Part 10
Je respirai un peu. L’orage s’éloignait; malheureusement ce n’était que partie remise. Que dirait M. Bastien lorsque à son retour il trouverait son pupitre sans cadenas et son cher livre d’images sous le fauteuil?... Je n’osais y penser et je me consolais en songeant que j’avais une bonne heure au moins devant moi. N’importe, j’étais fort penaud et je me mordais les doigts en cherchant un biais pour raccommoder les choses. Tout à coup, mes yeux étant tombés machinalement sur la cage de l’écureuil, ma respiration s’arrêta net. Je venais de songer que j’avais laissé le Sotret dans la chambre bleue, et que M. Bastien l’avait enfermé.
A cette pensée, une chaleur me passa dans tout le corps.--Me voilà bien, me dis-je, et cela m’achève!... Cet animal est capable de tout. Dieu sait quel dégât il va commettre dans la chambre du cousin!--Et instantanément je me représentai M. Bastien rentrant chez lui, appelant Scolastique et ma mère pour leur mettre sous les yeux les preuves de mon crime; j’entendis ma mère racontant mes méfaits à mon père, à son retour de l’audience, et j’entrevis aussi le châtiment: une désagréable perspective de pain sec, de retenues et de leçons à apprendre. Je ne pouvais rester en place, et je résolus de descendre au jardin; j’avais encore l’espoir, en grimpant sur l’acacia, d’établir une communication avec l’intérieur de la chambre bleue, et d’empêcher le Sotret d’y mettre tout à sac. Je me glissai d’abord en tremblant sur le palier, je collai un œil à la serrure... Impossible de rien voir! J’entendais seulement le trottinement menu de l’écureuil. Je dégringolai l’escalier quatre à quatre, et je me hâtai d’escalader l’acacia.
Me voici au milieu des branches, d’où l’on plonge dans la chambre bleue. Un petit vent d’est agite la cime et fait frissonner les souples rameaux dont les folioles se retroussent et palpitent comme de petites ailes. Je me penche, et, tout pâle, je jette un regard anxieux vers la fenêtre entrouverte. A travers l’entre-bâillement, je vois l’intérieur de la chambre comme si j’y étais. Le livre d’images est toujours gisant entre les pieds du fauteuil de cuir; l’écureuil gambade sur le lit, la queue en l’air, la mine éveillée. Je l’appelle doucement et d’une voix insinuante:--Sotret!... Petit, petit!--En même temps, je lui montre une provision d’amandes. Il lève la tête, m’aperçoit, pousse deux ou trois gloussements pour me dire: C’est bien, je suis là, mais rien ne presse et ce n’est pas mon heure de déjeuner.--Puis il saute sur l’un des montants du lit, et là, en équilibre, sans plus s’inquiéter de moi que si je n’existais pas, il procède à sa toilette, passe une patte sur sa joue, gratte son dos, lisse ses poils, épluche sa tête...
--Auras-tu bientôt fini, vilaine bête?--Je lui fais des signes énergiques, mais il n’en a cure, et continue de se pourlécher.--Dans le jardin plein de soleil, le vent balance mollement les linges qui sèchent sur les cordes tendues d’un arbre à l’autre; la rosée du matin fume dans les prés semés de colchiques violets, et la rivière bleuit entre les saules. Une mésange chante d’une voix fine au milieu des sureaux, et la brise d’automne m’apporte les rumeurs lointaines du bourg: bruits de chaînes dans les tonneaux qu’on rince pour la vendange, martellements sur l’enclume du forgeron, cris d’enfants qui jouent à l’entrée du pont.--Et je songe à une partie de billes que je devais faire ce matin avec le fils du greffier.--Il s’agit bien de billes à présent!... Après mon équipée et l’orage qui va éclater tout à l’heure, Dieu sait ce qui me pend à l’oreille... La prison peut-être, n’est-ce pas là où on met ceux qui volent avec effraction?... Je suis pris tout à coup d’un frisson en pensant au mur maussade _du violon_, voisin de l’hôtel de ville, où l’on enferme les vagabonds et les ivrognes. Je revois la porte massive avec son revêtement de gros clous, la muraille crevassée, et le noir soupirail où des barreaux noueux s’entrecroisent d’une façon rébarbative.
