Part 8
--Je ne comprends pas cela.
--C’est la Bent Fraîchichi qui parle et elle sait lire entre les hommes et les femmes. Celui qui vient chez toi sera ton amant ou ton époux. La Bent Fraîchichi voit le Roumi sur la terrasse. Elle devine son cœur.
--Vous êtes folles! Le Roumi est mon ami...
--Folles? C’est vous les Français qui êtes fous puisque chez vous les hommes et les femmes de bien ne se marient pas. Un jour, les enfants du diable mangeront la France!
--Ce jour-là, nous serons morts depuis longtemps, ô Khadoudja.
--Les enfants du diable s’assiéront sur vos tombeaux.
--Nous ne sentirons pas l’injure.
--Puisqu’elle peut être, vous devriez la sentir dès à présent.
* * * * *
Devant sa maison, la jeune fille croisait Claude Hervis qui en sortait.
--Les premiers asphodèles sont fleuris, Noura. Je viens de saluer Lella Fatime et Mouni en vous apportant des fleurs.
Noura est seule sur sa terrasse... La douceur de ce soir d’automne trop pur l’enivre d’une belle ivresse tendre, forte et sereine.
Et voici qu’elle élève des fleurs vers les étoiles, des fleurs qui reposaient au creux de ses mains...
--... de vous je fais un doux sacrifice aux pensées qui volent, aux désirs qui sont d’une heure, qu’on n’écoute pas, qui s’en vont. Le vent passe... Ah! le désir, le beau désir, chassé!... Le vent emporte les fleurs de mon offrande vers le lieu de leur destin...
* * * * *
--C’est moi, je reviens, un instant, Noura... sans le vouloir... Une magie est dans l’atmosphère de ce soir. Nous paraissons agir sans causes... Mais les causes ne sont rien... pourquoi jetez-vous mes fleurs?
Noura tourne son calme et parfait visage vers Claude Hervis. Un sourire de charme exquis entr’ouvre sa bouche volontaire. Il atténue la rude franchise de sa réponse.
--Je ne peux pas les garder, Claude. Elles sont trop éloquentes et je ne dois pas les écouter.
--Pourquoi? redit-il.
Elle saisit la main de son ami. Son accent est plein du bondissement de son cœur féminin, de son inévitable rêve de jeunesse, de la ferveur de son apostolat et de la certitude du but. Les sentiments impérieux vibrent à travers ses mots.
--Comment cela est-il advenu, ami? Nous nous aimions de bonne amitié à cause de notre loyauté et, soudain, nos artères battent trop fort. Où chercherons-nous le secret de notre amour? Dans la contradiction même de nos deux rêves? Et pourquoi l’expliquer! Vous m’entendez, Claude, je n’use point des détours vulgaires indignes de notre pensée. Mais, tout apôtre fait à son œuvre le don absolu de son être. J’ai besoin de toutes mes énergies pour atteindre jusqu’à la dernière étape. Je me suis donnée, je n’ai pas le droit de me reprendre pour aller à vous.
Elle poursuit, puisque le sculpteur demeure muet et immobile.
--Je ne saurais point mener ces deux choses de front, en toute intégrité: mon devoir social et mon amour,--dans l’intégrité qui les fait grandes et les justifie envers et contre tout.--Ce ne sont pas là des mots d’un moment. Je pressentais cette minute et j’avais décidé de sa durée. Une femme qui, consciente de sa force et l’utilisant, s’unit à un homme dont l’esprit a des volontés différentes, subit une diminution ou une transformation.
--L’amour ne peut-il remporter cette éclatante victoire, faire librement consentir à cette diminution ou à cette transformation?
--Non, non, ce serait sacrifier mon œuvre à votre doctrine. Plus une femme semble indépendante et pouvoir dominer, plus elle sera intimement soumise et modifiée par les moindres pensées du bien-aimé.
--Si l’amour était le devoir initial.
--Ah! comment prétendrait-il être généreusement et loyalement obéi avant tout autre? Il est le devoir égoïste qui réalise uniquement la joie escomptée par deux êtres et, souvent, il est impuissant pour cette réalisation même. J’obéirai à ses aînés avant de me livrer à lui. Il attendra son heure, s’il croit que son heure puisse sonner après l’accomplissement d’un plus grand devoir.
