Les endormies

Part 16

Chapter 161,817 wordsPublic domain

Il arrivait chargé d’un message cruel; mais fort de ce message même offert en lugubre preuve pour dessiller les yeux de l’apôtre civilisatrice, pour la rendre juge des misérables résultats de la mission et lui dire:--«Je n’avais pas assez prévu quand j’affirmais que les oiseaux envolés reviendraient frémissants ou lassés vers leur cage. Je n’avais pas prévu ceux qui ne pourraient plus revenir, ayant ouvert des ailes trop grandes, impossibles à refermer, et qui mourraient précipités tôt où tard du haut de leur vol, broyés par les rocs de la terre quittée.»

* * * * *

Les lèvres de Noura s’étaient entr’ouvertes sans qu’elle pût parler. Et soudain, elle frissonna de mieux voir le visage de Claude et tel qu’elle ne l’avait jamais connu dans l’autrefois de leur amoureuse amitié. Elle respira péniblement et l’atmosphère lui sembla lourde de menace.

Cependant, elle articula:

--Pourquoi êtes-vous ici?

--Des évènements se sont accomplis qui m’ont imposé de revenir. Je ne resterai pas longtemps. Ce que j’ai à vous dire sera bref. Pardonnez-moi si, vous aimant, je vous fais mal encore, si je vous parais dur et sans pitié comme une voix de la fatalité.

Sa main nerveuse s’appuya au figuier. De manière saisissante, il retrouvait près de la jeune fille son attitude du cimetière d’Alger.

--Je suis ici pour Mouni, dit-il.

Noura sursauta.

--Mouni n’est plus avec moi.

--Je le sais. Elle m’a appris la triste aventure.

L’angoisse et la joie luttèrent sur les traits palis de la jeune fille.

--Vous l’avez vue? Elle est heureuse?

--Je l’ai vue. Elle est tranquille. Elle n’était pas heureuse.

Les yeux très clairs et bleus et les yeux gris, lumineux se troublèrent comme sous un souffle de désolation.

--Comment pouvait-elle être heureuse? prononça la voix brève du sculpteur. Vous aviez mis la possibilité de tant de désirs en elle, de tant de souhaits stériles dans l’ambiance où elle devait se mouvoir! Vous l’aviez préparée pour être la désenchantée de deux races; parmi ceux d’Europe à cause de la déception de son cœur; parmi ceux de l’Islam, à cause de l’éducation franque qui engendrait les regrets et la rébellion.

--Claude Hervis, dit Noura blême, vous êtes cruel ou oublieux. La déception de son cœur ne vint pas de moi.

Une ride se creusa au front de l’artiste.

--Elle m’aimait avant mon involontaire et imprudente caresse. Je n’ai rien été qu’un jeton dans le jeu du destin.

Noura fit un effort violent.

--Soit. Ne discutons pas le passé. Que fait Mouni à présent?

--Elle dort.

--Ah! Ah!... exclama la jeune fille épouvantée du regard de Claude.

--Mouni est morte.

Il y eut ce silence formidable qui suit les catastrophes, avant que s’élève la clameur des foules. Mais le silence se prolongea et pas un cri n’ébranla la maison.

Noura avait glissé le long de la muraille, écroulée dans les blancheurs de sa robe sur les dalles, elle semblait pétrifiée.

Des minutes coulèrent, mortelles.

Elle passa ses mains sur son visage glacé. Ses yeux fixèrent Claude avec égarement.

--Que faites-vous ici? Allez-vous-en!...

Il recula. Elle le retint. Et, sourdement:

--Dites-moi comment elle est morte.

Il dit le drame rapide et sa voix s’altérait en répétant des phrases de Mouni. Un sanglot sans larmes déchira sa gorge avec le dernier mot.

--Que Dieu me juge, Noura, je ne pouvais agir autrement que j’ai agi et ce meurtre n’est pas le fruit de mon refus.

Mais elle s’écria, véhémente:

--Coupable, deux fois coupable! Vous deviez la prendre quand elle venait à vous, l’emporter, la défendre contre ceux qui la tourmentaient. Vous deviez me la rendre si vous aviez pitié d’elle et si vous m’aimiez.

--On vous l’aurait reprise.

--Non! Une mère sait garder son petit. On l’a assassinée et c’est votre faute. Ce fut un sanglant baiser, Claude Hervis. Oh! je vous hais!...