Je jette un nouveau coup d’œil dans la chambre. Sur le châlit, le Sotret se lèche et se relèche toujours, comme s’il préparait sa toilette pour aller à la fête. Il se nettoie à fond, sans se hâter, et cependant, miséricorde! comme les minutes filent! Tout à l’heure le cousin va rentrer, l’audience va finir, et ce sera mon tour. Oh! si les secondes pouvaient durer des heures! Si toutes les horloges pouvaient s’arrêter!... Mais le temps ne chôme pas, les minutes s’envolent, et voici justement l’horloge de Saint-Nicolas qui sonne dix heures. En bas, dans la cuisine, dont la croisée est ouverte, j’entends un bruit de vaisselle. C’est Scolastique qui s’occupe du dîner. Elle remonte la crémaillère et y pend la marmite. C’est aujourd’hui le jour de la soupe aux choux, et un pressentiment me dit que je n’y goûterai pas... Le pain sec, un pain arrosé de mes larmes, voilà ce qui m’attend! Les voix montent jusque dans les ramures de l’acacia:
--Scolastique, savez-vous où est Joseph?
--Ma foi, non, je ne l’ai pas vu depuis ce matin... Il court sur la place, bien sûr, avec ses petits camarades.
--Quel vif argent que ce Joseph! On n’a pas plus tôt le dos tourné que le voilà dans la rue à polissonner.
--Bah! il est comme les autres, n’est-ce pas? C’est de son âge; il fait le diable à quatre, mais il n’a pas pour deux liards de méchanceté!
--Oh! pour cela non, c’est un bon enfant...
Cela me serre le cœur d’entendre faire mon éloge dans un pareil moment, quand je sens le cadenas et le piton qui me rabotent la peau à travers la doublure de mon pantalon. Mes yeux sondent impatiemment la chambre bleue; ils vont du pupitre au livre d’images, et du livre à l’écureuil.
Bon! il a fini sa toilette, il est posé maintenant sur ses quatre pattes et a l’air de se demander ce qu’il pourrait bien imaginer pour passer le temps. Voilà le moment d’essayer de rechef de l’attirer vers la fenêtre.
--Sotret! Pst! Pst!--Il m’a entendu, il saute à bas du lit et tourne sa tête vers la croisée... Ah! enfin, il vient!... Il vient lentement, sans se hâter, le nez au vent, la queue horizontale, comme quelqu’un qui flâne, mais enfin il arrive. Je le suis du regard, aussi avidement qu’un joueur de quilles suit sa boule. Toute ma force de volonté, tout mon désir de l’attirer vers moi doivent être concentrés dans mes yeux... Hein? le voilà qui s’arrête à mi-chemin, au niveau du fauteuil... Mon Dieu, ayez pitié de nous, l’animal a vu le livre d’images!...
Je me souviens de son goût dépravé pour les reliures et le papier imprimé, je songe avec épouvante au sort de mon _Epitome_, et j’accentue plus encore ma pantomime, je redouble mes appels...
Mais c’est fini!... Toute l’attention du Sotret est maintenant absorbée par l’in-octavo relié en basane. Il s’en approche, le flaire un moment, le pousse hors du fauteuil, et, accroupi sur ses pattes de derrière, donne un premier coup de dent à la couverture. Cela le met en appétit, il tourne autour du volume et commence maintenant à attaquer la tranche.--Comme je lui lancerais volontiers le cadenas, et le piton avec, si je ne craignais de casser les vitres!... Je n’ai plus une goutte de sang dans les veines.--Sotret! animal! mauvais drôle!--Je lui prodigue toutes les injures de mon répertoire... Pas trop haut encore, car j’ai peur que le bruit n’amène quelqu’un dans le jardin... Je m’agite sur mon arbre, je me hisse jusqu’à l’extrémité de la branche la plus voisine de la muraille, et je cherche s’il y aurait moyen de sauter de là jusque sur le rebord de la fenêtre, afin d’empêcher un pareil forfait de s’accomplir; mais arrivé à l’endroit où la branche commence à plier, je m’aperçois qu’un bon pied me sépare encore de la corniche extérieure du mur. Si je m’élance, je manquerai mon coup et je tomberai piteusement sur le pavé; voilà tout.--Je mesure la distance, je sonde le vide qui est au-dessous, et ce calcul peu rassurant me démontre l’impossibilité de tenter l’aventure. Me voilà donc forcé d’assister, sans bouger, au massacre du livre de M. Bastien.
