Part 8
Bien qu’il payât très exactement cette pension mensuelle dont j’ai parlé, il se croyait encore notre obligé, et s’ingéniait à reconnaître notre hospitalité en nous rendant quantité de petits services. Il écussonnait des rosiers, dévidait les écheveaux de ma mère, servait de secrétaire à mon père et me faisait répéter mes leçons. Très timide, d’une discrétion excessive, il marchait comme sur des œufs, écartait les pans de sa redingote lorsqu’il passait près d’un meuble, et ne disait jamais un mot plus haut que l’autre. Ses journées étaient réglées comme par une horloge: dès le matin, après avoir avalé une tasse de lait chaud, il allait entendre la première messe à l’église Saint-Nicolas, et au retour il s’enfermait dans sa chambre jusqu’au repas de midi; après dîner, il fumait lentement une pipe de terre, et pour cela il se cachait comme s’il eût commis un péché.
Cette fumerie de midi était son seul plaisir, et encore nous remarquâmes qu’à partir du mercredi des Cendres jusqu’à Pâques, il se priva de cette innocente volupté par esprit de pénitence.
Nous l’aimions tous, même Scolastique, qui cependant n’avait pas l’engouement facile, et il nous rendait amplement notre affection.
--Je suis si heureux, répétait-il un jour à ma mère, si heureux, d’avoir retrouvé une famille!...
En même temps il passait amicalement sa main sur ma tête.
--Ah! les enfants, soupira-t-il, j’en étais fou autrefois!... je les aime encore, malgré tout...
Puis il s’éloigna brusquement comme pour prévenir une question.
--Le pauvre homme ne se consolera jamais, murmura ma mère, quand la porte se fut refermée sur le cousin. Quel malheur! perdre un fils tout élevé!...
--Oui, reprit mon père, un garçon de dix-sept ans, et le perdre de cette façon!...
De quelle façon le cousin avait-il donc perdu son fils? Je me le demandais souvent en regardant à la dérobée la figure maigre et les yeux rougis de M. Bastien, et j’aurais bien voulu questionner là-dessus mon père et ma mère, mais ils éludaient l’un et l’autre mes questions et se renfermaient dans une mystérieuse réserve. Scolastique elle-même, bien qu’elle eût l’habitude d’écouter aux portes, n’en savait pas plus long que moi. Le cousin du reste n’aimait pas à parler de l’époque de sa vie où cet évènement avait eu lieu. Dès qu’à certains tours de la conversation il pressentait qu’il pourrait être amené à toucher ce sujet pénible, il rompait les chiens et ne soufflait plus mot. Alors, pendant des heures, il restait distrait et taciturne. On avait peine à lui arracher une parole, et ce morne silence causait une impression douloureuse; on devinait que les tristes souvenirs d’autrefois le hantaient comme des fantômes, et que s’il redoutait de les voir évoqués par d’autres, ce n’était point pour y échapper, mais par une sorte de religieux respect, par crainte de les voir profanés dans une conversation banale.
Ce qui me confirmait dans cette opinion, c’est qu’à certains jours de l’année, surtout aux veilles des fêtes, l’humeur de M. Bastien se modifiait visiblement, son caractère si égal d’ordinaire devenait bizarre et irritable. Il demeurait des après-midi entières confiné dans sa chambre, qu’il fermait à double tour. Ces jours-là, quand on passait sur le palier du premier étage, on était tout étonné d’entendre dans la chambre bleue des fragments de conversation et des éclats de voix, comme si M. Bastien se fût entretenu avec quelqu’un; parfois même à ces propos murmurés d’une voix enfantine et caressante succédaient de longs soupirs et des sanglots étouffés.
--Allons, grognait la grosse Scolastique en descendant les marches sur la pointe des pieds, voilà M. Bastien qui est dans ses lunes!... Oh bien! je n’ai pas besoin de me casser la tête pour chercher ce que je lui donnerai ce soir à souper... Dans ces moments-là, on lui servirait des coquecigrues, qu’il ne s’en apercevrait tant seulement pas!
