Les enchantements de la forêt

Part 5

Chapter 53,860 wordsPublic domain

Il retourna ses poches et en tira son couteau, un bout de ficelle, trois billes et un vieux clou.

--Ça ne fait rien, dis-je d’un ton magnanime; avec cinq sous, nous pouvons très bien déjeuner... Arrive!

La perspective d’un déjeuner avait remis Bigeard en meilleure humeur. Nous descendîmes par un petit _grippelot_ qui zigzaguait entre les bois et des champs de luzerne: puis, après avoir bu un bon coup d’eau fraîche au ruisseau, nous entrâmes dans le village. Une fois dans la grand’rue, nous remarquâmes une animation peu ordinaire. Sur le pas des portes, les femmes étaient affairées à plumer des canards; dans l’intérieur des maisons, d’autres ménagères, debout, les manches retroussées devant la _maie_, pétrissaient de la pâte ou bien garnissaient de cerises de larges tartes aux bords jaunis à l’œuf, tandis que par les vitres des fournils on voyait le four béant flamboyer. Ce spectacle de volailles plumées et de pâtisseries bien affruitées augmentait encore les tiraillements de notre estomac délabré.

--Voilà un pays où on a l’air d’aimer les bonnes choses, dis-je à Bigeard, dont les yeux ronds et gourmands semblaient sortir de l’orbite.

--Ça doit être la fête, remarqua mon compagnon en suivant du regard une paysanne qui traversait la rue, portant sur une plaque de tôle deux tartes qui laissaient derrière elle une appétissante odeur de cerises cuites.

Ce fut bien pis quand nous arrivâmes devant l’auberge, située en face de l’église et de la maison commune. Là, on avait fait main basse sur les volatiles de la basse-cour. Une demi-douzaine de poulets égorgés pendaient aux barreaux des fenêtres. Des canards se sauvaient vers le ruisseau en emportant au bec des entrailles de volailles vidées, tandis que sur les marches un gros matou jaune grondait sourdement en se gavant de débris de gésiers. Par la porte large ouverte on apercevait, devant une claire flambée, le tournebroche où rôtissaient des carrés de porc frais, en compagnie de canetons bardés de lard.

--C’est bon tout ça, Jacques! dit Bigeard en reniflant; entrons voir!... Surtout ne va pas parler de ta princesse à ces gens-là, ils nous mettraient à la porte.

L’hôtesse,--une petite femme maigre, délurée, à la voix glapissante,--trottait par la cuisine, secouant une casserole, donnant un coup de pied à un chat et un coup de fourgon dans la braise. Sur le seuil, deux garçonnets de notre âge lorgnaient une _coquelle_ fumante de panade à la crème et apprêtaient leur cuiller et leur écuelle. Rien qu’à voir la panade et les mines de ces gamins, l’eau nous venait à la bouche.

--Qu’est-ce que vous voulez, mes _gachenets_? nous cria l’hôtesse.

Je demandai du pain et des cerises pour mes cinq sous, que je fis tinter sur la table.

--Du pain tant que vous voudrez, répondit-elle, je vais vous en couper à la miche. Pour ce qui est des cerises, je n’en ai pas seulement ce qui ferait mal dans un œil.

Elle nous tailla deux morceaux de pain de ménage, prit nos sous sans cérémonie, puis se retournant vers un homme déjà mûr, à l’air grave, qui rôdait autour des fourneaux en flairant les casseroles:

--Croiriez-vous, monsieur le maître, qu’on a tant cuit de tartes pour la Saint-Jean, qu’on ne trouve plus une cerise dans tout le finage?

--Je le croirais, répondit l’autre en ouvrant sa tabatière et en humant une prise, et avec cela il y a les maraudeurs qui ne respectent rien... Hier encore, le garde en a pincé un qui dévalisait les cerisiers de la plaine de Véel, en compagnie de deux petits vagabonds... Les petits drôles ont pu se sauver, mais Saudax a empoigné le voleur au moment où il dégringolait du cerisier, et l’a conduit ici pour verbaliser devant M. le maire... Il a passé la nuit dans le bûcher de la mairie, et on va le reconduire ce matin à Juvigny, où on lui fera son affaire.

--Tant mieux! s’écria l’aubergiste, en vidant la panade dans les écuelles de ses garçons, je voudrais que ces maraudeurs fussent tous aux galères.