--Il y a de longs devoirs qui n’ont pas de terme.
--Il y en a...
Et après un silence:
--Vous étiez revenu...
--Pour ce que nous venons de dire, Noura.
Il part, sans qu’elle sache très bien s’il est navré sans espérance, fataliste sans regret ou dans l’attente de l’heure possible.
Et Noura se sent lasse, un peu meurtrie de cette énergie spontanée qui tout à l’heure affermit sa pensée et ses paroles, meurtrie par un voluptueux regret et par son sacrifice voulu.
Mais dans l’intimité de son être bruit une imprécise et tendre espérance.
La Voie Douloureuse
Pourquoi mon amour trop grand s’il ne doit être qu’un instrument de ruine? Pourquoi ma volonté si elle est vaine?
Un matin, Fafann la brodeuse arriva à la leçon avec une jupe de cheviotte rouge, une chemisette rose et ses gros pieds chaussés de souliers jaunes.
Elle avoua avoir tenté de mettre un corset; mais étouffée, elle avait rendu son buste à sa liberté coutumière.
--Vois, dit-elle, à Mâlema, j’ai gardé l’argent que tu me donnes pour m’acheter ces choses. Je ne m’appelle plus Fafann, mais Fifine. Je resterai toujours ainsi et j’épouserai un Roumi.
--Ta grand’mère approuve Fifine?
--Elle est un peu aveugle, tu sais bien. Elle n’a pas vu que j’avais quitté ma gandourah. Quand elle le saura, elle criera. Cela m’est égal. Je n’ai pas d’autre famille.
Puis, ce fut le tour de Helhala qui apparut en robe de batiste, un foulard éclatant noué à la créole sur ses cheveux fous. Ce que voyant, les parents de Helhala la marièrent huit jours après.
--Certes, je ne serai pas ainsi pour mes enfants, jura l’écureuil à la Mâlema. Ils seront libres comme des petits Français.
--C’est le commencement, songeait Noura joyeuse.
De nouveaux visages peuplèrent la salle d’étude et mirent à mal la patience de la sous-maîtresse. Parmi, il y eut Aïcha, l’enfant blessée rencontrée au temps des olives. Des remèdes bédouins l’avaient guérie autant qu’il se pouvait. Elle se refusait à lire et vouait son intelligence à la couture ou à saisir les causeries de la Mâlema. Il y eut Beïa, une gamine qui parlait déjà français pour avoir vendu des figues de Barbarie aux portes du marché et bataillé avec les petits porteurs kabyles. Elle était pleine de zèle; mais dès que la Mâlema sortait, dès que se détournait l’oreille attentive de Mademoiselle Sarah, elle contait à ses compagnes des aventures d’amour.
Il y eut aussi Zleïra à la ronde figure, aux yeux dormants et câlins, aux tendresses profuses ou aux suprêmes indifférences. Sa famille était acquise à Noura. D’origine turque, elle était plus franchement expansive et susceptible d’adapter à sa manière de vivre les choses utiles ou agréables empruntées à un autre peuple. Chez elle, les femmes ne se dérobaient pas aux visiteurs avec la sévérité des autres musulmanes. Comme chez les Arabes, les hommes, maris, fils et parents se mêlaient volontiers aux bavardages du cercle féminin, mais n’affectaient pas de se retirer à l’arrivée d’une personne étrangère.
La famille de Richa, la première petite mariée n’avait pas cette tolérance. Noura avait dû cesser ses visites à son élève devant la froideur des gardiennes et des parentes et en observant la contrainte de la «petite plume». Celle-ci ne regrettait rien d’ailleurs étant fort aimée de son mari et adulée par sa belle-mère. Elle n’utilisait rien de ce qu’elle avait appris, excepté les réminiscences du bon La Fontaine, qu’elle répétait à satiété sans que son auditoire témoignât la moindre lassitude.
* * * * *
Les jours coulaient lentement. Lentement Noura essayait d’élever le sens et la forme de ses leçons, de leur donner un tour plus exclusivement européen. Elle hésitait devant l’étonnement ou la subite obscurité des cerveaux; puis tentait de passer outre pour faire franchir à ses enfants une sorte de frontière franco-arabe au-delà de laquelle elles semblaient ne pouvoir aller. Mais sans cesse elle était obligée de revenir en arrière pour recommencer l’élan qui échouait. Et elle s’obstinait, croyant que Mouni du moins avait franchi cette frontière et que les autres suivraient.
