Les endormies

Part 1

Chapter 13,642 wordsPublic domain

MAGALI BOISNARD

Les Endormies

E. SANSOT & Cie, ÉDITEURS, 7, RUE DE L’ÉPERON--PARIS

BIBLIOTHÈQUE E. SANSOT & Cie, PARIS

AU LECTEUR BÉNÉVOLE L’AUTEUR ET LES ÉDITEURS AVEC LEUR SOUHAIT QUE DE CET OUVRAGE LUI ADVIENNENT GRAND AGRÉMENT ET BON PROFIT

EX-LIBRIS

Les Endormies

DU MÊME AUTEUR

LA VANDALE, roman, E. Sansot et Cie, éditeurs.

RIMES DU BLED, poésies, éditions de la Revue _Nord-Africaine_, Alger.

ÉVANGILE, Georges Bridel, éditeur, Lausanne.

DJELLALI, nouvelle, Akhbar, Alger.

KAÏROUAN ET LES RUINES D’HADRUMÈTE, étude, Société de Géographie d’Alger et de l’Afrique du Nord.

L’AURÈS BARBARE, études, Société de Géographie d’Alger et de l’Afrique du Nord.

BISKRA COSMOPOLITE et TOUGGOURT SAUVAGE, étude, Société de Géographie commerciale de Paris, Section tunisienne.

MAGALI BOISNARD

Les Endormies

PARIS BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D’ÉDITION E. SANSOT & Cie 7, RUE DE L’ÉPERON, 7

MCMIX

A L’AMI,

Au peintre qui possède la vérité des lumières, des sommets, des palmes vivantes, des saharas morts, des horizons d’Afrique et d’Islam,

A Maxime NOIRÉ

la sincérité de ce livre.

Je vous dirai ceci:

J’ai vu l’âme et le visage des _Endormies_ sous les voiles musulmans. Je suis leur amie.

Les _Endormies_ sont aussi des _Enchantées_ dans l’esprit immobile et ancien, ardent et rétractile, séduisant, instinctif, logique et décevant de l’Islam féminin.

Je connais le foyer où cet Islam existe, l’intégrité de son ambiance retardataire, troublée à peine par un souffle d’Occident, jalousement défendue par les gardiennes de la tradition.

Enfant, j’ai vécu dans celui de la montagne. Ma prédilection, mon indépendance et le hasard de ma vie m’ont fait pénétrer tour à tour la tente et l’intimité de la maison arabe.

Ce livre est une suite de feuillets écrits jour après jour, dans la vérité des choses et des êtres qui sont vivants sous le masque du pseudonyme. Ceux dont je conte les fins et les agonies sont des morts d’hier.

Mon seul rôle fut celui du notateur fidèle qui déroule un fil léger pour relier les épisodes.

Nord-Africaine d’âme musulmane et de cœur gaulois, aux jardins cachés, aux vergers sauvages ou dans le steppe saharien, je n’ai rien inventé. Le destin m’a permis d’y cueillir les olives et les figues douces, les sanguines et les baies épineuses des cactus, les roses violentes sous les dattiers.

Les voici, à vous offertes, simplement, dans une corbeille d’alfa.

M. B.

O mes Frères, je vous investis d’une nouvelle noblesse: vous serez des semeurs de l’avenir.

Frédéric NIETZSCHE.

C’est un malheur, une perte irréparable qu’un enfant grandisse en dehors de sa vérité propre et qu’il échange son chant naturel contre une cantilène apprise.

Maurice BARRÈS.

A ses yeux, l’Islam n’était pas seulement une religion, mais tout un système d’organisation sociale, plus facile à concilier avec la civilisation qu’à supprimer ou à remplacer.

Charles MISMER.

Visages et Paroles

«Enterrez la tradition avec la cendre des aïeux. Oubliez l’horizon ancestral et saluez celui que je vous montre.»

Dans l’orientale maison dont la féerie domine un coin d’Alger, une femme aux cheveux gris, au jeune sourire murmure:

--La douceur des blanches arabesques, la somme des patientes et tenaces songeries, tout le rêve enroulé au caprice des découpures du stuc, qui les dira? Et qui dira l’art étrange des faïences mauresques et la séduction des choses dans l’atmosphère bleue!

