses feuilles, étire la convulsion blafarde et désespérée de ses branches tordues traînant sur le sol. L’arbre séculaire est là comme l’unique chose vivante, après un âge qui s’en est allé. Il accomplit sa mission de poésie, fanée ou rajeunie suivant les saisons, sur cette mort cachée au cœur de la ville arabe isolée,--une mort très fière de sa dignité mélancolique, en l’étroite nécropole insoupçonnée.

Des pierres tumulaires sont encore debout. Aux places où s’effritèrent des visages, sous le sol humide et l’humus des feuilles tombées durant les hivers, de petites amphores d’argile perpétuent l’urne funéraire antique.

Les hautes murailles comme pétries d’ombre et de moisissure enclosent l’asile des princes défunts. Elles sont sourdes, épaisses, froides. A travers l’une d’elles, soudain, filtre une rumeur atténuée, comme un vague parler d’âmes... Et la rumeur semble s’éteindre, en murmure de dolente prière... Ce sont les voix des étudiants d’une zaouïa voisine.

Une vieille femme sort d’un cube de pierres et de chaux ternie où, avec elle, s’abritent un linceul et la civière des trépassés. Laveuse des morts et gardienne des sépultures, face à l’horizon de la Mekke, elle commence les rituelles prosternations...

Claude Hervis rêve contre le figuier sans âge. Son profil nerveux et contemplatif exprime la volupté d’une sensation poignante. Il connaît toute la violence de la magie qui, pour lui, émane de ce lieu. Noura la voit sourdre dans les yeux de l’artiste, les yeux qu’elle aime pour leur loyauté pensive. Et, s’exaltant, voulant rompre le charme, elle profère une invocation vibrante:

--O destin, le rire des hommes est suivi des larmes et du dernier sanglot. Mais il en est qui ne connaissent ni rires ni larmes. Ils sont pareils à cette lumière crépusculaire, trop pâle et douce qui nous environne, qui s’éternise et fait paraître lointaine la fin de tout... O Destin, garde-nous de cette lumière car nous désirons vivre passionnément. Qu’importe si la vie en est violente et courte! Et nous préférons aux clartés blanches l’incendie du soleil, dût-il être suivi d’une nuit aussi prompte et sans étoiles!...

Le sculpteur saisit le bras de la jeune fille:

--Prenez garde! votre préférence est comme un défi. Vous êtes une sacrilège. Dans cet asile de silence et de repos, vous criez aux fils de cette poussière:--«Enterrez la tradition avec la cendre des aïeux. Oubliez l’horizon ancestral et saluez celui que je vous montre!»--Vous troublez l’immémoriale prière de cette vieille femme gardienne du sommeil, pour lui faire entendre que ses petites-filles ne lui ressembleront pas. O sacrilège, ne méritez-vous pas un châtiment?

Noura se libère de l’étreinte et, la main tendue comme pour un serment:

--Je suis venue vers le sommeil et ses gardiennes. La nuit va s’achever; que l’aurore soit! Vous toutes les Endormies, que vos yeux s’ouvrent. Voici l’heure du réveil!...

Les Grandes Tentes

... une atmosphère toujours pleine de désir latent ou d’amour satisfait.

... une âme féminine qui conçoit infiniment la joie des parfums d’encens et d’aromates, une âme librement asservie, avec une volupté animale, au rite primitif de l’amour humain.

Le cavalier imberbe qui galopait dans le soir,--un soir d’ocre et de sanguine,--s’arrêta aux premières tentes de la zmala.

Les chiens hurlaient contre lui. Des femmes se voilèrent qui portaient des draperies roses et des anneaux ciselés dans l’argent massif.

Un homme prononça les paroles de paix qui accueillent.

Le cavalier vint s’étendre devant la tente sultane, son cheval près de lui, rênes traînantes, selon la coutume des Sahariens.

La tente sultane; un de ces vastes logis mobiles où s’abritent les hôtes, les maîtres, les épouses, les concubines, les enfants, les serviteurs libres et les esclaves. Celle du fils aîné du souverain de la tribu est brune aussi, rayée des mêmes couleurs blanches et rouges, mais plus basse. Une patriarcale et riche simplicité les enveloppe. Autour gravitent les tentes plus humbles des petits parents et des familles tributaires rangées sous la _baraka_ (bénédiction maraboutique) de l’agha Bou-Halim. Et d’autres, nombreuses, augmentent la cité nomade; celles des pâtres, des serfs rusés qui sollicitèrent et obtinrent la faveur de faire partie de la zmala, pour être exemptés de trop lourdes redevances et payer de leur travail.

Les horizons se décoloraient. L’ombre semblait sourdre de la terre...

Soudain éclata le braîment des ânes, le bêlement des chèvres grelotta. Les troupeaux revenaient du pâturage dans les champs d’alfa. Les femmes allèrent traire les femelles fécondes. Avec des appels gutturaux, les hommes galopaient des juments sans selle ni bride, pour rassembler les retardataires. Des chameliers proféraient le sifflement qui apaise et fait se coucher les dromadaires grognons. Par intervalles, entre tous les bruits montait l’aboiement rauque ou le hurlement prolongé d’un chien, le hennissement d’un étalon, le susurrement d’une voix qui fredonnait.