C’était sans doute à ce culte persistant pour l’enfant qu’il avait perdu, que je devais l’affection toute spéciale que me prodiguait le cousin. Mes espiègleries d’écolier curieux et indiscipliné, mes continuelles gambades à travers la maison et le jardin, lui rappelaient évidemment les choses d’autrefois. Ce n’était pas moi qu’il voyait, c’était l’enfant toujours pleuré en secret que mes sauteries, mes jeux, mes bavardages, lui remettaient devant les yeux. Il me savait gré de le ramener, sans m’en douter, aux jours heureux de sa vie, à l’époque lointaine dont il n’aimait pas à parler, et à laquelle il pensait toujours. Il me passait toutes mes fantaisies, et je l’avais insensiblement amené à faire avec moi d’interminables parties de billes, où je trichais d’une façon éhontée, sans qu’il eût l’air de s’en apercevoir.
Quand la belle saison revint, et que les merles recommencèrent à siffler au fond de nos charmilles, le cousin me prit pour compagnon de ses longues promenades dans la campagne. Après midi, aussitôt ma version ou mon thème bâclé, M. Bastien mettait en poche un gros couteau à manche de corne et un solide chanteau de pain de ménage, puis nous partions. Quelles bonnes courses nous faisions alors à travers bois! Notre forêt d’Argonne commence à une demi-lieue de Varennes. Elle est accidentée à souhait et pleine de surprises. Partout des sentiers taillés en escalier dans le roc; des gorges étroites aux talus sablonneux, où croissent des houx et des genêts, et au fond desquelles bourdonnent de rapides ruisseaux, que les pluies d’hiver changent en torrents; puis, sur les hauteurs, parfois les chênes et les charmes plus clairsemés s’écartent pour laisser voir entre leurs massifs une longue perspective de côtes grises, à l’extrémité desquelles le bourg de Montfaucon apparaît, perché à la cime de sa montagne pelée.
Pendant ces tièdes après-midi de printemps, tout semblait se mettre de la partie pour nous faire fête. Les primevères et les anémones sylvies revêtaient d’un tapis blanc et jaune les flancs des ravins; les pommiers sauvages éparpillaient sur nos têtes les fleurons roses de leurs branches épanouies; une balsamique odeur de pins emplissait l’air, et tous les petits oiseaux des grands couverts; mésanges, sitelles et pouliots, nous réjouissaient avec les notes répétées de leur musique ténue et rapide. Bien qu’il marchât le dos voûté et le nez penché vers le sol, le cousin ne perdait rien des détails intimes de la vie forestière, et il me faisait tout remarquer.
--Tiens, me disait-il, regarde cet arbuste tout couvert de grappes couleur de carmin, c’est le daphné _garou_, une des raretés de la flore de l’Argonne... Et à l’extrémité de cette branche, cette excroissance qui semble faite avec des feuilles de papier gris, c’est un nid de guêpes... Admire comme ces insectes-là travaillent!... Et ce n’est rien encore auprès des grandes fourmilières, comme celle que tu vois là-bas avec son cône formé par des milliers d’aiguilles de pin. Le monde des bois est plein de merveilles, mon camarade!
Parfois nous nous asseyions, jambes pendantes, au-dessus d’un ruisseau. M. Bastien prenait son couteau, taillait une branche de saule, en battait l’écorce juteuse avec précaution pour la faire glisser sur le bois, et fabriquait adroitement une sorte de rustique pipeau, qu’il posait sur ses lèvres. Il en tirait des sons égaux, très doux et mélancoliques; c’était avec un plaisir toujours nouveau que j’écoutais cette plaintive mélodie monter lentement vers les hautes branches de la forêt silencieuse. Je regardais la singulière figure que faisait le cousin, enflant et rentrant alternativement ses joues pâles soigneusement rasées; j’éprouvais une joie tranquille en suivant les modulations peu variées de cette musique primitive.
Une des nombreuses manies de M. Bastien consistait, lorsque nous étions dans un sentier, à le suivre infatigablement «pour voir le bout», disait-il. Cela nous entraînait parfois fort loin.
