Les enchantements de la forêt

Part 12

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Ce loriot mâle, égoïste et gourmand, trop beau pour rien faire et qui se borne à montrer son bel habit jaune, à lancer des vocalises et à se gargariser de jus de guignes, tandis que sa femelle s’épuise à la dure besogne du ménage, me fait toujours penser à _M. Turveydrop_, ce personnage de Dickens, dans _Bleak-House_, qui est si remarquable par sa «magnifique tenue», et qui vit aux dépens de son fils, le pauvre petit professeur de danse.--Tandis que le compère loriot lisse ses plumes et donne de la voix, l’humble ménagère ne quitte pas le nid. «Lorsque les petits sont éclos, dit Buffon, non-seulement elle leur continue ses soins affectionnés pendant longtemps, mais elle les défend contre leurs ennemis et même contre l’homme, avec plus d’intrépidité qu’on n’en attendrait d’un si petit oiseau.»

Vers la mi-août, les petits sont déjà forts et il n’y a plus de cerises aux arbres. «Nous n’avons plus rien à faire ici,» dit le père. Et sans trop s’inquiéter si sa famille le suit,--grassouillet et bien portant,--il repasse la mer et va déguster des figues de Barbarie, en attendant qu’un nouveau printemps ramène la saison des cerises.

LA FAUVETTE DES ROSEAUX

(_Sylvia arundinacea._)

Il y a plusieurs variétés de _fauvettes des roseaux_; elles se distinguent les unes des autres par leur façon de vivre et aussi par les tons plus ou moins foncés de leur plumage d’un gris jaunâtre.

La _rousserolle turdoïde_ habite de préférence les marais et les rives boisées; l’_effarvatte_ se plaît dans les jardins ou les jonchaies qui avoisinent les eaux courantes; la _verderolle_ niche sur les branches basses des saules dans les chènevières humides et même parmi les seigles verts.

Toutes ont certains traits communs: la tête déprimée comme celle de l’hirondelle, le bec fort, et l’ongle du pouce grand, robuste, développé par la nécessité de s’accrocher solidement aux brins flexibles des joncs, aux quenouilles glissantes des _massettes_.

Toutes se nourrissent exclusivement des insectes qui abondent dans le voisinage des eaux, et ont le même chant aux notes stridentes et cuivrées.

La fauvette des roseaux arrive dans le centre et le nord de la France vers la mi-avril; elle en repart à la fin d’août. Son nid profond, artistement construit, tressé à l’intérieur et à l’extérieur avec des herbes sèches et souples, est le plus souvent suspendu à deux ou trois tiges nouées par autant d’anneaux de mousse ou de crin. Ces boucles mobiles sont assez lâches pour que le nid puisse s’élever ou s’abaisser suivant la hauteur de l’eau. Cependant, comme les anneaux ne peuvent glisser qu’entre les deux nœuds de chaque roseau, il arrive parfois que cette précaution est inutile et que, dans les grandes crues, le courant submerge le nid et la nichée.

Lorsque le bord de la rivière est dépourvu de roseaux et de joncs, notre fauvette se rabat sur les buissons les plus voisins. Je me souviens d’avoir entendu tout un printemps, au bord de l’Ornain, une rousserolle qui s’était logée au beau milieu de la ville, dans les sureaux d’une terrasse surplombant au-dessus de la rivière.

Dans ce logis qui se balance mollement à la moindre brise la femelle pond cinq œufs d’un blanc crème, marbré de brun. Sitôt les œufs pondus, elle ne quitte plus le nid et s’y laisse bercer par le remous de l’eau, tandis que le mâle, accroché à une tige de jonc, répète tout le jour en pleine lumière sa chanson réveillante et joyeuse, dont les notes pressées, éclatantes, peu variées, se succèdent presque sans une pause!--_cri cri, cra cra, cara, cara!_...

Le soleil tombe d’aplomb, l’eau à travers les herbes a d’éblouissants miroitements d’argent fondu, l’air brûlant semble flamboyer, et ce chant monotone, infatigable, s’harmonise avec les scintillements de la rivière, le bourdonnement des insectes et le tremblotement de l’air chaud. C’est un bavardage continu, strident comme la parole d’une ménagère affairée qui va et vient à travers sa maison, donnant des ordres à voix haute, gourmandant les servantes et ne cessant jamais de tracasser. Aussi, en Brie, on dit d’une femme babillarde qu’_elle jase comme une effarvatte_.

