Les enchantements de la forêt

Part 6

Chapter 63,836 wordsPublic domain

Si j’avais été plus au courant des histoires de ma petite ville, j’aurais eu la clé de tout ce mystère et j’aurais deviné que mon _enchanteur_ était tout bonnement un original nommé le canonnier Bannet, dont on parlait parfois chez mon grand-père.--Ce canonnier Bannet avait servi sous le premier empire, et il avait été blessé à Waterloo. A la restauration, il s’était marié à Juvigny, puis, devenu veuf, et s’étant brouillé avec ses enfants, il avait pris le séjour de la ville en aversion. Il s’était fait bâtir une maison dans le bois du Juré, et il vivait là comme un loup depuis des années, descendant rarement en ville, faisant lui-même son lit et sa cuisine, herborisant, collectionnant des insectes et tendant des pièges aux petits oiseaux. En qualité de compagnon d’armes, mon grand-père le connaissait et le visitait parfois, et depuis, il m’a souvent conté la vie excentrique de son camarade l’ancien artilleur; mais à cette époque je me mêlais peu aux conversations de grandes personnes, et le nom du canonnier Bannet n’avait jamais beaucoup attiré mon attention, trop absorbée par la féerie pour s’occuper de ces détails prosaïques.

Au bout de dix longues minutes, le colloque qui avait lieu dans l’intérieur du logis cessa, et je vis sortir un petit domestique en blouse bleue qui s’élança dans la direction de l’allée des sapins et disparut. Peu après, l’enchanteur arriva à son tour sur le pas de la porte et descendit les marches. Il se dirigeait vers moi clopin-clopant et d’un air méditatif.

--En quelle espèce de bête va-t-il me changer? me demandais-je en frissonnant.

Quand il fut près de moi, il s’arrêta, me dévisagea en silence, puis brusquement:

--Mieux vaut courir les bois que de moisir à l’école, hein, petit Pâquin? me demanda-t-il en me pinçant légèrement l’oreille.

--La chère sœur m’avait mis à la porte, répondis-je entre mes dents.

--Ha! ha!... Et pourquoi n’es-tu pas rentré chez toi?

--Parce que j’avais peur d’être grondé... Et puis j’avais envie de voir le «grand bois».

--Que diantre y as-tu fait toute la soirée dans le grand bois?... Tu cherchais des nids, je parie, mon gaillard!... Mais la saison est passée.

--Non, m’écriai-je pour me disculper, je me moquais bien des nids, je cherchais autre chose!

--Quoi donc?... Allons, confesse-toi... Je verrai bien si tu dis la vérité, car je sais tout.

Puisqu’il savait _tout_, il ne fallait pas songer à le tromper... Je lui avouai que j’étais parti à la recherche d’une princesse que je voulais désenchanter, comme le bel _Avenant_ était allé à la recherche de la _Belle aux cheveux d’or_.

Il m’écoutait en frottant avec un bruit sec les paumes de ses mains.

--Drôle de moutard! murmurait-il en nasillant, puis il ajouta d’un ton narquois:

--Et peut-on savoir comment elle se nomme, ta princesse?

--Elle s’appelle la Princesse Verte... C’est-à-dire c’est ce nom-là que je lui ai donné... Mais peut-être bien en a-t-elle un autre, parce que... vous savez... je ne suis pas très sûr.

--Oui, oui, je conçois, interrompit-il en ricanant... Eh! petit, tu ne t’es pas trompé; elle se nomme bien la Princesse Verte.

--Vous la connaissez?

--Je la connais, répondit-il gravement.

--Est-ce que?... est-ce qu’elle demeure dans votre château?

--Elle demeure ici et ailleurs encore... partout où il y a des arbres.

--C’est une grande princesse alors?

--Oui, dit-il en s’animant, c’est une reine et c’est aussi une fée, la reine des fleurs, des insectes et des oiseaux.

Ses petits yeux gris pétillèrent.--Pas un brin d’herbe ne pousse sans sa permission; c’est elle qui nourrit les hommes et les bêtes, et sans elle le monde périrait.

--Ah! m’écriai-je ébahi, et vous la voyez quelquefois, vous, monsieur?

--Tous les jours.

--Est-ce que les petits garçons peuvent la voir?

