Les enchantements de la forêt

Part 4

Chapter 43,876 wordsPublic domain

Être appelé Nicodème par ce petit menuisier! c’était trop fort, et je devins furieux à mon tour.

--Je l’aurai! m’écriai-je d’un ton rageur.

Et je m’élançai vers Bigeard, qui me reçut avec une bourrade. Je la lui rendis, nous nous prîmes à bras-le-corps, et l’instant d’après nous roulions sur le gazon, tant et si bien que l’œuf, objet du litige, se brisa dans la poche de mon adversaire. Cet incident mit fin au combat. Nous nous relevâmes rouges comme deux coqs, et nous lançant en dessous des regards irrités.

Bigeard ne pouvait me pardonner la perte de ses deux œufs.

--Je ne joue plus! grogna-t-il d’une voix boudeuse, j’en ai assez, et je m’en retourne chez nous!... Au moins j’aurai à souper.

--Tu auras le fouet aussi! répliquai-je ironiquement.

Cela le rendit rêveur. Je vis qu’il hésitait, et afin de le reconquérir tout à fait, je lui abandonnai mes tartines. Il n’en fit que deux goulées, puis essuyant sa bouche avec sa main:

--Maintenant, dit-il, il ne s’agit plus de s’amuser en route... Où est le chemin qui mène chez ta princesse?

L’insuccès de l’expérience des œufs avait jeté un peu d’eau glacée sur mon enthousiasme; néanmoins, sous peine de perdre tout prestige aux yeux de Bigeard, il fallait payer d’audace, et étendant ma main avec un geste solennel vers le couchant couleur de rose:

--C’est par là, répondis-je gravement; marchons!

V

Nous marchions, nous marchions, et nous n’avions pas encore atteint le bout de la tranchée; à la place où des rougeurs intenses illuminaient tout à l’heure l’extrémité de l’avenue, il n’y avait plus que des nuages passant du rose tendre au jaune safran, puis au lilas pâle: entre les nuées de plus en plus décolorées, le ciel avait pris des tons vert d’eau, et une première étoile venait d’y briller comme une paillette d’argent. Sous les branches de la futaie, il faisait déjà nuit noire, et dans la tranchée elle-même les objets devenaient plus confus.

--Serons-nous bientôt arrivés? dit Bigeard plaintivement, en traînant les pieds.

--Dans un petit quart d’heure, répondis-je à tout hasard.

J’essayais encore de faire le brave, mais j’étais fort inquiet, et la physionomie sévère que prennent les bois au crépuscule m’emplissait d’une terreur secrète. Par ces longues journées de juin, je m’étais imaginé que la nuit ne viendrait jamais, ou du moins j’espérais que quelque agréable aventure nous surprendrait avant la tombée du jour; mais rien ne se montrait, et je commençais à sentir lourdement le poids de la responsabilité que j’avais assumée en entraînant Bigeard dans le «grand bois». Ajoutez à cela que je n’étais pas chaussé pour de longues courses, et que mes pieds gonflés me faisaient cruellement souffrir. Je fus tiré de mes préoccupations par une nouvelle exclamation de mon camarade. Je relevai la tête; nous nous trouvions au milieu d’un carrefour en étoile, d’où rayonnaient cinq sentiers s’enfonçant sous la futaie dans des directions opposées.

--Quel chemin faut-il prendre? geignait Bigeard d’un ton grognon.

Je regardais ahuri les cinq sentiers pleins d’une ombre mystérieuse et je me sentais fort perplexe. A tout hasard, je lui en désignai un à gauche.

--Je crois, murmurai-je, que c’est celui-ci.

--Comment! tu crois? s’écria-t-il avec humeur; tu n’en es donc pas sûr? Tu ne connais donc pas ta route?

--Si, si, répondis-je tout en frémissant intérieurement; c’est bien ce chemin-là.

Je n’avais pas eu de flair: à mesure que nous marchions, ce maudit sentier devenait plus étroit et plus couvert. La lune n’était pas levée, et la futaie était complètement ténébreuse; nous ne voyions plus à deux pas devant nous. Pour comble de male chance, nous entendîmes tout à coup au loin, dans les profondeurs du bois, un cri lugubre et prolongé.--Chou! hou! hou!... C’était le cri de la hulotte, qui ressemble à la plainte d’un enfant en détresse. Je n’étais jamais venu dans le bois à pareille heure et par conséquent je ne pouvais me rendre compte de cette clameur pleine d’épouvante. Un frisson me courait dans le dos et ma gorge se séchait. Bigeard se serrait contre moi et se cramponnait à mon bras.