Scènes des soirs dans les champs encore hantés par des patriarches et des bergers. Halte prolongée en la poésie des premiers siècles. Douceur biblique des gestes et charme des silhouettes dans la beauté grave du paysage!...

Sur ce territoire, sur ces êtres et sur ces choses règne l’agha Bou-Halim dont la _zïara_, l’impôt koranique, est productive, le goum riche de cavaliers et les affiliés, nombreux tels les grains de sable, une multitude; car Bou-Halim est deux fois seigneur, chef militaire et religieux, étant prince et marabout.

Bou-Halim règne sur le large horizon des champs d’alfa et sur lui règne la France qui, en échange d’une promesse de loyalisme, lui donna le burnous d’investiture et le titre d’agha.

Mais pour subvenir à l’existence dispendieuse du chef orgueilleux, à ses réceptions aux magnificences orientales et à ses vices européens, une légion de serfs et de vassaux végète misérable, écrasée sous le poids des redevances. Il est des jours où l’usurier ricane, où l’agha ne pourrait rien donner à un _derouïche_ mendiant. Ces jours-là, au sommet de la tente sultane, la houppe de plumes d’autruche est remplacée par du poil de chèvre...

D’une âme contemplative, le petit cavalier savourait la douceur du jour finissant. Et c’était un cavalier pauvre, avec des vêtements usés, des chaussures grossières, un pantalon turc et le turban des nomades.

Il alluma une cigarette et fuma, voluptueusement.

--Le salut sur toi, ô cavalier...

--Et sur toi le salut, petite fille.

Il regardait l’enfant menue aux yeux curieux, déjà savants d’audaces, larges, dans l’ombre bleutée du kehoul mêlé de poudre de corail et de perles fines.

Elle s’assit dans la poussière. Contre elle se tenait un petit métis, en équilibre instable sur des jambes arquées.

--Ton nom? demanda le cavalier à la fillette.

--Mouni. Et toi?

--Si Mahmoud Saâdi.

--Si Mahmoud, as-tu jamais été riche ou les usuriers te prirent-ils ton bien? Qu’as-tu fait de ton bernous?

--Je l’ai donné à un _meddah_[7] sur la route.

[7] Poète-improvisateur, barde errant.

--O Si Mahmoud le généreux!... Et que veux-tu? L’agha est loin d’ici, pour la zïara. Moi je suis la fille de l’agha.

--Sa fille, Mouni?--Le petit cavalier examinait l’enfant.--Oui, vraiment, dans ta figure je reconnais les traits de Si Laïd, ton frère.

--Mon frère, l’aîné qui est marié!

--Je l’ai vu en Alger.

Il se souvenait.

Ce visage avec plus de finesse, de séduction jolie lui rappelait celui du jeune homme aux yeux cernés par les orgies franques après les débauches arabes. Même ovale, épiderme ambré, narines mobiles comme celles d’un cheval de race, tout ce visage hautain et passionné, avili chez Si Laïd, pur chez l’enfant aux prunelles faites de kehoul et de poussière de soleil.

Si Laïd...

Le produit d’une double influence orientale par naissance, occidentale par contact. Un tyran pour les humbles, un soumis obséquieux devant un maître, un brave, insensément téméraire du moment où éclate la voix de la guerre et que les chevaux galopent dans le vacarme des fusils. Un avide d’honneurs, d’argent, de rubans, hochets des grands enfants masculins. Il est vaniteux et coutumier de gestes prodigues pourvu que son luxe provoque des éblouissements et des jalousies. Sa générosité prend sa source dans son orgueil; mais sa main ouverte aujourd’hui demain pèsera sur la maigre échine de ses tributaires.

Dans les réunions élégantes où il se montre, le bernous chamarré de croix, le long caftan de velours épais, impérialement améthyste ou grenat, rebrodé d’or, le haut turban des princes nomades, le haïk souple, les bottes rouges et le _seroual_[8] habillent sa silhouette mince qui paraît grande.

[8] Pantalon bouffant.

Les nuits de bal, des promesses répondent au regard langoureux ou au sourire impertinent de ce fils dégénéré des Grandes Tentes. Le bon exemple des Européens excite sa naturelle perversité. Sa séduction orientale s’aggrave d’un air romantique ou persifleur, étudié. En lui, la belle impassibilité, la fierté sereine de l’Arabe de sang bleu mue en affectation et en snobisme.

Il est de ceux qui disent:

--J’ai trop dansé, ce soir, je suis claqué! Mais j’ai promis le dernier «pas des patineurs» à une chic petit’ femme. Alors...

De quelle colère gronderait le sculpteur Claude Hervis s’il entendait de telles paroles tomber de ces lèvres sahariennes? Et comme il crierait à la France, à l’Europe en fringants habits noirs, en uniformes et en froufrous:

--Voilà votre ouvrage, continuez!...

* * * * *

Le grave, c’est que, malgré tout, Si Laïd n’est pas devenu rien qu’un fantoche sans cerveau, à l’exemple de ses jeunes instructeurs.

L’éducation simultanée du bernous et du collège lui fit une mentalité habile.