Part 9
Il faut vous dire que nos paysans lorrains nomment _Sotret_ une sorte de lutin habillé de rouge, un esprit familier très alerte et très farceur, qui, selon la tradition, vit dans le voisinage des habitations et joue souvent de malins tours aux ménagères. On prétend qu’on le voit parfois à la brune, dans les vergers, sautant de branche en branche comme un feu follet et faisant cent sortes de grimaces. De là est venue l’épithète de _Sotret_ que les bonnes femmes de chez nous appliquent aussi aux enfants remuants et malicieux.
Je suivis le conseil de M. Bastien et il fut convenu que l’écureuil s’appellerait désormais _le Sotret_.
Jamais nom ne s’adapta mieux au caractère et aux mœurs d’un personnage. Le petit animal était un maître espiègle et il semblait avoir du feu dans les veines. Il ne tenait pas en place. Dès les premières blancheurs de l’aube il descendait de la niche et se mettait à tourner dans la roue avec une vivacité fiévreuse, si bien que j’avais pitié de lui, et trouvant ce manège aussi fastidieux pour lui que pour moi, je finissais par ouvrir la porte de la cage; alors il gambadait follement dans ma chambre, sautant sur la commode, courant le long de la corniche de l’armoire, grimpant aux rideaux. Rien ne pouvait le fixer. A peine l’avait-on aperçu sur le rebord d’une table qu’on voyait tout d’un coup passer un tourbillon noir et fauve; c’était _le Sotret_ qui prenait son élan et d’un bond s’élançait sur la flèche du lit. Sa nourriture consistait principalement en noix et en amandes; mais dès qu’il eut goûté à ces dernières, il leur trouva sans doute une saveur plus délicate, car il rechigna aux noix et ne voulut plus d’autre pitance. Toutes mes économies passèrent chez l’épicier en achat d’amandes à la coque, Scolastique ayant déclaré qu’elle mettrait les nôtres sous clé et que c’était offenser Dieu que de prodiguer à une maligne bête une denrée dont tant de chrétiens faisaient leur dessert. Les fantaisies gourmandes du Sotret me coûtaient gros, mais j’avais du plaisir pour mon argent. Rien d’amusant comme de lui voir croquer une amande: assis sur son train de derrière, sa queue touffue relevée en panache au-dessus de sa tête fine, il se servait de ses pattes de devant comme de deux mains pour porter la dure coquille jusqu’à ses incisives qui faisaient l’office de lime et de tarière. En deux tours, la coquille limée et percée volait en éclats. M. le Sotret, qui était un délicat, enlevait ensuite soigneusement la peau sèche de l’amande et ne commençait à la manger que lorsqu’elle était bien nettoyée. Alors il la dégustait avec des mines friandes, promenant de ci et de là ses yeux noirs fureteurs. Quand il s’était bien régalé et qu’il lui restait encore des provisions, il les épluchait tranquillement, et allait en tapinois les porter dans un coin de mon lit, entre la couverture et le sommier. Il s’était ménagé là une cachette où il se blottissait lui-même dans l’après-midi pour faire la méridienne, et lorsque, étonné de ne le voir nulle part, j’appelais: Sotret! Sotret!--il tirait d’entre les draps sa tête futée à oreilles de souris, me lançait un diabolique regard d’espiègle, puis s’enfouissait de nouveau dans son trou.
Malheureusement, il n’essayait pas seulement ses dents sur les amandes à la coque; sa manie de grignoter s’exerçait sur tous les objets résistants qui tombaient entre ses griffes. Il n’épargnait rien: porte-plumes, encrier, toupies, dos de livres reliés. Les livres surtout l’attiraient. L’odeur de la basane et du papier imprimé l’excitait et redoublait sa frénésie. Un matin, je le surpris faisant de la charpie avec mon _Epitome_. La perte en soi n’était pas considérable, et j’en aurais ri tout le premier, si la maligne bête n’avait précisément déchiré la page que l’abbé Gerdolle m’avait indiquée pour une version. Je ne pus faire mon devoir et je rapportai une mauvaise note, qui me valut le pain sec et la retenue pour le lendemain.
