Les endormies

Part 14

Chapter 143,756 wordsPublic domain

La petite Mâlema atteint le gourbi de Djénèt. Elle s’effare de voir le visage lacéré de la mère de Touhami.

--Rabbi! Rabbi![48] dit la vieille femme. C’est toi, ô Mâlema, et Djénèt est morte. Ce matin mon fils Touhami l’a mise sur une charrette; il l’a emportée dans la plaine à Bordj-S’mara où sont nos tombeaux.

[48] Mon Dieu!

Noura frissonne, les doigts crispés contre le chaume. Afsïa, la belle-sœur de Djénèt, et une jeune femme aux traits enfantins l’attirent près d’elles.

La belle-mère reprend:

--Djénèt est morte à cause de sa folie. Nous l’aimions, mais elle ne comprenait pas nos cœurs. Elle a voulu tuer l’enfant qui bougeait en elle. Elle s’est tuée avec lui. Cela était la volonté de Dieu.

La jeune femme hoche la tête d’un air entendu.

--Djénèt était sans esprit. Pour moi je ne donnerai pas d’enfants à mon mari. Il est vieux et hier je lui ai dit:--«Je te regarde mourir un peu tous les jours. Quand tu seras fini, j’épouserai un jeune homme et alors j’enfanterai.»--Il ne répond rien. Il m’aime.

Noura s’enfuit, le cœur broyé de douleur et de dégoût. Quelle angoisse est la sienne! Où marche-t-elle? Des pierres tombales marquent les étapes... Lella Fatime, Oureïda, Djénèt... Lella Fatime repose au seuil du désert, dans une koubba fanatique. Sur le sommeil d’Oureïda pèsent le marbre uni et les faïences claires. Là-bas, dans la plaine gonflée de blés et d’orges, les chiens affamés du douar, creusent la terre remuée et, comme des chacals, la nuit, dévorent le cadavre de Djénèt...

Noura a regagné sa maison sans se rendre compte de ce qu’elle faisait. Elle se sentait écrasée par le ciel sauvage et rouge du soir, ensevelie par la route pulvérulente. Des mains blanches, squelettiques, se jetaient à sa rencontre. Des intonations de voix lointaines et des expressions de figures défuntes la poursuivaient. Elle entendait l’accent de Claude Hervis.

--O sacrilège...

Et ce qui sanglotait en elle, dans l’égarement de son âme déchirée, murmurait:

--Des larmes, des larmes, du sang et des larmes, rançon des farouches victoires...

Puis, son sanglot balbutia:

--J’ai peur...

Et pour la première fois Noura trembla devant l’avenir.

Doudouh l’impassible aide sa maîtresse à gravir les degrés de la terrasse.

Ce soir, la fièvre qui écrasait Noura est moins forte et l’air est pur, comme plein d’une ineffable clémence après l’incandescente et rude journée.

--Mon livre, Doudouh...

Elle s’étend à demi sur la chaise longue. Dans son visage émacié ses yeux se creusent. Rester seule avec sa pensée l’épouvante et elle feuillette au hasard un recueil de poèmes.

Elle lit et toutes les phrases n’arrivent pas à son cerveau, mais seulement quelques-unes, parce qu’elles sont plus berceuses, mieux harmonisées avec l’air fluide, le ciel vaporeux et bon.

Des soirs beaux comme des regrets Pleureront de longues fleurs tièdes Sur les franges dormantes des palmes.

Les pauvres membres torturés Connaîtront de souples détentes d’ailes Dans l’air berceur et enfin ami... ... fillette si brune, Presque mordorée, Belle de ton sourire qui est un lis Entrevu sous des fleurs de flamme ambrée...[49]

[49] John-Antoine Nau.

Des pleurs très lents et lourds roulent sur le visage pâle.

--Mouni...

Que fait le messager de bonheur, le cher messager attendu?... Pourquoi ne vient-il pas encore?...

L’anneau de cuivre heurte la porte.

Un temps... Le cœur de Noura bat si fort et d’une si violente espérance!...

Et Doudouh revient de son pas tranquille, précédant le Mahdi...

--Mouni?...

Il presse contre ses lèvres les deux pauvres mains frémissantes.

--Noura, chère Noura, c’est le dernier coup. Il vous atteindra cruellement. Je suis ici pour ne pas vous laisser seule chanceler sous la blessure.