Tout en jasant, notre fauvette ne reste pas oisive. Sur la pointe des roseaux, le long des panaches rouges des salicaires et des aigrettes odorantes de la reine des prés, parmi les ombelles roses des _joncs fleuris_ et les fleurs des nénuphars, tout un peuple d’insectes ailés voltige en quête du pain quotidien! Les élytres des coléoptères minuscules scintillent au soleil, les moucherons tourbillonnent comme de transparentes nuées; les libellules vertes, bleues, mordorées, étendant horizontalement leurs ailes de gaze, passent, repassent, se posent un moment sur les feuilles humides, et semblent, dans leur va-et-vient léger, les danseuses d’un ballet aérien. Tout d’un coup la rousserolle s’élance, happe au vol une mouche verte, une coccinelle ou une demoiselle frissonnante, puis reprend son étourdissante chanson.

C’est un maître oiseau que cette allègre fauvette; elle a toutes les vertus domestiques de la ménagère, mais elle en a aussi les défauts: positive, exclusive, dominatrice, elle veut avant tout être maîtresse chez elle, et ne souffre pas que d’autres oiseaux viennent s’établir dans le cantonnement qu’elle a choisi. Elle a l’amour de la propriété poussé jusqu’à la tyrannie. Elle et les siens d’abord, et que le reste du monde s’arrange comme il pourra!

Si des couples étrangers sont assez hardis pour s’installer dans son voisinage, elle les chasse impitoyablement à coups de griffe et à coups de bec. Dehors les fâcheux! Le canton lui appartient et elle le leur fait bien voir. Elle est aussi intolérante sur ce point et aussi hargneuse qu’un pêcheur à la ligne pour défendre la place où il a amorcé le poisson et tendu ses engins. Elle en demeure le propriétaire sans conteste jusqu’aux premiers jours de septembre.

A cette époque les petits sont grands, les nuits deviennent fraîches, on plie bagage et on part en famille pour chercher des rivages plus ensoleillés.

Au demeurant, c’est un bon oiseau que cette rousserolle. Elle jette dans les longs jours une note gaie à travers le paysage souvent mélancolique des étangs solitaires. Sa chanson d’une mélodie un peu commune a l’entrain et la vivacité délurée de la gaieté populaire. Malgré ses modulations triviales et peu variées, elle est originale; qui l’a une fois entendue, ne l’oublie plus. Elle se mêle à l’impression produite par les belles matinées d’été dans les prés en fleur, comme le refrain tapageur d’un paysan attardé se mêle au souvenir attendri d’une poétique nuit de mai.

L’HIRONDELLE

(_Hirundo rustica, -- urbica_, L.)

Deux espèces d’hirondelles nous sont surtout familières: l’hirondelle de _cheminée_ et l’hirondelle de _fenêtre_. Toutes deux ont la tête aplatie, le bec bien fendu, l’œil vif et noir, l’aile alerte et la queue fourchue; mais la première se distingue par la nuance aurore de la gorge, du front et du dessous du corps, tandis que la seconde a le croupion, le ventre et la gorge d’un beau blanc. Chez l’une et l’autre espèce, le dessus de la tête, le dos, les pennes de la queue sont d’un noir lustré à reflets bleus.