--J’ai peur! s’écria-t-il d’une voix larmoyante. Où est le château? où me mènes-tu?... Je veux m’en aller, je veux retourner chez nous!

Chez nous!... Comme il devait faire bon chez nous, et comme dans ce moment j’aurais donné toutes les princesses et toutes les fées pour être assis dans la petite salle à manger de mon grand-père Pâquin, sous la cage des canaris et en compagnie des personnages du papier de tenture! Dans la journée, au milieu des distractions et des émotions qui avaient suivi notre départ de l’école, je n’avais pas trop pensé à la maison. Maintenant le souvenir des calmes soupers qu’on faisait le soir en famille m’empoignait en même temps qu’un cuisant remords de ma damnable conduite. Je me peignais l’inquiétude où ma disparition ne manquerait pas de plonger mes parents; il me semblait entendre ma grand’mère jeter les hauts cris et mon brave grand-père se désoler. Plus je pensais à tout cela, plus je me sentais le cœur gros; fouillant des yeux la futaie ténébreuse et peu sûre, le sol pierreux, les fourrés pleins de frémissements équivoques, je songeais avec un chagrin profond au cabinet vitré où s’étendait, sous des rideaux bleus, mon petit lit bien clos et bien douillet, et tout à coup je me mis à fondre en larmes.

--Nous sommes perdus! dis-je à Bigeard entre deux sanglots, perdus comme le pauvre petit Poucet!

Il est probable que Bigeard était tourmenté des mêmes regrets et des mêmes remords, car il éclata à son tour, et durant un bon moment nous restâmes là, nous tenant par la main et pleurant comme deux veaux.

Pendant ce temps la hulotte continuait à jeter par intervalles sa plainte retentissante, qui nous glaçait jusqu’aux os.

--Ça doit être des loups, pleurnichait Bigeard; s’ils viennent, qu’est-ce que nous ferons? Les loups mangent le monde quand ils ont faim.

--Crois-tu? soupirai-je plus mort que vif; et après un moment de réflexion, j’ajoutai:

--Nous pourrions monter sur un arbre. Sais-tu grimper, toi?

--Oui... quand il fait jour, répondit mon camarade, qui était un enragé dénicheur d’oiseaux.

Le souvenir de mes lectures me revenait encore au milieu de mes frayeurs et l’histoire du petit Poucet me suggéra l’idée d’utiliser le talent de Bigeard, bien que cela me parût terrible de rester seul, tandis qu’il monterait à la cime d’un chêne.

--Eh bien, repris-je, si tu grimpais tout au haut de l’un de ces arbres, peut-être découvrirais-tu quelque lumière, et nous irions du côté où elle luirait demander aux gens de nous laisser passer la nuit dans leur maison... Essaye, continuai-je d’un ton insinuant, mais ne reste pas trop longtemps là-haut!

Le conseil parut sage sans doute à Bigeard, car il se décida à tenter la chose; après avoir tâté plusieurs arbres, il en choisit un dont le tronc n’était pas trop gros et qui semblait suffisamment élevé. Puis il cracha bravement dans ses mains et se mit en devoir de grimper. Blotti dans l’herbe au bord du sentier, j’écarquillais les yeux pour tâcher de le suivre dans son ascension; mais je ne distinguais pas grand’chose, et j’en fus réduit à juger du succès de ses efforts par le frottement de ses talons contre l’écorce rugueuse.

Au bout de deux minutes interminables, la voix de mon compagnon résonna tout en haut d’une cime ténébreuse.

--Jacques! disait-il, je vois une lumière... là-bas... dans le fond!

--Écoute, lui criai-je à mon tour, remarque bien de quel côté elle brille et descends vite... Nous irons de ce côté-là.

Peu après je l’entendis qui dégringolait. Le malheureux descendait plus vite qu’il n’aurait voulu et laissait à l’arbre une bonne partie de son fond de culotte. Quand il fut en bas, je l’interrogeai sur la direction de la lumière, mais il lui fut impossible de s’orienter.