Un soir de juin, nous étions allés ainsi presque en vue du village de La Chalade, quand, au carrefour de la _Grande-Chevauchée_, nous aperçûmes, au pied d’un hêtre, deux petits paysans très affairés à regarder nous ne savions quoi. En nous approchant, nous vîmes trois écureuils encore tout jeunets, que l’un des gamins avait été dénicher dans un creux formé à l’une des fourches du hêtre. Ils avaient à peine huit jours; deux étaient complètement roux, le troisième légèrement moucheté de noir.
--Oh! cousin Bastien, m’écriai-je émerveillé, des écureuils, venez voir!
Le cousin tressaillit tout d’abord, puis interpellant les deux gamins d’une voix sévère:
--Drôles, dit-il, pourquoi avez-vous déniché ces malheureuses bêtes?
Les enfants, surpris, se bornaient à nous regarder et à se gratter la tête sans répondre.
--Vous serez bien avancés, continua le cousin, quand ils seront morts de faim, car vous ne saurez pas les nourrir.
--_Veulé-v’ les acheti?_ répondit en patois le plus effronté des deux garnements, en clignant de l’œil d’une façon peu respectueuse pour M. Bastien.
Cette proposition m’avait tout allumé. Je tâtai le fond de ma poche, où se trouvaient cinq sous mêlés à mes billes, et tournant vers mon compagnon des yeux pleins de convoitise:
--Oh! cousin, m’écriai-je, achetons-les, je les apprivoiserai. Tenez, j’ai des sous!
Mais M. Bastien hochait la tête en signe de dénégation.
--A quoi bon? murmura-t-il, tu ne pourras non plus les nourrir; ils tettent encore, et, une fois dans ta chambre, ils crèveront de faim et de froid.
--Nenni, j’en aurai grand soin, vous verrez... je leur ferai boire du lait moi-même.
A force d’obstination et de prières, je triomphai de l’opposition du cousin, qui se laissa fléchir. Il songea sans doute qu’entre les mains des deux drôles le sort des écureuils serait encore pire qu’entre les miennes, et ce motif d’humanité l’emporta sur ses répugnances. Le marché fut conclu. M. Bastien donna en rechignant dix sous aux petits paysans, qui s’éloignèrent enchantés.
Je me décoiffai, et je déposai les trois jeunes écureuils au fond de ma casquette, après leur avoir dressé préalablement un douillet lit de mousse.
Nous revînmes à Varennes, M. Bastien cheminant lentement et poussant de bruyants soupirs; moi lui emboîtant le pas et tenant avec force précautions ma casquette dans mes deux mains. Je me sentais si heureux de ma trouvaille, que j’étais presque choqué du mutisme du cousin. Il ne partageait nullement mon enthousiasme; au contraire, il paraissait soucieux, et vingt pas plus loin il s’arrêta indécis, en murmurant:
--J’ai eu tort de te laisser prendre ces bêtes... Si j’étais assez leste pour grimper à l’arbre, j’y retournerais volontiers pour les replacer dans leur trou.
--Oh! cousin! m’exclamai-je, suffoqué et indigné.
--Je n’aime pas qu’on enferme les animaux, sous prétexte de les apprivoiser... Oui, je me repens d’avoir pris ces écureuils, il ne nous en arrivera rien de bon, tu verras... L’écureuil est une bête qui ne porte pas chance aux gens!...
--Pourquoi?
Il ne répondait pas et s’était remis à marcher, les mains sous les basques de sa redingote noisette, le dos voûté, le nez penché vers le sol. Ses mâchoires s’agitaient avec une grimace pareille à celle d’un lapin qui rumine; il poussa un nouveau soupir et marmotta, comme s’il se parlait à lui-même:
--J’ai connu quelqu’un qui a cruellement pâti d’avoir gardé chez lui un écureuil.
Le son de sa voix était devenu plaintif. Je m’étais rapproché, flairant une histoire, et je marchais maintenant de niveau avec lui dans l’étroit sentier bordé de fraisiers sauvages. J’aimais les histoires du cousin Bastien; elles étaient toujours amusantes, il les disait avec un tel accent de bonhomie naïve qu’on sentait bien qu’elles avaient dû arriver, et cela en doublait l’intérêt. Seulement, lorsqu’il était en humeur de conter, il fallait se garder de le presser en lui adressant des questions indiscrètes, car alors il s’arrêtait net et retombait dans son mutisme. On n’avait qu’à demeurer coi et à l’écouter rêver tout haut.