Je n’avais plus une goutte de sang dans les veines.--Dans ce pays où l’on fabrique beaucoup de kirsch, les gens sont très jaloux de leurs cerises, et la maraude est punie sévèrement. D’après ce qu’avait dit le maître d’école, il était évident qu’il s’agissait de Césarin, et si on nous reconnaissait, les choses menaçaient de mal tourner pour nous. Je tirai Bigeard par la blouse; il cligna de l’œil; nous avions eu tous les deux la même pensée et nous cherchions à nous esquiver, quand sur le pas de la porte apparut un nouvel arrivant dont l’aspect augmenta encore mes transes.

Ce n’était ni plus ni moins que le grand diable vêtu de peau de bique, dont j’avais surpris, la nuit dernière, la conversation avec le maître charbonnier; il s’était débarrassé de sa canardière et il avait troqué ses brodequins de fougère contre de gros souliers ferrés. Il portait au bras un large panier recouvert d’un linge blanc.

--Bonjour donc, Pitoiset, cria l’hôtesse; qu’est-ce que vous m’apportez, mon brave homme?

--J’apporte de la chair fraîche, répondit celui-ci d’un ton mystérieux et avec une grimace qui me firent frémir.

En même temps il souleva le linge qui voilait le panier, et, à ma grande surprise, j’y aperçus deux cuissots de chevreuil, que l’hôtesse se hâta de recouvrir soigneusement.

--Il faut mettre ça à l’ombre, de peur des gendarmes, dit-elle en baissant le ton; je vas vous conduire à la cave.

Mais, tandis qu’elle décrochait un trousseau de clefs, son attention fut attirée par une bruyante dispute des deux gamins occupés à manger leur panade. L’aîné ayant quitté de l’œil la _coquelle_ pour contempler l’homme au panier, le plus jeune, qu’on nommait _le Frisé_, avait profité de sa distraction pour s’adjuger le gratin de la panade, qu’il râclait sournoisement avec sa cuiller. Quand l’aîné s’aperçut de cet abus de confiance, il poussa des cris de perroquet:

--Maman! geignait-il, maman! _le Frisé_ mange tout le gratin.

--Tant pis pour toi! répliqua l’hôtesse affairée.

--Eh ben! eh ben! continuait de gémir l’aîné en sanglotant, qu’est-ce que j’aurai, moi? qu’est-ce que j’aurai?

--Tiens, voilà ce que tu auras! glapit l’aubergiste impatientée, en lui allongeant une maîtresse claque, au moins tu chigneras pour quelque chose!...

Il y eut alors un affreux tapage: les enfants, les chiens, le maître d’école, l’aubergiste s’agitaient à qui mieux mieux.

--Il ne fait pas bon ici, murmurai-je à Bigeard; sauvons-nous!

Et je l’entraînai dans la rue, tandis que M. le maître haranguait _le Frisé_.

Mais je n’étais pas au bout de mes angoisses. Au moment où nous passions devant la maison commune, voilà qu’une petite porte s’ouvre, et qui en voyons-nous sortir, au milieu d’un groupe de curieux?--Le pauvre Césarin, flanqué d’un côté par le garde champêtre, et de l’autre par l’appariteur.

Le malheureux ne pensait plus à rire ni à jouer du flageolet. Il regardait d’un air piteux le clair soleil, les tilleuls en fleurs, l’eau courante du ruisseau, et il faisait une grimace mélancolique.

--Oïe! oïe! oïe! s’exclama Bigeard, en ouvrant ses yeux ronds.

Je lui administrai un coup de coude pour l’inviter à se taire.

--Le voilà, le _manre_ sujet! Ah! le propre à rien! s’écriaient les femmes à la vue du maraudeur. On va le mener en prison, _ç’a ben fait_!

Moi, je me disais avec une sueur froide dans le dos:--Il va nous reconnaître, et on nous emmènera avec lui.

Il nous reconnut en effet; ses gros yeux bleus se tournèrent un instant vers nous... Mais le brave garçon avait bon cœur; il ne voulut pas nous mettre dans la peine. Il se contenta de cligner de l’œil à la dérobée, puis tout d’un coup s’adressant à son escorte, il leva un bras et cria de sa voix de stentor:--Par le flanc gauche, en avant, marche!