C’est alors que je reconnus la différence notable qui existe entre la poésie et la réalité. Dans le conte de Perrault, le petit Poucet, une fois au bas de l’arbre, retrouvait facilement «la lueur de chandelle» qu’il avait aperçue d’en haut. Dans la pratique, le cas était plus embarrassant. Cependant, comme Bigeard assurait que la lumière devait se trouver à l’extrémité du sentier, nous résolûmes d’aller de ce côté-là, et nous nous remîmes en marche, serrés l’un contre l’autre, butant à chaque minute contre des souches et tressaillant au moindre froissement des feuilles. A force de marcher, nous atteignîmes enfin un endroit où le bois s’éclaircissait, et tout d’un coup, entre des feuillages, je vis la lumière qu’avait aperçue Bigeard du haut de son arbre.

En cet endroit, le bois avait été coupé et le regard pouvait s’étendre fort loin sur un terrain légèrement incliné, où restaient debout, très clairsemés, les baliveaux et les _anciens_ qui avaient échappé à la cognée. De distance en distance, des rangées de rondins empilés se dressaient comme des murs noirs sur le sol de la coupe, et au delà, à un bon quart de lieue, la lumière flamboyait, envoyant vers nous un vaporeux rayonnement qui mettait puissamment en relief les piles de bois et les arbres épars. Ce n’était pas une maigre clarté comme celle que jette dans la nuit une lampe ou une chandelle vacillante, mais une lueur rougeoyante pareille à celle qui s’échappe de la gueule d’un four. Même, à mesure que nous avancions, il nous semblait que cette lueur se multipliait, et nous pûmes bientôt compter trois ou quatre foyers lumineux autour desquels des formes étranges passaient et repassaient comme des ombres chinoises. En même temps une odeur de fumée âcre se répandait dans l’air.

Nous nous étions arrêtés indécis, et peu rassurés.

--Ce sont peut-être des ogres qui font cuire de la chair fraîche! murmurai-je à Bigeard en lui saisissant le bras.

--Laisse-moi donc tranquille avec tes ogres! répliqua mon camarade impatienté; ça doit être tout bonnement des bûcherons qui font cuire leur souper; j’en ai déjà vu, un soir que j’étais allé avec mon père charger un lot de planches dans une coupe. Écoute!... en voilà un qui chante...

En effet les paroles d’une chanson entonnée d’une voix pleine et traînante arrivèrent jusqu’à nous:

Dessous un blanc rosier il y a-t-une princesse Blanche comme la neige, belle comme le jour; Trois jolis capitaines vont lui faire la cour.

Le plus jeune des trois la prit par sa main blanche. --Montez, montez, princesse, dessus mon cheval gris Et je vous mènerai dans un fort beau logis...

Je ne sais pas pourquoi, mais cette chanson me rendit confiance. On y parlait d’une princesse, «belle comme le jour», et il me sembla que ce ne pouvait être que ma Princesse Verte.

--Allons-y, dis-je à Bigeard.

Nous nous dirigeâmes vers les feux, et nous tombâmes dans une _vente_ de charbonniers; ils étaient assis non loin de leurs fourneaux, autour d’une marmite où cuisait leur souper.

--Qui va là? s’écria le chanteur, interrompant sa chanson.

--Ne nous faites pas de mal, messieurs, dis-je en m’approchant et en leur ôtant ma casquette; nous nous sommes perdus dans le bois et nous sommes fatigués; permettez-nous de nous asseoir auprès de votre feu.

--Tiens, ce sont des gamins de la ville, s’exclama un vieux qui devait être le maître charbonnier; les ronciers les ont mis dans un bel état!... Allons, asseyez-vous, les moutards, nous ne vous mangerons pas... Vous avez grand’faim, je suis sûr?

--Oh oui! soupira Bigeard en s’agenouillant sur un sac vide.

--Les pommes de terre doivent être cuites, reprit le maître. Zacharie, donne-leur-en à chacun une couple, et coupe-leur un morceau de la miche.

