Les enchantements de la forêt

Part 11

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Le martin-pêcheur, lui, passe ses jours à cette quête souvent décevante de la nourriture. Dès le matin, il file d’un vol rapide en rasant la surface de l’eau et va se percher sur une branche au-dessus du courant. Il y reste une heure, deux heures même, guettant le passage d’un _véron_ qui se fait longtemps désirer. Si la place est mauvaise, il reprend sa volée, et, poussant son cri aigu qu’on entend par-dessus le bouillonnement des cascades, il vire et revire ainsi pendant des lieues, à la recherche d’une proie incertaine. Le moyen d’être gai, avec de pareilles préoccupations, surtout quand on est, comme lui, doué d’un robuste appétit et d’un tube digestif qui rendrait des points à celui du canard!

Les beaux habits ne font pas le bonheur, sans quoi le martin-pêcheur n’aurait pas tant à se plaindre. La nature l’a habillé des couleurs les plus rares et les plus éclatantes. Tout son dos et le dessus de sa queue sont d’un vert lumineux qui, au soleil, a des chatoiements de pierres fines; les ailes, la tête et le dessus du cou sont ponctués de taches plus claires, d’un ton semblable à celui des turquoises qui ont verdi; la gorge et la poitrine sont d’un rouge feu ardent. Malgré cette magnifique livrée, le martin-pêcheur au repos manque absolument de prestige. Bas sur pattes, ayant la queue trop courte, le corps épais, la tête trapue et un profil héronien, il ressemble à un rustaud qui aurait endossé un habit de cour. Mais, dès qu’il prend son vol, il semble transfiguré; il file comme une flèche de saphir entre l’eau et la verdure, et, quand il coupe brusquement le courant, on dirait d’une lueur d’arc-en-ciel qui passe.

Il niche au bord des ruisseaux et des rivières, dans des creux de racine ou des trous d’écrevisse, qu’il aménage à son gré. Il en maçonne et rétrécit l’ouverture, tapisse son nid rudimentaire de débris d’arêtes et d’écailles de poisson, et sur cette poussière dépose en avril six ou sept œufs d’un blanc d’ivoire. Ses noces durent peu: ceux qui peinent pour vivre n’ont guère le temps d’aimer. Toujours travaillé par le besoin, le martin-pêcheur a une vie brève. Quand l’hiver est rude et que les cours d’eau sont gelés, il lui faut battre longtemps les rivages avant de trouver une pitance et plus d’une fois il tombe mourant sur la rivière glacée. Sonnini rapporte que, pendant le long hiver de 1776, on trouva des martins-pêcheurs qui s’étaient hasardés jusqu’en plein Paris, en quête de trous pratiqués dans la glace dont la Seine était couverte.

Du moins, au temps des Grecs, l’alcyon était chanté pendant sa vie et vénéré même après sa mort. Les anciens le croyaient doué d’extraordinaires vertus. Il garantissait les gens de la foudre et faisait grossir les trésors; il donnait la beauté aux femmes, la paix à la maison, le calme à la mer. Aujourd’hui le martin-pêcheur est à peine l’objet de quelques vagues superstitions. Les paysans, le voyant ordinairement posé sur des branches mortes, disent qu’il fait sécher le bois sur lequel il s’arrête. Du temps de Buffon, comme on remarquait que le cadavre de cet oiseau est rarement attaqué par les vers, les ménagères lui attribuaient la vertu d’éloigner les mites, et le suspendaient au milieu de leurs vêtements de laine.--Lamentable destinée et triste décadence! Avoir baigné son aile d’azur dans les rayons du soleil, dans la limpidité des grandes eaux, et finir piteusement dans le fond d’une garde-robe! Tout se vulgarise et se rapetisse, même les superstitions. En perdant son doux nom d’alcyon, le malchanceux martin-pêcheur a perdu jusqu’à ce vague parfum de poésie qui s’attache et survit à la mort.

LE ROITELET

(_Sylvia Regulus_, Linn.)