--Noura...

--Quel crime est le vôtre! C’est vous qui l’avez poignardée. Et vous osez venir me dire:--«Le cadavre de ton enfant est là-bas, dans le sable, troué, déchiqueté par le couteau du meurtrier, après que mes gestes et mes paroles ont eu massacré son âme.»--Oui, je vous hais, messager de malheur! Vous me suppliciez à mon tour et vous me répétez les pauvres mots de l’enfant martyre. Qui donc mit des cendres à la place du cœur de Mouni, ô bourreau qui voulez vous ériger en justicier?

Sa tête heurta le sol et elle gémissait comme un être à l’agonie.

Alors, l’accent de Claude Hervis vibra, prophétique et large, presque surhumain. Il vibra, plus impérieux que la cruauté de cette heure. Il vibra, irrésistible, terrible et poignant.

--Entendez ceci, ô Noura. Et que tous vos frères de race et de pensée, et que tous les partisans d’un progrès fatal l’entendent. Si vous n’y prenez garde, si vous vous obstinez en votre prodigieux aveuglement, ouvriers insensés de la déception, de la torture et du crime, que la douleur et le sang retombent sur vous. La dernière réponse des dieux après les oracles lamentables, Noura, c’est la mort de Mouni, votre bien-aimée, la plus parfaite et la plus douloureuse à cause de cette perfection même.

Cessez votre funeste croisade. Votre civilisation est gonflée de désespoir. Vos premiers disciples ont péri; n’en préparez pas d’autres pour les misères morales et le tombeau. Vous avez cru leur donner la richesse du cœur et de l’intelligence; vous les avez rendus pauvres de bonheur entre les plus pauvres, inaptes aux soumissions qu’exige la vie, cabrés devant le renoncement et l’acceptation des fatalités. Vous avez ouvert les portes du gynécée pour que puissent entrer les vents néfastes de l’Europe blasée, agitée, insatisfaite, vile et ambitieuse, menteuse et profane, l’Europe monstrueuse, cette gouge aux appétits hideux sous un geste glorieux de vieil histrion. Et vous avez déchiré les doux voiles séculaires pour que ces vents soufflètent les fragiles visages. Pitié pour eux. Assez. Que l’esprit de Mouni parle avec moi. Ne vous acharnez plus à votre œuvre de perfectionnement; c’est une œuvre de destruction. Ecoutez la parole biblique à Caïn; que ce soit celle de votre conscience:--«Noura, qu’as-tu fait de tes sœurs?...»--

* * * * *

Noura tremble. Elle se relève lentement et regarde Claude avec terreur.

Il poursuit, ardent et sombre:

--_Elles_ étaient endormies dans le nirvâna de la tradition, et voici l’œuvre de leur réveil...

Il s’interrompt; c’est Noura qui parle comme hallucinée:

--... Fafann et Helhala sont perdues. Zorah a tué. Oureïda, Djénèt et Mouni sont mortes...

Et le sculpteur:

--Pour celles qui reprirent leur sommeil, _Hamed ou Allah!_ Elles ont raison en elles et autour d’elles. Qu’elles gardent leurs précieuses figures d’idoles sous le voile. Que tout sacrilège qui tenterait de l’arracher soit châtié! C’est le symbole d’un dernier culte en ce temps où les temples croulent, où les dieux s’en vont. C’est le voile du dernier sanctuaire parfumé d’encens archaïque.

Grâce pour celui-là!...

L’Heure du Mahdi

Le mot de la fin...

Notre lendemain seul le connaîtra.

Ce soir, notre mémoire rythme la dernière strophe d’un chant de Gœthe.

«_Et puisque derrière chaque chant du poète, nous exigeons qu’une moralité gravement chemine, je veux aussi selon cette voie traditionnelle vous avouer ce que ces vers démontrent: En le chemin de la vie nous faisons plus d’un faux pas, et pourtant dans ce monde insensé, il est deux leviers bien puissants sur les actions humaines: à coup sûr le Devoir,--mais encore plus, l’Amour!..._»

Noura, alors que tu sombres avec l’effroi de ton erreur, dans le naufrage de ta volonté, voici naître pour toi un amour qui te sauve, voici pour ton front l’épaule du Mahdi...

Tu avais su te faire un devoir; tu l’avais déifié. Les épreuves tragiques te firent douter de sa sublimité et tu devenais telle une épave errante, une âme sans dieu. Le Messie paraît qui te rend une croyance.