Massacre est le mot. Grisé par l’odeur de la colle et du papier, le maudit Sotret déchirait le livre à belles dents. Entre ses griffes, les estampes enluminées, les dessins et les annotations du pauvre Désiré Bastien s’en allaient en charpie; le parquet tout autour était jonché comme d’une neige de papier réduit en miettes. Parfois le Sotret, s’arrêtant au milieu de son infernale besogne, relevait la tête, dardait de mon côté ses yeux noirs malicieux comme pour me narguer, puis recommençait avec plus d’acharnement. J’en pleurais de rage, de terreur et de pitié; je n’avais plus même la force de mettre le holà! J’étais atterré, je serrais convulsivement la branche de l’acacia pour ne pas tomber.....
Tout d’un coup le Sotret dresse deux oreilles inquiètes; la porte s’ouvre et j’aperçois M. Bastien qui entre.....
Ah! saints du Paradis! ses yeux tombent d’abord sur le corps du délit et j’entends un épouvantable juron.--Je n’ai plus le courage de regarder ce qui va se passer, je ferme les yeux..... mais quelques secondes après un cri aigu me les fait rouvrir.--M. Bastien a saisi l’écureuil qui se débat.--Je saute à bas de l’arbre, je cours comme un fou dans l’escalier et je me précipite dans la chambre bleue.
VI
--Cousin, m’écriai-je en entrant, ne faites pas de mal au Sotret, c’est moi qui suis coupable!... Ne lui faites pas de mal, je vous en prie!
Mais le cousin ne m’écoutait pas. Il était secoué par un accès de colère qui donnait à sa figure blanche comme un linge une effrayante expression de sauvagerie; dans sa main crispée il serrait le malheureux Sotret, et bredouillait d’une voix rauque:
--Bête de malheur! Bête possédée du diable!
L’écureuil se démenait en effet comme un possédé, et pour se débarrasser de l’étreinte de M. Bastien, il se servait des seules armes qu’il eût à sa disposition: ses griffes et ses dents. Il les enfonçait profondément dans la main du cousin, et le sang coulait jusque sur les lambeaux de papier qui jonchaient le parquet.
--Grâce! grâce! criai-je de nouveau en me pendant à la redingote de M. Bastien.
Je ne sais si la douleur ou la vue du sang redoubla la rage du cousin, mais il serra plus fort. Le Sotret me regarda une dernière fois, comme pour m’appeler à son secours, puis ses beaux yeux noirs se troublèrent, il lâcha prise, et M. Bastien le lança violemment sur le parquet.
C’était fini, le pauvre Sotret ne bougeait plus, sa bouche entr’ouverte montrait encore ses dents aiguës, ses paupières étaient retombées sur ses yeux ternis, sa queue qu’il étalait si orgueilleusement s’allongeait flasque et ébouriffée sur les débris du livre d’images. Je poussai un gémissement et je me jetai à genoux près de l’écureuil mort, en essayant de le réchauffer dans mes mains. Les émotions par lesquelles je venais de passer m’avaient mis dans un étrange état nerveux; les sanglots m’étouffaient, et tout en caressant le corps tiède de mon écureuil, je criais convulsivement à M. Bastien:
--Bourreau! bourreau!... assassin!
Soudain, à ma grande stupéfaction, je vis le cousin s’agenouiller à côté de moi. L’expression sauvage de sa figure avait disparu, ses traits s’étaient détendus, et de grosses larmes tombaient de ses yeux rougis sur ses joues creuses. En même temps, joignant ses mains encore tremblantes, il murmurait des paroles décousues, avec un accent navrant:
--Je suis un fou! un fou!... Pardon, petit!... Ma mauvaise colère m’avait rendu déjà une fois si malheureux..... J’aurais dû m’en souvenir..... Maudit tempérament! J’avais juré de ne plus m’emporter..... Cet animal ne savait ce qu’il faisait; c’était son instinct de ronger, il rongeait..... Et je l’ai tué, comme autrefois j’ai tué mon pauvre La Bise..... La colère est un mauvais ange, Joseph; quand nous lui avons obéi une fois, nous ne nous appartenons plus..... Oui, petit, si j’avais su me contenir, La Bise serait encore près de moi..... grand, fort, la joie et la compagnie de ma vieillesse!..... Je n’irais pas comme un vagabond sur les routes, n’osant plus rentrer dans cette maison où on l’a rapporté tout sanglant, et où il a expiré comme cette bête vient de passer entre mes mains..... Il était si beau, si aimant, si vivant: et je l’ai tué comme j’ai tué l’écureuil!... Tiens, voici tout ce qui me reste de lui.....