La première, comme son nom l’indique, niche dans les cheminées et jusque dans l’intérieur des maisons. C’est une _rurale_, et tous ceux qui ont vécu à la campagne la connaissent bien; ils ont été souvent réveillés à l’aube par son léger gazouillement qui descend jusque dans la chambre à coucher par l’ouverture de l’âtre sonore. Les paysans l’aiment et lui font accueil comme à un hôte dont le voisinage porte bonheur. On se garde de la troubler dans son installation, et tel campagnard à la main lourde, qui bat sa femme sans vergogne, se ferait scrupule de molester l’hirondelle qui niche dans sa maison. C’est un oiseau sacré. L’imagination populaire, qui n’est jamais à court de légendes, en a trouvé une fort jolie pour expliquer ce culte superstitieux voué à l’hirondelle: «Un jour que les Juifs cherchaient Jésus pour le traîner devant Caïphe, le Christ qui dormait dans la campagne fut sur le point d’être surpris; mais les hirondelles accourues en grand nombre l’éveillèrent par leurs cris, et leur vol tourbillonnant déroba le Seigneur à la vue des Pharisiens. Jésus étendit la main vers la troupe ailée; depuis ce temps, l’hirondelle est un oiseau béni, et les faveurs d’en haut se répandent sur ceux qu’elle aime.»

Un autre motif de l’accueil fait aux hirondelles, c’est que leur venue annonce la clôture de l’hiver. Quand elles apparaissent, les chatons des saules jaunissent au long des ruisseaux, les pêchers roses ouvrent leurs fleurs aux pentes des vignobles; les jours de neige et de pluie semblent déjà reculer très loin, et le paysan, las du coin du feu, se sent tout gaillard, quand il voit les premières voyageuses déboucher du fond de la vallée et saluer de cris joyeux l’ancien nid retrouvé.

Elles arrivent d’abord timidement; le gros de la troupe en envoie comme avant-garde une vingtaine pour préparer les logements. «Une hirondelle ne fait pas le printemps,» dit le proverbe, et la saison n’est pas encore tout à fait sûre. Parfois, tandis qu’elles vont et viennent, un peu inquiètes, des flocons de neige s’éparpillent sur leurs robes noires. Mais ces derniers retours d’hiver ne tiennent pas; le soleil devient plus chaud, les jours s’allongent, les arbres ont toutes leurs feuilles et, des quatre coins de l’horizon, le reste de la bande accourt au gîte.

Le ciel, qui tout à l’heure semblait désert, devient tout vibrant d’ailes agitées, tout résonnant de cris aigus. On revisite les nids de l’an passé, on répare ceux que les gros temps ont endommagés, on en bâtit de nouveaux, et les amours aériennes recommencent.

Moins familière que l’hirondelle rustique, l’hirondelle de fenêtre revient à peu près à la même époque. C’est une citadine. Elle a des façons plus réservées et des goûts plus mondains. Aux tuyaux obscurs des cheminées campagnardes, aux greniers des granges ouverts aux quatre vents, elle préfère les corniches des hautes maisons bourgeoises, les angles des fenêtres, d’où l’on domine le brouhaha de la rue. A part cette différence dans le choix de l’habitation, elle a les mêmes mœurs que ses sœurs de la campagne. Elle bâtit son nid avec les mêmes matériaux.

Chacun connaît ce nid maçonné de terre gâchée avec de la paille et du crin, garni à l’intérieur d’un douillet lit de plumes. Les hirondelles y font deux pontes par saison: la première de cinq œufs, la seconde de trois. Les œufs sont blancs, un peu tachetés au gros bout. Dès que les petits sont éclos, le père et la mère prennent l’essor pour nourrir la nichée. Alors commencent ces courses rapides qui durent tout le jour et animent d’une vie particulière les rues des petites villes. Ailes étendues et bec ouvert, les hirondelles filent silencieuses, tantôt très haut dans le ciel, tantôt à ras du sol ou à fleur d’eau, suivant que l’air est sec ou pluvieux. C’est merveille de les voir monter, virer, redescendre, happer les mouches au vol, friser les arbres, effleurer le courant, puis soudain d’un brusque tour de queue revenir au nid qu’elles touchent à peine et où de petits cris les accueillent au passage.

Cette danse aérienne dure ainsi tout l’été. L’air est leur élément. Elles ne se reposent guère que la nuit, ou parfois le matin, rangées en chapelet le long d’une corniche, pour gazouiller entre elles pendant que le soleil se lève. En septembre, les petits déjà forts savent voler comme père et mère. Les brumes plus fraîches s’élèvent du creux des vallées, les fils de la Vierge flottent çà et là, et les hirondelles se disent que le temps est venu de changer de climat. Tous les jours elles s’assemblent au faîte des toits, tiennent de longs conciliabules, portent des messages, hâtent les traînardes; puis un matin, quand on s’éveille, on est tout étonné du silence subit de la rue, la veille encore pleine de cris et de battements d’ailes. Il semble qu’il y a comme une tristesse dans l’air. Les hirondelles sont parties et l’hiver va venir.