Elle caresse une délicate portière aux arachnéennes broderies et transparente en sa finesse, plus transparente à cause de tant de jours passés qui filtrèrent à travers la trame.

Elle dit encore:

--Aux méandres du dessin, je voudrais suivre le fil des intrigues anciennes. Petites mains peintes qui brodèrent longtemps dans le clair-obscur du harem, mains de princesses, mains mortes, je me suis penchée rêveusement sur votre œuvre silencieuse et belle. Tout l’enchantement du poète des roses et le charme de l’habile conteuse sont là; je relis...

--Combien vous aimez ces choses! s’écrie Noura Le Gall. Deviendrai-je aussi orientale que vous, moi qui, dans ma famille, ai du sang de prince bédouin?

--Il n’y a pas deux manières d’être en pays d’Islam, Noura; on est possédé par l’amour ou par la haine. Des expressions vulgaires déterminent les deux sentiments; on est «arabophobe» ou «arabophile». Ceux qui se déclarent «arabojustes» sont probablement ceux qui se définissent mal ou n’osent pas se prononcer.

--Pour moi, amie, j’arrive avec un cœur prêt à l’affection dévouée, mais rebelle à l’engoûment ou à l’inimitié irraisonnée. Je viens accomplir une œuvre de fraternité, de relèvement près de nos sœurs musulmanes. C’était le souhait de mon oncle et j’avais déjà résolu la réalisation avant la mort de celui qui fut mon éducateur.

Elle parle de ce colonel Le Gall que l’Amie a connu au temps où, jeune officier, il ramenait une petite épouse du désert. Il éleva Noura, orpheline, lui imprimant ses idées et poussant le désir d’action de cette vigoureuse jeunesse vers un beau but: le parachèvement de notre conquête nord-africaine par l’assimilation du peuple vaincu. Fort de la preuve qu’était sa femme merveilleusement civilisée, à l’exemple d’un Turc clairvoyant, il affirmait: «--_L’Islam a été pendant des siècles, dans son milieu, un instrument de progrès. Souvenons-nous des foyers lumineux que furent Bagdad, le Caire et Cordoue. Aujourd’hui, c’est une horloge arrêtée qu’il s’agit de remettre à l’heure._ Nous commencerons par la petite montre de femme, achevait le colonel. Certainement et pour des raisons multiples, les autres se régleront sur elle.»

Il était mort laissant à Noura cette mission et sa foi dans les perfectionnements nécessaires, successifs, des êtres et des races.

Noura libre, maîtresse d’elle-même et de quelque fortune était en Algérie pour accomplir ce vœu.

Sa tante Le Gall l’avait nommée Noura,--_lumière_.--

--C’est parce que je devais éclairer celles qui sont dans l’ombre. Il y a de la prédestination dans mon cas, disait la jeune fille.

Son impatience était grande de se trouver en contact avec ce monde islamique dont elle n’avait pu étudier qu’à distance la langue, les mœurs, le passé et la vie présente. Pourtant, déjà elle concluait:

--L’Islam stationnaire,--celui du Maroc par exemple, est resté moyen-âgeux; c’est l’Islam obstiné. Mais il y a un Islam déclinant qui retourne à la primordiale obscurité: c’est celui que nous avons soumis.

Elle répète cela et quelqu’un survient, un familier de la maison qui répond:

--Vous dites bien, ô Noura, et cet Islam je veux aussi le relever; car c’est un malade qui peut guérir.

--Comment? interrogea l’Amie.

--En ouvrant des écoles pour une instruction islamique à laquelle s’adapteront nos sciences modernes. Le mouvement nationaliste en Egypte rallume le flambeau du Caire. Nous approuvons sa flamme. Nous arracherons le malade à sa léthargie; il y est resté trop longtemps et l’erreur est venue,--je répète un mot de Mismer,--l’erreur est venue de ce que l’immobilité apparente de l’Islamisme a été prise pour de l’impuissance. Mes écoles seront aussi féminines que masculines. On y prouvera entre autres choses l’absurdité de croire que Mahomet séquestra les femmes. Il leur devait beaucoup: il témoigna sa reconnaissance en élargissant et en protégeant leur sort. Il fut un civilisateur pour tout le peuple et un sauveur pour ces générations de petites filles que les anté-islamiques enterraient vivantes. Mes professeurs auront pour mission de tuer les préjugés, de provoquer des émules de Safïa, la poétesse, qui chantait ses strophes à Cordoue, de Lobna, docte en science, de Fatma, la bibliophile, de Mériem, maîtresse d’érudition, d’Euldjïa et d’Oum-Hani, les combattantes. Ils enseigneront la vérité du Koran. Pour qu’une société subsiste, il faut que les femmes soient de moitié dans l’action générale. Nous rappellerons aux Musulmanes contemporaines les actes de leurs aïeules lettrées, diplomates, savantes ou guerrières. Nous susciterons en elles l’ambition d’un retour des temps célèbres!