En même temps ses maigres doigts rassemblaient les débris du livre d’images.
--C’était son livre favori, continuait M. Bastien en regardant les lambeaux de papier épars sur ses genoux; il l’avait eu en prix à son école, et il l’emportait partout..... Quand je feuilletais le livre, il me semblait que j’y retrouvais le souffle de mon enfant; je lisais les lignes crayonnées sur les marges, je regardais les estampes, les dessins, et je croyais l’entendre lui-même rire aux éclats... Je le revoyais penché près de la fenêtre, à sa petite table, avec le verre d’eau et les godets où il trempait ses pinceaux, et tout mon bon temps ressuscitait..... A présent je n’ai plus rien...., qu’un nouveau crime sur la conscience!.....
La grosse voix plaintive de M. Bastien me résonnait jusqu’au fond de la poitrine. En voyant ce vieux visage mouillé de larmes, en écoutant les confidences si poignantes de ce vieillard, qui me demandait pardon, à moi, si coupable dans la circonstance, je sentais la rancune causée par la fin tragique du Sotret s’évanouir pour faire place à un repentir mêlé de compassion.
Je me jetai brusquement au cou du bonhomme, et l’embrassant de tout mon cœur:
--Je vous aime bien, moi, cousin, lui dis-je, je vous aimerai toujours, je resterai près de vous, et si vous voulez, j’essayerai..... de remplacer La Bise!
Il m’empoigna dans ses bras, m’emporta vers le fauteuil, où il s’assit en me posant sur ses genoux; puis il couvrit mes cheveux de baisers:--Tu es un bon enfant, soupira-t-il, oui, reste avec moi..... nous nous aimerons bien!.....................
La paix une fois conclue, il fut convenu que nous ne soufflerions mot à personne des circonstances qui avaient précédé et amené la mort du Sotret. Le cousin voulut assumer complètement la responsabilité du meurtre de mon écureuil; après avoir enfoui dans son pupitre les restes du volume du chanoine Schmid, il revissa stoïquement le piton que je lui avais rendu, puis, comme Scolastique criait d’en bas que le dîner était prêt: Laisse-moi faire, Joseph, ajouta-t-il, je dirai que j’ai tué le Sotret dans un moment de colère, et ton père, qui connaît déjà mes emportements, n’en demandera pas davantage.
Après dîner, nous nous occupâmes tous deux des obsèques de mon cher écureuil. Je l’enveloppai dans un vieux foulard et le portai tendrement au fond du jardin, où le cousin le déposa dans un trou creusé au pied d’un tilleul. Puis M. Bastien, qui était très industrieux, tailla une pierre en forme de tombe; il y encastra adroitement une vieille ardoise, sur laquelle il grava cette épitaphe de sa composition:
Ci-gît le Sotret, Né en avril, mort en septembre. Arraché prématurément à son nid Il a été arraché plus vite encore A la vie. Ses amis en pleurant Ont élevé un tombeau A ses mânes regrettés.
Quand la tombe fut plantée sur la fosse, le cousin y jeta un regard mélancolique et se retira. Je le vis s’éloigner au fond de l’allée des framboisiers, relevant soigneusement les basques de sa redingote pour la préserver de l’humidité, et courbant pensivement la tête. Resté seul près de la pierre, il me sembla que je n’avais pas assez fait pour honorer la dépouille du malheureux écureuil, et que mon camarade ne devait pas être content.