--Ah! le _malabre_! ah! l’effronté! murmuraient les commères scandalisées.

On l’emmena, et tandis qu’on le suivait, nous pûmes nous dérober par une ruelle transversale et regagner le _grippelot_ qui conduisait au bois.

Le spectacle de l’arrestation de Césarin avait produit sur moi une impression pénible. Son silence charitable m’avait touché, et je marchais sans mot dire en mordant d’un air morne dans mon morceau de pain. Derrière moi, Bigeard montait en rechignant et poussait du pied chaque caillou qu’il rencontrait. Quand nous fûmes à l’orée du bois, il croisa les bras, et s’arrêtant:

--Ah çà! fit-il, où vas-tu encore me conduire?... Tu sais que j’en ai plein le dos de ta Princesse Verte!... Je veux rentrer en ville, moi!

--Bigeard, m’écriai-je, si nous rentrons, on est capable de nous prendre comme Césarin et de nous faire coucher aux _pompes_!

--Ça m’est égal, j’aime mieux encore ça que de coucher sous un arbre... Si tu recommences le métier d’hier, je te plante là et je m’en retourne tout seul.

--Tu n’aurais pas le cœur de me laisser, moi qui t’ai donné mes tartines?

--Tu me devais bien ça, après avoir cassé mes deux œufs!

--Je t’ai aussi donné mes sous pour le déjeuner!

--Il était joli, le déjeuner, du pain sec!

--Si nous rentrons, repris-je en tentant un suprême effort, je connais ton père... Tu auras la _schlague_, et moi aussi, sans compter qu’on nous fourrera en prison après... Tandis que, si nous retournions au bois... dame! nous aurions peut-être chance de trouver...

--Trouver quoi?

Je n’osais plus parler de la princesse, mais la forêt pleine de soleil, de fleurs et de papillons me paraissait encore une perspective plus agréable que notre rentrée au logis paternel.

--Nous pourrions trouver quelqu’un qui nous inviterait à dîner dans son château, continuai-je... Tiens, si tu veux rester avec moi, je te donnerai quelque chose.

--Quoi?

Je fouillai dans ma poche; j’en tirai une mignonne toupie en buis,--ma préférée,--ainsi que la fine et solide ficelle câblée qui servait à la faire virer, et je montrai le tout à Bigeard.

--Voilà, dis-je, ce que tu auras si tu veux m’accompagner.

Ses yeux brillèrent:

--L’_étrebi_ (la toupie)! s’écria-t-il... Et la ficelle avec?...

--Et la ficelle avec.

--Donne-la tout de suite, dit le méfiant Bigeard en tendant la main.

J’y consentis; il empocha ma toupie,--avec la ficelle câblée,--puis d’un ton très décidé:

--Soit! murmura-t-il, j’irai encore avec toi; mais si d’ici à une petite heure nous ne trouvons rien, tu me promets que nous retournerons chez nous?

Je répondis par un geste résigné et affirmatif.

--Ta parole la plus sacrée?

--Ma parole!

Et je fis le serment sacramentel des enfants, qui consiste dans le simulacre de se couper la poitrine en croix.

Nous rentrâmes dans la forêt par une belle allée bien verte, semée de plantains en fleurs et surtout de fraisiers sauvages, parmi lesquels Bigeard et moi nous glanâmes quelques fraises mûres. Tant que durèrent les fraisiers, la gourmandise de mon compagnon étant en jeu, il ne trouva pas le temps long; mais l’allée devint plus ombreuse et presque humide, les fraisiers disparurent, nous ne vîmes plus que des plantains, et le camarade recommença de geindre.

--Nous n’arriverons donc jamais?... Tu vois bien qu’il n’y a pas plus de château que sur ma main.

--Poussons encore un peu plus loin, insinuai-je, tiens, seulement jusqu’à ce gros arbre qui est là-bas!

Quand nous fûmes au gros arbre, il se trouva que le chemin se bifurquait en deux sentiers, dont l’un redescendait dans la direction du village et dont l’autre s’enfonçait dans l’épaisseur du bois. Nous discutâmes un moment sur le choix à faire. Bigeard soutenait qu’il fallait prendre le premier; j’avais beau lui démontrer que nous retournerions sur nos pas, il s’entêtait dans son idée.

