Part 15
Tuer une brebis, c’est tuer une abeille, Tuer une abeille, c’est tuer un palmier, Tuer un palmier, c’est tuer soixante-dix prophètes[57].
[57] «Les Palmiers du M’zab», capitaine Charlet.
Les chameliers écoutaient, distraits par les discours du M’zabi aussi bavard sur sa mule qu’autour du feu des haltes.
Et l’oasis d’El Berd fut toute proche avec son avant-garde de palmiers roux, déchevelés sur les dunes que leurs racines fixent dans un réseau de cordelettes.
La caravane s’arrêta. Les dromadaires s’agenouillèrent dans le sable au bruit de leurs grognements sauvages achevés en râles soumis. Les tentes se posèrent encore et, près d’elles, les bassours ressemblèrent à des huttes pomponnées.
Ferhat-El-Hadj s’en alla dans l’oasis, chez le seigneur Amar ben Belkacem dont il devait être l’hôte.
Les palmes sèches et les racines de zeïta flambèrent. Accroupi dans son burnous brun, le M’zabi reprenait ses bavardages.
--Êtes-vous des hommes pieux? Porterez-vous des offrandes aux zaouïas du pays de Touggourt? Je sais un mokaddem entre tous. Il est redoutable et il a rendu des palmiers stériles en les regardant. Et c’est un _mergoud_ (endormi). Son père l’ayant engendré mourut. Lui, dormit huit années dans le flanc de sa mère avant de vouloir connaître le jour. Ses ennemis disent qu’il est l’enfant du péché et que son vrai père est un Rouari[58], khammès du défunt. Je le crois plutôt fils d’un esprit. Echangez votre argent contre ses amulettes; elles sont efficaces.
[58] Métis sédentaires de l’Oued-R’hir.
Le M’zabi se pencha comme pour tisonner le feu; mais ses petits yeux, entre deux chameliers, observèrent rapidement la tente de Ferhat.
Il reprit sa position première.
--Je vous dirai ce que raconte au café maure un deïra[59] des Ziban. Les Arabes d’autrefois étaient des hommes et des femmes; ceux d’aujourd’hui ne sont plus que des coqs et des poules...
[59] Cavalier de Bureau arabe ou de Commune mixte.
--Depuis que toi et tes frères vous êtes des Juifs, riposta un chamelier.
--Je brûle ton insulte au feu des djerid[60], répondit paisiblement le conteur en poussant une palme sèche dans les flammes. Mais vos grands-pères valaient plus que vous. Ils avaient de bons chevaux. Ils ont galopé jusqu’en Espagne et failli prendre la France. Un homme, plus fort avec sa hache que toute une armée, les a chassés. Le galop de la défaite est rapide. Quand les Français sont venus dans ce pays, il y avait un grand chef dans le Hodna, un chef musulman. Il portait un sabre long de trois mètres. Il se battait bien. Une nuit, blessé, il revint à sa tente, attacha sa jument au piquet et s’endormit. Une bataille se continuait dans la montagne. Au matin, la jument baissa la tête, creusa la terre avec son sabot et hennit de douleur. Le chef s’élança hors de la tente; il s’écria:--«Nous sommes vaincus!»--Et cela était la vérité. Depuis, il n’y a plus ni chefs ni victoires.
[60] Palmes.
Le M’zabi se pencha de nouveau et cette fois son regard saisit le signe d’une main de femme dépassant le bord sombre de la tente de Ferhat.
Il laissa passer quelques minutes, puis se leva, nonchalant et sérieux, pour rejoindre Rhadra sous le couvert des palmiers...
* * * * *
Plus tard, au seuil de sa hutte, Claude Hervis répond au salut du M’zabi et à sa demande:
--Veux-tu que je regarde tes «enfants d’argile»?
--Entre. Il y a une bougie.
Semblables curiosités sont fréquentes et Claude ne s’inquiète pas de ses visiteurs.
Mais le M’zabi l’appelle, intrigué par une statuette de Noura en longue robe unie.
--Quelle est celle-ci?
--Que t’importe.
--Une Roumïa, ta sœur ou ton amie?
Il roule une cigarette entre ses doigts et, prêt à franchir la porte, négligemment:
--Ecoute. Mon amie à moi m’a prié de te dire ce nom: «Noura», «et que tu viennes dans le dernier jardin avant la dune, tout à l’heure.»--Tes «enfants d’argile» sont jolis; mais les amies vivantes valent mieux. Le salut sur toi.