--Oui, quand ils sont sages et qu’ils ont le _don_.

Je ne comprenais pas bien ce qu’il entendait par «avoir le don», mais cette formule mystérieuse faisait de nouveau travailler mon imagination. Je restais muet, roulant à droite et à gauche des regards curieux. Pendant ce temps l’_enchanteur_ me dévisageait toujours, et ses yeux perçants avaient l’air de lire au fond de moi.

--Je parie que tu as faim? me demanda-t-il brusquement.

L’estomac recommençait en effet à me tirailler et je répondis par un signe affirmatif.

--C’est bon, nous allons chercher dans mon potager de quoi te faire déjeuner... Viens!

Il m’emmena, non loin de la maison, dans une étroite clairière entourée de gros hêtres.

--C’est ici, murmura-t-il.

J’avais beau écarquiller les yeux pour tâcher d’apercevoir ce qu’il appelait «son potager», je ne voyais rien qu’un gazon ras et déjà brûlé. Pourtant, à certains endroits, sur cette pelouse sèche une herbe verte poussait plus drue et formait autour d’un hêtre un large anneau verdoyant et moussu.

Mon _enchanteur_ s’agenouilla, fourragea des deux mains dans cette verdure, et je vis qu’il y cueillait de petits champignons couleur noisette, gros à peine comme des pièces de vingt sous. Quand il en eut récolté une cinquantaine, il se releva et dit:

--Maintenant allons les faire cuire!

--Est-ce qu’il voudrait m’empoisonner? pensai-je, pris d’une nouvelle appréhension.--Monsieur, hasardai-je craintivement, les champignons, est-ce que ce n’est pas du poison?

--Il y en a de bons et de mauvais, répondit-il, comme il y a de bonnes et de méchantes gens... Ceux-ci sont des _mousserons_, et tu pourras les manger sans crainte; c’est la Princesse Verte qui nous les envoie.

--Vrai?

--Oui, continua-t-il en souriant, elle vient se promener ici tous les matins... Là où elle a marché, l’herbe devient plus verte, et il y pousse des champignons.

J’étais de plus en plus émerveillé de tout ce qu’il m’apprenait; je le suivis docilement dans la cuisine, où nous entrâmes, escortés par _la Belle_ et _la Bête_. C’était une pièce enfumée, d’aspect fort modeste, avec une cheminée de pierre brute, où l’_enchanteur_ jeta une bourrée qui _claira_ lestement. Il avait décroché la poêle, et, l’ayant posée sur un trépied, il y découpait de petits morceaux de lard qui se mirent à frire avec des frémissements appétissants. Postés de chaque côté des chenets, le chien et le chat épiaient tous les mouvements de leur maître, se passaient silencieusement la langue sur leurs babines et semblaient se délecter au bruit de la friture. Mon hôte cependant lavait ses champignons, hachait de fines herbes, puis il jetait le tout dans la poêle bouillante. Une alléchante odeur se répandit dans la cuisine. Alors il installa un couvert, du pain et du vin clairet sur un bout de la table, et m’y fit asseoir. Je goûtai d’abord les champignons avec une certaine méfiance, puis, les trouvant très bons, je revins à la charge et n’en laissai pas un sur mon assiette.

--Il paraît que cela va sous ta meule! me dit l’_enchanteur_ avec son rire goguenard; maintenant bois un coup... Tu aimes donc les contes de fées, petit Pâquin?

--Oui, répondis-je en essuyant ma bouche, j’aime surtout les bonnes fées et les braves enchanteurs qui d’un coup de baguette font toutes sortes de prodiges. Seulement mon grand-père dit que c’était bon dans le temps passé et qu’on ne voit plus de ces choses-là à présent.

--On en voit toujours quand on sait regarder, répliqua-t-il sérieusement.

Le doigt de vin que j’avais bu commençait à me délier la langue, et puis l’_enchanteur_ avait l’air si bon enfant que je m’enhardis.

--Je voudrais tant voir un prodige! m’écriai-je... Est-ce que vous pourriez en faire un, vous, monsieur?

--Viens! dit-il en se levant.