--Eh bien, fit-il brusquement, attends-moi ici, au pied de l’arbre... Je vais suivre le sentier jusqu’au premier tournant pour voir s’il va au village, et je viendrai te le dire.

J’avais chaud, la mousse était douillette au pied du hêtre, et je n’étais pas fâché de me reposer. Je m’assis donc, plein de confiance, et j’occupai mes loisirs à examiner le manège des fourmis parmi les débris de faînes qui jonchaient le sol autour de l’arbre.

J’attendis un quart d’heure, une demi-heure... Point de Bigeard. C’était étrange.--Se serait-il perdu? me dis-je en me levant, et je me mis à hucher:--Bigeard!

Silence profond. Alors j’enfilai à mon tour le sentier tournant.--Nulle trace de mon camarade!--Je m’égosillais à appeler... Les loriots seuls me répondaient par des sifflets ironiques... Le sentier tombait sur une route forestière,--et cette route était déserte.

Il n’y avait plus de doute: le traître Bigeard m’avait abandonné.

VII

Parti, après m’avoir enlevé ma toupie et ma ficelle!...

--Ah! faut-il?... faut-il? m’écriai-je indigné.

En même temps de grosses larmes roulaient dans mes yeux, des larmes où il y avait à la fois de la colère et de l’angoisse. Qu’allais-je devenir désormais? Tout le temps que j’avais été en compagnie de Bigeard, je ne m’étais pas cru absolument détaché de Juvigny. Au milieu de cette forêt où nous nous trouvions perdus, la naïve et gourmande personnalité de mon compagnon avait pour moi quelque chose de familier qui me donnait de l’assurance. Bigeard était comme une sorte de fil intermédiaire entre la maison paternelle et le monde étrange, inconnu, du «grand bois». Maintenant le fil était rompu, et je restais seul dans le désert verdoyant de la forêt.

Retourner du côté du village, c’était risquer d’être pris pour un vagabond et d’avoir le sort de Césarin; m’enfoncer dans la futaie, c’était peut-être m’exposer à mourir de faim ou à être mangé par les bêtes sauvages. Pourtant je ne pouvais rester là sans bouger; l’immobilité sur ce grand chemin me semblait insupportable. J’avais peur d’avancer et je n’osais demeurer en place. A la fin, je me décidai à suivre cette route forestière qui me paraissait un peu plus frayée que les autres sentiers. Je renfonçai mes larmes et je me mis en marche.

Il faisait un temps délicieux, les arbres qui bordaient la route arrêtaient dans leurs hautes branches les rayons trop brûlants et répandaient sur le sol une ombre fraîche piquetée de points ensoleillés. C’était comme une dentelle dont les jours étaient représentés par des taches lumineuses, et les pleins par des découpures d’ombre. Je vois encore ce joli chemin baigné dans un frais clair-obscur, avec ses deux ornières où poussait l’herbe, et sa chaussée pierreuse étoilée des fleurs roses de la petite centaurée. Çà et là une tige de ronce rampait du fossé jusqu’au milieu de la route, ou bien un chardon droit comme un cierge épanouissait sa tête violacée en plein soleil. Aux branches des coudriers, de longs chèvrefeuilles s’entortillaient, se dressaient haut dans l’air, puis retombaient en bouquets de corolles jaunes et rosées; la forêt était tout embaumée de leur odeur de vanille. Dans les merisiers noirs de fruits, les loriots modulaient amoureusement leurs trois notes mélodieuses. On aurait dit des sons de flûtes invisibles.

Malgré mes ennuis et mes sérieuses préoccupations, le charme de la forêt me gagnait peu à peu. A l’âge où j’étais, on subit facilement l’impression des phénomènes extérieurs. La joie des choses me pénétrait, et je recommençais à espérer. Au milieu de cette harmonieuse nature forestière, j’éprouvais une sorte d’enivrement; le léger crépitement produit par la chute des écailles menues pleuvant de la cime des grands hêtres, l’imperceptible murmure de la rosée s’égouttant de feuille en feuille, le fredonnement d’un bourdon enfoncé dans la corolle d’une digitale, toutes ces merveilles de la vie intime des bois me rejetaient dans mes songeries de fées et d’enchantement. Depuis vingt-quatre heures, mes illusions au sujet de ma mystérieuse princesse s’étaient passablement décolorées, et je crois que le prosaïque Bigeard n’y avait pas nui, mais maintenant je les sentais se raviver tout doucement; c’était comme un bouquet qu’on a longtemps tenu à la main et qu’on trempe ensuite dans l’eau; les fleurs de la féerie, les belles fleurs bleues qui tout à l’heure baissaient piteusement la tête, la redressaient peu à peu et retrouvaient tout leur éclat. Je marchais lentement, les yeux en l’air, les oreilles agréablement caressées, les narines ouvertes toutes grandes pour aspirer la bonne odeur du bois, et, en marchant, je me berçais avec ces mots que je répétais comme une incantation: «Princesse Verte! Princesse Verte!»