--Oui, poursuivit-il, celui dont je parle avait eu longtemps un écureuil, puis, l’animal étant mort, on l’avait fait empailler, et il ornait une des consoles de la salle à manger. Le maître de la maison avait un fils, un beau garçon de dix-sept ans, remuant et espiègle comme toi, Joseph...
--Comment s’appelait-il, cousin?
--Il s’appelait _La Bise_... C’était un surnom qu’on lui avait donné à cause de sa pétulance... Aux vacances, lorsqu’il rentrait du collège, la maison devenait joyeuse et très vivante. Les camarades de _La Bise_ venaient le visiter, et on faisait des parties de chasse. Le père accompagnait les jeunes gens et chassait avec eux. La chasse était sa passion, à cet homme, une passion malheureuse, car il était fort mauvais tireur, manquait les plus belles pièces et revenait bredouille, ce qui amusait fort cette jeunesse, toujours disposée à rire des vieux. Un jour qu’on partait pour une chasse au bois, après avoir bien déjeuné, La Bise, en quittant la salle à manger, avisa l’écureuil sur la console. Une idée de gamin lui traversa le cerveau; il détacha de son perchoir l’animal empaillé, le mit dans son carnier, et tandis que les chasseurs avaient le dos tourné, il grimpa jusqu’à l’une des maîtresses branches d’un hêtre qui se dressait à la corne du taillis, et y fixa l’écureuil à l’aide d’un fil de fer... On battit le bois toute l’après-midi, chacun tua son lièvre, sauf le père, qui fit buisson creux, selon son habitude. Ils s’en revenaient tous au logis, le soir, les jeunes gens très joyeux, lui l’oreille basse, quand, à la lisière de la forêt, La Bise tira doucement le pan de la veste du père:
--Papa, dit-il à mi-voix, un écureuil, là, sur ce _fayard_!
--Oui, je le vois, murmura l’autre, enchanté de pouvoir, avant de rentrer, décharger son fusil sur un gibier quelconque; laissez-moi, mes camarades, je vais lui régler son compte!
En même temps, pendant que les jeunes gens faisaient cercle autour de lui, il épaula, visa lentement et tira ses deux coups sur l’écureuil, qui reçut la volée de plomb et pirouetta.
--Touché! s’écria-t-il triomphant. Quand la fumée fut dissipée, il vit que la bête avait glissé autour de la branche et s’y maintenait pendue la tête en bas.--Ah! tu te raccroches, murmura-t-il, attends, attends!...--Il mit fièvreusement double charge dans les deux canons du fusil, et tira l’un des deux coups, qui fit voler le poil de la bête.--Mais elle ne tombait toujours pas, c’était étrange!--Alors, s’adressant à un gamin qui avait servi de _rabatteur_, il lui ordonna de monter à l’arbre et de lui rapporter l’écureuil. Celui-ci s’exécuta, il y eut un moment de silence, puis d’en haut l’enfant cria d’une voix goguenarde:
--M’sieu, l’écureuil est attaché!
--Comment, attaché?
--Ma parole, m’sieu, il est empaillé... Tenez, le v’là!
Et la bête tomba aux pieds du père, qui reconnut l’écureuil de la salle à manger.
A ce moment la chose me parut si drôle, que je ne pus retenir un éclat de rire. M. Bastien me lança un regard attristé.
--Tu trouves cela plaisant, n’est-ce pas? reprit-il; les autres aussi riaient, ils se tenaient les côtes... Mais celui qu’on mystifiait ne riait pas, lui. Il avait mauvais caractère et s’emportait facilement. Furieux d’être ainsi joué en public, il fut pris d’un de ses accès de méchante colère, et voyant son fils qui riait plus haut que les autres: Ah! garnement, lui cria-t-il, je t’apprendrai à te moquer de moi!--Ne se possédant plus, il courut vers La Bise, mais celui-ci, plus leste, l’esquivait tout en le narguant de ses mines espiègles, et tournait autour des buissons. L’autre, aveuglé par l’irritation, brandissait nerveusement son fusil, dont l’un des canons était encore chargé. Il se jeta à travers deux cépées de noisetiers pour essayer de joindre le mauvais plaisant, soudainement le fusil s’accrocha, le coup partit, et La Bise poussa un cri déchirant.