Lella Fatime se préparait à un nouveau séjour dans les Grandes Tentes. Le jeûne sacré du Rahmadan,--qu’elle avait accompli rituellement avec Mouni,--et la faiblesse qui en résultait lui avaient fait retarder son départ. Elle parlait d’emmener sa sœur; mais celle-ci s’y refusait énergiquement.
--C’est assez d’avoir supporté le carême pour lui plaire, disait la petite à Noura. Je ne veux pas retourner là-bas. Mon père Bou-Halim pourrait me garder ou me donner à un sauvage de ses amis.
Quant à Lella Fatime, elle aimait partager sa vie entre sa nièce et sa tribu, la France et l’Islam intact. Elle jouissait profondément dans l’atmosphère ancestrale; mais il ne lui déplaisait pas de prouver qu’elle savait vivre comme une civilisée.
* * * * *
Claude Hervis restait le commensal irrégulier de la maison. Il avait élu domicile hors la ville, dans une maisonnette de _khammès_[27] près des champs d’iris et des oliviers.
[27] Cultivateurs.
Dans cet isolement il travaillait peu, dissertait avec quelques porteurs de bernous et savourait sa chère indolence. D’esprit très oriental, avec une infinie patience, il attendait l’heure où, vaincue par l’œuvre impossible ou par l’amour, Noura dirait oui. Jusque-là, il ne permettrait plus à un mot ni à un geste de troubler la grave amitié.
Sa présence était précieuse à Noura; elle surexcitait son courage pour la lutte. L’incessante contradiction de l’artiste alimentait l’obstination de la jeune fille et le duel les intéressait tous deux. Il leur était arrivé de s’arrêter ensemble au seuil d’un café maure où un lecteur laissait sa voix égale engourdir les auditeurs.
--Islam, vieil homme heureux! s’écriait Claude. Oh! bien heureux vraiment puisque en ce siècle il peut encore goûter une satisfaction profonde en écoutant la plus simple histoire. Oh! le noble vieillard qui sommeille merveilleusement dans l’esprit d’autrefois! Avons-nous le droit de le réveiller? Ce n’est point ce réveil qu’attend son rêve. Et toutes nos générosités s’acharnent contre ce vieillard en proclamant que c’est pour son bien.
--Ah! fit Noura, vous n’êtes pas, vous, parmi les généreux. Je vous préfère le Mahdi, cet autre prêcheur de croisade, qui veut qu’on cesse de regarder l’indigène comme une statue ou une bête.--«Qu’on le considère comme doué de l’ensemble des facultés humaines, dit-il. L’avoir traité autrement a tant retardé le contact utile de deux races en présence.»--J’ajoute:--«Bénis soient les arabophiles que guident non la sensiblerie ou un sentiment d’originale esthétique,--si ceci vous atteint un peu, pardonnez-moi,--mais la vraie sensibilité et la conscience du besoin d’égalité des hommes devant la vie.
--Ces arabophiles et vous, Noura, vous travaillez à une illusion. Vous faites des bulles de savon qui gonflent, paraissent vouloir monter dans les airs et éclatent sans qu’il en reste rien.
--Et cela vous réjouit, homme grave?
--Cela m’amuse, tant que ce sont des jeux d’enfants. Quand vous voulez changer le jeu en œuvre d’homme, je proteste, sans m’effrayer, car si vous obtenez une victoire, ce n’est qu’une pauvre exception. Une désertion ne prouve pas l’indiscipline d’une armée. Un révolutionnaire n’incarne pas l’esprit d’une république.
Mellouk, le Constantinois, un chanteur et joueur de _djouak_[28] remplaçait le lecteur dans le café maure. Toute l’âme bédouine passionnée et mélancolique, sauvage et tendre, fantasque et violente, gémissait, criait et roucoulait dans le roseau. Le son s’élevait comme l’appel strident d’un oiseau du désert. Il descendait avec la douceur langoureuse d’une paupière qui se ferme sur des yeux d’amour.
[28] Courte flûte de roseau.
Et Mellouk chantait la ballade populaire de Salah-bey.