Tout à coup mon pied buta contre un obstacle, mes yeux s’abaissèrent et je m’arrêtai ébaubi.

Devant moi, séparée de la route par une barrière vermoulue posant sur deux bornes de pierre usée, s’ouvrait dans l’épaisseur du bois une verte avenue formée de hauts sapins moussus, alternant avec d’énormes buissons de rosiers à cent feuilles. Certainement cette plantation symétrique, cette barrière et ces roses de jardin annonçaient le voisinage de quelque habitation. La barrière était à la vérité bien noircie et effritée par la vétusté, les longues barbes de mousse qui pendaient aux branches des sapins, les herbes qui poussaient dru sur le sol, les rosiers aux allures désordonnées qui barraient le passage avec leurs branches vertes chargées de roses, tout semblait indiquer que l’avenue n’était guère fréquentée. Mais ce fut justement cet air d’abandon et d’antiquité qui me séduisit. Je me figurai que j’arrivais dans un domaine semblable à celui de la Belle au bois dormant. Les fées avaient-elles enfin exaucé mes vœux, et cette avenue mystérieuse conduisait-elle au palais enchanté de la princesse de mes rêves?

Mon cœur battait. Je me décidai à passer sous la barrière et je m’engageai timidement dans l’avenue tournante dont l’épais gazon assourdissait le bruit de mes pas. Tout y paraissait endormi; les sapins étendaient leurs longs bras immobiles; au fond de la corolle des roses dont j’écartais les tiges, des espèces de hannetons aux élytres d’un vert doré sommeillaient, la tête enfoncée dans les pétales. Pas un bruit, pas un souffle d’air. Après cinq minutes de marche, j’aperçus au bout de l’avenue une maison d’assez belle apparence, au toit d’ardoise, aux murs gris tapissés de lierre et de vigne vierge, et naturellement je la pris incontinent pour un château. A mesure que j’avançais, les objets devenaient plus précis. Le _château_ se dressait au milieu d’un rond-point formé par les sapins; parmi les graminées de la pelouse, des buissons de troène en fleur s’arrondissaient çà et là, répandant un parfum très capiteux. On ne voyait aux entours aucune trace d’habitants. Pour sûr j’avais devant moi un palais enchanté; les fenêtres étaient closes, mais la porte qui s’élevait au-dessus de quelques marches de pierre blanche, la porte était toute grande ouverte, et au lieu de dragons pour en garder l’entrée, il y avait sur la dernière marche, de chaque côté des jambages, un chien-loup à poil fauve et un chat tigré, noir et gris, qui se tenaient tous deux assis sur leur train de derrière, la tête relevée dans une attitude grave et recueillie. Mon apparition ne sembla même pas les émouvoir; ils gardèrent leur immobilité silencieuse, estimant sans doute de peu d’importance l’entrée d’un bambin tel que moi dans leur domaine.

Enhardi par leur indifférence, j’avais déjà fait quelques pas à travers la pelouse, quand tout à coup une voix brève, appartenant à quelque être invisible, partit de la feuillée et m’interpellant:

--Halte! cria cette voix; ne bouge pas, mâtin!

Au même moment un singulier sifflement résonna au-dessus de ma tête, et presque aussitôt je vis tomber à mes pieds un corbeau encore tout pantelant, frappé à mort par le mystérieux projectile dont j’avais entendu le bourdonnement. A l’aspect du corbeau, le chien-loup bondit sur la pelouse en se tortillant silencieusement, et le chat tigré le suivit, la queue en l’air, avec de courts miaulements étranglés. Mais avant qu’ils eussent pu arriver jusqu’à l’oiseau mort, un nouveau personnage sortit du fourré et celui-là avait une mine encore plus étrange que les deux gardiens de la porte d’entrée.