Il disparaît. Claude stupéfait n’a pas eu le temps de l’interroger.
Le bernous du sculpteur s’immobilisa devant une melahfa bleue comme en portent les métisses. La créature ainsi vêtue,--une enfant presque et si mince,--cachait son visage et ses bras sous un voile blanc. Etait-ce une très jeune fille aventureuse ou une petite épouse adultère?
La seguïa coulait sans murmure et l’ombre des palmiers était pleine de silence.
--Qui m’a fait venir au nom de Noura? demanda Claude Hervis.
Le voile tomba. Une main saisit son poignet. Il entendit une voix ardente.
--C’est Mouni.
Il tressaillit, se sentant brusquement ému jusqu’au profond de son âme, et grave, et soucieux comme devant un mystère inquiétant ou un inéluctable péril.
Mouni était là, seule, et comment? Que signifiait cette présence?... Les vibrations de la voix reconnue se prolongeaient en lui. Il se crut dans un paysage de rêve, en face d’une apparition qui se volatiliserait bientôt.
Il distinguait à peine le visage passionnément levé vers le sien. Et Mouni fut sur sa poitrine, les bras noués à son cou...
Il la détacha doucement. Il se refusait encore à admettre la stupéfiante réalité.
--Explique-moi...
Elle eut une sorte de frisson.
--Ah! tu veux savoir avant de m’accueillir.
La petite voix s’exprimait en français, lente, contenue, mais frémissant de passion refoulée.
--Voici l’histoire, depuis un soir plus beau que celui-ci. Le baiser était allé jusqu’à mon cœur. J’ai caché mon secret à Noura, longtemps. Longtemps j’ai attendu le retour. Puis j’ai cru à la parole d’un derouïche et j’ai méprisé votre faiblesse qui ne savait pas fixer le choix de son amour. Vous préfériez Noura peut-être et je vous détestai d’avoir menti en vous penchant sur moi. Mon frère est venu; c’était écrit; je suis retournée à la zmala. On m’y a gardée prisonnière. On m’a donnée liée et brisée à Ferhat El Hadj. Il m’emmène chez lui et nous passons la nuit ici, dans la dune.
Il écoutait l’explication, violemment atteint par l’évidence de ces choses jadis pressenties et redoutées pour Noura, pour Mouni.
--Tu es mariée...
Elle crut discerner un reproche dans l’intonation et se révolta.
--Je suis mariée, oui, par ta faute. Tout est de ta faute, tout! Oh! qui dira jamais le mal que tu nous as fait, à Noura et à moi! Tu nous as séparées. J’ai été livrée aux larmes et à la colère, à l’affreuse obéissance sous la force, le silence, la réprobation, la malédiction même. Je portais le souvenir de mes affections et de ta caresse comme une souillure que tous les gens de la zmala voyaient et dont ils me faisaient honte, semblait-il. Pourtant, je ne pouvais me délivrer de ce souvenir. Ma famille m’injuriait. Un jour, je me demandais pourquoi j’étais née parmi les Bédouins puisque je devais avoir des sentiments français. Le lendemain je haïssais toute la France dont les leçons m’avaient changée. Dans la tente amoureuse, je soupirai d’amour à cause de mon sang, et je sentais l’amour impossible à cause de ma pensée. C’était une manière de mourir tous les jours...
Elle s’interrompit haletante.
Au-delà des mots, le navrement de Claude percevait le drame moral et physique. Mouni était demeurée, inévitablement, tout une Arabe voluptueuse et instinctive, et l’empreinte du doigt de l’Europe avait été assez profonde pour détruire la faculté de jouir complètement dans le libre instinct et la volupté facile. De l’enseignement reçu, elle avait surtout retenu le triste don de forger la chimère persistante, de souhaiter saisir l’insaisissable et, en espérant la réalisation du souhait, de se révolter contre les jouissances plus pauvres et plus rudes. Elle avait su souffrir les sensations plus aiguës, par tous ses sens affinés, et elle avait désappris la soumission primitive. Le mal pressenti par Claude devant l’effort de Noura était un fait accompli.