Le roitelet est le plus petit de nos oiseaux d’Europe. Il est plus menu encore que son voisin le troglodyte, avec lequel on le confond souvent, bien qu’ils différent de mœurs, de langage et d’habit. Le troglodyte, qu’on appelle en Lorraine le _petit-bœuf_, est plus long d’un pouce; tout son plumage est ondé de brun foncé et de noirâtre, comme celui de la bécasse; sa queue alerte est sans cesse retroussée en panache; de plus il a un joli ramage, gai et mélodieux, tandis que le roitelet, sauf à l’époque de la couvée, ne possède qu’une note aigrelette et stridente, assez semblable à celle de la sauterelle. Mais si le roitelet ne brille point par son chant, en revanche il porte sur sa tête les insignes de la royauté. Son simple vêtement brun olivâtre est relevé par une belle huppe couleur aurore. Cette crête, aux plumes mobiles, se dresse ou s’abaisse à volonté par le jeu des muscles de la tête. Elle est bordée de noir. Une raie blanche à la base de la couronne et un trait noir de chaque côté de l’œil achèvent de donner au monarque en miniature une mine résolue et courageuse. Le roitelet est en effet plein de vivacité et d’énergie; et pas un oiseau n’entreprend plus bravement que lui la lutte pour l’existence. Il faut le voir, l’été, par les jours chauds, l’hiver, par les plus grands froids, sautiller de l’arbre au buisson et du buisson au brin d’herbe, égrenant les ombelles des fenouils, nettoyant les aiguilles de l’épicéa, fouillant les gerçures des saules pour y trouver des graines minuscules, des œufs de papillons ou des larves d’insectes. C’est un grand éplucheur de troncs d’arbres. Il s’attaque de préférence aux arbres verts: pins, sapins, genévriers, qui cachent entre leurs aiguilles tout un petit monde d’œufs et de larves. C’est un maître échenilleur que ce petit roi. On a calculé qu’un roitelet peut consommer annuellement trois millions d’œufs et de larves. Il fait son métier en famille, avec ordre et méthode. Toute la troupe volète de cépée en cépée, dans une direction déterminée par un _sens_ spécial de migration. Un ornithologiste très fin observateur, M. de la Blanchère, a dit dans son intéressant petit livre sur les _Oiseaux utiles et nuisibles_, qu’il savait parfaitement par quelle lisière les roitelets entreraient sous bois à l’automne, et dans quels cantons de la forêt il les rencontrerait successivement et immanquablement pendant l’hiver.

Ce tout petit oiselet affectionne les grands arbres: les pins sylvestres où le vent chante de si mélodieux airs, ou bien nos grands sapins des Vosges où le lichen pend en longues barbes dans les ramures. C’est là qu’il aime à se sentir bercé, avec toute la perspective de la forêt moutonnante au-dessus de lui. C’est là qu’il accroche son nid:--une merveille.--Figurez-vous une boule creuse, tissée délicatement avec des brins de mousse et des toiles d’araignée, capitonnée à l’intérieur du duvet le plus chaud et le plus moelleux: duvet de choix, glané dans les chatons des peupliers, parmi les aigrettes mûres des chardons et les semences cotonneuses des épilobes. Dans ce nid douillet où l’on ne pénètre que par un trou étroit, pratiqué sur l’un des côtés, la femelle pond de sept à onze œufs, pas plus gros que des pois. Il n’y a plus que les petites gens et les rois pour avoir de si nombreuses familles!