--Ah! mon Dieu, m’écriai-je à mon tour, est-ce qu’il était blessé?
--Il avait reçu la charge en plein poumon, et si violemment, qu’il en mourut le lendemain, reprit M. Bastien d’un air sombre.
Il s’était redressé; sa figure avait de nouveau cette expression tragique que j’avais remarquée le soir de son arrivée chez nous. Entre les arbres, le soleil se couchait et, sur le ciel rougi, le maigre profil du bonhomme se découpait nettement. Il leva un moment ses deux longs bras, puis les laissa retomber contre son corps. Le silence était devenu profond. L’attitude navrée du cousin, les couleurs sanglantes du ciel, le funèbre dénouement de cette histoire à la fois terrible et burlesque, tout cela joint à l’impression anxieuse produite sur les enfants par la venue du crépuscule dans les bois, m’avait fait passer un frisson dans le dos. Je serrais avec inquiétude contre ma poitrine la casquette où dormaient les trois jeunes écureuils, et, devinant que M. Bastien était sous le coup de quelque mystérieuse émotion, je n’osais plus articuler une parole.
Et ainsi, à travers la nuit tombante, nous regagnâmes silencieusement la maison.
III
--Sainte mère de Dieu! monsieur Joseph, quel gibier nous rapportez-vous là? s’écria Scolastique lorsque nous entrâmes dans la cuisine, et qu’à la lueur de sa petite lampe elle distingua le grouillement fauve des trois animaux au fond de ma casquette.
Je répliquai de ma voix la plus cajoleuse: Ce sont des écureuils, Scolastique; n’ayez pas peur, c’est moi qui les élèverai... Seulement, si vous étiez bien gentille, vous nous donneriez un peu de lait chaud.
--Du laid chaud! vraiment, pour ces bêtes-là?... Ça n’a pas de bon sens!... Est-il Dieu possible, monsieur Bastien, vous qui êtes un homme raisonnable, que vous ayez laissé cet enfant rapporter de pareilles vilenies dans sa casquette?... Ce sont des bêtes qui sentent mauvais et qui rongent tout!... Patience, quand monsieur Michel rentrera, il aura tôt fait de les jeter dehors... Des écureuils?... Il ne nous manquait plus que ça!
Le cousin dut intervenir pour calmer l’exaspération de notre grondeuse Scolastique. Malgré ses préventions contre les écureuils, le brave homme pensait sans doute que, lorsqu’on a commis une sottise, il faut avoir le courage d’en subir les conséquences. Je ne sais comment il s’y prit pour amadouer notre servante, mais il finit par obtenir d’elle une tasse de lait. Nous portâmes notre trouvaille dans ma chambre et il me montra comment il fallait procéder pour sustenter ces trois malheureuses bêtes, qui jusque-là n’avaient pris de nourriture qu’au sein de leur mère. Il imbiba de lait une petite éponge, puis avec mille patientes précautions il la présenta successivement à chaque écureuil; ils avaient faim et peu à peu ils se décidèrent à sucer l’éponge; quand ils eurent avalé tant bien que mal le contenu de la tasse, ils se roulèrent en boule au fond de ma casquette et s’endormirent.
--Il ne faudra pas les brusquer, me recommanda le cousin; jusqu’à ce que les dents leur soient poussées, tu seras obligé de les nourrir ainsi au biberon. Cela demandera de la patience et du soin, mais du moment que tu les as enlevés à leurs parents, tu t’es moralement engagé à les faire vivre... Tu as maintenant charge d’âmes, mon garçon, continua-t-il en riant, et tu verras que ce n’est pas une petite affaire!...
Le brave cousin poussa l’héroïsme jusqu’au bout, et de même qu’il avait calmé l’irritation de Scolastique, il amena mon père à autoriser l’introduction des trois écureuils dans la maison.