Bah! qu’étaient-ce que ces légers déboires auprès des compensations que me donnait la gentillesse du Sotret? Je l’avais complètement apprivoisé et nous vivions de pair à compagnon. Il me suivait comme un chien, trottant par derrière, silencieusement, et à pas de voleurs. Il ne connaissait que moi, et lorsque je le portais sur mon épaule, il me mordillait doucement l’oreille en signe d’amitié; mais si quelque étranger voulait le prendre, il s’enfuyait, la queue horizontale, en poussant de sourds grognements gutturaux par lesquels il marquait son effroi et son irritation. Malheur à qui eût tenté de le poursuivre et de l’arracher à son refuge! Le Sotret, dont les dents étaient aiguës comme des aiguilles, l’aurait mordu jusqu’au sang, comme la chose arriva un jour à Scolastique.
Il avait perdu l’habitude de sa cage et n’y prétendait plus rentrer qu’à la nuit tombante. Parfois même il ne se contentait pas de gambader dans l’intérieur de la chambre, il sautait sur le rebord de la fenêtre, s’y promenait d’un air songeur, penchait sa tête pointue, agitait sa queue et dardait des yeux pleins de convoitise vers les allées vertes et les arbres du jardin.--Hélas! ainsi que le disait sentencieusement M. Bastien, la liberté est comme le tabac, quand on en a tâté, on ne peut plus s’en déshabituer et on veut toujours doubler la dose!...
Un jour, en revenant de chez M. le vicaire, je cherche mon camarade l’écureuil et je ne l’aperçois nulle part. Je cours à la cachette où il avait coutume de dormir sous les couvertures, point de Sotret. J’appelle, et ne vois rien venir. Tout à coup, en passant près de la croisée ouverte, je crois ouïr un gloussement significatif qui semble descendre du faîte du toit; je lève la tête, et je découvre enfin, au milieu des feuilles de l’acacia voisin, la queue empanachée de mon vagabond de Sotret.
Le plein air paraissait l’avoir grisé; il sautait ou plutôt il volait de branche en branche, se servant de sa queue largement étalée, comme d’une aile; avide de faire connaissance avec le monde nouveau du jardin, il montait toujours plus haut jusqu’aux dernières ramures de l’arbre, grignotant çà et là les gousses mûres de l’acacia et poussant de minute en minute de petits grognements de satisfaction.
En un clin d’œil, je fus dans le jardin, au pied de l’arbre. D’une voix tantôt caressante, tantôt impérative, j’appelais: «Sotret! Sotret!» Point d’affaires; il se moquait de moi, tournant autour des branches, montant, redescendant et toujours mettant malicieusement entre lui et moi le tronc de l’arbre comme un écran, d’où surgissait parfois sa fine tête d’espiègle. J’avais apporté une poignée d’amandes princesses et je les lui montrais dans le creux de ma main pour l’engager à revenir; mais il préférait décidément les fruits sauvages de la liberté aux grasses lippées de la servitude, et en façon de bravade ironique, il laissait tomber du haut de son perchoir les débris des gousses brunes qu’il épluchait à belles dents.
Je ne fis ni une ni deux, j’empoignai l’acacia rugueux à bras le corps et j’y grimpai, résolu à poursuivre le Sotret jusque dans ses derniers retranchements. Lui, se doutant de mes intentions, bondit jusqu’au fin bout des branches flexibles de la cime, et s’y balançant comme dans un hamac, il me darda une nouvelle œillade diabolique, comme pour me dire: «Viens m’y prendre!»
J’avais déjà atteint la naissance des grosses branches et je me trouvais au niveau de la fenêtre sans rideaux de M. Bastien, lorsque, en jetant par hasard un coup d’œil dans l’intérieur de la chambre, je fus brusquement détourné de l’objet de ma poursuite par un curieux spectacle qui absorba toute mon attention.