Le roitelet a tout à la fois dans son corps minuscule du sang royal et du sang plébéien. Par sa taille, ses habitudes laborieuses et sa bonne humeur, il appartient au menu peuple; mais il porte couronne et règne à sa façon dans la forêt. C’est une royauté mystérieuse et insaisissable, analogue à celle de la reine Mab et du nain vert Obéron, mais elle n’en est pas moins effective. En hiver, quand tous les oiseaux chanteurs ont émigré, elle se manifeste partout sous la futaie. Le roitelet va et vient, sautillant comme un feu-follet, dans les grands massifs endormis où seul il représente le mouvement et la vie. Sur les buissons blancs de neige on voit tout à coup surgir sa jolie huppe à crête aurore. Il est si délicat, si subtil qu’il passe à travers les broussailles les plus enchevêtrées; il se moque du filet des chasseurs et glisse à travers les mailles les plus étroites. Il se pose sur la moindre brindille sans la faire plier, se cache tout entier sous une feuille de ronce et court comme un lézard à travers les ramilles des fagots que les bonnes femmes rapportent le soir au village. Au lieu de l’engourdir, l’hiver enflamme encore son sang vif et chaud. Il supporte vaillamment des froids de dix degrés. Quand les ruisseaux gelés font silence, quand pas une herbe sèche ne bouge, pas un mulot ne remue, le bûcheron, qui souffle dans ses doigts avant de reprendre sa cognée, entend soudain un léger cri joyeux et voit filer entre les branches effeuillées une mignonne apparition à l’auréole d’or fauve... C’est l’esprit familier de la grande forêt, le roitelet qui se gausse de la bise et de la neige. En entendant la voix stridente de ce brave échenilleur, le fendeur de bois se sent moins seul. Ils échangent tous deux un salut, et le vieux coureur de chênes se remet plus courageusement à sa rude besogne.

LA FAUVETTE A TÊTE NOIRE

(_Sylvia atricapilla._)

La fauvette à tête noire est un de nos premiers chanteurs d’avril. Son nom seul évoque le souvenir des plus douces émotions printanières:--les premières pousses vertes des lilas, la mielleuse odeur des chatons du saule, les boutons roses des pêchers en fleurs et la sonnerie des cloches de Pâques.--Lorsque la leste et courte chanson de la fauvette égaye les noisetiers et les cerisiers du verger, les écoliers se disent: «Voilà l’hiver passé!» Et mis soudain en humeur d’école buissonnière, ils s’en vont par bandes à travers bois, frétillant au soleil comme des lézards, cherchant des nids et se taillant des sifflets dans les branches de saules tout humides de sève. Pour mon compte, je n’ai jamais pu entendre le chant de la fauvette sans repenser à la série de rustiques plaisirs que ce refrain de bon augure annonçait à mon enfance turbulente. Souvent, il est vrai, cette première promesse du printemps était suivie d’amères déceptions, et nous étions leurrés, la fauvette et moi. «Il n’est, dit le proverbe, si joli mois d’avril qui n’ait son chapeau de grésil.» Bien des fois, après une précoce flambée de soleil, la gelée blanche amasse de gros nuages plombés dans le ciel, les giboulées se succèdent, mêlées de neige fondante; adieu printemps! Il faut voir alors les fauvettes trop tôt revenues voleter d’un air consterné, ébouriffant leurs plumes et poussant des cris de détresse. Les branches n’ont pas encore assez de feuilles pour qu’elles puissent s’y abriter; elles sont forcées de se rencogner dans un creux d’arbre ou un angle de mur, et elles se demandent avec angoisse si ce n’est pas l’hiver qui recommence. Heureusement les beaux jours se décident à revenir pour tout de bon, et les chansons éclatent dans tous les coins du jardin. Les fauvettes s’accouplent et le mâle se met à construire le nid conjugal. La fauvette à tête noire bâtit volontiers le sien dans les vergers voisins des habitations, au milieu d’un buisson de noisetier ou d’aubépine. Le nid est posé à la naissance des branches, à peine à trois pieds du sol. Il est composé à l’extérieur de mousse et d’herbes sèches, et à l’intérieur de crins finement tressés. Dès qu’il est achevé, la femelle y pond quatre ou cinq œufs d’un marron très clair, tachetés et marbrés de brun foncé. Les deux époux surveillent cette ponte avec une sollicitude ombrageuse; souvent ils se relayent pour couver, et si, pendant une absence, une main indiscrète vient à toucher aux œufs, le père et la mère les abandonnent presque toujours. Je me souviens qu’étant écolier, j’avais découvert un de ces nids dans un vieux genévrier de notre jardin; je ne pus résister à une fantaisie d’enfant;

