Les enchantements de la forêt

Part 7

Chapter 73,974 wordsPublic domain

Le lendemain était un dimanche; je le passai enfermé dans un galetas attenant au grenier, en tête-à-tête avec mon pain sec et mon _Histoire sainte_. Puis le jour du châtiment arriva, le terrible lundi où je devais reprendre le chemin de l’école en compagnie de ma grand’mère. La sombre perspective de cette rentrée me tint éveillé pendant une partie de la nuit du dimanche au lundi. Pelotonné dans mon petit lit, j’épiais avec effroi les traces des premières blancheurs de l’aube à travers les persiennes. Je souhaitais ardemment que la nuit ne finît jamais et que le soleil oubliât de se lever. Malheureusement il se leva en dépit de mes prières; il se montra radieux comme pour mieux éclairer ma confusion. A la cloche de huit heures, la grand’mère Pâquin, inflexible comme le destin, me traîna vers l’école de la rue du Bourg. Quand nous entrâmes dans la classe de la sœur Euloge, tous les élèves étaient à leur place, sauf le perfide Bigeard, que j’aperçus au pied de l’estrade,--à genoux, un bonnet d’âne sur la tête et les mains en croix.--En guise de bienvenue, il me tira la langue, mais cette grimace injurieuse me laissa indifférent; je ne pensais qu’à mes propres misères et à la punition qui me pendait à l’oreille.

Elle fut cruelle. Après avoir écouté les recommandations de ma grand’mère et l’avoir reconduite jusque dans le couloir, la sœur Euloge revint vers moi, les sourcils froncés:

--Ah! dit-elle, monsieur Jacques, vous aimez la promenade, eh bien, vous vous promènerez encore ce matin,--avec moi;--je vais vous conduire à toutes nos sœurs, et pour qu’elles sachent bien ce que vous êtes, je vais d’abord vous accrocher ceci au dos.

En même temps elle tira de son pupitre un large écriteau de carton sur lequel on lisait moulé en belle ronde:--_Vagabond_,--et malgré mes résistances elle me l’attacha entre les deux épaules; puis, me prenant par la main, elle m’emmena, ainsi accoutré, à travers les classes des filles.

A mon arrivée dans chaque salle, les petites filles se levaient sur leur banc et me montraient du doigt en chuchotant; la sœur Euloge contait tout haut mes forfaits à ses collègues, et c’étaient des:--Oh! monsieur Jacques!--des roulements d’yeux, des bras levés au ciel, qui m’agaçaient singulièrement. Mais ce qui me mortifiait le plus, c’étaient les rires étouffés et les exclamations moqueuses de toutes ces petites filles. A chaque classe la scène recommençait, et il y avait six classes. A la fin, n’y tenant plus, rouge de honte et pleurant de rage, je me roulai sur le parquet, dérobant ainsi à tous les yeux l’abominable pancarte, et j’eus une crise nerveuse qui termina mon supplice...

Aujourd’hui je resonge à ces souffrances enfantines avec un sourire, et je comprends ce qu’il y a de profondément, d’intimement humain dans le vers de Virgile:

. . . Forsan et hæc olim meminisse juvabit[1].

[1] «Peut-être un jour le souvenir même de ces choses vous réjouira.»

Oui, le souvenir des douleurs passées et des lointaines épreuves devient plus tard pour nous un motif de joie.--Je me rappelle avec bonheur le brave grand-père, l’austère et sèche grand’maman et l’impitoyable sœur Euloge; mais surtout l’après-midi passée dans le «grand bois» avec le canonnier Bannet. J’ai rendu, depuis, à l’_enchanteur_ de fréquentes visites; il m’a fait enfin connaître la vraie Princesse Verte, c’est-à-dire la forêt avec toutes ses merveilles et tous ses enchantements, la forêt qui a été mon initiatrice et mon amie, et à laquelle j’ai voué un éternel et violent amour.