De la fourche où j’étais juché, le regard plongeait de haut en bas dans la pièce nue et claire, et à travers les vitres soigneusement lavées j’aperçus très distinctement le cousin assis dans son fauteuil de cuir, devant le bureau dont l’entablement supportait un vieux et massif pupitre en bois noir. M. Bastien, tête nue, le front penché et une main en abat-jour sur ses yeux, feuilletait lentement un volume in-octavo dont je distinguais alternativement les pages imprimées et les gravures coloriées. Le cousin avait l’air d’un homme qui est en extase ou qui rêve. Son rêve était tantôt joyeux et tantôt pénible, car parfois il souriait, parfois il essuyait une larme, avant de tourner un feuillet; ou bien, s’arrêtant à considérer une page ou une gravure, il s’animait et parlait tout haut. Quelquefois même il posait précipitamment ses lèvres sur les marges du livre et les baisait violemment. C’était une scène étrange. On aurait dit que le volume était devenu un être vivant, et que le cousin dialoguait avec lui comme avec une grande personne. A épier tout ce manège, j’avais complètement oublié mon écureuil. Le fantasque animal, voyant qu’on ne s’occupait plus de lui, avait changé d’humeur. Sautant de branche en branche, il s’était rapproché lentement; finalement il avait sauté sur mon épaule, et aussi intrigué que moi, il semblait fort affairé à regarder ce qui se passait dans la chambre bleue.
--Voilà donc, pensais-je, pourquoi M. Bastien se claquemure dans sa chambre!... C’est pour lire un livre d’images. Ce volume doit contenir de bien intéressantes histoires, puisqu’elles l’émeuvent au point de le faire pleurer... Les enluminures ont l’air d’être amusantes... Je donnerais bien quelque chose pour les voir de près!...
Tout en ruminant ces choses dans mon cerveau, je me penchais le plus que je pouvais pour mieux distinguer ce qui se passait dans la chambre. Je ne sais si le cousin se douta qu’il était épié ou si quelque bruit du dehors vint le distraire, mais tout à coup il referma le volume, en baisa de nouveau le plat de la reliure avec ferveur, comme on baise une relique, puis brusquement le livre disparut sous le couvercle du pupitre.
IV
A partir de cette station sur l’acacia, je fus possédé par une idée fixe: voir de près et feuilleter le livre d’images. Je me figurais que ce précieux volume devait contenir des histoires merveilleuses. Les gravures coloriées qui l’illustraient et que j’avais vaguement entrevues, me donnaient une haute idée de la valeur du livre. Et puis, l’émotion inexplicable de M. Bastien, ses rires et ses larmes, son culte pour l’in-octavo, me faisaient soupçonner quelque mystère, dont la lecture du volume m’aiderait probablement à soulever le voile. Je supposais que ce livre dont le cousin prenait tant de soin, devait avoir un rapport secret avec l’évènement tragique qui avait bouleversé la vie de notre parent. A mesure que je tournais autour de cette idée, je me sentais empoigné par une curiosité croissante, par un désir enragé de me mettre en possession de la relique du cousin.
Rien n’égale la force d’expansion d’un désir non satisfait. On a beau chercher à se soustraire à cette préoccupation dominante, on y est toujours ramené par un aimant irrésistible. Déjà une fois j’avais été pris par un de ces désirs qui entrent en maîtres dans notre cerveau, et qu’on ne peut plus déloger. Il s’agissait d’un volume aperçu à la vitrine du libraire de Varennes, et sur la couverture bariolée duquel il y avait ce titre affriolant: _Livre magique_.--Mon imagination allumée par ces deux mots avait immédiatement pris feu, et je passais des heures devant l’étalage du marchand, dévorant la couverture des yeux et me demandant quelles merveilles elle pouvait bien cacher. Ce livre, j’en rêvais! Il coûtait deux francs: une grosse somme pour moi, qui ne possédais à la fois que quelques sous.--Cependant les efforts de ma volonté concentrée sur cet unique désir finirent par triompher des obstacles qui s’élevaient entre moi et la possession de ce volume attirant. A force d’amener Scolastique devant l’étalage du libraire, j’arrivai à obtenir de la parcimonieuse servante qu’elle m’avançât deux francs pour acheter le _Livre magique_. Je dois avouer du reste, qu’une fois possesseur de l’objet de mes convoitises, j’éprouvai une désillusion. Le livre n’avait de magique que son titre, et deux jours après je le troquai à un de mes camarades pour une bille d’agate.