--Mouni?...

--Mariée, depuis trois ou quatre semaines, avec un prince nomade du Sahara constantinois.

--Pourquoi n’est-elle pas morte, dit Noura d’une voix lointaine.

Elle ferme les yeux et son visage est torturé par une inexplicable souffrance.

Le Mahdi garde dans les siennes les mains froides.

--Écoutez, Noura chère, et soyez consolée si quelque chose peut consoler votre affliction. J’ai dû aller jusqu’à la zmala. Mouni était déjà descendue vers les Oasis de l’Oued-R’hir avec son mari. La Soudanaise qui lui servit de mère et Bou-Halim m’ont affirmé qu’elle s’était mariée dans la joie. Comme je m’étonnais qu’elle ne vous eût pas écrit, son père m’a dit qu’elle devait l’avoir fait, mais que les courriers ont pu se perdre. C’est possible.--«Elle n’a rien oublié de l’affection ni des soins de Noura Le Gall, a-t-il prononcé. Tu diras à la Mâlema que ma reconnaissance et mon amitié sont sur elle.»--Suis-je arrivé trop tard ou Mouni a-t-elle simplement suivi, sans regret, sans hésitation, son goût et sa destinée? Cette dernière conclusion est celle de notre amie. Les Grandes Tentes vantent la félicité de votre enfant et le caractère de son époux.

Un gémissement profond ébranle Noura.

--Mon enfant est perdue...

--Non, Noura. Gardons cette espérance que Mouni, à peine reprise momentanément par un mirage, restera ce que vous l’avez faite, usera de sa séduction doublée de votre intelligence et nous amènera son époux. J’aime à songer qu’elle peut un jour frapper à votre porte...

Noura se redresse et ses prunelles désespérées fixent sans rien voir. Une recrudescence de fièvre heurte ses tempes.

Elle parle avec l’accent du délire.

--Voici ce que j’ai fait... Il y avait de lentes et jolies chenilles aux belles couleurs. Je voulais qu’elles devinssent papillons. Savais-je ce que souffre la chrysalide!... Elle souffre; on ne se transforme pas sans souffrance... Et tous les papillons ne ressemblent pas à leur chenille. Ce petit gris sans charme est le triste perfectionnement de celle qui rampait avec les nuances d’une fleur tropicale... D’ailleurs le sort des papillons est de vivre peu. Ils se souviennent d’avoir rampé et le vertige de leur vol les tue...

Elle s’exalta:

--O mes sœurs musulmanes aux couleurs chaudes et soyeuses, ne souhaitez pas vos ailes grises, ne souhaitez même pas vos ailes dorées! Pardon d’avoir voulu vous en donner. Je ne vous tenterai plus. Je n’ai pas su vous garder de la détresse en rêvant pour vous un autre bonheur. Et je vous ai vainement aimées, car vous n’avez pas compris mon amour. Où trouverai-je le pardon et l’oubli de mon erreur?

Et c’est la voix persuasive:

--Il n’y a pas d’erreur, Noura. La victoire entière n’est que différée. Elle est déjà payée par des morts et par vos larmes; elle sera. Le temps viendra pour toutes les chenilles d’avoir des ailes et mieux vaut un jour d’envol dans l’air pur, qu’une année dans la poussière ou la boue des chemins. Nous donnerons à nos papillons des ailes vertes qui les porteront longtemps...

La voix et les paroles s’épanchent sur la douleur de Noura, comme une source fraîche dans la désolation des steppes arides...

Mouni

Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa pour t’initier à d’autres choses, choses décevantes et fatales qui engendrent trop de rêves et chassent les résignations!

Malheureux ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes frères aux longs manteaux...

Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une multitude!...

Le chaos des roches dépecées par le vent, déchiquetées par les pluies, crevées, éventrées par les ouad-torrents, égratignées par l’ongle des rafales.

Puis, l’horizon inouï et, sur les palmeraies, le ruissellement splendide des lumières. Les traits d’ombre bleue, les brumes violettes qui striaient un espace fauve et pourpré se précisent, deviennent des oasis vivantes, dans la steppe plate et sans détours.

* * * * *

Mouni assoupie au creux de son bassour, le grand palanquin voilé de souples _haoulis_[50], empanaché de plumes d’autruches, Mouni se réveille, s’appuie sur Rhadra, son esclave-amie et écarte les tentures. Elle voit le paysage du nouveau désert où elle pénètre et sourit mystérieusement.