--Ah! fait Noura, vous êtes plus conservateur qu’évolutionniste. Vous voulez retrouver et éterniser un Moyen-Age à peine rajeuni par quelques nouvelles formules scientifiques qui ne lui ôteront rien du somptueux de ses draps d’or, de l’éclat des armes damasquinées et du son des mandores. Vous êtes une sorte de Mahdi, le _moul-es-saa_[1], celui qui doit venir pour rendre aux Musulmans leurs anciennes gloires et prendre une revanche sur les Infidèles. Ouvrez votre école; la mienne sera différente. Lentement, graduellement, elle prétend faire évoluer l’Islam,--féminin surtout,--vers notre conception de la vie. Vous êtes pour la renaissance d’une vieille civilisation; je suis pour l’acceptation d’une civilisation neuve.

[1] Maître de l’heure.

--C’est vouloir beaucoup, trop peut-être. Cependant, j’aime votre foi en la bonté de votre effort.

--Noura est une volonté qui s’aggrave d’entêtement, dit l’Amie. C’est une forte. Il est possible qu’elle atteigne son but.

La jeune fille souriait, le front haut, illuminé de certitude.

--Je veux dès aujourd’hui entrevoir celles que je dois initier. Mon amie, vous avez promis d’être mon premier guide. Allons.

Elle coiffait ses lourds cheveux d’un chapeau de style sévère et simple.

Et l’Amie proposait au Mahdi:

--Voulez-vous nous accompagner jusqu’au seuil des portes défendues?

Ils traversaient l’atrium mauresque au velarium blanc. Dans une salle claire, des fillettes indigènes s’appliquaient à perpétuer la tradition des brodeuses de jadis. Elles saluaient leur maîtresse, la «Mâlema», qui leur apprenait l’art de retrouver le jeu des broderies sur l’étamine et la soie. Les doigts s’escrimaient au dessin fantasque et régulier, des doigts courts et fins, aux ongles bombés.

La Mâlema soupira:

--En vérité, Noura, je ne souhaite pas que ces petites créatures, jolies comme des statuettes païennes, deviennent jamais des ressemblances de nos gravures de mode illustrée.

--Elles pourront devenir des ressemblances d’une autre forme de la femme moderne.

--La femme moderne! Un essai de mélanges et de combinaisons.

--Le résultat est proche de la perfection. C’est une force et une beauté dont la force peut être la beauté, mais dont la seule beauté n’est pas la force.

Ils avaient franchi la porte de vieux bois, clouté de bronze et descendaient des degrés ensoleillés sur quoi penchait l’ombre d’un laurier-rose. La jeune fille reprit:

--Le temps est loin où, perdues dans les plis des robes maternelles, nous n’avions d’autre intérêt dans la vie que l’attente passive ou doucement inquiète du nécessaire mari. Aujourd’hui, nous sommes libres de penser et d’agir selon notre individualité respective. Je ne vous parle pas de celles qui s’acharnent à de ridicules revendications ou s’insurgent contre des choses qui sont la raison d’exister et les conditions d’harmonie de l’Univers. Telle que je l’approuve, la vraie femme ne doit pas, sous un vain prétexte d’indépendance, se détourner de son devoir d’épouse et de mère. Mais, au lieu d’attendre passivement l’heure de ce devoir, elle doit mettre ses années libres au service d’une idée, agir, lutter, le visage tourné vers le lendemain. Et c’est d’elle que pourront naître des hommes et des femmes, non des pantins et des poupées.

L’Amie souriait.

--Voilà bien l’emballement et la volonté de la jeunesse qui croit à la perfection possible!