Néanmoins cette première expérience de ce que peut une volonté tenace pour transformer une fantaisie en réalité m’avait logé dans la tête une certaine foi superstitieuse. J’étais persuadé qu’on finit par attirer à soi par une sorte de charme les choses qu’on veut fortement. C’est pourquoi je ne désespérais pas d’arriver à mettre la main sur le livre du cousin Bastien.
En proie à cette dangereuse illusion, et éperonné par mon désir, je ne quittais plus guère le palier de la chambre bleue, guettant les moindres absences du cousin pour m’y faufiler. Le bonhomme était matineux; il faisait son lit lui-même, brossait ses habits et se rendait ponctuellement chaque jour à la messe de sept heures. C’était à ce moment-là que je comptais m’emparer du livre. Seulement, comme s’il se fût méfié de mes intentions, il avait la précaution, en s’en allant, de fermer sa porte à double tour et d’en emporter la clé. Toutefois il était fort distrait et il lui arrivait parfois d’oublier son passe-partout dans la serrure, si bien qu’un matin j’en profitai pour pénétrer dans son sanctuaire et tâter le terrain.
Je furetai partout sans rien découvrir. Il était évident que le livre devait être serré dans le coffre du pupitre. J’examinai ce meuble et j’essayai vainement d’en soulever le couvercle. Hélas! il était solidement rivé au caisson par une targette de fer qui s’enfonçait dans un piton et qu’un cadenas rouillé défendait contre les curiosités indiscrètes. La clé du cadenas étant dans la poche de l’unique gilet du cousin, j’essayai d’abord d’introduire dans la serrure plusieurs petites clés dont j’avais eu la précaution de me munir, mais aucune d’elles n’allait, et je restais fort penaud devant le pupitre fermé...
Voilà à quelles extrémités conduit la dangereuse illusion dont je parlais tout à l’heure. J’étais en train de devenir un voleur, et le pis, c’est que je ne rougissais pas du vilain métier auquel me poussait mon idée fixe; au contraire, je m’endurcissais dans le crime, et les yeux fixés sur les ferrements du caisson, je cherchais une combinaison ingénieuse pour triompher de l’obstacle que m’opposait le cadenas.
A force de palper le pupitre, je remarquai que le piton était vissé dans le bois, et je me dis que c’était de ce côté qu’il fallait diriger l’attaque. Si je parvenais à arracher le piton, le cadenas viendrait naturellement avec lui. Je me mis à l’œuvre sur-le-champ; mais le bois de chêne était solide, la vis y était enfoncée profondément, et je ne réussis qu’à m’écorcher les doigts.--Il faudrait un tournevis! m’écriai-je mentalement,--et renonçant pour le quart d’heure à de nouvelles tentatives, je quittai la chambre, afin de me mettre en quête de l’engin qui jouerait pour moi le rôle du fameux «sésame, ouvre-toi!» dans la caverne des _Quarante voleurs_.
Ma première visite fut pour notre grenier, où il y avait de tout, et où un certain flair m’indiquait que je devais trouver l’indispensable tournevis. Oh! ces vastes greniers de campagne, si pleins de vieilles choses; ces greniers haut perchés, aux fenêtres sans croisées, où nichent les hirondelles, où l’air joue librement à travers l’antique charpente; je plains ceux qui n’en ont pas connu un dans leur enfance!--Le nôtre était très profond, percé de lucarnes cintrées, par lesquelles on voyait le ciel où couraient les nuages, les prés où serpentait la rivière, et au loin les verdures moutonnantes de la forêt d’Argonne.
Le peu de largeur de ces lucarnes y entretenait une ombre mystérieuse, encore accrue par un luxe de poutres et de chevrons soutenant la toiture de tuiles.