LE ROUGE-GORGE

(_Sylvia rubecula._)

_Tiritt! Tirititt!_... Voici le rouge-gorge qui revient avec le printemps. Il s’arrête un moment dans les vergers qui entourent les hameaux de leurs bouquets d’arbres en fleurs, et il y fait antichambre en attendant que la forêt soit tout à fait feuillue; mais dès que hêtres et chênes ont ouvert leurs bourgeons, il se hâte de rentrer sous bois. Amoureux de l’ombre et de la solitude, il choisit un massif aux profondes ramures, non loin d’une source murmurante, et il s’y cantonne avec sa femelle. Le rouge-gorge est le modèle des maris. Les distractions du dehors sont pour lui sans charme, et il ne trouve de joie que dans le _home_ conjugal.

«La douce société de sa femelle, dit Buffon, non seulement le remplit tout entier, mais semble lui rendre importune toute autre compagnie; il poursuit avec vivacité tous les oiseaux de son espèce et les éloigne du petit canton qu’il s’est choisi; jamais le même buisson ne logea deux paires de ces oiseaux.»

Une fois la place du nid marquée, à quelques pouces de terre, au milieu d’une cépée ou parmi de hautes herbes, le rouge-gorge procède à l’édification de sa maison. Le nid est fait de mousse entremêlée de crin et de feuilles de chêne, avec un douillet lit de plumes au dedans. Souvent même notre oisillon, qui aime à être chez lui, élève au-dessus une sorte de toiture de feuilles sèches, et ne laisse sous cet amas qu’une ouverture oblique, étroite, qu’il bouche encore d’une feuille en sortant.

Dans cette retraite bien close, la femelle pond de cinq à sept œufs blanchâtres, ponctués de taches rousses. Tant que les petits ne sont pas éclos, elle reste seule sur le nid; pendant ce temps le rouge-gorge mâle rôde aux entours, en quête de vermisseaux. Il volète de feuille en feuille, comme un papillon. Dans le demi-jour verdissant des ramées on voit briller ses deux yeux noirs, palpiter ses ailes brunes, et se gonfler son poitrail d’un beau roux orangé pareil comme ton à la couleur des fruits mûrs du sorbier.

Quand il a approvisionné la maison en bon père de famille, le rouge-gorge se perche non loin de sa couveuse et se met à gazouiller. Sa voix déliée, délicate, légère comme le murmure d’une source, monte tendrement sous la feuillée. Sa chanson est parfois entrecoupée de quelques notes vives, pareilles à des soupirs, mais le plus souvent elle est voilée et câline comme une caresse. Il chante depuis la prime aube jusqu’aux dernières lueurs du crépuscule; parfois même la nuit est déjà venue qu’on entend encore résonner sa sérénade. Le rouge-gorge est le premier levé et le dernier couché des oiseaux chanteurs. Dès le fin matin, il va se baigner et boire à la source voisine, puis, ses ablutions faites, il songe à son déjeuner et à celui de sa famille.

Au printemps et en été, le menu se compose surtout de vers, de mouches et de papillons minuscules; mais à mesure que l’automne approche, la nourriture devient plus variée et plus rafraîchissante. Le rouge-gorge trouve partout la table mise: cornouilles, alises, baies de sorbier, mûres de ronces, tout lui est bon. On prétend même qu’il ne dédaigne pas le raisin, et on l’accuse de se sustenter aux dépens de la vendange.--Grisé par tous ces fruits juteux et capiteux, il chante de plus belle, devient familier et va donner étourdiment dans les pièges tendus par l’engeance des preneurs d’oiseaux.

En Angleterre du moins cette aimable familiarité ne lui est pas fatale. Le peuple anglais a pour cet oiseau un culte tendrement superstitieux. Le rouge-gorge, _Robin redbreast_, est populaire chez nos voisins; il est le héros de maintes légendes, on l’aime et on le respecte, comme chez nous l’hirondelle.