Il m’emmena dans une pièce voisine, qui paraissait être son cabinet de travail et qui était meublée d’une façon très extraordinaire. Des filets à papillon et des boîtes oblongues de fer-blanc étaient accrochés au mur, à côté de cadres vitrés tout garnis d’insectes. Sur des rayons de bois blanc, il y avait pêle-mêle, avec des piles de bouquins, des rames de papier gris, des hiboux empaillés dont les yeux de chat me faisaient peur, et des reptiles enfermés dans des bocaux pleins d’un liquide jaunâtre. Sur une large table carrée, je vis un cahier couvert de parchemin jauni,--son grimoire sans doute,--puis une collection d’objets bizarres: des pinces, des loupes, des fioles et des débris de plantes.--Devant la fenêtre, une caisse carrée, dont le dessus était hermétiquement clos par un couvercle de verre transparent, était exposée en plein soleil.

L’_enchanteur_ l’examina un moment, puis, me faisant monter sur un tabouret et me désignant du doigt le fond de la caisse:

--Regarde! me dit-il gravement, attention!

Je ne vis d’abord qu’une couche de terre grise qui tapissait le fond, et sur cette terre je finis par distinguer quelque chose qui ressemblait à une longue fève brune, annelée et terminée en pointe aux deux bouts; puis comme le rayon de soleil descendait jusqu’à cette _chose_, je la vis insensiblement se mouvoir, s’écailler et enfin se fendiller comme une châtaigne grillée qui fait éclater son écorce... Tout à coup,--ô merveille!--des couleurs chatoyèrent à travers les déchirures, et une créature vivante sortit de ces débris recroquevillés. C’était un papillon. Je distinguais maintenant sa tête pointue ornée de frêles antennes grises, ses yeux brillants d’un brun clair, son corselet velouté et l’extrémité aiguë de son ventre, sur lequel ses ailes étaient encore collées. Peu à peu les ailes se détendirent, firent le moulinet, puis s’arrêtèrent; elles étaient roses et grises avec des diaprures d’un vert brun... Bientôt le papillon se montra dans toute la magnificence de ses couleurs fraîches et se mit à voleter lentement entre la terre et le couvercle vitré... Je poussai un soupir d’admiration.

--Hein! est-ce beau? fit à son tour l’_enchanteur_, qui s’était penché derrière moi: c’est le _sphinx de vigne_... Un superbe échantillon!

--Et c’est vous qui avez changé cette vilaine fève brune en un beau papillon? lui demandai-je en le regardant avec une déférence mêlée de crainte.

--Je n’ai rien fait, répondit-il, c’est celle que tu appelles la Princesse Verte qui a fait ce prodige... Je ne suis que son humble serviteur.

--Elle est bien puissante, la princesse!

--Si elle l’est! s’écria-t-il, tandis que sa figure s’illuminait; je le crois!... Elle n’a qu’à souffler sur la moindre graine pour la changer en une plante fleurie.

Il ramassa sur la table un gland de chêne et me le montra:

--Tu vois ceci, cela tient dans le creux de la main: eh bien! si elle veut, elle peut le métamorphoser en un arbre aussi haut et aussi touffu que ceux que tu aperçois là-bas dans la forêt.

--Je voudrais bien... commençai-je timidement.

--Quoi?

--Voir la Princesse Verte!

--Tu la verras... Patience!

--Quand? m’exclamai-je, tandis que mon cœur battait.

--Ce soir, si tu es obéissant... Mais auparavant, comme nous aurons à marcher, tu vas d’abord faire un petit somme... Mets-toi ici.

Il me poussa dans une vieille bergère en velours d’Utrecht d’un jaune fané, qui occupait un coin de la pièce, et me posant un doigt sur le front:

--Dors, poursuivit-il; pendant ce temps, je vais te faire un peu de musique...

Il fouilla dans une armoire et tira d’un étui de peau une petite boîte ayant la forme et l’apparence d’une tabatière d’écaille, puis il la remonta lentement avec une clé, comme il aurait fait pour une pendule, et la plaça avec précaution sur la table.