Mouni reprenait impétueuse:
--Une fois, je jetais mes bracelets, je déchirais ma melahfa, je demandais une robe française. On ricanait ou on priait avec des sorcelleries pour chasser le démon qui me persécutait. Alors j’avais peur. Je connaissais les sortilèges, les uns étaient sans pouvoir, mais d’autres réussissaient. S’ils ne me donnaient pas le bonheur pour mon âme d’aujourd’hui, ils me rendraient mon âme d’autrefois. Je redevenais une petite fille, une musulmane pieuse et tranquille. Je baisais les chapelets et des sources fraîches coulaient en moi. Mais l’amour et le souvenir me mordaient encore. Les lèvres arabes, les étreintes dont parlaient les femmes me faisaient horreur. Je criais et je sanglotais de vouloir et d’appeler en vain. J’ordonnais aux enfants de m’avertir quand un chrétien passerait par les sentiers. Je serais partie avec n’importe quel étranger. J’aurais su l’aimer. Mais on se méfiait et les enfants ne me disaient rien. Ferhat est passé... J’ai été à lui dans l’indifférence; je n’ai pas pu le haïr.
De ses deux mains elle pressa sa gorge battante.
--Claude Hervis, si tu avais su mieux vouloir! Maintenant, il faut que tu consoles le chagrin. Louange à Dieu qui te fit habiter sur le chemin du pays de Ferhat. Je ne suis plus la «petite fille», souviens-toi; _je sais_. Prends-moi! Prends-moi! Parce que tu m’avais abandonnée, des brigands m’ont prise; toi, sauve-moi des brigands!
Elle le tutoyait, vibrante de colère, d’amour, de crainte et d’espérance.
Une minute peut contenir toute l’angoisse, toute la pitié, toute l’impuissance d’un être... Les contractions et les secousses du cœur de Claude Hervis s’étaient harmonisées, aux phrases de cette enfant en qui s’exaspéraient les regrets, le dégoût, la surexcitation qu’il prévoyait quand il opposait ses craintes à l’optimisme de la petite Mâlema. Et Mouni exaltée comme une Européenne, ardente comme l’Orient, ignorant la rigueur des actes accomplis et de leurs conséquences, créature de caprice et de passion ataviques, de juvénile inconscience, de liberté et de volonté apprises, Mouni voulait simplement un enlèvement et l’amour de Claude. Or, clairement, l’artiste sentait cet amour impossible et concevait la folie que serait cet enlèvement de la femme de Ferhat; car Ferhat revendiquerait ses droits, aurait raison, et une possession vindicative, le martyre ou la mort serait le châtiment de la rebelle.
La destinée ouvrait les yeux de Claude et mettait en lui la sagesse.
Inquiète du silence du sculpteur, Mouni disait:
--Ta surprise est-elle si grande que tu ne puisses me répondre?
Elle s’exprima soudain dans sa langue arabe et ce fut son chant d’amoureuse.
--O mon ami, parfum de ma poitrine, je t’aime à cause de tant de choses! Quand mes yeux ont vu la vie, je t’ai vu. On dit que tes cheveux sont gris; est-ce vrai? Tes lèvres sont si jeunes que les miennes les rencontrèrent avec délices. Je te porte en moi comme une mère porte l’enfant. J’ai crié ton nom la nuit; j’ai crié ton nom le jour. Ton fantôme a dormi près de moi... Si ma gorge s’ouvrait comme un livre sacré où sont des mots plus terribles que le tonnerre, et plus doux que le miel et plus embaumés que la rose de Tunis, si ma gorge s’ouvrait tu pourrais lire et tu tremblerais de bonheur. Si mes yeux étaient des étoiles, ils se détacheraient comme tombés du firmament dans tes mains, à cause de tes yeux qui les rendent fous.
--Tais-toi, Mouni, tais-toi.
--Ton souffle m’enveloppe comme un grand vent. Tu croyais:--«La petite fille ignore l’amour. Ses désirs naissent et passent comme la fraîcheur du matin.»--Le soleil s’est levé dans le matin; il a brillé sans répit; à l’heure de midi, il éblouissait la terre de son ardeur et le soir, il brûlait comme l’incendie... Le soleil qui s’est levé dans mon cœur me brûle, et je t’aime!
--Tais-toi, Mouni, tais-toi.
L’accent supplie pour que se taisent cette voix et ces mots d’ensorcellement.
Le sculpteur s’est assis, le front dans ses mains et la tête de Mouni roule sur ses genoux.