LES SABOTIERS

Les sabotiers se sont installés au fond de la combe, près d’une lisière de forêt où un ruisseau chante clair comme une flûte. Toute la famille est là: le maître sabotier avec son fils et son gendre qui lui servent d’ouvriers, les apprentis, la vieille ménagère et les marmots qui pataugent dans les cressons du ruisseau. Sous les aulnes s’élève la loge de planches où couche la maisonnée; non loin, les deux mulets, qui ont amené l’attirail du campement, sont attachés à des pieux et tirent leur longe pour donner çà et là un coup de dent à l’herbe du fossé. L’automne dernier, la troupe était campée sur les hauts plateaux de la forêt; où ira-t-elle à l’automne prochain? Qui le sait? Le maître lui-même l’ignore. Tout dépendra des hasards et des chances de l’exploitation; car le sabotier est pareil à l’alouette des champs: il ne fait pas deux fois son nid dans le même sillon. Il parcourt successivement tous les cantons de la forêt, s’arrêtant là où une coupe va être exploitée et où il trouve à faire un bon marché. Il a bien, là-bas, dans quelque village voisin, une maison au vieux mobilier poudreux, mais il ne l’habite guère que dans les mortes-saisons, et ne s’y retire définitivement que pour dormir son dernier sommeil.

Cette année, l’installation est à souhait. On se trouve à l’aise au fond de cette combe verte et paisible, à deux pas de la coupe, où se dressent les arbres achetés sur pied et marqués du marteau de l’adjudicataire. Ce sont de beaux hêtres, dont les ramures grises se détachent nettement sur le ciel bleu d’avril. Ils ont 50 pieds de fût, 1 mètre de circonférence à la fourche des branches, et chacun peut donner six douzaines de sabots. Il y a aussi, dans le lot, quelques pieds de tremble, d’aulne et de bouleau; mais le sabotier n’en fait pas grand cas. Les sabots qu’on fabrique avec ces essences sont à la vérité moins cassants, mais leur bois est spongieux, et l’humidité le pénètre facilement. Les sabots de hêtre, à la bonne heure! Ils sont élégants et légers, et le pied s’y tient sec et chaud, en dépit de la neige et de la boue.

Donc toute la troupe est en mouvement dans la combe. Sur le seuil de la loge, les femmes jasent en reprisant les vêtements déchirés. Les hommes abattent les arbres au ras de terre avec la grande cognée. Chaque corps d’arbre est scié en _tronces_ de 30 à 35 centimètres de haut, et si les billes sont trop grosses, on les fend en quartiers avec le _coutre_. Un premier ouvrier ébauche le sabot à la hache, en ayant soin de donner une courbe différente, pour le pied gauche ou le pied droit; puis il passe ces ébauches à un second compagnon, qui commence à les percer à l’aide de la vrille, et qui évide peu à peu l’intérieur au moyen d’un instrument qu’on nomme la _cuiller_. Pendant toute cette besogne, l’atelier bavarde et chante, car le sabotier n’engendre point la mélancolie comme son voisin le charbonnier; les muscles continuellement en action, le travail en pleine lumière après une bonne nuit de sommeil, tout cela vous met en appétit et en belle humeur. Le sabotier chante comme un loriot, tout en fouillant le bois tendre d’où sortent de blancs copeaux, fins et lustrés comme des rubans; et l’ouvrage se façonne au milieu des rires et des refrains rustiques.

Les premiers sabots, les plus grands, sont fabriqués dans les larges _tronces_ voisines de la souche. Ceux-là chausseront les pieds robustes du travailleur qui, dès l’aube grise, s’en va par la pluie et le vent vers son atelier. Aux premières heures du matin, ils retentiront sur le pavé de nos rues désertes, aux pieds des balayeurs ou des paysans qui viennent au marché, et nous autres paresseux, qui les entendrons à travers un demi-sommeil, nous nous pelotonnerons dans notre lit douillet, et, tout en nous enfonçant dans nos couvertures, nous donnerons une pensée émue à tous ceux pour qui la vie est dure et pleine de combats.

Dans les tronces moyennes sont taillées les chaussures des femmes: le sabot solide, toujours en mouvement, de la ménagère, et le sabot plus léger et plus mignon de la jeune fille. Celui-ci, on l’entend partout battre le sol avec un bruit allègre, sonore et rapide comme la jeunesse: sur les dalles du lavoir, autour du bassin de la fontaine, pendant le jour; et la nuit, dans le sentier pierreux qui mène au _veilloir_.