[50] Sorte de couvertures.

Depuis des jours, entre chaque halte, elle voyage ainsi au pas mou et régulier de la chamelle claire.

D’autres palanquins sur des dromadaires la précèdent et la suivent, avec des femmes de la zmala, des servantes ou les épouses des cavaliers qui font escorte à Ferhat el Hadj, mari de Mouni.

Et la caravane fastueuse, archaïque et lente, ayant quitté les champs d’alfa, la hamada pierreuse, descend vers les puits jaillissants de l’Oued-R’hir, le mirage des Chotts et les sables ardents du Souf.

* * * * *

En vain, quand l’agha Bou-Halim avait quitté les maisons de terre pour les tentes de poil, en vain Mouni avait cru la paix revenue, tout danger écarté avec le départ de Cherïef-Soltann. Elle ignorait le noble refus du vieux guerrier; elle croyait à l’indulgence de son père ou tout au moins à un délai.

--Les noces seront quand Cherïef-Soltann reviendra, disait la Soudanaise.

Mouni se flattait d’avoir obtenu sa libération et revu Noura avant ce retour.

Elle avait écrit; mais la zmala entière était complice de Bou-Halim et, froidement, Bou-Halim avait détruit les lettres.

* * * * *

Alors un pèlerin vint d’un autre sud, un «djouad»[51] qui était riche et allié aux zaouïas puissantes. Il fit un pèlerinage en Oranie, à la koubba d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et passa par la zmala en regagnant son pays de l’Est.

[51] Noble.

Il resta longtemps. Bou-Halim connaissait sa famille et ses richesses et, un soir où Mouni priait l’agha de la laisser repartir, celui-ci répondit:

--Vraiment, ton désir se réalise, ô ma fille. Tu partiras, avant la nouvelle lune, avec ton époux Ferhat El Hadj...

* * * * *

Que font les cris à ceux dont l’oreille veut être sourde, ô Mouni!

Que font, à celui qui désire, les yeux meurtris, les lèvres tremblantes et le cœur révolté pourvu que son désir s’apaise à la source souhaitée où il voit transluire la volupté!

Les femmes disaient trop que tu étais frémissante et belle plus qu’aucune fille du Djebel-Amour, et vierge. Elles le disaient trop; ainsi Ferhat El Hadj le savait...

Et ce fut le jour où les fusils crachèrent toute leur poudre à la face du ciel, le jour où tant de chevaux galopèrent, envolés comme des oiseaux dont les ailes seraient des lambeaux de soie, gonflés de vent comme les voiles des felouques.

La zmala hurlait d’allégresse, trépidait d’enthousiasme parmi le vacarme des détonations et des musiques infernales; elle hoquetait, repue de diffas pantagruéliques. Et des viandes chaudes fumaient encore sur les brasiers, des entrailles pantelaient au soleil, le kouskous s’éparpillait sous le mufle des chiens.

Les enfants luisaient du miel des pâtisseries; ils se mouvaient dans un essaim de mouches noires.

Dans la poussière ou sous les tentes, les femmes dansaient, endiablées.

On avait paré Mouni pour les noces, on l’avait parée merveilleusement des dons de l’époux prodigue. Elle était inerte et muette sous l’or, les brocarts, les diamants et les mousselines. Et nul ne s’inquiétait d’un reflet profond qui gîtait dans ses prunelles sous les longues paupières presque closes...

* * * * *

On vit venir la chamelle blanche aux confins de la plaine. Des chevaux se cabraient autour d’elle, de beaux chevaux écumants, blancs ou gris, la crinière teinte de henna, la croupe marquée d’une empreinte de la main fatidique.

On vit Ferhat sur un étalon emporté bondir dans le groupe des cavaliers. Les nègres qui conduisaient la chamelle se prosternèrent. Ferhat éventra le bassour, saisit Mouni, et son cheval ivre galopa vers les tentes...

* * * * *

Combien tu étais brisée par les sanglots secrets, par l’on ne sait quel sentiment complexe de vague espérance, de crainte et de volupté, par ton mutisme et l’inflexibilité qui t’environnait, ô Mouni!... Combien tu étais brisée cette nuit où, t’ayant attachée, pour prévenir ta résistance, on te livra à l’étranger...