Mais Noura se tournait vers leur compagnon et elle avait une joie à cause du brun regard du jeune homme, répondant à son interrogation muette. Cela fit qu’elle entendit à peine les paroles mélancoliques de la _Mâlema_.

--Toute réalisation est une diminution du rêve. Tout accomplissement est la mort du plus beau désir... Moi aussi j’ai voulu une œuvre; elle n’est pas selon mon vouloir. Je ne peux donner à mes élèves qu’un préservatif contre une misère éventuelle, un secours contre l’oisiveté périlleuse de plus tard. Enfant, puissiez-vous accomplir davantage.

Noura prononça ardemment:

--Je veux me donner toute à cette tâche de provoquer un éveil au foyer arabe, par l’enfant, la jeune fille, la femme. Vieil Islam, tes petites filles feront acte d’annonciatrices en leur exemple efficace, tes petites filles que j’instruirai dans la ferveur de mes élans et de mes enthousiasmes.

Et ce fut la voix persuasive de celui qui marchait près d’elle:

--Vos élans, vos enthousiasmes, c’est l’esprit intérieur, l’intelligence de la vie qui vous prend sur sa grande aile et qui vous porte sur la montagne pour vous montrer les royaumes de la terre. Et vous êtes riche et enivrée de ce spectacle, élue par votre don, capable de goûter le sel de toutes les joies et de toutes les larmes.

Les hauts quartiers de la vieille cité maure, espagnole et turque.

Des ruelles imprévues, déclives ou remontantes, inimaginées en la cité neuve et franque. Ruelles équivoques, aux murs bleus, souillés, aux pavés inégaux qui font penser au lit d’un torrent desséché, aux portes basses, closes ou invitantes, fleuries de prostituées andalouses ou musulmanes.

Au creux des profondes impasses, les murs sont lépreux et nus, troués d’un soupirail louche, sinistre pour les yeux étrangers. Des corniches mi-ruinées, des saillies de pierre et de bois pourri nourrissent la végétation rachitique d’une herbe triste.

Des pans de ciel apparaissent, bizarres par l’inattendu, après les ténèbres moites ou le demi-jour des voûtes. Ciel léger entre l’attouchement irrégulier des balcons murés et penchés, comme prêts à choir avec le fantaisiste soutien de leurs «_quouâthan_», les petites poutres rondes. Ils ajoutent à toute l’allure titubante des anciens logis.

Quand un peu de soleil tâtonne jusqu’aux pavés visqueux, les choses s’effarent de cette intrusion dans l’humide et nauséabonde pénombre.

Mais toute une originale et merveilleuse poésie vit et chante au cœur des vieux quartiers. Elle est dans les cafés maures aux habitués bavards ou pensifs, dans la boutique des enlumineurs, peintres de coffres et d’étagères, de _maïdas_ et de _derboukas_[2]. Ils voisinent avec les bruyants marteleurs de cuir fauve et rouge; avec ces Syriens rusés qui incrustent les bois précieux de nacre blanche ou blonde: avec ceux qui sont habiles à manier la lime en forme d’archet, tandis qu’un engrenage primitif met en mouvement de petites roues vertigineuses, pour tourner et polir la corne noire. C’est la corne dure qui devient les bagues et les bracelets de celles qui n’ont point d’or ni d’argent.

[2] La maïda est une petite table ronde et basse, la derbouka un tambourin en forme d’amphore.

Dans le fond sombre d’une cellule, la face ivoirine d’un taleb[3] émerge, s’absorbe sur des feuillets épais, manuscrits à l’ancre brune, alternée d’encre verte, jaune et rouge; les commentaires du Koran tracés par le fin calame de roseau d’un lettré de la Mekke.

[3] Lettré.

Et ce sont encore les échoppes où les Marocains et les Soudanais découpent et brodent l’odorant «filali»[4], pour les harnais des étalons de guerre et de fantasia, les bottes rouges des chefs, les coussins où se plaît le repos des femmes.

[4] Cuir rouge et souple.

Des ânes montent et descendent chargés de sacs de céréales ou de couffins débordants de légumes. Des porteurs d’eau, la cruche de cuivre à l’épaule, font retentir l’anneau de fer des portes. Le froc suintant d’un marchand d’huile, effleure les passants. Des Musulmanes circulent pour des achats et des visites, avec un visage uniforme, le visage du voile d’épaisse mousseline blanche qu’éclaire le regard anonyme, provocateur ou langoureux des yeux ombrés. Le cliquetis des anneaux d’argent se mêle au craquement de chaussures neuves dont le vernis luit.