Sous cette charpente touffue, dont les madriers brunis gardaient la trace des coups de hache de l’ouvrier qui les avait équarris en plein bois, il y avait un fouillis de vieilleries, tout un musée de meubles invalides et centenaires. A côté d’une longue table où séchaient des oignons, un coffre de chêne contenait le linge qui attendait la lessive. Une tapisserie de Flandre, mangée des vers, où l’on distinguait encore une colonnade grise dans un massif d’arbres bleuâtres, pendait le long d’une massive armoire d’où s’exhalait une bonne odeur de pommes mûrissantes.
Il y avait encore une huche remplie d’avoine; une caisse bourrée de musique du XVIIIe siècle; sur les partitions manuscrites on lisait en bâtarde les noms d’_Armide_, du _Devin du village_, et des _Indes galantes_. Un paravent, aux chinoiseries à demi effacées, abritait derrière ses châssis toute une défroque du temps passé: mules de satin à hauts talons, fichus à fleurs de soie brochée, jupes de lampas à ramages, dont les couleurs éteintes faisaient rêver aux grand’mères qui s’en étaient parées. Plus l’encombrement des vieux meubles augmentait sous les franges des toiles d’araignée, dans l’angle étroit formé par la muraille et la toiture, plus l’obscurité s’épaississait; et je n’avançais à travers le poudreux fouillis qu’avec une religieuse terreur, me demandant si tout à l’heure je n’allais pas voir sortir de quelque armoire entre-bâillée le fantôme de l’un des possesseurs défunts de ces meubles hors d’âge...
Ce jour-là, le désir qui m’aiguillonnait dominait tout autre sentiment, et je furetais partout sans me préoccuper des revenants, sans avoir le moindre respect pour ces vénérables débris pleins de craquements mystérieux. A la fin, je tombai sur une boîte où gisaient pêle-mêle des ferrailles et des outils de menuisier, et au milieu des clous, des vrilles et des rabots, je mis la main sur de petites tenailles très solides, qui me parurent tout à fait propres à la besogne que je méditais. En pinçant le piton entre les tenailles et en manœuvrant adroitement, je devais arriver sans peine à le faire sortir du pupitre. J’empochai donc ma trouvaille, je la cachai dans ma chambre, derrière une pile de livres, et j’attendis une occasion favorable.
Le cousin resta six mortels jours sans omettre de fermer sa porte; mais un matin qu’il faisait beau temps et qu’il avait prémédité de pousser jusqu’au bois, après la messe, il retomba dans ses distractions ordinaires, et oublia sa clef dans la serrure.
Il n’avait pas fait vingt pas hors de la maison que j’étais déjà dans sa chambre, avec mes tenailles dans la poche de mon pantalon. Le moment tant attendu était arrivé enfin! Le cousin en avait bien pour deux heures; Scolastique et ma mère étendaient du linge au jardin, et mon père était à la justice de paix.
J’allais pouvoir satisfaire ma curiosité, j’étais seul et je ne craignais pas d’être dérangé pendant l’opération... Quand je dis seul, pas tout à fait. Le Sotret, qui me suivait comme mon ombre, s’était glissé traîtreusement derrière moi dans la chambre bleue, où il rôdait sans bruit. Mais j’étais tellement préoccupé de mon affaire, tellement pressé d’ouvrir le pupitre, que je ne pris pas même le temps de le réintégrer dans sa cage.
Me voilà donc m’approchant du bureau sur la pointe des pieds, retenant mon haleine et sentant dans ma poitrine un assez fort battement de cœur.--J’enfonce une main dans ma poche, j’en retire les tenailles; de l’autre je maintiens le cadenas en l’air et je serre la tête du piton dans les pinces, puis, lentement, en douceur, j’ébranle peu à peu la tige vissée dans le bois. Je la sens remuer faiblement... Je serre les tenailles, et, les maniant de toutes mes forces, après plusieurs essais infructueux, je parviens à faire tourner le piton... Victoire! le voilà dévissé, je le mets précipitamment en poche avec le cadenas, je soulève le couvercle et je regarde:--le livre est là, à côté d’une tabatière ornée du portrait du duc de Berry; je le prends d’une main tremblante; je suis si ému que j’en ai la chair de poule par tout le corps. Je rabaisse le couvercle avec de minutieuses précautions, et j’étale le précieux volume sur le pupitre, tandis que je m’installe dans le fauteuil de cuir avec un frémissement de joie.