Nul n’a connu ta pensée cette nuit-là. Nul n’a plus ouï ta plainte ni ta colère. Tes yeux plus noirs, tes lèvres plus hautaines ne livrent rien...

Maintenant, tu reposes au creux du bassour, sous l’éclat et la pesanteur de tes bijoux.

Au pas dansant de sa jument alezane, Ferhat El Hadj précède la caravane sur le chemin de son pays.

* * * * *

Au large, jusqu’au plus large de l’horizon, c’est l’infini de la steppe, toute la face saharienne ravagée de soleil, toute la liberté qui grise les errants.

Et toi, Mouni, petite captive des chaînettes d’or et des anneaux barbares, tu ne pleures pas sur ta captivité, tu ne veux rien tenter pour y échapper; et si Noura te faisait signe, là-bas, vers le Nord, tu baisserais tes paupières pour ne pas voir son geste d’appel.

Etrange Mouni, ô toi tout l’Orient et tout l’Islam, malgré l’Europe dont on voulut t’imprégner, tout l’enfant et toute la femme aux impressions fugaces et persistantes, aux sentiments légers et têtus, aux pensées qui semblent si claires et restent indéchiffrables; petit sphinx étrange!...

* * * * *

Et Mouni ordonne en posant sa tête sur l’épaule de son esclave:

--Répète encore ce que t’a dit le M’zabi.

Rhadra docile parle dans le palanquin.

--Le M’zabi est un marchand de Touggourt. Nous l’avons rencontré; il marche avec nous depuis deux jours. Il est amoureux et hardi comme un de ces «grands voleurs» qui, pour l’amour, suivent les tentes, seuls avec un cheval ou un dromadaire; les «grands voleurs» de baisers qui sont habiles à déchiffrer le langage des parfums et des bijoux et qui pour pénétrer dans la tente bienheureuse viennent nus, la nuit, affrontant les chiens et le couteau après la soif et la faim. Le M’zabi dit qu’à El Berd il y a un Roumi vêtu comme un musulman et qui fait des hommes et des femmes avec de la terre. C’est un Roumi grand et bon qui sait toutes les prières du Koran et ne prie jamais bien qu’il jure n’être pas chrétien.

Et Mouni tout bas:

--Je savais bien qu’il était dans ce Sahara, mais je ne savais où le rencontrer. Hamed ou Allah![52]

[52] Louange à Dieu.

* * * * *

Un vent sec affole d’incandescentes poussières et disperse le refrain des conducteurs de dromadaires.

Le bassour pèse moins au dos de la chamelle Que la plume à l’aile du pigeon...

Qui dira l’œuvre des vents dans l’étendue saharienne?... Le dessèchement, la mort des arbres et des herbes. La diminution et la fuite des êtres. Les terres végétales emportées par chaque souffle et la gigantesque ossature, le squelette pierreux restant nu sous le soleil.

L’œuvre n’est pas terminée; il faut une plus saisissante figure à cette partie du monde opposée aux prairies virgiliennes, aux forêts abondamment vivantes de vies innombrables... Les vents se succèdent; _el adjedj_ qui hennit et les _chichilis_ rugissants, troupeau de lions et de cavales folles. Ils mordent à même le squelette; ils le cinglent, le fouettent, le griffent; c’est l’effritement. Le gypse s’éparpille en poudre diamantaire, les pierres teintées d’ocre deviennent sables blonds aux reflets de cinabre parmi les fulgurantes rougeurs des soirs. La destruction est aussi un éblouissement. Le désert est créé...

Pourtant la nature possède un tel pouvoir de reviviscence que des végétations ont pu renaître de cette cendre de choses; des tamaris grêles broutés par les gazelles et les _zeïtas_ qui fleurissent avec toutes les pâleurs et les violences nuancées de l’améthyste.

* * * * *

La caravane de Ferhat-El-Hadj vint jusqu’au plateau graveleux de Chegga et aux replis sableux où sont les tombes des Oulad-Moulat.

Le passé des Oulad-Moulat est plein d’aventures et de batailles. Les meddahs errants l’ont chanté. Ils étaient les nobles fils de Hillal. Leur goum parcourait l’Oued-R’hir et disputait le trône aux sultans de Touggourt. Le destin passa sur eux et leurs dernières tentes essaimèrent jusqu’au Touat...[53]. Ainsi les vieux nomades se dispersent et meurent, mais ils meurent dans l’intégrité des coutumes.