A mesure qu’on arrive au dernier tiers du fût de hêtre, les billes se raccourcissent. On y taille les sabots du petit pâtre qui s’en va dans les longues friches nues à la suite d’un troupeau de vaches, et qui s’amuse tout le jour à voir monter dans l’air calme la fumée droite et bleue d’un feu de broussailles. On y façonne aussi les sabots de l’écolier, mais ceux-là ont une existence aussi courte qu’agitée; et quelles allures fantasques, quelle musique et changeante!... Lors de l’entrée à l’école, leur bruit lent et mélancolique a l’air de se traîner sur les pavés; mais quelle revanche à la sortie, quel tapage assourdissant et joyeux!

Les dernières billes sont réservées pour les _cotillons_, c’est-à-dire pour les sabots des petits enfants. Ceux-là ont le meilleur lot; ils sont choyés et fêtés, surtout aux lendemains de la Saint-Nicolas ou de la Noël, quand, après une nuit passée sous le manteau de la cheminée, on les rapporte tout pleins de joujoux et de bonnes choses. Et puis, eux, ils ne fatiguent guère et on les use rarement. Dès que le pied du marmot a grossi, on les garde précieusement dans un coin de l’armoire, comme on garde la première dent de lait ou la robe de baptême. Longtemps après, quand le _petit_ est devenu un homme, ou quand sa place est vide dans la maison, la mère tire le mignon sabot de sa cachette et le montre pieusement,--parfois avec un sourire, trop souvent aussi avec les yeux pleins de larmes...

Tout en creusant le bois, nos sabotiers chantent toujours, et les billes se transforment rapidement entre leurs mains. Une fois le sabot évidé, et dégrossi à la _rouette_, le _perceur_ en ébarbe les bords, puis le passe à un troisième ouvrier, chargé de lui donner la dernière façon à l’aide du _paroir_, qui est une sorte de couteau tranchant, fixé par une boucle à un banc solide. Ce troisième compagnon est l’artiste de la bande; il finit et polit le sabot, sur lequel il grave, lorsqu’il s’agit d’une chaussure féminine, une rose ou une primevère, selon sa fantaisie. Il pousse même parfois le raffinement jusqu’à découper à jours le bord du cou-de-pied, de façon que les dentelures du bois laissent transparaître le bas bleu ou blanc de la coquette qui chaussera ce sabot de luxe.

A mesure qu’ils sont achevés, les sabots sont déposés dans la loge, sous un épais lit de copeaux qui les empêche de se fendre; puis, une ou deux fois la semaine, les apprentis les exposent à un feu de copeaux verts qui les enfume, durcit le bois et lui donne une chaude couleur brun doré.

La besogne se poursuit de la sorte jusqu’à ce que tous les arbres aient été employés. Alors on lève le camp. Adieu la combe verdoyante et le ruisseau babillard où les merles viennent boire! On charge les mulets et on part à la recherche d’une exploitation nouvelle. Ainsi, toute l’année, la forêt reverdie ou jaunissante, semée de fleurs ou jonchée de feuilles sèches, entend dans un de ses coins l’atelier bourdonner comme une ruche, et les sabotiers façonner gaiement par douzaines cette commode et primitive chaussure,--simple, salubre et sérieuse comme la vie rustique elle-même.

L’ÉCUREUIL

I

Il était sept heures et demie du soir. En dépit du proverbe qui dit «qu’à la Chandeleur, les jours grandissent d’une heure», il faisait déjà nuit serrée. Nous nous trouvions réunis dans la salle à manger, attendant le souper, qu’on servait chez nous à huit heures. Un joli feu de souches de hêtre _clairait_ dans la cheminée; une bonne lampe modérateur mettait sur la table de toile cirée un cercle lumineux, et au plafond noir, un rond de clarté dorée et dansante. Ma mère tricotait un bas de laine; mon père,--il était juge de paix à Varennes,--relisait la feuille d’audience que le greffier venait de lui apporter, et moi, perché sur un haut tabouret, la plume entre les dents, les doigts barbouillés d’encre, je feuilletais rapidement mon dictionnaire latin, afin de me débarrasser d’une version de l’_Epitome_ que je devais soumettre le lendemain à l’abbé Gerdolle, notre vicaire. Une douce tranquillité remplissait la salle, une tranquillité où de menus bruits se fondaient, augmentant encore le sentiment de quiétude et de sécurité qui nous possédait tous:--bruits intermittents et semblables à ceux qu’on entend au travers d’un rêve;--froissement des feuillets, cliquetis des aiguilles, pétillement de la braise, et au loin, sur la route, tintement des sonnailles du courrier de Verdun qui entrait dans le bourg.