Cet âge est sans pitié....

et je dérobai l’un des jolis œufs ponctués de brun. Le lendemain, quand je revins guetter la couveuse, je trouvai les œufs brisés et le nid abandonné.--Sitôt que les petits sont éclos, le père et la mère montrent pour eux un attachement qui persiste pendant toute la saison. Ils retiennent auprès d’eux et guident jusqu’en automne les jeunes adolescents. On les voit voltiger en famille le long des lisières: le père va en éclaireur, et s’il aperçoit dans un buisson une abondante récolte de groseilles sauvages, de baies de sureau ou de bourdaine, il avertit sa maisonnée par un cri joyeux et toute la bande accourt pour faire ripaille.

La mue a lieu en août. C’est alors que les jeunes mâles prennent la toge virile, ou, pour parler plus exactement, c’est alors que leur tête commence à se couvrir de cette calotte de plumes noires qui est la marque distinctive de cette espèce de fauvette, et qui lui a valu en Allemagne le surnom de _mönch_ (moine). A l’état adulte, ce capuchon noir couvre le derrière de la tête ainsi que le sommet, et retombe jusqu’aux yeux de l’oiseau; le tour du cou est d’un gris ardoisé, plus clair à la gorge, s’éloignant sur la poitrine dans un blanc ombré de noirâtre; le dos et les ailes sont d’un gris brun, lavé d’une faible teinte olivâtre. C’est aussi après la mue que les jeunes mâles se mettent à chanter. De tous les oiseaux de la famille, la fauvette à tête noire est celui qui a le chant le plus agréable et le plus soutenu. Il se compose d’une suite de modulations assez courtes, mais vives et fraîches; quelques notes éclatantes se détachent nettement de cette mélodie un peu voilée, puis le tout se fond de nouveau dans un gazouillement discret.--C’est bien là le langage à la fois vif et voilé des premières émotions printanières, le chant de l’adolescence de l’année!--quelque chose de tendre et d’ardent, brusquement entrecoupé de soupirs à demi étouffés. La romance n’est pas de longue haleine; elle est brève et charmante comme les premiers beaux jours d’avril et comme ces délicates couleurs roses de l’aube, qui ont un éclat si doux et qui s’effacent si vite!

LA MÉSANGE BLEUE

(_Parus cæruleus._)

Je ne puis songer à la petite mésange bleue sans me rappeler mes forêts du Barrois et certaines matinées de la fin de septembre, au temps où j’étais écolier. Le souvenir du léger frisson que me causait la fraîcheur glacée de ces premières matinées d’arrière-saison, me revient encore aujourd’hui avec une sensation délicieuse. Dès la prime aube, nous partions dans le brouillard, emportant dans notre carnier du pain de ménage et des noix. Nous foulions d’un pied joyeux les grosses mottes de terre rouge, recouvertes de toiles d’araignée où perlaient de mignonnes gouttes d’eau. Des buées blanches rampaient dans les fonds boisés, mais déjà on devinait à travers la brume, là-haut, un ciel pur où les alouettes commençaient à chanter. Je crois revoir les lisières du bois avec leurs fourrés de prunelliers, d’alisiers rougissants et de pommiers sauvages, à demi effeuillés, dont les pommes vertes faisaient ployer les branches grises. Nous entrions silencieusement dans le taillis qui exhalait une bonne odeur de mousse et de champignons, et où s’enfonçaient mystérieusement d’étroites _sentes_ bordées de ces pièges que La Fontaine appelait des reginglettes et que nous nommons en Lorraine des _raquettes_. Il me semble entendre encore le bruit sec de la _sauterelle_ se détendant soudain sous le poids d’un oisillon étourdi, et il me semble te revoir, pauvre mésange bleue, pendue par les pattes à la ficelle de la perfide raquette. Tu agitais convulsivement tes ailes azurées, tes plumes se hérissaient sur ton poitrail d’un jaune verdâtre, et la petite tête d’un bleu noir zébré de blanc se soulevait avec des cris de colère et de désespoir.--Depuis, je n’ai pu m’empêcher de sourire tristement quand j’ai lu dans de gros livres d’histoire naturelle que tu avais «une férocité innée, souvent couverte sous le masque de l’hypocrisie» (J.-J. Virey,--Buffon, _Hist. nat. des Oiseaux_). Ce n’est pourtant pas toi, mésange bleue, qui as inventé cet hypocrite et atroce supplice de la reginglette!...