[53] «Les Oasis sahariennes», A.-G.-P. MARTIN.

Les tentes de Ferhat-El-Hadj se posèrent sur la falaise de Kef-el-Dour.

O Mouni, soulève le rideau de la tente, tandis que les hommes se détournent pour ne point commettre la félonie de convoiter ce qui n’est pas à eux et d’offenser leur chef par le regard défendu.

Mouni, vois la splendeur d’un immense redoutable, tragique et tentant sur la face blanche, la glace illusoire des Chotts, le velours du sable gemmé, l’ombre imprécise, prometteuse d’ensorcellement dans l’oasis qui existe par l’eau souterraine, l’eau jaillissante que les hommes prennent aux djenoun[54] ténébreux! Le pays du mirage, le mystérieux Oued-R’hir est devant toi...

[54] Pluriel de djinn.

Là les conquérants arabes, tes ancêtres, s’arrêtèrent jadis. Ils s’arrêtèrent effarés du prodige de l’air, de l’étendue et de la lumière qui créait des spectacles impossibles de réalité en la solitude. Les chevaux pointaient devant la plaine vertigineuse. Ils eurent peur.

--Ceci est vraiment le pays des djenoun, dirent-ils.

Et pour la première fois, ils s’en retournèrent... C’est pourquoi Kef-el-Dour se nomme _Rocher du retour_.

--Rhadra, dit Mouni, appelle Ferhat-El-Hadj.

L’époux s’avançait, figure ciselée, mince, hâlée, profil busqué et hautain, la bouche sensuelle, les yeux froids, la barbe très noire et fine à la moustache tombante, les mains sèches, le corps maigre et nerveux sous la soie du haïk et les plis légers des burnous de Sousse.

Pareils au visage de cet homme devaient être les visages de ceux dont l’intelligence fut parfois obscure, mais dont les passions formidables, l’énergie démesurée et l’orgueil renversèrent des empires, créèrent des religions et changèrent la face d’un siècle... Pourtant cet homme-ci n’est rien qu’un peu de l’âme musulmane éparse dans les solitudes fauves.

Il n’a pas de sourire en abordant Mouni; son expression reste sévère et digne; mais ses yeux brillent et sa voix est basse et très câline.

--Que veux-tu, _ô aïni_?

Mouni clôt ses paupières, comme elle a pris l’habitude de le faire devant son mari. Elle étend son bras cerclé des serpents d’or du Djebel-Amour et désignant la ligne des palmeraies lointaines:

--Je te prie, où se trouve l’oasis d’El-Berd?

--Pourquoi?

--On dit que les dattes y sont plus douces que dans tout le Sahara et qu’il y a des ânes sauvages. J’aimerais les voir. Y camperons-nous?

--Bientôt.--Il saisit la petite main.--Et si tu n’es plus une morte contre mon cœur, je ferai capturer pour toi un âne sauvage.

L’heure avant l’ombre.

Des remparts de toub effrités sous la pluie rare, les vents fréquents. Des pans de murs blonds et roses découpés en décor, crénelés par la ruine, grandis et magnifiés par l’ultime lumière...

De longues traînées d’ombre hâtive s’élargissent à terre, aux replis des murailles. Des couleurs prestigieuses, rapides, se succèdent et s’irradient dans la seguïa. Les palmes s’assouplissent, dolentes, lasses d’avoir porté tant de soleil. Des lueurs étranges s’attardent. Le demi-jour nuancé, pâlit. Dans la gravité voluptueuse du soir saharien, on perçoit l’hymne impérissable des soirs splendides.

Les remparts démantelés deviennent imposants comme un débris de vieille Egypte où chanterait cette âme ancienne qui s’attachait aux choses de l’éternité.

Et voici Claude Hervis, sous son manteau bédouin, sortant de sa maison de terre pour errer dans le crépuscule des jardins d’El Berd.

Sa maison est meublée d’un lit en bois de palmier où ne montent pas les scorpions. Elle est peuplée de sveltes Nouras d’argile au profil grave ou aux traits exaltés, de petites Mounis embéguinant de voiles une figure de sphynx, et des formes d’une autre femme au corps nu, robuste et beau, de marbre antique, au front cerclé du «djebin», diadème des femmes du Sud, entre les lourdes tresses qui étreignent le visage.