Zacharie souleva le couvercle de la marmite fumante, et nous distribua à chacun notre ration avec une croûte de pain. Bigeard dévorait; moi, bien que je fusse fort affamé, je m’interrompais entre chaque bouchée pour examiner nos hôtes. Leurs longues figures maigres et noircies, leurs yeux brillants sous la poussière du charbon, me causaient une vague inquiétude, et je ne touchais qu’avec méfiance à la nourriture qu’ils nous offraient. La seule boisson était de l’eau fraîche contenue dans un gros broc de terre brune, au goulot duquel chacun appliquait ses lèvres, et quand ce fut mon tour, j’éprouvai une désagréable impression à boire à ce goulot auquel s’étaient mouillées toutes ces bouches noires.

--Allons, petiot, me cria ironiquement Zacharie, ne fais pas de façons... Avale une gorgée de ce vin de grenouilles;... nous n’avons pas la gale, _mon fi_!

Ces grosses plaisanteries redoublaient encore mon trouble.

--Ah çà! reprit le maître charbonnier, dites-moi, mes drôles, que faisiez-vous dans le bois à pareille heure?

--Nous cherchions quelqu’un, répondis-je prudemment.

--Oui, ajouta Bigeard avec une nuance d’incrédulité dans la voix, nous cherchons la Princesse Verte; savez-vous où elle est?

Les charbonniers se regardèrent avec des sourires qui me parurent étranges.

--Vous parliez tout à l’heure d’une princesse dans votre chanson, demandai-je naïvement à celui qui avait chanté; c’est peut-être celle-là; la connaissez-vous?

--Pardi! oui, je la connais, repartit ce dernier en éclatant de rire.

--Ah!... où demeure-t-elle?

--Dans mon œil, fit-il gravement en portant le doigt à sa paupière.

Je le regardai d’un air effaré, cherchant à comprendre. Il tenait si bien son sérieux que je m’imaginai qu’il devait y avoir là-dessous quelque effrayant mystère, et je n’osai plus souffler mot.

Pendant ce temps le charbonnier nous pressait de questions. Il voulait savoir d’où nous venions et qui nous étions. Bigeard, qui tombait de sommeil, ne répondait plus qu’en bâillant; moi je me tenais sur la réserve.

--Allons, je devine ce que c’est, murmura le maître: ce sont deux gamins qui se sont sauvés de l’école et qui n’osent plus rentrer chez leurs parents, de peur d’avoir le fouet... Nous en recauserons demain au jour... En ce moment, ils ont sommeil, et on n’en peut rien tirer... On va leur préparer un lit avec des sacs et de la bruyère, et ils y dormiront comme des loirs.

En effet, ils étendirent pour nous, sous un hangar, des bottes de bruyère et des sacs à charbon vides, où nous nous couchâmes. Bigeard dormait déjà, et moi je fermais à demi les yeux, guignant les étoiles et bercé par la voix du compagnon charbonnier qui avait repris sa chanson:

Au milieu du repas la belle a tombé morte; Sonnez, sonnez, trompettes, tambours du régiment: Voilà la belle qu’est morte, j’en ai le cœur dolent.

Où faudra l’enterrer, cette aimable princesse? Au jardin de son père il y a trois fleurs de lis; Nous prierons Dieu pour elle, qu’elle aille en paradis...

Cette mélancolique chanson, modulée sur un ton de complainte, ne me donnait pas beaucoup de confiance. Pourtant je finis par m’assoupir. Je ne sais pas au juste combien de temps je dormis, mais je fus réveillé brusquement par une sensation de fraîcheur à laquelle je n’étais pas accoutumé. La nuit devait déjà être avancée, car le dernier quartier de la lune se levait tout rouge au-dessus des arbres, à l’extrémité de la coupe. Tandis que j’ouvrais les yeux, sans trop me rendre compte de l’endroit où je me trouvais, j’entendis un bruit de voix non loin du hangar, et, à l’obscure lueur lunaire, je distinguai le maître charbonnier qui causait avec un inconnu, dont la mine étrange me frappa et me réveilla complètement.

C’était un grand diable élancé comme une gaule et maigre à l’avenant; il portait en sautoir un de ces longs fusils qu’on nomme _canardières_; il était vêtu de deux peaux de bique et coiffé d’un méchant feutre recroquevillé; ses pieds étaient enveloppés dans des feuilles de fougères ficelées avec des brins de joncs et destinées sans doute à amortir le bruit de ses pas.

Le charbonnier et lui s’entretenaient à mi-voix, mais dans le silence de la nuit on distinguait parfaitement les paroles qu’ils échangeaient. Je prêtai l’oreille, et voici ce que j’entendis:

--Où sont-ils? demandait l’homme aux brodequins de fougères.