J’allai racler des larmes de résine au tronc de nos sapins, je les déposai dans les godets de ma boîte à couleurs, et je les fis brûler en guise d’encens aux quatre angles de la tombe; puis ayant été acheter un paquet de pétards chez l’épicier, je les braquai en face du tilleul, et je tirai des salves en l’honneur du défunt.
De cette façon le pauvre petit Sotret eut de belles et dignes funérailles.
OISEAUX ET PLANTES DES BOIS
LE MERLE NOIR
(_Turdus merula_, L.)
Le merle noir est un oiseau sédentaire. Au rebours de la grive, sa cousine germaine, il passe l’hiver au pays natal.--Pendant les derniers grands froids, un matin, en ouvrant ma fenêtre, j’aperçus se détachant sur la blancheur d’un toit voisin un beau merle mâle, dont la robe noire tranchait étrangement sur l’épaisse couche de neige. L’oiseau, inquiet et morfondu, contemplait d’un œil ébloui et effaré ce blanc tapis uniforme qui recouvrait les balcons, les pavés des cours et les massifs des jardins. Ce merle parisien, né en plein Luxembourg, n’avait jamais vu pareil spectacle et semblait perdu au milieu de cette neige. Je lui jetai des miettes de pain. La chère semblait maigre à ce mangeur de vers et de fruits, le moindre brin de mouche ou de vermisseau eût mieux fait son affaire; mais quand on n’a pas ce que l’on aime, et que la faim vous pique le ventre, ce n’est point le cas de se montrer difficile. Il grignota du bout de son bec jaune ces reliefs peu succulents, m’envoya deux ou trois sifflements étranglés en guise de remercîment, et s’en alla chercher fortune ailleurs.
Nos merles campagnards, plus expérimentés que ce Parisien, sentent venir les rudes journées d’hiver et se réfugient au plus épais de la forêt, à proximité de quelque source chaude, dans le voisinage des sapins ou des genévriers qui leur offrent plus de ressources pour le vivre et le coucher. Dès que la neige fond et que le froid se détend, ils entrent en gaieté et lancent à plein gosier ce chant alerte et matinal qui retentit dans les vergers et les parcs dès la mi-février, et qui est comme le prélude du printemps. Ils nichent quand l’hiver est à peine fini, et souvent leur première ponte réussit mal, ainsi qu’en fait foi ce dicton de nos paysans:
Janvier sec et frileux Gèle la _merlesse_ sur ses œufs.
Mais la _merlesse_ ne se décourage pas et, si la ponte reste inféconde, elle recommence. Les merles construisent leur nid presque à ras de terre, dans des buissons ou au creux de quelque vieux saule étêté et trapu. Ce nid est assez semblable à celui des grives: enduit d’une couche argileuse en dehors, tressé de brins d’herbes et de menues racines, et matelassé au dedans avec de la mousse. En huit jours, l’ouvrage est parachevé et la femelle y pond de quatre à six œufs d’un vert bleuâtre, pointillé de taches couleur de rouille. Elle les couve seule, tandis que le mâle voltige çà et là et siffle en quêtant des vers de terre qu’il rapporte, coupés en morceaux, à sa couveuse.--C’est le menu des jours d’hiver et de printemps; mais quand vient la saison des fruits, le merle se dédommage de cette nourriture échauffante en s’abattant sur les cerisiers, où il fait ripaille. Il est très friand de fruits mûrs et, comme le loriot son compère, il a une prédilection pour les cerises. En septembre, dès que le raisin mûrit dans les vignes, il y fait de copieuses vendanges. Le jus des grappes le met en joie et développe encore sa gaieté expansive et son humeur de boute-en-train.