--Un jour, je me trouvais en Touraine, à table d’hôte, en compagnie d’une nombreuse famille anglaise, et la conversation vint à tomber sur le rouge-gorge. Après m’avoir conté combien on l’aimait de l’autre côté du détroit, une des _misses_ me demanda:

«Et chez vous, en France, comment le traite-t-on?

--Chez nous, répondis-je un peu confus, on prend les rouges-gorges au trébuchet, on les plume et on les mange rôtis à la brochette...»

Je vois encore les regards indignés et la stupéfaction de toute la famille; les grands parents hochaient la tête d’un air scandalisé, et les jeunes sœurs se répétaient les unes aux autres:

«_They kill the Robins!... O shame!_ (Ils tuent les rouges-gorges. Fi!...)»

Le fait est que de tout temps nous avons été impitoyablement cruels envers ce charmant oiseau. Le vieux naturaliste Belon remarque que, déjà au XVIe siècle, les paysans lorrains apportaient au marché des chapelets de rouges-gorges enfilés par douzaines, et pris au lacet autour des mares où ils venaient boire. Malgré ce traitement barbare, le rouge-gorge aime nos grandes forêts de l’Est. Il a peine à s’en éloigner, même lorsque les feuilles tombantes annoncent l’heure de l’émigration. Souvent il s’y oublie et se laisse surprendre par les premières gelées. Alors il se décide à hiverner chez nous, et devient plus familier encore. Il va se chauffer aux feux des bûcherons, et, quand la neige tombe, parfois aux vitres du village on entend résonner des coups de bec, avec un trémoussement d’ailes, et de petits cris: «Tiritt! Tirititt!»

C’est le rouge-gorge. Ouvrez-lui; il deviendra votre hôte tout l’hiver et il payera votre hospitalité en chansons. Faites place au feu et à la table à ce gai chanteur, mais surtout, quand le printemps reviendra, rouvrez-lui la fenêtre, et laissez-lui reprendre son vol vers les bois.

LE HÊTRE

(_Fagus sylvatica_--Amentacées)

Allons nous reposer sous le hêtre; ses branches pendantes où frissonnent encore quelques feuilles roussies par les premières gelées, nous abriteront contre le vent; les germandrées et les mousses nous feront un siège moelleux; et, tandis que dans la ramure mésanges et rouges-gorges soupireront leur chant d’arrière-saison, je vous conterai l’histoire du hêtre, depuis l’heure où il est sorti, germe frêle, de la graine enfouie sous les feuilles mortes, jusqu’au jour où il tombe, robuste et verdoyant, sous la cognée des bûcherons.

Le hêtre, qu’on nomme aussi _fau_, _fayard_ ou _fays_, selon les provinces, est, avec le chêne, le roi de nos arbres forestiers. Il se plaît sur les pentes soleillées, dans les fonds d’argile frais, mêlés de terre végétale, de sable ou de pierrailles. Comme son pivot est moins long que celui du chêne, et comme il est pourvu d’une grande quantité de racines latérales, il trouve facilement sa nourriture dans les couches supérieures du terrain. Vers le mois d’avril, la graine pousse hors de terre deux cotylédons ou lobes d’un vert brillant en dessus, blanchâtre en dessous; au milieu s’élève la tige embryonnaire qui doit devenir un arbre puissant. Pendant des années, le hêtre croît dans l’ombre, obscurément confondu avec les menues plantes des bois qui ne durent qu’une saison. Les primevères, les campanules, les anémones sylvies le traitent d’égal à égal, et les daphnés roses, les fougères, les chèvrefeuilles sauvages le regardent d’un air de protection. Mais patience! attendez quinze ou seize retours de printemps, et vous verrez le jeune brin grandir sous la voûte profonde de la futaie. Le voilà déjà un adolescent à la taille svelte et bien prise dans sa tunique d’écorce verte; encore quelque huit ou dix ans, et il entre dans sa première jeunesse. Depuis longtemps les primevères et les anémones de son premier âge ont terminé leur brève existence; depuis longtemps les chèvrefeuilles et les fougères ont disparu sous l’outil des écobueurs. Lui, le voilà devenu un _baliveau_. Il a trente ans; son tronc robuste, d’un gris argenté, monte droit comme un lis; ses branches souples et flexibles encore balancent avec grâce leur feuillée abondante. Voici l’heure des premières floraisons. Sur le même arbre, fleurs mâles et fleurs femelles éclosent ensemble: les chatons globuleux des premières s’épanouissent en avril et leur poussière dorée va féconder les pistils d’un vert rougeâtre, réunis deux à deux, à l’extrémité des branches. A partir de ce moment le hêtre est dans la plénitude de la vie. A cinquante ans il est formé, à soixante il est déjà superbe. Son tronc, lisse et blanc, étend au loin ses racines vigoureuses. Ses magnifiques branches étalées couvrent de leur feuillage épais une large circonférence. Sous son ombre, en été, les papillons des bois, les mars et les sylvains, font chatoyer leurs ailes irisées ou nacrées; dans sa cime que le vent berce, le loriot siffle gaiement et l’écureuil fait son nid.