Ainsi Claude a accepté les suites de ce seul geste qui suffit à séparer sa vie de celle de Noura l’exclusive.

Il n’a pas souffert la vulgaire souffrance des amoureux déçus. Il a compris que Noura droite, sévère en son orgueilleuse et absolue virginité, susceptible en tout ce qui touchait à Mouni, ne lui pardonnerait pas sa folie si brève. Il n’a pas eu le mauvais goût de supplier ni de gémir. Il garde le sentiment très profond et pur voué à la jeune fille; il le garde sans tourment, comme un culte secret et calme à une inaccessible dont l’énergie et la beauté l’ont ému.

L’artiste fasciné par un primitif Orient a choisi sa vie dans l’ambiance de l’oasis encore inviolée, dans la béatitude, l’ivresse et l’idéale contemplation de l’Islam saharien. Et cette vie qui semble bizarre est rationnelle en somme. Elle a sa part de tendre chimère et sa part d’originale réalité. Elle possède les extrêmes jouissances humaines, de l’immatériel au réel, et elle est légère, sans l’encombrement des superflus qui s’imposent en nécessités.

Aux heures de l’esprit, Noura règne en évocation. Claude Hervis appartient à celle qui incarne le charme blanc d’une vierge franque, les généreux enthousiasmes français et la grâce sculpturale d’une Hellène.

A d’autres heures, c’est la souveraineté de l’Oasienne aux parfums violents, aux soumissions sensuelles.

Et Mouni symbolise le souvenir sans regret, plein de fatalité décisive; un mot du destin, sans amertume à cause de la sage acceptation.

* * * * *

La ruine blonde, devant la maison de toub, s’anime d’une forme féminine. Telle une inattendue prêtresse venue pour accomplir quelque rite mystérieux, une femme surgit dans des draperies blanches. Elle a des cheveux tressés, lourds de laine, voilés de soie, des yeux immenses de mélancolie inconsciente et de perdition. Ses bijoux luisent de l’éclat doux et atténué de l’argent berbère. Elle descend lentement et se perd dans la palmeraie sombre, à la rencontre du sculpteur.

Les clartés coulent moribondes...

Au-dessus d’un créneau une étoile pointe. Le jour n’est plus.

Voici la nuit saharienne, vivante, unique...

* * * * *

Alors la caravane de Ferhat-El-Hadj atteignit les dunes d’El Berd.

C’était l’heure où les familles s’assemblent pour le repas frugal de kouskous noir, de dattes et de sauterelles, l’heure qui précède celles où les métisses rejoignent leurs amants sous les vignes pendantes comme des lianes, près des puits jaillissants et des seguïat silencieuses.

La caravane avait cheminé par les sentes floconneuses d’efflorescences de sel, au bord du Chott Merouan, puis le long des premières palmeraies et parmi les dunes.

Les réflexions ou les souvenirs des chameliers entrecoupaient de fréquents mutismes.

--... _Il avait juré de se venger. Il a glissé comme une vipère. Il a éventré les sacs d’orge mêlant le grain au sable._

--... _Le dromadaire marche lentement, mais il est encore debout quand le cheval qui galopait est à terre._

--... _Il était dans le palmier, au-dessus de Djilali endormi, et il riait parce que les dattes qu’il volait à Djilali tombaient sur le burnous de Djilali..._

--Qui parle de palmiers? interrompit le M’zabi poussant sa mule près des chameliers. Si vous êtes des gens de ce pays, comment osez-vous en parler, vous qui coupez leur tête et qui les tuez pour vous enivrer de leur sang.

Il disait qu’au M’zab était réprouvée la coutume de décapiter les vieux dattiers pour recueillir la sève qui devient le _lagmi_[55] fermenté.

[55] Vin de palmier.

Il poursuivait en désignant les jardins où blanchissaient le crâne du dromadaire et l’omoplate du mouton, fétiches protecteurs:

--Le palmier est sacré. Il est pareil à l’homme. Il a une épouse qu’il féconde. Son cœur blanc est comme un cerveau; la moindre blessure lui donne la mort. Son _lif_[56] est comme une chevelure. Ses palmes coupées ne repoussent pas plus que les membres coupés. Et c’est l’arbre de la prédilection divine; il croît en pays musulman.

[56] Bourre.