Les Arabes ont dit: --«Nous ne donnerons ni Salah ni sa fortune, «Dussions-nous être mis à mort ou tomber mortellement frappés. «Haïhat! (malheur!) Nous ne donnerons jamais la vie de Salah, «Le bey préféré des beys.»
Les Arabes ont dit: --«Avec de l’or nous rachèterons sa vie! «Ce coup inévitable vient du destin du ciel. «Et son cœur ignorait la trame ourdie contre lui. «Allez chez lui, ô messagers!»
La longue complainte se déroulait au battement cadencé des mains.
Il fut entouré par le peuple. Haha! Le seigneur des cavaliers n’était plus le même. Il partit pour Alger où les beys changent. Allez chez lui, ô messagers!
Salah a dit: --«J’allais payer l’impôt et mes larmes coulaient «Et mon cœur était dans l’ignorance. «Ils me trahissent après m’avoir accordé l’aman[29]; «Mon linceul était préparé.
[29] Pardon.
«O Hammonda, fils chéri, «Veille sur ceux que j’abandonne. «Ne me blâmez pas, ô mes seigneurs! «Telle est la volonté de Baba-Sar (le chef turc).»
Quand la ville a été cernée, Salah s’est enfui tête nue à El Guerrah Mais le Chaouch[30] l’a arrêté; il a lié ses mains, Il a mis le foulard à son cou pour l’étrangler...
[30] Sorte de sbire en la circonstance.
Salah a dit: --«Laissez-moi voir mes enfants «Et je ne fuirai plus. «Ne vous épouvantez pas, ô fruit de mes entrailles! «Tel est le dessein de Dieu le Clément.»
Ils pénétrèrent dans son palais, Comme des voleurs maudits. Ils le dépouillèrent de ses biens, L’or, les perles fines, les nègres et les négresses.
Salah a dit: --«Si j’avais su ce qui devait être «Je n’aurais point habité la ville; «J’aurais donné une tente à mes enfants «Et vécu avec les nomades aux longs troupeaux!»
Il y eut des larmes dans beaucoup de regards vagues qui semblaient incompréhensifs et que la fumée du café, brûlant dans les petites tasses, embuait. La voix du chanteur s’altéra; sa figure fut pathétique.
Que n’a pas fait la mère affligée! Combien de fois ont retenti ses lamentations! Et combien de fois elle a répandu ses larmes, Près des tombeaux, A cause de son fils, seigneur des cavaliers.
On m’a dit: --«Salah est mort.» Faites-moi voir son tombeau, ô mes seigneurs! Pour le bénir et qu’il puisse reposer en paix. Quel est celui qui le remplace? Nous n’aurons plus de seigneur comme lui!...
--Nous n’aurons plus de seigneur comme lui, répétait Claude Hervis. La hache de Charles Martel commença à les tuer dans les champs de France; Noura Le Gall les achève sous le ciel africain. Je vous ai déjà dit que vous mériteriez un châtiment.
--Nous allons au pèlerinage de Lella Mora avec Sisann et Oureïda bent Derdour, dit Aziza Dherif. Donne-nous Mouni.
Mouni se plaignait d’une fièvre qui meurtrissait ses yeux et Noura retenue au logis permettait la promenade.
Un landau emmenait les jeunes filles et leur mentor vers la colline qu’avait sanctifiée Lella Mora la sainte.
Le mal de Mouni s’évaporait au premier souffle de vent, hors de la ville. Elle écartait la ferachïa qu’elle portait pour être semblable à ses compagnes et, la voyant drapée de ses plus fines mousselines, Sisann s’écriait:
--On dirait que tu vas chez un amoureux.
Les yeux étincelants de Mouni heurtaient les prunelles mélancoliques d’Oureïda et le noir regard malicieux de Sisann. Le petit genêt saharien songeait aux prunelles bleues d’un homme qui, pour elle, incarne l’idéal étant à la fois près de sa pensée franque et près de son cœur musulman; il songeait à Claude Hervis. A un détour de la route on distinguait la maisonnette du sculpteur entre les oliviers.
Sur la colline consacrée où plusieurs femmes étaient déjà réunies, Aziza Dherif et sa fille allumèrent des cierges et commencèrent les prières.