Le lendemain, notre voisin Radel, le ferblantier, qui avait eu dans le temps un écureuil, me prêta sa cage, que j’installai dans ma chambre. Cette cage était un véritable édifice dont la vue seule m’enchanta. Elle avait deux étages!--La partie inférieure contenait un tambour cylindrique en grillage, qui tournait sur son axe et auquel le moindre effort de l’animal imprimait un mouvement de rotation; une échelle de bois faisait communiquer la roue avec l’étage supérieur, où l’on avait pratiqué une niche en forme de maisonnette, dont le toit s’ouvrait et se fermait à l’aide d’un crochet. Cette niche fut garnie d’étoupes de laine, et j’y déposai mes trois nourrissons.--L’éducation des écureuils devint alors ma grande préoccupation. J’y pensais à toute heure, et je n’osais presque plus quitter le logis, de peur qu’en mon absence il n’arrivât quelque malheur à la nichée. Dès le petit matin, je sautais à bas du lit, j’allais quérir la tasse de lait et l’éponge, et, tirant successivement les écureuils de leur niche, je leur donnais le biberon.
L’aîné, celui qui avait des mouchetures noires sur la tête et sur la queue, et que pour cette raison l’on nomme _le charbonnier_,--l’aîné était le plus fort, et aussi le plus goulu. Il absorbait sa portion de lait avec une voracité réjouissante, et croissait à vue d’œil. Les deux autres ne goûtaient que médiocrement cet allaitement artificiel, et ne suçaient l’éponge qu’en rechignant; aussi ils restaient malingres, tristes et endormis, ce qui ne laissait pas de me donner des préoccupations que je confiais au cousin.
--Que veux-tu? me répondait-il, je te l’avais prédit... Ils auraient été plus heureux si tu les avais laissés dans le trou de hêtre! On ne change pas impunément l’ordre des choses, et tu verras que tu n’en tireras rien de bon.
La prédiction de M. Bastien se réalisa, en partie du moins.--Un matin que j’arrivais avec mon lait et mon éponge, en ouvrant la niche je trouvai les deux écureuils roux immobiles, et déjà tout froids à côté de leur frère _le charbonnier_, qui seul était resté vivant. Il dressait sa tête inquiète au-dessus des deux petits cadavres et dirigeait vers moi ses yeux noirs déjà vifs. Cette découverte me bouleversa; pour la première fois j’avais une idée nette de ce que pouvait être la mort. J’appelai à mon aide M. Bastien, dont la chambre n’était séparée de la mienne que par un palier. Je n’osais toucher aux deux maigres corps, dont les pattes s’étaient roidies et dont les poils roux s’étaient ébouriffés. Il fallut que le cousin les tirât de la boîte et nous allâmes ensemble les jeter dans la rivière qui coulait au bout de notre pré.
A partir de ce moment, _le charbonnier_, débarrassé du voisinage de ses deux frères souffreteux, et resté l’unique possesseur de la niche, se développa et devint promptement très vigoureux. Il buvait à lui seul toute la jatte de lait sans le secours de l’éponge, et croissait en gentillesse et en santé. J’étais même choqué de son indifférente gaieté et je lui en voulais un peu de porter si gaillardement le deuil de ses cadets.
--C’est la loi naturelle! soupirait M. Bastien en hochant la tête, les forts grimpent sur le dos des faibles, et finissent par les étouffer. Là où il n’y a de place et de substance que pour un, c’est celui qui est le mieux résistant et le mieux râblé qui prend le dessus; les autres disparaissent... Tu vas voir comme le camarade va profiter!
Il profitait en effet. Au bout de trois semaines il commençait à grignoter du pain et des noix sèches. Lorsque nous atteignîmes la Sainte-Madeleine, époque où, comme chacun sait, «noix et noisettes sont pleines,» il était devenu grand comme père et mère, et je priai le cousin de m’aider à lui trouver un nom. Il me semblait qu’une fois que j’aurais baptisé l’écureuil, il serait plus complètement à moi.--Je voulais un joli nom, ayant de la physionomie, facile à retenir, peu compliqué, afin qu’il devînt rapidement familier à l’animal, et qu’il s’habituât à répondre à ma voix.
--Appelle-le _Sotret_, dit M. Bastien, ce nom-là lui ira comme un gant.