Tout à coup, comme par enchantement, des flancs de cette boîte jaillit une claire musique cristalline, doucement mélodieuse, égrenant des notes grêles et limpides, pareilles au bruit de l’eau qui tombe goutte à goutte au fond d’un réservoir. Tandis que cette mélodie délicate me berçait, l’_enchanteur_ s’était assis devant la table, en face d’une touffe de plantes sauvages qui trempaient dans un grand verre d’eau. La tête penchée, il examinait chaque tige fleurie à la loupe. Mes yeux se fermaient à demi; entre mes cils je voyais encore le profil aigu du vieillard se découpant en silhouette sur la baie de la fenêtre ouverte,--et derrière lui, les feuillages verts qui se balançaient au vent et semblaient en s’inclinant suivre la mesure de cette musique mystérieuse; puis tout se brouilla, et je m’endormis.

VIII

Je fus réveillé en sursaut par un tapage dont je ne me rendis pas bien compte tout d’abord. C’était _la Belle_ qui jappait et sautillait autour de l’_enchanteur_, tandis que _la Bête_ faisait chorus en miaulant sourdement et en se frôlant de la tête à la queue contre les pieds de la table. Je me frottai les yeux et je vis que mon hôte avait changé de costume pendant mon sommeil: il avait substitué une veste de chasse à sa robe de chambre, et un chapeau de paille à son bonnet de velours; de plus il avait bouclé des guêtres de cuir autour de ses jambes inégales. Cette métamorphose était précisément la cause de la surexcitation des deux animaux, qui l’interprétaient sans doute d’après leurs souvenirs et y voyaient une perspective d’agréable promenade.--Le soleil, déjà bas, lançait dans la chambre des rayons plus obliques, et par la porte de la cuisine j’aperçus une table dressée, avec deux couverts et la soupière fumante au milieu.

--Allons, petit Pâquin, dit l’enchanteur en me secouant le bras, à table!... Nous avons une bonne course à faire ce soir pour aller chez la Princesse Verte, et il te faut prendre des forces.

Je quittai, en m’étirant les bras, la douillette bergère, et nous passâmes dans la cuisine. Le dîner se composait de la fameuse soupe au corbeau et d’un gigot rôti _à la ficelle_ par les soins du petit domestique. L’_enchanteur_ paraissait doué d’un bel appétit et mangeait comme quatre; quant à moi, je ne sais si le potage, dont je connaissais trop l’étrange composition, était la cause de mon dégoût pour la nourriture, ou si l’émotion de voir bientôt la Princesse Verte me rassasiait par avance, mais j’avais grand’peine à avaler ce qui était sur mon assiette. Quand nous eûmes dépêché notre dessert,--un carré de fromage et des cerises de bois,--l’_enchanteur_ bourra sa pipe, l’alluma, puis, me regardant dans le blanc des yeux, d’un air solennel:

--Il est temps de nous mettre en route, me dit-il; tu n’as pas peur, petit Pâquin?

--Non, monsieur, répondis-je en frissonnant.

--Quoi qu’il arrive, tu me promets d’être docile et d’obéir à tous mes commandements?

Je le promis d’une voix un peu étranglée.

--Bon!... tu es un brave, continua-t-il en prenant son bâton. En route!

Nous descendîmes les degrés qui menaient au rond-point. _La Belle_ et _la Bête_ nous escortaient, queue en l’air et oreilles dressées.

--Nenni, s’écria l’_enchanteur_ en se retournant vers les deux animaux, nenni, je ne veux pas de vous, mes camarades! Qu’on rentre au logis, et lestement.

Ils rebroussèrent chemin, la queue basse, mais sans murmurer. Quand nous nous engageâmes dans l’avenue des sapins, je tournai la tête un moment et je les vis tous deux assis sur leur train de derrière, de chaque côté de la porte d’entrée, dans la même posture grave et recueillie qu’ils avaient lors de mon arrivée.

A l’extrémité de l’avenue, au lieu de suivre la route forestière où j’avais passé le matin, le vieillard prit un sentier étroit sous la futaie déjà plus sombre. Chemin faisant, il arrachait une feuille à une branche et me la mettant sous le nez:

--Sais-tu ce que c’est que ça, petit Pâquin? me demandait-il... c’est une feuille de charme. Remarque comme elle est différente de celle-ci, qui appartient à un érable, et il en est de même pour chaque espèce d’arbres; leurs feuilles sont diversement découpées suivant un dessin en rapport avec l’arbre qui les porte; c’est ainsi que la couleur des yeux ou des cheveux, les lignes du nez ou du front différencient des hommes qui, au premier abord, ont l’air de se ressembler. Quelle variété de formes, et cependant ce sont toujours des feuilles! Cela aussi, c’est une merveille, et tu vois qu’on rencontre des choses surprenantes ailleurs que dans les contes de fées.