Le merle est en effet d’un naturel très sociable, mais avec cette particularité qu’il fréquente peu les merles ses confrères et que sa sociabilité s’exerce surtout au profit d’oiseaux plus petits et d’espèce différente. J’ai observé souvent au Luxembourg, vers le soir, le manège des merles sur les grandes pelouses qui ont remplacé les massifs de la Pépinière. Chacun d’eux sautillait légèrement dans l’herbe, escorté de quatre ou cinq moineaux familiers, qui semblaient très fiers d’être reçus dans l’intimité du bel oiseau à robe noire. Celui-ci allait et venait, faisait cent tours et se complaisait à ébaubir ces petites gens qu’il daignait admettre à partager sa promenade.--Le merle est comme ces esprits vaniteux, tapageurs et vulgaires, qui préfèrent à la compagnie de leurs égaux celle de personnes qu’ils peuvent éblouir et dominer à peu de frais. Il aime à se donner en spectacle, à tenir le dé de la conversation, mais cela sans gêne, sans vergogne et pour ainsi dire les coudes sur la table. Il y a en lui du hâbleur et du cabotin.--Un chasseur, dont la véracité ne m’est pas suspecte, me contait à ce propos qu’un soir d’automne il avait été témoin d’une scène curieuse. Au bord d’une vigne, il avait aperçu un merle, ivre de raisin, en compagnie de cinq ou six grives. Le drôle, mis en bonne humeur par le raisin noir, s’était perché sur les échalas et donnait la comédie à ces joyeuses commères. Il dodelinait de la tête, battait des ailes, agitait la queue, avec des mines grotesques qui divertissaient grandement les spectatrices, placées à peu de distance et fort attentives.
L’histoire m’a paru d’autant plus vraisemblable que la familiarité des grives et des merles est un fait positif; on les prend souvent ensemble dans les mêmes pièges, et Pline, de son temps, en avait déjà fait la remarque:--_Merulæ et turdi amicæ sunt aves_.
Mais il n’est si bonne compagnie qui ne doive se séparer. Aux premiers froids, les grives émigrent, et le merle reste seul à grelotter dans les taillis déserts. C’est fini de rire et le comédien a perdu son public. Il y a bien encore les mésanges, mais ce sont des revêches personnes, tout affairées à quêter leur nourriture et qui se soucient peu des amuseurs. Quant aux roitelets, ils se tiennent sur la réserve et dédaignent ces vulgaires plaisanteries de table d’hôte. Isolé dans la grande forêt, le merle se renferme en son par-dedans, et se répète à lui-même ses grivoiseries, comme un vieil acteur oublié, qui joue encore pour lui tout seul les scènes où il était le plus applaudi dans son beau temps.
LE MARTIN-PÊCHEUR
(_Alcedo ispida_, L.)
Le martin-pêcheur, qu’on appelle dans le Midi _merle d’aigue_, et _vire-vent_ sur les bords de la Loire, est, croit-on, le même oiseau que les poètes antiques ont si souvent chanté sous le nom d’_alcyon_. Suivant le mythe grec, Alkyoné, fille d’Éole, métamorphosée en martin-pêcheur, errait solitairement le long des rivages, redemandant avec des cris aigus son amant Ceïx, que Neptune avait fait mourir. Depuis longtemps cette vieille fable grecque dort oubliée dans les dictionnaires de mythologie; le martin-pêcheur a échangé son nom poétique contre un nom plus vulgaire et non moins expressif, mais il est resté morose et il a gardé son cri plaintif.--Pourquoi les oiseaux des rivages sont-ils presque toujours tristes? Le héron, le courlis, la bécassine, sont des mélancoliques; la bergeronnette _lavandière_ elle-même, malgré son gentil sautillement, a, dans son éternel va-et-vient sur le gravier, la mine inquiète d’une âme en peine. Cette tristesse tient-elle à l’influence des milieux? Les grands étangs, bordés de saules échevelés où le vent soupire, les brumes des matins et des soirs, les sanglots des sources sous bois, portent l’homme à la mélancolie; ont-ils le même effet sur le système nerveux de l’oiseau? Je serais tenté de le croire. Toutefois, pour le martin-pêcheur, comme pour le héron, il y a une autre et plus prosaïque raison de cette disposition chagrine: c’est l’inquiétude du pain quotidien, l’anxieuse attente de la proie que ces oiseaux doivent guetter pendant des heures, à la même place. Quand on n’a rien dans le ventre et qu’il faut croquer le marmot jusqu’à ce qu’un poisson problématique vienne s’offrir à portée du bec, on n’est pas enclin à une gaieté folâtre. Ceux qui font ce métier-là en amateurs, et avec la certitude d’un bon souper au retour, finissent eux-mêmes par contracter, dans cette longue et immobile attente, une sorte de mélancolie nerveuse. Les pêcheurs à la ligne ont presque tous des prédispositions à l’hypochondrie.