Mouni serra étroitement son voile et sa ferachïa. Oureïda fermait les yeux, indifférente et pâle. Les autres s’absorbaient dans des bavardages ou des prosternations. Mouni s’écarta doucement, franchit un talus et se mit à courir...
Sous les oliviers, Claude Hervis fumait, mêlant à son rêve tranquille l’espoir de voir une âme virile et enthousiaste défaillir, glisser vers la sienne, une belle tête énergique s’appuyer sur son épaule et y demeurer longtemps.
Il avait été profondément conquis par la perfection physique de Noura. La volonté têtue de cette vaillante séduisit le contemplatif, ennemi de l’effort, et l’orgueil masculin trouvait son compte à prévoir qu’un jour cette volonté deviendrait une amoureuse soumission...
Les chiens des gourbis hargnent brusquement, mais sans la colère par quoi ils dénoncent un Européen... L’artiste ne prend pas garde à cette blancheur, une femme, cachée aux plis de la ferachïa...
Sous les oliviers où Claude rêve, la blancheur s’arrête, un voile se lève, Claude voit Mouni. Le visage doré est ardent comme si au lieu de sang une flamme courait sous l’épiderme. Les yeux ruissellent de clarté chaude.
--Que veut dire cela, petite fille?
--La petite fille est grande.
--La petite fille est grande, mais s’est-elle échappée que je la voie seule? Et Noura?
--Elle n’est pas venue.
Mouni détache le voile qui glisse sur son front. Ses longues paupières se baissent sur l’éblouissement de ses prunelles.
--Je me suis échappée, oui, pendant qu’Aziza Dherif et sa fille brûlent des cierges là-haut. Je savais que tu devais être ici, ô frère de ma vie!
Elle parle en arabe avec sa voix passionnée.
La figure du sculpteur est sévère.
--Il faut rejoindre celles qui vous ont amenée, Mouni.
Il ne la tutoie plus et il a envie de la secouer et de la punir comme une enfant désobéissante.
Les longues paupières et les fines narines frémissent. Un murmure chante sur les lèvres:
Vraiment je mourrai et cela n’est rien Près de l’amour dont ma poitrine est lourde, Et dont mon cœur est haletant.
Vraiment je mourrai et cela n’est rien. Connaissez-vous, ô ceux qui passent, L’amour et la bouche que je veux!...
Et voici Mouni aux pieds de Claude, comme une petite chose blanche, vivante et dangereuse.
--Relève-toi, Mouni, enfant du démon, _ô medjnouna!_[31]
[31] Possédée des esprits.
Il se fait gravement paternel.
--Vous avez eu la fièvre et le vertige _et cela n’est rien_; cela passera avec le soleil d’aujourd’hui. Allez-vous-en vite, petite fille. Aziza Dherif vous cherche et Noura serait inquiète si vous rentriez tard.
Mouni disparaît aux plis de sa ferachïa et s’éloigne, rapide, sans confusion ni rancune, confiante en ce qui doit «être écrit» et s’accomplira suivant le désir de son cœur et la volonté de Dieu.
Et le lendemain étant un vendredi, le jour de la visite des femmes au cimetière:
--O Noura, dit Mouni, laisse-moi aller avec elles.
--Je t’accompagnerai.
--Comme il te plaira.
* * * * *
Sur la pente de la colline qui confine à l’écume des vagues, le cimetière.
La songerie habite le jardin clos de la mort musulmane; une songerie sans tristesse, plutôt une indéfinissable douceur mauve, presque une joie tranquille. De cet Islam en cendre une sérénité émane.
Là, le visage hypocrite de la mer trop bleue, l’impatience et la rage des houles. Ici, le beau repos de la terre, la vie muette et éloquente des plantes, le luxuriant accueil des treilles et des figuiers. Dans l’herbe il y a de rouges sourires et des regards dorés de fleurs sauvages près des petites têtes frisées des chardons; tout un épanouissement né du retour de la chair à la poussière...
Oh! l’angoisse des nécropoles chrétiennes avec leurs perles de clinquant, leurs amoncellements de pierres disparates sous le deuil des cyprès nombreux rigidement alignés, le luxe absurde et pitoyable des caveaux aux pharisiennes chapelles, près des croix effritées sur la fosse commune!