J’en étais à la phrase finale de ma version: _septima die autem quievit_, et je m’apprêtais à me reposer à mon tour, après avoir mis au bas de la page une fioriture compliquée, en guise de paraphe; ma mère roulait déjà son bas autour de la pelote de laine et y piquait ses aiguilles, tandis que mon père, ayant achevé sa révision, repliait ses lunettes dans leur étui, quand un coup de sonnette à la porte de la rue nous fit dresser la tête à tous.

--Qui diantre cela peut-il bien être? dit mon père en tisonnant.

--Une belle heure pour venir chez le monde! ajouta ma mère, qui n’était pas endurante et n’admettait pas qu’on dérangeât son mari au moment du souper.--Nous entendîmes des chuchotements et un piétinement dans le corridor, puis la porte de la salle fut vivement poussée par notre servante Scolastique:

--Monsieur Michel, s’écria-t-elle de sa voix grognonne, voilà un voyageur qui demande après vous!

Et derrière le dos de notre domestique, une voix d’homme, une voix aux notes à la fois sourdes et timides, bredouilla:--C’est moi, Justin, mon camarade!... C’est moi qui viens te faire une petite visite...

Mon père, qui avait empoigné la lampe et l’avait soulevée de façon à en faire tomber à plein la lumière sur le visiteur, la reposa brusquement sur la crédence, en poussant une exclamation mélangée d’étonnement et de joie cordiale; puis il alla au-devant du nouveau venu, et lui sautant au cou:

--C’est le cousin Bastien! s’écria-t-il... Ah! par exemple, voilà une surprise!... Entrez donc vite, cousin!... Scolastique, prenez sa valise et débarrassez-le de son manteau.--Il se tourna ensuite vers ma mère et prenant le bras du voyageur:--Eulalie, ma chère, voici le cousin Bastien, un vieil ami de la famille... Il m’a fait sauter sur ses genoux, et je t’ai souvent parlé de lui... Cousin, voici ma femme et mon petit Joseph qui va déjà sur ses dix ans... Allons, qu’on s’embrasse et qu’on donne le fauteuil au cousin!... Il doit être gelé... Scolastique, vous allongerez votre souper, ma fille!...

Pendant ce temps, j’examinais avec de grands yeux ce cousin inconnu. Il avait posé à terre sa valise,--une antique valise ronde et oblongue en cuir, avec deux courroies qui la bouclaient sur le côté.--Il avait enlevé sa houppelande brune, serrée à la taille et ornée de cinq ou six petits collets, et je vis un vieillard d’une soixantaine d’années, grand, mince, courbé comme une faucille et vêtu d’une redingote de lasting couleur noisette. Il avait le cou serré dans un col cravate, d’où surgissait une figure maigre, rasée, pâlotte avec des yeux bleus aux paupières rougies, et des cheveux déjà blancs. Il s’excusait timidement d’arriver à une heure aussi avancée, et je m’étonnais fort d’entendre sa grosse voix sourde et triste sortir de ce long corps mince et incliné comme un jonc.

Mon père l’avait installé commodément dans notre fauteuil Voltaire, et ma mère avait jeté une _charpagnée_ de souches dans le brasier qui pétillait gaiement. Le cousin, assis sur l’extrême bord du siège, souriait d’un sourire craintif et présentait à la flamme ses mains maigres et effilées comme toute sa personne.

--Je suis heureux... bien heureux de te voir, bredouillait-il d’une voix encore grelottante, car il avait voyagé sur la banquette du courrier, et l’air du dehors était morfondant.

--Vous avez eu une excellente idée de penser à nous; et votre visite me fait grand plaisir, répondit mon père; mais pourquoi ne nous avoir pas prévenus?

--Tu sais, reprit le cousin, je ne me suis décidé qu’au dernier moment, et je suis venu en passant.

--En passant?... Où allez-vous donc?