Et des hommes, assis sur les larges bancs des cafés, ou errant en quête d’aventures, invectivent des enfants qui se bousculent avec des chiens rageurs, des chats en fuite...

Noura et son amie s’arrêtèrent devant une porte basse. Leur compagnon les quittait.

Sur les deux femmes, une cordelette tirée par un poids de pierre referma la porte entr’ouverte.

Des escaliers sinuaient dans l’ombre. Sous le rectangle d’une meurtrière, dans un trou lugubre comme un in-pace, on distinguait une créature accroupie, roulant dans un plat noir une farine grise.

--Une abandonnée, expliqua la Mâlema. Sa cellule est trop étroite pour qu’elle puisse complètement s’y étendre.

Les escaliers gravis, elles furent dans une chambre lumineuse. Deux veuves l’habitaient. Anciennes élèves de l’Amie, elles vivaient en brodant des carrés d’étamine, sans valeur grande et qui plaisaient aux touristes Anglais et Teutons.

Elles accueillirent Noura d’une amabilité à fleur de lèvre, peu communicative, à peine curieuse. Cependant elles aimèrent l’entendre parler leur langue et la questionnèrent sur son pays, légèrement, sans envie de le mieux connaître, satisfaites de leur horizon blanc et bleu sur la ville et la mer, à travers la fenêtre taillée en ogive.

Elles trouvaient Noura très belle à cause de ses yeux gris sous les cheveux sombres.

--N’est-elle pas mariée? disaient-elles. Et pourquoi? Les jours après les jours prennent doucement sa beauté. Elle les laisse voler des joies à celui qu’elle aimera.

Noura devait entendre souvent exprimer cette pensée; car, en Islam d’Afrique il n’est qu’un devoir féminin, l’amour, et celle qui le néglige ou s’en détourne est coupable ou folle.

Les femmes s’entretenaient avec la Mâlema; mais on sentait dans leur causerie une sorte de retenue qui provenait de la présence de Noura. Leurs paroles étaient lentes et douces d’affectueuses métaphores.

--Elles vous aiment, remarquait la jeune fille.

--Autant qu’elles peuvent aimer et il y a longtemps qu’elles me considèrent comme étant presque des leurs.

--Vous avez fait beaucoup pour elles.

--Ce que j’ai pu.

--Oh! modeste! Nous savons quelle philanthrope double l’artiste que vous êtes. Votre récompense, c’est de voir votre zèle et votre mérite compris désormais. Vous avez et vous aurez des émules. Les temps sont propices pour toutes les bonnes initiatives humanitaires. Les préjugés de races disparaissent. C’est là le règne de la raison éclairée et le gouvernement algérien lui-même veut que le barbare puisse s’élever jusqu’au civilisé et le vaincu fraterniser avec le vainqueur.

--C’est la meilleure récompense, Noura, cet acheminement vers l’abolition des inimitiés, vers l’amour réciproque des peuples, cette possibilité pour tous de prendre part au banquet d’une vie plus saine et plus large. Une générosité d’âme se généralise dans la multitude et tend à vouloir atténuer toutes les misères, les injustices ou les erreurs commises par la destinée sur un trop grand nombre d’êtres. Le simple geste d’instruire les mains des petites brodeuses, des tisseuses de tapis, des petits peintres de céramiques, ce simple geste suffit pour prouver à la foule musulmane qu’elle est notre sœur, que nous l’aimons, que nous voulons son bien. Et le salaire, si modique qu’il soit, suffit pour éviter bien des douleurs.

--Après l’éducation des doigts viendra celle de l’esprit, dit Noura. Nos Algériens suivront l’exemple des Tunisiens. Leur mentalité s’avivera. Au lieu de silhouettes contemplatives, nous verrons en eux des créatures agissantes. Réjouissons-nous pour l’avenir.

Elles prirent congé des deux femmes indifférentes à l’enthousiasme de la jeune fille.

--Restez avec la paix.