La petite amoureuse chante toujours.
--Je veux aller avec toi par les longs chemins, les plateaux dévorés par les sauterelles, les champs desséchés et les vergers pleins d’amandes. Mon âme qui me faisait tant de mal est claire et pure comme l’eau de la seguïa. Je l’élève jusqu’à ta bouche. Ne te détourne pas. Bois.
Il la repousse encore.
--Il ne faut plus délirer, Mouni. Tous ces mots fous ne peuvent rien être pour moi.
Dans cette nuit où tout paraît surnaturel, il ploie sous l’empire d’une force plus puissante que sa sensibilité même. Il obéit à un irrésistible «mektoub». Il est calme et l’atmosphère lui semble suprême, dangereuse et triste où respire Mouni.
--Vous m’avez accusé, dit-il. Les épreuves advenues sont peut-être bien un peu votre ouvrage et Noura a été frappée qui ne le méritait pas. Vous lui avez menti longtemps, ô Mouni. Longtemps près de sa grande âme ouverte et tendre, avide seulement de votre bonheur, vous avez été une petite âme trouble qui dissimulait. Et vous cherchiez à ravir mon affection sans vous préoccuper de savoir si vous ne la voleriez pas à Noura.
Mais Mouni secoue la tête.
--Je ne comprends pas cela. Ai-je menti? Je ne volais rien; Noura m’avait dit qu’elle n’aimait pas. Toi, tu nous aimais toutes les deux. Tu devais choisir l’une ou l’autre. J’ai voulu que ce soit moi. Est-il nécessaire de dire toutes ses pensées, de les livrer à chaque question? J’écoute mon cœur où bruit mon désir; quand il veut parler mes lèvres s’ouvrent; s’il veut se taire, elles restent closes ou prononcent des mots qui ne le touchent pas. Je n’ai rien fait de mal. Ma tendresse pour Noura est entière et si Noura souffre, c’est moins que moi; elle est libre.
Un sentiment complexe bouleverse Claude Hervis. Il voudrait saisir Mouni dans ses bras, la bercer, la consoler, l’endormir comme un père son enfant!... Et il redoute de respirer le parfum d’ambre et de lentisque de la petite princesse, la captive aux nœuds douloureux qu’il ne peut pas délier.
--Mouni, Mouni, vous êtes révoltée contre le sort imposé et je ne puis vous y soustraire. Il y a une effroyable fatalité dans toute cette pénible aventure. Elle nous écrase; nous en sommes torturés... Mouni, chère petite victime du _mektoub_ et de votre sang arabe empoisonné par le goût de la civilisation, ô Mouni, retrouvez votre raison. Vous guérirez du poison. Vous n’avez pu haïr votre mari, vous l’aimerez; vous l’aimerez dans vos fils et vous deviendrez vieille et sereine dans la quiétude retrouvée...
Mouni s’est redressée. Elle recule. Ses yeux s’emplissent de rancune et de déception. Cet homme va lui devenir subitement odieux qui répond à son cri éperdu par ces mots de froide et vaine espérance. Injustice et lâcheté! Sont-ils tous ainsi ceux de France?
Elle dit avec un inexprimable mépris:
--Comme tu as peur d’être bon et juste, tu n’oses même pas me tutoyer.
--Ah! exclame Claude, je veux calmer ta tête et tu te refuses à comprendre. Tu veux que je t’emporte? Viens! Tout à l’heure ton mari fouillera l’oasis et il t’égorgera chez moi.
--Tu me défendras. Tu le tueras; tu tueras ceux qui seront avec lui. Et si tu meurs et si je meurs, qu’importe! Je ressemble à mes grand’mères nomades qui mentent, trahissent et se donnent autant pour l’amour que pour le frisson de savoir le poignard qui guette et qui les trouvera dans un enlacement. Oui, vraiment, je leur ressemble et cela vaut mieux!... Prends-moi!
La voix de Mouni siffle. Son corps mince grandit, les bras tendus.
Mais le sculpteur ne bouge pas. Une force invisible et fatale ploie sa haute taille.
Mektoub, mektoub, éternel ananké, le tout-puissant des heures suprêmes, nous ne sommes rien que les gestes ou les immobiles nécessaires à tes desseins!...