C’était un petit vieillard très vif, coiffé d’un bonnet de velours noir et vêtu d’une sorte de robe de chambre de bure grise qui lui tombait jusqu’aux chevilles; avec cela, deux yeux perçants sous de gros sourcils blancs, un teint de brique et une barbiche grise pointue. Sa houppelande flottante et sa chemise entr’ouverte laissaient voir une poitrine très velue; son cou ridé était nu; à mesure qu’il s’approchait, je crus distinguer qu’il boitait.

La brusque apparition de ce personnage acheva de me terrifier.--Pour sûr, me disais-je en regardant le bonnet de velours noir et la longue robe de bure, celui-ci est l’_enchanteur_.--Sans m’accorder d’abord la moindre attention, il repoussa d’un geste de commandement le chien et le chat:--Holà, dit-il d’une voix nasillarde, va te coucher, _la Belle_, et toi aussi, _la Bête_, file!--Et docilement les deux animaux silencieux retournèrent reprendre de chaque côté de la porte leur grave posture méditative. Il ramassa le corbeau et ajouta:--Voilà de quoi faire une bonne soupe pour ce soir, mes camarades!

Alors seulement il daigna s’apercevoir de ma présence et me dévisageant avec ses petits yeux percés en trou de vrille:

--D’où sors-tu, toi, crapoussin? me demanda-t-il.

Je lui répondis d’une voix mal assurée que je m’étais perdu dans la forêt et que, me trouvant devant la grande allée de son _château_, je m’étais permis d’y entrer pour demander mon chemin. Il examina ma figure fatiguée, ma blouse déchirée, ma chevelure encore semée de brins de mousse et de bruyère, et il reprit en levant un doigt menaçant:

--Tu es un gamin de Juvigny, toi, et tu as passé la nuit dans la forêt?... Tu m’as tout l’air d’avoir fait l’école buissonnière, hein?

En présence d’une pareille perspicacité, il ne me restait plus qu’à dire oui, et c’est ce que je fis en baissant le nez.

--Vous étiez deux, hier, dans le bois, continua-t-il; où est ton camarade?

--Bigeard? répondis-je stupéfait, oui, il était avec moi, mais il est parti.--Et je lui contai la trahison de mon compagnon.

L’_enchanteur_ m’avait écouté en tortillant sa barbiche. Quand j’eus fini, il posa brusquement l’une de ses mains sur ma tête et me dit de sa voix flûtée:

--Tu es le petit Pâquin!

Je tressaillis. Décidément cet homme étonnant savait tout, et je me trouvais absolument en son pouvoir.

--Oui, murmurai-je d’une voix faible.

--Ah! fit-il sévèrement!... c’est bien, reste là et ne bouge pas d’une semelle en attendant que je revienne.

Il s’éloigna avec pétulance, se précipita dans l’intérieur du _château_, où je l’entendis qui donnait des ordres à un autre personnage invisible.--Qu’allait-il faire de moi? Allait-il m’enchanter à mon tour comme ces deux animaux que je voyais sur le pas de la porte? Car il n’y avait plus à en douter, ce chat et ce chien qui s’appelaient _la Belle_ et _la Bête_, qui fixaient sur moi de singuliers regards, devaient être des personnes changées en bêtes par l’enchanteur et punies ainsi probablement de leur indiscrète curiosité. Plus je les examinais, plus j’en acquérais la conviction. Ce chien et ce chat avaient de si étranges façons! Le chat grave, la queue enroulée, dressait les oreilles, épiant attentivement les mouches qui passaient devant son nez, puis tout d’un coup il levait ses deux pattes de devant et, les rapprochant l’une contre l’autre, attrapait une mouche au vol absolument comme je l’aurais pu faire avec mes deux mains.--Le chien-loup au museau mobile, aux oreilles tantôt levées et tantôt couchées, avait des yeux et des jeux de physionomie pareils à ceux d’une créature humaine; avec cela il prenait des postures et faisait des gestes de chat, se léchant une patte et la passant soigneusement par-dessus son oreille pour se débarbouiller, à l’imitation du matou, son camarade.--Toutes ces choses ne me paraissaient pas naturelles, et les allures bizarres de l’_enchanteur_, son costume et son langage ne me laissaient guère de doute sur le sort qui m’attendait.