En dépit de ce qu’ont pu dire les collaborateurs de Buffon et tous les ornithologues qui ont parlé du caractère hargneux et cruel de la mésange, il ne me semble pas plus juste d’accuser la mésange bleue de férocité, que d’appeler la digitale pourprée empoisonneuse. En usant de ses ongles forts comme de petites serres, et de son bec dur comme une pointe de diamant, elle ne fait qu’obéir à cette loi générale que Darwin a formulée:--la lutte pour l’existence.--Mignonne, délicate, pesant une once à peine, perdue dans la grande forêt peuplée d’ennemis, la mésange bleue se trouve dans la triste alternative de manger ou d’être mangée, et elle s’arrange de son mieux pour l’être le plus tard possible. Notez qu’elle a une nombreuse famille à nourrir. La femelle pond au mois d’avril de huit à dix-sept petits œufs blancs, qu’elle dépose dans un trou de mur ou un creux d’arbre, quelquefois dans le gîte abandonné d’un écureuil. Elle ouate soigneusement ce nid de hasard d’une moelleuse doublure de duvet, et, sitôt la couvée éclose, le frêle oiseau montre, pour repaître et défendre les siens, une vaillance et une force de volonté admirables. Il faut voir les mésanges voltiger de branche en branche, avec un gazouillement joyeux, en quête de graines ou de chrysalides. Infatigables, elles grimpent le long des troncs d’arbres, s’accrochant aux plus minces brindilles, la tête en bas, afin de mieux fouiller les fentes de l’écorce et de découvrir autour des branches, ces bracelets d’œufs que les papillons y déposent. D’un coup de bec, elles fendent les graines les plus dures, les faînes, les noisettes et même parfois le crâne des oiseaux leurs ennemis. La mésange bleue surtout est intrépide, quand il s’agit de protéger son nid. Sans hésiter, elle court sus à la chouette; gonflant son poitrail emplumé, poussant un strident cri de guerre, elle s’élance hardiment à la tête de la rôdeuse, cherche à lui crever les yeux, la griffe jusqu’au sang, et, en somme, bien souvent l’oblige à battre en retraite.

Au lieu de calomnier la mésange bleue, l’homme devrait la bénir, car elle lui rend des services inappréciables. Jugez plutôt:--Elle mange par jour environ 15 grammes d’œufs de papillons, ce qui donne une moyenne de 20 000 chenilles. On a calculé que sa nourriture annuelle représente six millions d’œufs ou une quantité équivalente en pucerons et en chenilles. Chaque couple a une portée de dix à seize petits, dont l’entretien exige au moins la moitié de la nourriture des parents; voilà donc une seule famille qui fait une consommation annuelle de 24 millions d’insectes. (H. de la Blanchère, _Oiseaux utiles et nuisibles_.)--En récompense de ces services signalés, lorsque en automne les mésanges quittent les grands bois des montagnes pour descendre dans les taillis et les vergers des plaines, l’homme tend ses raquettes, prépare ses gluaux, prend par milliers ces utiles échenilleuses, et, par un surcroît, il va clabaudant partout que la mésange a un caractère «foncièrement méchant».

Pauvre petite mésange bleue! j’ai moi-même sur la conscience de t’avoir tendu jadis de ces hypocrites traquenards, qui brisent tes pattes menues et te font mourir dans une terrible agonie. Aujourd’hui, je te fais amende honorable à ma façon, et lorsque, en septembre mes flâneries me ramènent sous bois dans une de ces _tendues_ meurtrières, je détends sournoisement avec une chiquenaude ces maudites _sauterelles_ sur lesquelles on t’invite traîtreusement à te poser. Autant de raquettes devenues inoffensives, autant d’oisillons sauvés de la brochette, de la _coquelle_ de fonte où les ménagères les font rôtir avec des lardons et des feuilles de vigne.