Il faut voir surtout le hêtre à l’automne, quand ses feuilles prennent déjà de belles teintes d’un roux violet et quand ses branches pendent, chargées de fruits à la capsule rougeâtre et rugueuse. Vers la fin de septembre, les _faînes_ s’en échappent deux à deux avec un petit bruit sec, et leurs graines brunes triangulaires, jonchent le sol tout autour. Alors la futaie est en rumeur; femmes, enfants, vieillards accourent des villages voisins pour récolter la _faîne_. On étend sous chaque arbre de grands draps blancs, on secoue les branches à coups de gaule, et les graines anguleuses tombent comme une pluie.

L’amande de la faîne est très savoureuse. Les loirs, les écureuils et les sangliers en sont friands; les porcs s’en nourrissent. Nos paysans en font de l’huile. On décortique la faîne, on enferme les amandes dans des sacs de toile neuve et on les soumet à de lentes pressions sous la meule. Cette huile extraite à froid vaut presque l’huile d’olive; elle a l’avantage de se conserver pendant dix ans sans perdre de sa qualité. Elle sert à confectionner des fritures fines, dorées et affriolantes; essayez-en, et, comme dit Brillat-Savarin, vous verrez merveille!...

Le hêtre donne tous les trois ans environ une abondante récolte de fruits. A mesure qu’il prend des années, sa ramure devient de plus en plus superbe, sa frondaison de plus en plus épaisse. De cinquante à cent vingt ans il atteint jusqu’à 100 pieds de hauteur, dont 60 de fût. Son tronc acquiert une dimension considérable. Dans les bois de Clermont-en-Argonne on montrait naguère un hêtre dont la circonférence était de 10 mètres, et, dans une forêt du Verdunois, à Rambluzin, je me souviens d’en avoir rencontré un que quatre personnes réunies pouvaient à peine embrasser. Le hêtre peut vivre trois siècles, mais il est rare que nos exigences lui permettent d’arriver à cette vieillesse de patriarche. Un jour, dans la forêt, on entend une clameur retentissante: c’est le hêtre qui agonise sous la hache des bûcherons.

Voilà le grand arbre couché dans l’herbe, mais il ne meurt pas tout entier. Même quand sa sève est tarie, quand sa verdure est à jamais séchée, il revit encore sous mille formes. On le retrouve partout: dans les menus détails de la vie domestique, dans l’industrie, dans les arts et jusque dans le fracas des batailles. Il devient la sébile du mendiant, la seille de la ménagère, la rame du marinier, la monture du fusil et même l’affût du canon. Avec son bois le paysan fabrique ses sabots, sa pelle, le coutre de sa charrue et les jantes des roues de sa voiture... Et moi-même, en ce moment où j’écris son histoire, c’est à lui que je dois cette flamme pure, légère et réchauffante que dardent les bûches empilées sur mes chenets. Cette claire flamme, en pleine soirée d’hiver, me fait croire au soleil et me fait repenser à la saison d’été où, parmi les germandrées et les mousses, je me reposais sous le hêtre.

FIN

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