--Là, sous le hangar, dans la bruyère, répondit le maître.

«Sous le hangar...» c’était de nous sans doute qu’il s’agissait, et je redoublai d’attention.

--Bon!... il faudra les décarcasser cette nuit, de peur des gardes... as-tu un bon couteau?

--Oui, Zacharie l’a aiguisé hier contre une _pierre morte_, et il coupe comme un _damas_... Tu emporteras les quatre membres au village, et nous garderons les bas morceaux pour faire une fricassée.

Je sentais mes cheveux se hérisser d’horreur. Assurément ces gens-là étaient des ogres, ainsi que je l’avais craint, et il n’était question ni plus ni moins que de nous hacher menu comme chair à pâté.

Je commençais à trembler de tous mes membres, quand le charbonnier reprit:

--Avant de te mettre à la besogne, viens boire un coup dans la hutte. Il n’y a rien de tel qu’une lampée d’eau-de-vie de marc pour donner du nerf...

Je les vis tourner autour des fourneaux et gagner la hutte, qui était située à l’autre extrémité du chantier.

Dès qu’ils eurent disparu, je secouai Bigeard, qui dormait à poings fermés, et je le réveillai.

--Hein! quoi encore? grogna-t-il en s’étirant... Qu’est-ce qu’il y a?

--Parle plus bas, murmurai-je d’une voix étranglée... Il y a que nous sommes chez des ogres et qu’ils veulent nous manger.

--Tu es bête avec tes ogres, fit-il pour toute réponse en se retournant sur la bruyère; laisse-moi dormir!

Mais j’insistai et, pour le convaincre, je lui contai brièvement ce que j’avais entendu de la conversation du charbonnier avec le grand diable à la canardière. Cela finit cependant par le remuer.

--Ce sont des brigands, dit-il en se dressant sur son séant et tout d’un coup il se mit à pleurer tout bas.

--Il ne s’agit pas de chigner, repris-je énergiquement, mais de profiter de ce qu’ils ont le dos tourné. Nous pouvons nous glisser derrière les piles de rondins et de là gagner la forêt... Sauvons-nous vite!

Je parvins à le mettre sur ses pieds, je lui pris la main, et tous deux, courbant le dos, nous sortîmes du hangar et nous nous glissâmes dans la grande herbe humide de rosée... Nous marchions quasi à quatre pattes, retenant notre souffle et choisissant de préférence les endroits herbus qui pouvaient amortir le bruit de nos pas. Nous nous piquions les doigts aux ronces et aux pieds de chardons, mais la peur nous empêchait d’être douillets. Nous pûmes enfin atteindre sans encombre une lisière et, une fois sous bois, nous nous redressâmes. Je me retournai.--Au sommet de la coupe, les six fourneaux à charbon découpaient leurs masses noires piquetées de points rouges, et, entre deux grands arbres ébranchés, la lune à demi rongée nous regardait d’un air ironique.

--Ils ne se sont encore aperçus de rien, dis-je à Bigeard. Maintenant prenons nos jambes à notre cou, et filons.

VI

A la fin de juin, les nuits sont courtes. Nous étions sous bois depuis une heure à peine, que l’aube commença de blanchir entre les hautes branches des hêtres et que les oiseaux réveillés se mirent à gazouiller. Nous deux, nous ne disions rien; nous marchions, encore étourdis par la peur et par ce brusque réveil. Je me sentais fort capot, et regardant de côté mon camarade, je devinais à sa mine renfrognée et grognonne qu’il était furieux contre moi. Peu à peu les arbres s’éclaircirent, et nous arrivâmes à une lisière. Là, d’un commun accord, sans desserrer les dents, nous nous laissâmes choir sur la mousse du fossé, et, balançant machinalement nos genoux écartés, nous demeurâmes silencieux, occupés chacun de notre côté à songer à notre triste situation. La mésaventure de la nuit avait singulièrement refroidi mon zèle pour la recherche de la Princesse Verte. D’un autre côté, la perspective d’un retour à Juvigny, après notre escapade de la veille, n’avait rien de bien réjouissant. Je m’imaginais avoir commis, en fuyant la classe de la sœur Euloge et le logis paternel, une de ces fautes impardonnables à la suite desquelles on n’a plus qu’à désespérer de la miséricorde de Dieu et des hommes. S’il n’y avait eu que mon grand-père, je n’aurais pas eu de pareilles hésitations; le brave homme m’aimait trop pour ne pas m’ouvrir les bras tout grands dès qu’il m’apercevrait. Mais il y avait mon père et ma grand’mère; je me représentais leur accueil courroucé et la punition rigoureuse qu’ils ne manqueraient pas de m’infliger. Je me voyais enfermé dans un cabinet noir, condamné au pain sec et à l’eau pour des années, et l’idée d’un pareil châtiment ne m’inclinait guère à retourner chez nous. D’ailleurs où était-ce _chez nous_? Nos marches et nos contre-marches dans la forêt m’avaient complètement désorienté, et avec cette propension des enfants à tout grossir, je me croyais déjà bien loin, bien loin de Juvigny.