Dans le jardin d’Allah, c’est la rassurante égalité des tombes pareilles, figées dans la forme rituelle et les trois couleurs uniques; blanc de marbre, azur de faïence, vert de badigeon. A peine, par la dimension des barrières réunissant plusieurs tombeaux d’une même famille, à peine peut-on conclure que tels morts furent plus riches que d’autres.
Et qui consolera mieux l’impuissance humaine que cette similitude des derniers logis parmi les herbes et les feuilles, dans l’enveloppement de la terre en fleur!
Une vivante lumière flambe sur les marjolaines fleuries au milieu des cippes et sur les coupes creusées à même le marbre ou figurées par une petite tasse enluminée prise dans le mortier. Et, peintes ou burinées aussi bien sur les sépultures féminines que sous le turban révélant le tombeau des hommes, ce sont des paroles de foi!
Louange à Dieu! Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux. Il n’y a de Dieu que Dieu!
Cela remplace le lugubre «hic jacet».
Les vieux traducteurs ou copistes musulmans terminent ainsi leurs manuscrits: «... _écrit pour l’oubli des temps par le serviteur de son Dieu, un tel... etc..._»--Les noms des morts et les formules de foi sont «écrits pour l’oubli des temps.»
Les musulmanes processionnelles ou isolées en leurs mystérieux haïks blancs ou leurs draperies bleues erraient entre les cippes, s’asseyaient familièrement sur les marbres. Elles s’entretenaient des défunts, sans amertume, et de toutes les choses de la vie, sans pudeur. Des enfants épluchaient des arachides en écoutant ce que disaient les femmes. Et celles qui marchaient lentement dans la nécropole aux chemins herbeux évoquaient quelques théories d’antiques en Hellade, sorties du gynécée pour la visite aux tombeaux...
Mouni s’était tout à coup et si bien mêlée à la foule féminine que Noura ne la retrouvait plus; car, ce jour-là encore elle avait mis ses voiles qui la confondaient avec les autres filles de sa race.
Et Mouni est à genoux sur une tombe abandonnée où des herbes profuses frissonnent. Entre les herbes, elle creuse un trou et enterre sept petites pierres...
C’est un sortilège des tentes. Mouni a pris ces sept pierres en prononçant le nom d’un homme qu’elle croit ou sait amoureux. Les pierres, chauffées au feu et précipitées dans l’eau froide, doivent être ensevelies près des os d’un mort, pour que le sort s’accomplisse. Le cœur de l’homme nommé, désormais sera glacé pour l’objet de son amour...
Noura a retrouvé sa petite fille, qui, la sorcellerie terminée joue avec les herbes qu’elle redresse et sourit à Noura.
Zorah, une autre des petites brebis, à dix ans fut donnée à un homme de cinquante.
Elle revint une fois voir la Mâlema, car son vieux mari était momentanément amoureux de ses caprices. Elle conta comment elle avait trouvé une co-épouse dans le gourbi montagnard que l’époux, gardien d’un domaine, préférait à la maison française construite auprès. Trois enfants infirmes y végétaient et la mère se mourait le corps et le visage dévorés par un mal semblable à la lèpre. Un cousin de la malheureuse était venu, avait voulu l’emmener; mais le maître s’y était opposé disant cyniquement:
--Qu’elle crève ici.
Zorah et la victime sanglotaient d’épouvante et d’horreur.
--Tu comprends, ô Mâlema, il est fort dans le mal et l’injustice, parce que cette femme n’a ni père, ni frères pour la défendre, parce que le Cadi est loin, et qu’elle ne peut marcher pour aller demander le divorce, et que notre seigneur la tuerait avant qu’elle arrive peut-être. Mais je ne veux pas devenir comme elle. Je suis une enfant; mais les enfants ont le droit de se défendre et les femmes les aident. Il y a le poison, ô Noura, il y a le poison!...
Noura restait terrifiée par l’exaltation de Zorah la douce.
--Tu ne feras pas cela, petite.
Zorah riait du bout des dents et murmurait:
--Il est assez vieux; les années de sa vie peuvent finir.
--Tu ne feras pas cela...
--Pourquoi, Mâlema? Tes leçons disent qu’on ne doit pas être des esclaves malheureuses pour la durée des temps et que la justice sans mensonge, c’est le bonheur pour toutes. Si un malheur empêche la joie, il faut détruire ce malheur.
Et elle suivait son mari qui venait la chercher...