--Et ceci, reprenait-il en coupant un bouton à la tige d’un coquelicot qui fleurissait sur une place à charbon, voilà encore un prodige!... Il ouvrit le bouton vert et me montra comme les rouges pétales du coquelicot étaient empaquetés et repliés avec soin dans l’intérieur.

--Si tu avais à serrer une redingote dans un étui à chapeau, tu ne t’en tirerais pas aussi adroitement, toi!... Il y a dans je ne sais quel conte une fée qui renferme une aune de toile dans une coquille de noix; ça n’est guère plus étonnant que ce gros coquelicot qui tient dans une si petite enveloppe et qui en sort sans avoir un pli, sans être chiffonné, dans tout le lustre de sa toilette neuve... Oui, continua-t-il en s’échauffant et en frappant la terre de son bâton, vois-tu, petit, la forêt est remplie de merveilles, nous ne pouvons faire un pas sans passer près d’un miracle, nous vivons en pleine féerie sans nous en douter. Il y a dans les arbres, dans la mousse et jusque sous la terre plus de prodiges et d’enchantements que l’imagination des conteurs d’histoires n’en a entassé dans les livres depuis l’invention de l’écriture... Retiens cela, et tu comprendras combien c’est vrai quand tu connaîtras... la Princesse Verte.

Je l’écoutais bouche béante, et nous allions ainsi devisant parmi les sentiers de plus en plus obscurs, à l’extrémité desquels tombaient déjà les vapeurs du crépuscule.

--Y serons-nous bientôt, monsieur, chez la princesse?

Nous étions au milieu d’une tranchée qui s’ouvrait à travers bois à la crête de la colline; au-dessous de nous la forêt se creusait en entonnoir, et nos regards, glissant sur les feuillées mobiles et mollement onduleuses, descendaient de massifs en massifs jusqu’à des nappes d’un vert plus sombre que noyait à demi une buée bleuâtre, s’élevant du creux de la combe.

L’_enchanteur_ s’arrêta et désignant du bout de son bâton les fonds vaporeux de l’entonnoir:

--Elle demeure tout là-bas où tu vois ces fumées, dit-il; mais, avant d’y arriver, nous avons encore à marcher et voici la nuit... Je pense que tu n’as pas peur, la nuit, petit Pâquin?

--Non, non, balbutiai-je, effrayé moi-même de l’audace avec laquelle je mentais, moi qui, même à la maison, n’osais pas aller me coucher sans chandelle.

--Tant mieux! reprit-il, car maintenant le plus difficile va commencer. Du reste, qu’il fasse clair ou qu’il fasse nuit, la chose est peu importante, puisque je vais être obligé de te bander les yeux.--En même temps il tira de sa poche un mouchoir blanc qu’il plia en marmotte sur son genou. J’eus un mouvement craintif qui ne lui échappa point.

--Souviens-toi, s’écria-t-il d’une voix sévère, que tu as promis de m’obéir docilement... Je vais t’attacher ce bandeau sur les yeux et je te conduirai par la main; si tu faisais seulement mine de soulever le mouchoir pour chercher à voir malgré ma défense, il t’arriverait malheur, je te préviens. Un bon averti en vaut deux.

Que faire? J’étais dans mes petits souliers, et je n’osais aller contre les fantaisies de ce terrible vieillard. Je promis de suivre de point en point ses recommandations. Il me posa le bandeau sur les paupières, le noua solidement derrière ma tête, ajusta encore par-dessus un second mouchoir, qu’il assujettit avec ma casquette, et je me trouvai plongé dans une nuit profonde. J’entendis une voix nasillarde qui me demandait:--Respires-tu facilement, petit Pâquin?--Et sur ma réponse affirmative:--A merveille! fit-il en me prenant la main, marchons et lève bien les pieds.