Le pays que nous avions devant les yeux m’était totalement inconnu. A nos pieds, une friche semée de genévriers descendait jusque dans une gorge profonde, dont le creux était sans doute arrosé par un ruisseau, car il s’en dégageait un ruban de brouillard qui serpentait comme une fumée au pied du coteau et nous voilait le fond du vallon. La colline d’en face était couverte de vignes, et au-dessus de nos têtes, dans le ciel d’un bleu fin, il y avait déjà une musique d’alouettes. Au fond de la vallée brumeuse, une horloge d’église sonna cinq heures. Le soleil se montra tout rouge au-dessus des vignes mouillées de rosée; puis ses rayons glissèrent le long de la côte dans le brouillard, qui s’argenta tout à coup, se déchira, s’enleva en minces flocons blancs et finalement se dissipa pour nous laisser voir un ruisseau qui miroitait, des prés tout jaunes et violets dans leur pleine maturité, enfin au loin, à l’entrée de la gorge, un village dont les vitres roses étincelaient. En même temps des coqs chantèrent, la corne d’un pâtre résonna dans les rues du village et des mugissements de vaches lui répondirent du fond des étables.

Ce gai soleil, ces prés en fleur, la musique des alouettes, tout ce tapage du réveil me redonnèrent un peu de courage. Le brouillard que je sentais au fond de moi se dissipa à son tour; il me semblait impossible que cette belle matinée ne nous apportât pas enfin quelque agréable compensation.

--Bigeard, dis-je timidement, tu fais la mine, est-ce que tu m’en veux?

Bigeard secoua les épaules avec un geste boudeur.

--Tu m’ennuies, grogna-t-il; oui, je t’en veux et je suis bien fâché de t’avoir écouté... Toutes tes histoires de fées ne sont que des menteries, et je suis une bête d’y avoir cru... En voilà un métier! toujours courir dans les épines, ne pas manger son soûl ni dormir son comptant, merci!... Je n’ai plus qu’une envie, c’est de m’en aller chez nous.

Je remontrai à Bigeard que l’accueil que nous recevrions chez nous n’avait rien de bien engageant, et je n’eus pas trop de peine à l’en convaincre. Alors, le voyant rêveur, j’insinuai sournoisement que peut-être ferions-nous mieux de poursuivre notre aventure et de nous mettre sous la protection des fées de la forêt; mais cette réflexion n’eut d’autre résultat que de rallumer sa colère.

--Les fées! s’écria-t-il, laisse-moi donc tranquille avec tes fées!... Si elles avaient un peu de cœur, elles nous enverraient un bon déjeuner... Mais elles se moquent de nous, et moi aussi je me fiche pas mal d’elles ainsi que de ta princesse! Qu’est-ce que ça me fait, à moi, qu’elle soit enchantée? Si quelqu’un la désenchante, ce ne sera pas moi!... Ah! que je voudrais être chez nous, devant la table de notre cuisine, avec mon bol de café au lait!... Tu n’as donc pas faim, toi?

--Si fait, répondis-je, nous pourrions descendre au village pour y acheter du pain et des cerises... J’ai de l’argent.

Les yeux de Bigeard s’illuminèrent et sa figure se désembrunit:

--Combien as-tu?

--Cinq sous, répliquai-je fièrement en faisant tinter le billon dans ma poche, et toi, qu’est-ce que tu as?

--Moi, murmura-t-il tout confus, pas grand’chose.