--Oh! nulle part, répliqua-t-il naïvement; puis il ajouta avec son sourire triste:--Quand je voyage, moi, ce n’est pas pour arriver, c’est pour changer de place... Je n’ai jamais de but.

--Pourtant, cousin Bastien, objecta mon père en riant, vous avez bien un domicile quelque part, où vous retrouvez vos habitudes et votre chez vous?

--Je n’ai plus de chez moi, mon ami, je vis comme un camp-volant.

--Eh bien, et votre maison du Val-des-Écoliers, où j’ai fait de si bonnes parties, quand j’étais collégien et que vous étiez mon correspondant?

--Je ne l’habite plus depuis longtemps, tu sais, depuis... Ne parlons pas de ça, soupira le bonhomme en se passant les mains sur le front, parlons de toi, mon brave Michel!... Quand j’ai reçu ta lettre de bonne année, j’étais à Bourmont. Tout d’un coup, je me suis rappelé le bon temps jadis et je me suis dit: Si j’allais voir ce qu’est devenu ce grand garçon-là?... Alors j’ai bouclé ma valise... Mes déménagements ne sont pas longs à faire. Tout mon mobilier tient dans une grosse malle que je mets en pension dans un grenier d’auberge... Je prends mon manteau et me voilà parti.

Ma mère le regardait d’un air ébahi.--Sapristi! s’exclama mon père, mais c’est une existence de Juif-Errant!... Voilà une vie à laquelle je ne m’habituerais pas volontiers, ni toi non plus, n’est-ce pas, Eulalie?

--Je comprends, je comprends... murmura M. Bastien en hochant la tête; toi, mon brave, tu as femme et enfant; ce sont des liens qui attachent au sol, ce sont des points d’appui autour desquels les habitudes poussent comme des plantes grimpantes qui vous enlacent... Moi, je n’ai plus d’habitudes... je suis une plante sans racines... Sans racines! répéta-t-il de sa grosse voix.

C’était comme la résonnance d’un écho profondément triste, et cela me donna un frisson d’angoisse rapidement calmé par la réflexion égoïste qui vint ensuite, à savoir que j’avais un chez moi, un bon feu clair pour me réchauffer chaque soir, et un bon souper qui m’attendait. Ce retour sur moi-même et la comparaison de ma facile existence avec la vie nomade du cousin Bastien me procura une douce sensation, analogue à celle qu’on éprouve, lorsque, enfoncé dans un lit bien clos et bien douillet, on entend la pluie et le vent faire rage au dehors. En écoutant la plaintive parole du cousin, je fermais à demi les yeux, et n’apercevant plus que vaguement la réchauffante lueur du brasier, je me blottissais plus voluptueusement entre les genoux de mon père.

Ma mère s’était esquivée du côté de la cuisine pour presser le souper et veiller à la confection de quelque plat de supplément. Nous entendions le pas pesant de la grosse Scolastique qui allait et venait, ouvrant et refermant les armoires. On remuait des assiettes, on soulevait des couvercles de casserole, et le son mat d’une fourchette battant des œufs en neige m’entr’ouvrait une perspective d’entremets sucrés, qui me faisait sourire intérieurement à la visite inattendue du cousin Bastien.

Celui-ci, les coudes appuyés aux bras rembourrés du fauteuil, les jambes étendues sur les chenets, les yeux clignotants, semblait également gagné par l’atmosphère de bien-être répandue dans la salle à manger. De temps en temps, la porte de communication s’ouvrait; Scolastique encore alerte malgré son embonpoint envahissant, couvrait la table d’une nappe à liteaux rouges, disposait les assiettes, coupait le pain, façonnait les serviettes en bonnet d’évêque; et une friande odeur de caramel nous arrivait de la cuisine par bouffées.

Le cousin Bastien ramena sous le fauteuil ses jambes maigres que l’ardeur de la braise rôtissait à travers la trame mince du pantalon, et, relevant la tête, me regarda d’un air bonhomme.

--Il a bonne mine, ton garçon, cousin Michel; je suis sûr que c’est un brave enfant... Il est grand et fort pour un gamin de dix ans.

--Mauvaise herbe pousse toujours vite, répondit mon père; c’est un diable qui nous fait endêver du matin au soir.