Claude Hervis prononça:
--Je ne veux pas provoquer votre mort ni faire de l’irréparable. Petite enfant de Noura, notre petite sœur, si la résignation vous est impossible, si la coutume de votre peuple vous est trop lourde, nous ne vous abandonnerons pas. Nous chercherons le moyen efficace pour vous libérer. Subissez encore un peu l’épreuve. Notre tendresse affligée va suivre votre vie et nous agirons. Entends-tu, Mouni?
Mais à présent Mouni l’exécrait et ne voulait plus entendre.
Elle cria:
--Lâche et maudit!
Et ses ongles griffant sa gorge:
--Maudits ceux qui m’ont pris mon cœur arabe! A la place ils n’ont mis que de la cendre. Qu’elle emplisse leur bouche et les étouffe! Malheur! Malheur! Malheur!...
Claude s’élançait pour étouffer la clameur insensée, imprudente. Mais Mouni s’échappe, fuit... Elle est hors du jardin. Il ne la voit plus...
Mouni trébuche entre les racines des palmiers roux. Sous la clarté stellaire, son visage altéré émerge du voile blanc, et ses prunelles s’élargissent, immenses, et ses lèvres farouches sont gonflées de haine et de mépris.
Elle se hâte, fébrile, sans idée précise sinon rejoindre le lieu d’où elle partit, la tente sombre où Ferhat va revenir en quittant son hôte.
Ferhat...
... Il sort de la tente, Rhadra affectait d’y sommeiller. Brutalement, il a interrogé l’esclave.
--Je ne sais rien, mon seigneur, je dormais. _Elle_ dormait avec moi. Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.
--Tu mens!
--Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.
--Fille de chienne!
Le talon du maître s’acharnait sur la figure de Rhadra.
--Fille de chienne, «_giffa!_»
Rhadra retomba, inerte. Elle était une masse sanguinolente gisant dans l’ombre...
Et Ferhat sort, les yeux fauves, les lèvres retroussées et rageuses sur ses dents brillantes, le cœur bondissant d’amour sauvage et d’effrayante colère.
Les grands astres sahariens luisent éperdument, éclairant la dune.
Ferhat vient à la rencontre de Mouni... Elle l’a vu...
Ils se touchent. Ils s’arrêtent, poitrine contre poitrine, mêlant leurs haleines tragiques, heurtant d’irréductibles regards...
Soudain Mouni s’affaisse... Un jet de sang souille son voile. Une de ses mains s’enfonce dans le sable. Elle soulève son buste poignardé et, la voix stridente:
--Tu ne t’es pas trompé, Ferhat. Si j’étais pour toi comme une morte, c’est à cause de celui que j’ai connu tout à l’heure sous les palmiers...
Venez, maintenant comme un vol de sombres mouches, Oasiens métis nés des esclaves soudanaises! Venez voir comment les fils de vos pères arabes se vengent de l’adultère.
Femmes qui toutes avez péché, penchez-vous sur le cadavre de celle qui ne fut coupable que du désir inexaucé.
Penchez-vous, les superstitieuses qui devinrent stériles pour avoir été frappées par la queue du lézard des sables; et vous les fécondes qui mangiez une vipère pour n’enfanter que des fils; et vous les filles qui allaitez les enfants de vos sœurs, sans avoir failli, parce que vous avez avalé des mouches de cheval; et vous les sorcières qui violez les sépulcres pour vos sortilèges immondes.
Penchez-vous, les débonnaires, fileuses de laine et tisseuses de haoulis.
Vous toutes, vierges folles des Rouara qui surgissez parmi les roses sahariennes en nocturnes apparitions; les vicieuses, les passives, les bestiales; vous toutes au terne sourire, aux dents rongées par le suc des dattes brunes, corps noirs aux plis bleus des étoffes; vous toutes, animales et simiesques, penchez-vous!
Et toi, presque blanche, aux yeux de perdition, esclave de Claude Hervis, regarde avec elles le cadavre de Mouni, le fragile cadavre que n’émeuvent point les lamentations des suivantes, de celles qui escortaient la petite mariée...
Où sont tes yeux de kehoul et de poussière de soleil, ô Mouni, notre sœur et notre petite enfant?... Tes glauques prunelles révulsées semblent défier et insulter encore la jalousie meurtrière qui fit de ton corps un crible rouge.
Où sont le charme et la beauté de ton visage doré dans ce masque méprisant et tragique aux lèvres gonflées?...