Nous nous remîmes en route. Maintenant que je n’y voyais plus, mon imagination battait la campagne. Les discours étonnants de l’_enchanteur_, ce bandeau sur les yeux, tout cet appareil mystérieux surexcitaient encore mon esprit chimérique; cette fois je croyais sérieusement nager en pleine féerie et être environné de sortilèges. Le moindre souffle d’air dans la feuillée me semblait le frou-frou de la robe traînante d’une fée; le bourdonnement des cerfs-volants et des longicornes qui volaient au crépuscule était pris par moi pour le battement d’ailes d’un sylphe ou d’un _sotret_ (le lutin de nos pays). Je me figurais que j’entendais à droite et à gauche comme le fourmillement d’une légion de nains marchant dans le fourré. Parfois le vent de la nuit soupirant dans les branches des arbres avait des accents pareils à ceux d’une voix humaine; de vertes odeurs d’herbes et de fleurs sauvages arrivant par bouffées me semblaient les haleines embaumées des fées de la forêt, et tout là-bas, au loin, un cor qui résonnait longuement me faisait songer au cor enchanté d’Oberon. Même, à un certain moment, enfreignant la défense de mon guide, je soulevai un coin du mouchoir, et j’aperçus avec une vague terreur des centaines de petites lueurs vert pâle qui paraissaient danser dans le gazon d’une clairière. Cela me remua tellement que je ne pus m’empêcher de tressaillir.

--Qu’as-tu? me demanda l’_enchanteur_.

--Rien, rien, murmurai-je, n’osant paraître effrayé, de peur de faire deviner ma désobéissance; c’est que mon pied a tourné.

--Tu dois être un peu fatigué, reprit-il; attends, je vais te porter... Aussi bien le chemin devient difficile.

Il m’enleva dans ses bras robustes et me posa à califourchon sur ses épaules. A partir de ce moment, je ne me rendis plus compte de rien. Seulement, au bout d’un quart d’heure, il me sembla que les murmures des feuillées avaient cessé et qu’on ne sentait plus l’aromatique odeur particulière à la forêt. L’air était plus chaud, et on eût dit que nous nous trouvions en rase campagne. Des roulements de charrettes résonnaient sur les routes et on entendait au loin des aboiements de chiens.

--Où sommes-nous? demandai-je inquiet.

--Nous approchons, répondait la voix nasillarde de l’_enchanteur_. Peu à peu l’air devint encore plus lourd, les odeurs qui me venaient aux narines avaient pour moi quelque chose de familier et de déjà respiré. Je me figurais que nous entrions dans une habitation quelconque et que nous montions les marches d’un escalier. Puis j’entendis distinctement le grincement d’une porte qui s’ouvrait. Enfin mon conducteur m’enleva brusquement de dessus ses épaules et me posa sur mes pieds.

--Maintenant, dit-il de son ton goguenard, en desserrant les nœuds du mouchoir, tu peux soulever ton bandeau...

O stupeur! ô honte! ô confusion! Au moment où je croyais contempler la Princesse Verte dans la splendeur de son palais illuminé, je me trouvai dans notre cuisine, face à face avec ma grand’mère Pâquin, qui m’entraîna par le bras dans la salle à manger, éclairée par une maigre chandelle, et où j’aperçus tout d’abord mon père et mon grand-père.

--Avancez, vagabond! mugissait ma grand’mère.

Le premier mouvement de mon grand-père fut de me prendre dans ses bras, mais il s’arrêta sur un geste de mon père et se contenta de serrer la main de mon traître d’_enchanteur_ qui riait sournoisement dans sa barbe.

--Merci, dit-il, canonnier Bannet, nous vous sommes tous très reconnaissants de nous avoir ramené ce drôle qui nous a mis dans une inquiétude sans pareille.

--Bah! dit l’artilleur en riant, l’enfant est très gentil, et il m’a beaucoup amusé... J’espère que vous ne le gronderez pas trop; il est déjà bien assez puni!... Il a dîné avec moi, et il n’a plus besoin de rien que de se coucher.

--Oui, ajouta sévèrement mon père, qu’il se couche, nous règlerons demain son compte!

--C’est moi qui le ramènerai à la sœur Euloge, continua ma grand’mère, en allumant un bougeoir et en me poussant vers la _chambre d’ami_; je le recommanderai au prône... Au lit, au lit, mauvais sujet!

--Bonsoir, petit Pâquin, me cria le vieux Bannet en guise de consolation, tu reviendras me voir un jour dans mon _château_, et nous recauserons de la Princesse Verte. . . . . . .