--Viens un peu me voir, petit, me dit le cousin en m’attirant à lui, j’aime les enfants... Tu n’as pas peur de moi, n’est-ce pas?

--Non, monsieur, répliquai-je en le dévisageant avec la curiosité impertinente du premier âge.--Je le trouvais tout de même un peu grotesque, notre cousin! Son corps long et maigre, son vêtement râpé, sa figure blême aux paupières éraillées ne m’imposaient pas le moins du monde, et, dans mon irrévérencieux jugement de gamin, je ne le prisais pas à une haute valeur. Les enfants ont cela de commun avec les chiens et les domestiques, qu’ils jugent les gens sur la mine, et qu’ils ont une instinctive répugnance pour les visiteurs pauvrement vêtus. Cependant je condescendis à ce que le cousin me prît sur ses genoux. Il m’enleva comme une plume, me maintint d’un bras sur ses cuisses étiques dont les os saillants me causaient une impression désagréable, et effleura légèrement d’une main discrète mes cheveux qui bouclaient naturellement.

--Quels beaux cheveux blonds! soupira-t-il, c’est de soie... j’aime à caresser les cheveux d’enfants... Cela me rappelle l’ancien temps... J’ai connu un garçon qui avait des cheveux bouclés comme les tiens, petit... Te souviens-tu de lui, Michel?

A cette question, mon père avait pris une contenance à la fois compatissante et embarrassée, un de ces airs qu’on se donne en entrant dans une maison où l’on va faire une visite de condoléance.

--Oui, dit-il, en baissant la voix, je me rappelle le temps où nous faisions ensemble le réveillon de Noël chez vous...

Le cousin, sans s’arrêter à sa réponse, continuait en fixant sur le brasier ses yeux songeurs:--Quand il était petit, je le tenais sur mes genoux comme je tiens ton garçon. Il regardait le feu de notre cuisine où des châtaignes grillaient sous la cendre, et quand l’une d’elles, mal fendue, éclatait tout d’un coup dans la braise, comme un pétard, c’étaient des effarements et des rires... J’ai encore le son clair de ce rire-là dans les oreilles. Ah! le souvenir, une chose douce et navrante tout à la fois!... Quel espiègle c’était, Michel! vif comme la poudre!...

--Oui, reprit mon père en s’animant, et leste comme un écureuil...

La figure de M. Bastien devint tout d’un coup presque tragique, et mon père se mordit les lèvres comme s’il eût lâché une sottise.

Il y eut un si profond silence que le son de la pendule me parut tout à coup avoir décuplé de volume. En même temps il me sembla que M. Bastien était pris d’un hoquet subit, tandis qu’une goutte tiède me tombait sur la joue. Je relevai la tête et vis avec étonnement deux gouttes pareilles suspendues aux cils du bonhomme...

--Voilà la soupe, s’écria au même moment Scolastique en entrant et en posant sur la nappe une soupière fumante d’où s’exhalait une savoureuse odeur de choux et de poireaux.

--Monsieur Bastien, dit ma mère en arrivant à son tour, nous avons justement une _potée_... Quand on a voyagé à l’humidité, il faut prendre quelque chose de chaud, et la _potée_ vous rappellera la Haute-Marne... C’est le plat du pays.

II

Le cousin Bastien était venu pour huit jours; il se plut si bien chez nous que le carnaval l’y trouva encore. Il ne parlait plus de partir. Au commencement de mars, il prit mes parents en particulier, et, après force façons cérémonieuses, il leur demanda comme une grâce la permission de demeurer avec nous, moyennant le paiement d’une petite pension. Pour lui enlever tout scrupule et le mettre à l’aise, mon père consentit à cet arrangement, et on l’installa au premier étage dans une chambre qui donnait sur le jardin. C’était une pièce très modestement meublée de quelques chaises, d’un lit de noyer, d’un bureau massif en chêne noirci, et tapissée d’un papier bleu commun. D’autres l’auraient trouvée trop nue; elle plaisait précisément au cousin par son extrême simplicité. Même il avait obtenu de ma mère que Scolastique enlevât les rideaux de la croisée.

--J’aime, disait-il, à voir en m’éveillant le ciel à travers les vitres; du reste, il y a là un grand acacia dont les branches frôlent ma fenêtre, et dont le feuillage en été sera un rideau suffisant.