V
Le livre tant convoité était tout simplement un in-octavo relié en basane marbrée, et à peu près pareil à ceux qu’on donnait encore de mon temps en prix dans les écoles.
Il contenait un choix de contes du chanoine Schmid, avec une gravure en tête de chaque histoire. Sur la feuille de garde, je vis d’abord l’inscription suivante, écrite en gros caractères d’écolier:
Ce livre est à moi Comme Paris est au roi. Je tiens à mon livre Comme le roi à sa ville. Si vous voulez savoir mon nom, Regardez dans le petit rond; Si vous voulez savoir l’année, Regardez dans le petit carré.
En effet, dans le petit rond, on lisait: «Désiré Bastien», moulé en belle gothique, et dans le petit carré: «1828».--Comme c’était déjà loin de nous!
Les estampes avaient été enluminées après coup, probablement par la main de l’écolier lui-même; cela se voyait aux couleurs crues, débordant les unes sur les autres, et peu variées: du bleu, du jaune et du rouge, avec un peu de vert pour les arbres et de rose pour les figures.--Cette coloration naïve et violente produisait des effets très amusants; mais ce qui me paraissait encore plus récréatif, c’étaient les illustrations et les annotations burlesques dont les marges du livre avaient été enjolivées. Désiré Bastien ne devait pas être un écolier fort soigneux. Les oreilles des feuillets et les pâtés d’encre semés çà et là le proclamaient assez haut, mais à coup sûr c’était un esprit ingénieux, fécond en inventions drôles. Quelle étonnante collection de dessins au crayon et à la plume! Vaisseaux voguant à pleines voiles sur la mer houleuse, soldats à pied et à cheval, caricatures de professeurs, paysages représentant un arbre, un bonhomme bâton en main, et une maison dont la cheminée lance une fumée en tire-bouchon... Par-ci par-là, des vers baroques comme ceux-ci, qui résumaient sans doute l’opinion de Désiré sur l’emploi du temps:
Lundi, mardi, fête; Mercredi, peut-être; Jeudi, la Saint-Nicolas, Vendredi je n’y serai pas, Samedi je reviendrai; Et voilà la semaine passée.
Ou bien une plaisanterie, qui consistait à inscrire au haut d’une page: «Si vous voulez connaître mon secret, cherchez à la page 17.»
La page 17 renvoyait à la page 64, et ainsi de suite jusqu’à la page 79 où on trouvait le profil d’un monsieur faisant un pied de nez au lecteur...
--Ma foi! me disais-je, Désiré Bastien ne devait pas engendrer la mélancolie; quel gai compagnon! Si j’avais vécu de son temps, j’aurais aimé l’avoir pour ami... C’était probablement ce fils que le cousin regrette tant... Pauvre homme! et comme c’est grand dommage tout de même que ce garçon soit mort si jeune!--Et je regardais avec attendrissement ces pages où l’écolier avait posé sa main, ces coups de crayon qu’il avait donnés si hardiment, ces taches d’encre qui gardaient encore l’empreinte d’un doigt d’enfant. On voyait sur le papier noirci les petites lignes concentriques qu’y avait marquées la peau de l’épiderme; et le doigt qui s’était appuyé là, où était-il maintenant?...
Comme je réfléchissais à toutes ces choses, j’entendis soudain au bas de l’escalier la grosse voix de M. Bastien.
--Oïe! oïe, pensai-je, il se sera aperçu de son oubli, et il vient chercher sa clef!
Je n’eus que le temps de jeter le volume sous le fauteuil et de me réfugier dans ma chambre.
Les choses s’étaient bien passées comme je le supposais. Arrivé à l’église, le cousin avait tâté sa poche et constaté l’absence de la clef, et, la messe une fois dite, il était accouru pour réparer son oubli. Il monta l’escalier, vit la clef dans la serrure, et, sans pousser plus loin ses investigations, il se contenta de clore la porte à double tour, mit son passe-partout en poche, puis redescendit d’un bon pas afin de rattraper le temps perdu.