LE LORIOT

(_Oriolus galbula_, L.)

Rien qu’à voir le loriot, on juge tout de suite qu’on a affaire à un gourmand. Le bec de couleur purpurine, long, fort et largement fendu, se recourbe voluptueusement à l’extrémité supérieure; la partie inférieure, un peu rentrée et en retrait, donne à l’ensemble de cet organe l’expression des lèvres d’un connaisseur en train de déguster un vin fin. Les narines bien ouvertes indiquent un flair exercé; l’œil gros et rond, rouge comme une guigne, est mouillé d’une humide lueur de sensualité et de convoitise. Une petite moustache noire entre l’œil et l’ouverture du bec achève d’accentuer cette physionomie d’épicurien. Le reste du corps, svelte et bien découplé, est (chez le mâle du moins) d’un beau jaune vif, à l’exception des ailes qui sont noires et de la queue, mi-partie noire et jaune.

Le loriot, en oiseau qui aime ses aises, passe toute sa saison d’hiver dans les pays chauds. On dirait que c’est le soleil ardent de Malte ou de l’Égypte qui a doré son plumage. Il ne revient chez nous qu’en mai, et les Allemands l’ont surnommé pour cette raison l’oiseau de la Pentecôte, _Pfingstvogel_. On prétend que, du fond de la vallée du Nil, il flaire dans le vent l’odeur des cerises mûres d’Europe. La vérité est qu’il arrive dans nos bois un peu avant la maturité de ce fruit, qui n’est complètement à point que vers la mi-juin;--mais c’est le jus de cerise qui semble lui assouplir le gosier et le mettre en voix. Son chant n’a tout son éclat que lorsque les merises sont vermeilles. Ce chant, composé au plus de trois phrases très courtes, a une sonorité et un velouté exquis. On ne peut mieux le comparer qu’aux sons d’une flûte d’or. C’est une mélodie pleine et pure, liée par un grasseyement imprégné de sensualité. Les paysans de l’Anjou, dont ce mangeur de guignes dévaste les vergers, assurent qu’il dit dans sa chanson:

Je suis le compère loriot, Je mange les cerises et laisse les noyaux.

Bien que d’ordinaire la gourmandise pousse à la sociabilité, le loriot est loin d’avoir la familiarité joviale du merle, son parent. Il est d’un naturel défiant et d’une approche difficile. Ce n’est qu’avec de grandes précautions et en usant de ruse qu’on parvient à l’entrevoir sous les futaies de hêtres et à observer ses mœurs domestiques. L’un des détails les plus intéressants de la vie intime de cet oiseau est l’originale construction de son nid. Le loriot le place à la fourche des hautes branches, dans les massifs les moins fréquentés. De longs fils de laine, des brins de lacet, des filaments de chanvre, ramassés par les chemins, servent à la structure extérieure du nid qui se trouve suspendu comme un hamac entre deux branches auxquelles il est relié par de souples et solides ligatures. A l’intérieur, ce berceau aérien est douillettement matelassé d’herbe et de toiles d’araignée.

C’est la femelle qui a tout le travail de la nidification; c’est elle qui tisse les cordelettes du hamac et tapisse soigneusement le fond du nid. Le mâle, perché sur une branche voisine, la regarde faire et se borne à donner des conseils. Dès que la barcelonnette se balance mollement au moindre vent qui passe à travers la ramée, la dame du logis y dépose de trois à cinq œufs, dont la coquille grise est fouettée de petites taches brunes, qui ressemblent à des éclaboussures de jus de bigarreaux noirs. La femelle, dont la robe paraît terne à côté de celle de son mari, et qui n’a pour tout ramage qu’un cri rauque et étranglé, rachète ces désavantages physiques par son industrie et son dévouement. Elle couve seule les œufs. Quant au mâle, il se borne à picorer des cerises et à chanter d’une voix claire aux abords du nid.