Pour nous, si nous n’approuvons pas le devoir et les dieux de notre prochain, si nous n’aimons pas votre zèle, nous voulons cependant nous incliner devant tout autel qu’érigèrent la sincérité et le noble désir du mieux.

C’est pourquoi nous n’aurons point de blâme pour toi, Mahdi, annonciateur d’un autre matin, pour toi, Noura, crucifiée moralement à cause de ta doctrine, toi qui vas ressusciter pour une mission encore.

* * * * *

Dans l’ombre de la maison où passent des revenantes aux longs yeux, aux petites mains brunes et tatouées, Noura murmure:

--Grâce pour moi, ô mes mortes et mes vivantes. O mes Endormies, si je vous réveille pour la souffrance, grâce, car c’est aussi pour un bonheur possible dans l’avenir. Les premiers convertis sont lapidés. Ceux qui suivent n’endurent que des paroles; puis, tout le peuple connaît la vérité; la joie vient pour tous avec la lumière. Grâce pour tous les efforts qui appelleront la clarté.

* * * * *

Dans la ruelle musulmane bruit l’écho des pas du Mahdi...

* * * * *

Claude Hervis, au désert, fleurit de dahnouns et de zeïtas le blond sépulcre de Mouni!

Le mot de la fin... Notre lendemain seul le connaîtra. Et nous préférons ne pas l’entendre, nous qui portons le poids secret, les encens savoureux et la volupté d’une âme ancienne. S’il te plaît, ô Destin, quand parleront les lointains avenirs, nous serons les morts d’un autre passé.

Table

Pages Dédicace 5 Préface 7 Épigraphes 9 I.--Visages et Paroles 11 II.--Les Grandes Tentes 45 III.--Sous le Voile 95 IV.--La Voie douloureuse 165 V.--L’Heure du Doute 267 VI.--Mouni 297 VII.--L’Heure du Mahdi 341

Imprimerie L. CAILLOT ET FILS, Rennes.

LIBRAIRIE E. SANSOT & Cie, EDITEURS

EXTRAIT DU CATALOGUE

Paul Adam Le Taureau de Mithra 1 fr. Le Nouveau Catéchisme 1 » Maurice Barrès de l’Académie Française Huit jours chez M. Renan 1 » Quelques Cadences 1 » Alsace-Lorraine 1 » Jules Bertaut Chroniqueurs et Polémistes 3 50 ouvrage couronné par l’Association des Critiques littéraires Henry Bordeaux Deux méditations sur la mort 1 » Jeanne Michelin 1 » Roger Le Brun Corneille devant trois siècles 3 50 Léo Claretie L’École des Dames 3 50 J. Ernest-Charles Les Samedis littéraires, 3 vol. à 3 50 Gabriel Faure Heures d’Ombrie (5e édition) 3 » ouvrage couronné par l’Académie française Mme Fernand Gregh Jeunesse (2e édition) 3 50 ouvrage couronné par l’Académie française André Ibels Le Livre du Soleil 3 50 Jeanne Perdriel-Vaissière Celles qui attendent 3 50 ouvrage couronné par l’Académie française Jean Lorrain Heures de Corse 1 » Pierre Louÿs Les Mimes des Courtisanes 2 » F. T. Marinetti Les Dieux s’en vont, d’Annunzio reste (6e édition) 3 50 Jean Moréas Paysages et sentiments 1 » Émile Morel Les Gueules Noires, illustrations de Steinlen, préface de Paul Adam 5 » Alfred Naquet ancien sénateur L’Anarchie et le collectivisme 3 50 Le Désarmement ou l’Alliance anglaise 3 50 Péladan La Dernière Leçon de Léonard de Vinci 1 » La Clé de Rabelais 1 » Introduction à l’Esthétique 1 » La Doctrine de Dante 1 » De la Sensation d’Art 1 » Hélène Picard L’Instant éternel (2e édition) 3 50 ouvrage couronné par l’Académie française Les Fresques (2e édition) 3 50 Edmond Pilon Portraits Français 2 vol. à 3 50 Le Dernier jour de Watteau 1 » Edouard Rod Reflets d’Amérique 1 » Laurent Tailhade Le Troupeau d’Aristée 1 » Hélène Vacaresco Rois et Reines que j’ai connus 3 50 Nuits d’Orient 1 »