L’Amie conduisit Noura dans d’autres logis. L’ombre de ces retraites embaumées de benjoin, bruissantes de bijoux et de murmures arabes était envahie par de laids et discordants emprunts faits au luxe hétéroclite de notre civilisation; des armoires à glace, des lits anglais, des glaces dorées, des consoles Empire et tout un ameublement, style Louis XV, incrusté de nacre syrienne.

--Les premiers pas vers l’assimilation, soulignait l’Amie avec une ironie triste.

Elles pénétrèrent dans la demeure d’une noble famille où régnait le culte des ancêtres puissants autrefois, et celui de l’émir des émirs, Abd-el-Kader. Le chef de la maison était malade, gravement, et, en signe de chagrin les meubles pompeux étaient voilés d’étoffes blanches. Les sympathies musulmanes s’affirmaient par d’innombrables visites. Dans la salle des hôtes féminins, plusieurs femmes avaient déjà pris place sur d’étroits matelas et des coussins.

Dès l’entrée, Noura vit une superbe figure. C’était une femme vieille, hautaine et coquette dans le large étalement du pantalon turc. Sous un foulard de soie turquoise, ses cheveux teints de henna flambaient. On sentait qu’elle n’avait pas cessé d’être belle et admirée. Ses longs yeux verdâtres exprimaient une volupté fine, inachevée.

Seule, parmi le groupe, elle dédaigna les deux visiteuses d’une autre race. Son mépris ne se traduisait ni par mots ni par gestes, mais son regard reposait obstinément sur les colonnes de marbre noir de la cour. Il évitait les étrangères comme on évite une chose désagréable qu’il faut oublier puisqu’on ne peut la détruire.

Noura, intuitive perçut cette hostilité.

La Mâlema présentait la jeune fille.

--C’est une nièce de Fatime, fille de Bou-Halim, prince et agha, au delà des montagnes du Djebel-Amour. Fatime est noble, de lignée illustre et religieuse. Elle a été mariée avec un colonel français. Voici Noura Le Gall, mon amie.

L’accueil se fit chaleureux, d’égales à égale. Mais la vieille beauté ne changea pas d’attitude parce que la tante de Noura avait commis un péché, renié les devoirs de son rang et de sa foi en épousant un infidèle malgré la défense que le Koran fait aux filles d’Allah.

Une jeune femme s’assit près de Noura. Et ce furent des questions. Sa tante avait-elle été heureuse? Etait-elle restée musulmane? Préférait-elle la France à son pays? Et combien de cavaliers avait l’agha Bou-Halim? Les réponses alternaient. Fatime Le Gall avait été heureuse dans l’amour et la paix sous le toit de son mari. Sa religion reconnaissait toujours Allah et elle parlait du Djebel-Amour, des champs d’alfa, de l’horizon de sa jeunesse sans regret et sans désir. Le goum de Bou-Halim était nombreux. Sa fille se souvenait des fantasias des cavaliers, mais leur préférait le galop du cheval de son époux.

La jeune femme dit naïvement:

--Si ta tante vient une fois, tu la conduiras ici pour que nous la voyions.

Elle était curieuse de cette princesse du Sud apprivoisée à l’exil.

Une des visiteuses fit cette supposition:

--Elle doit ressembler à la femme du commandant que j’ai connue. Elle voulait si bien faire croire à son mari qu’elle était devenue française qu’elle ne daignait plus regarder les Musulmans.

Du café circula dans de fines tasses pointillées d’or; puis, une confiture de pétales de fleurs d’oranger.

Des saluts répétés accueillirent de nouvelles venues. Noura et la Mâlema se retirèrent et se retrouvèrent dans le caprice des ruelles.

La jeune fille résumait ses impressions premières.

Elle souffrait un peu d’avoir, à la faveur de ce simple effleurement d’un monde à conquérir, compris le silencieux dédain, l’amabilité superficielle, comme une forme polie de l’indifférence ou d’un intime et irréductible éloignement.

--Ces femmes sont intimidantes, dit-elle. Elles ne se livrent pas. Elles semblent spontanées et restent bardées de dissimulation.

--C’est assez exact. Elles n’ont le plus souvent qu’une apparence de confiance affable et des retraites brusques de chats indépendants qu’on caresserait à rebrousse-poils.

--Elles comprennent mal l’expression de notre sympathie. Même si notre geste leur plaît, elles se défendent, dirait-on, de l’accepter entièrement. Pour les émouvoir et les prendre, il faudra...