* * * * *
Nos pensées sont pareilles à des épines et le remords est en nous comme un fer rouillé dans la plaie vive.
Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa! Malheureux ceux qui t’initièrent à d’autres horizons où fluent trop de souhaits, à d’autres choses décevantes et fatales qui chassent les résignations. Malheureux ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes frères aux longs manteaux...
O notre rebelle, tu étais parmi les précieuses Endormies et nous t’avons réveillée, et te voici morte pour avoir voulu vivre la dangereuse vie de bonheur illusoire offerte par nos promesses...
Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une multitude!...
* * * * *
Les officiers du Bureau arabe, blasés sur ces crimes passionnels fréquents chez les fauves nomades, vinrent pour la justice.
Ils discouraient et interrogeaient devant le petit cadavre.
--Le meurtrier?
Il est loin. Ses mains lavées dans la seguïa sans murmure, sur sa jument alezane à la longue haleine il galope vers le Djerid tunisien.
--L’amant?
Pas une bouche ne s’ouvre pour le nommer. Et qui le connaît à l’exception du M’zabi et de Rhadra? Rhadra qui agonise a fait un geste d’ignorance et le M’zabi ne se soucie pas de se compromettre. Il marmonne:
--Les gens de ce pays sont fous. Ils tuent et ils écrasent la figure des femmes comme ils coupent la tête des palmiers.
Les officiers ont questionné Claude Hervis, avec un sourire pour ses bizarreries connues et une aimable déférence pour sa qualité d’artiste qui fut célèbre, qui pourrait l’être encore. Et, à ces fils d’une civilisation dont il ne veut plus être, Claude Hervis a répondu calmement:
--Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.
* * * * *
Une nuit, l’Oasienne accroupie, immobile, l’entendit sangloter. Il pleurait d’apaisement après l’horreur de l’enquête infructueuse, des commentaires finis enfin!
Désormais, le doux corps et l’esprit de Mouni étaient dans la paix, à l’abri du hideux bourdonnement de toutes les mouches humaines.
* * * * *
O notre Mouni, nous scanderons notre hymne funèbre autour de ton sommeil dans le sable blond et chaud.
Dors, tu as connu les chants de la vie, O Déracinée des champs bédouins! Tu t’es enchantée aux psaumes antiques, tu t’es éblouie aux airs étrangers; la voix de l’amour te fit frissonnante et la mélopée triste exaspéra ton cœur lourd de tant de choses apprises, lourd de sang arabe et de tes aïeux. Et le chant ultime, un hymne barbare, a vibré pour toi dans les palmiers roux.
Dors, tu as connu les encens farouches, haine et passion, espoir et douleur.
Dors sous la clarté rouge de la lune qui monte élargie aux bleus horizons, et sous le soleil qui flambe infernal.
Dors, au bruit câlin des eaux jaillissantes, au bruit familier des refrains de femmes et du bêlement des chèvres le soir.
Dors, toi qui portais le poids de ta race, de ta nostalgie, de notre savoir, et tous nos souhaits et toutes nos transes dans l’exaltation de ton Orient.
O Déracinée, ô notre Endormie, voici retrouvés l’ancestral repos, l’immémorial et paisible rêve de ton peuple lent, le rêve très long qui se continue au fond des tombeaux...
Ce jour-là, dans la cour, l’ombre du figuier et de la vigne, qui tant de fois avait caressé Lella Fatime et Mouni, était plus légère aux pensées de Noura Le Gall. L’influence du Mahdi guérissait la crise de désespérance. Elle concevait que tout n’était pas vain de ce qu’elle avait tenté, que ses épreuves mêmes seraient fécondes et concourraient mystiquement au bien de l’avenir. Elles seraient les sanglants sacrifices aux dieux mystérieux et jaloux qui défendaient le passé et veillaient sur les Enchantées figées dans leur magique sommeil...
* * * * *
Quelqu’un fut dans la cour, quelqu’un qu’elle n’attendait pas, qu’elle croyait ne jamais revoir ou pouvoir rencontrer dans l’indifférence et dont la présence multipliait les battements de ses artères.
Claude Hervis était debout devant elle, grave et mélancolique, le regard calme, assuré, sur tout son visage une expression décisive.
Il partageait à peine l’émotion qui étreignait Noura. Entre elle et lui, désormais, il sentait le fantôme vaporeux et doré de Mouni.