Part 5
--Madame, dit le père Pouchard, j’ai toujours considéré que les commodités matérielles sont le plus dangereux ennemi de l’homme, et, comme dirait Montaigne, la plus belle «piperie» où puisse donner sa bêtise. Mais n’oublions pas que la plupart de nos grandes querelles viennent de malentendus sur les mots. Si les grammairiens avaient plus de crédit, bien des horions seraient évités. Par exemple, voilà ce terme de «progrès» dont il fut tant question entre nous lorsqu’il s’agissait de mon fils: il signifie un pas en avant; vous y entendez un état meilleur, volontiers excellent, et, par-dessus le marché, stable, définitif! Vous avez dirigé les pas de mon fils dans une voie nouvelle: le pauvre garçon met une jambe devant l’autre; il hésite, il trébuche, il se relève, il repart en avant: ce sont les risques de la voie nouvelle. Si son esprit est fertile, je ne prévois pas qu’il s’arrête. Où ira-t-il? Dieu seul le sait. Dans les innovations matérielles, l’homme, à franchement parler, ne dirige plus; il est emporté par la matière. Une application nouvelle exige une autre application peut-être absolument insoupçonnée, et il n’y a plus d’autres bornes aux transformations que les lois naturelles, probablement peu favorables à l’homme et qui l’anéantiront, c’est bien possible. Si l’homme s’enorgueillit de gouverner la matière, la matière aura sa revanche... Mais où me laissé-je entraîner, Madame? Je voulais dire seulement que celui qui veut donner la main aux innovations qui nous emportent à l’inconnu, doit renoncer héroïquement à ses habitudes de stabilité et à la douceur de vivre en paix; en d’autres termes, que les gens du monde, qui sont par définition esclaves du convenu et amis des plaisirs, et qui veulent par surcroît se donner le luxe d’appuyer les réformateurs, sont ou bien d’innocents aveugles ou de coupables hypocrites qui montent en nacelle à grand fracas pour le Pôle Nord, croyant bien que le ballon atterrira à Chantilly.
Mme de San Stefani quitta M. Pouchard père sur quelques mots aigres-doux et, pour faire la nique au vieux radoteur, contresigna les ruineux devis bavarois.
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Là-dessus, le jeune couple alla passer l’été, puis l’automne au bord de la mer, en Normandie, à Biarritz ensuite. Ils prolongèrent l’arrière-saison comme ils purent, en s’attardant, à visiter des villes qui ne les intéressaient guère en province, dans d’exécrables auberges. C’est qu’ils n’avaient point de domicile à Paris.
Un voyage à Munich fut jugé indispensable, avant l’hiver, car il ne s’agissait pas de laisser commettre quelques gaffes à ces ouvriers allemands, si appliqués assurément et si dociles, mais qui ont besoin de direction. Ils y passèrent des mois, sans connaissances, visitant chaque jour l’ébéniste, allant au théâtre ou au restaurant à des heures absurdes, bâillant à des pièces qu’ils ne comprenaient point et où ils trouvaient si triste de ne pas entendre causer dans la salle. Rita commençait à remarquer que la correspondance de ses amies de Paris se faisait rare; on la négligeait, mais elle-même répondait avec gêne, ne sachant de quoi écrire puisqu’elle ignorait ce qui se disait à Paris; les journaux français l’ennuyaient depuis qu’elle n’y lisait plus son nom au carnet mondain. Jean-Paul s’épaississait dans les brasseries et il faisait sa compagnie du gérant de l’hôtel qui l’entretenait des établissements grandioses que la compagnie fondait à Baden-Baden, à Costebelle près d’Hyères, à Florence, à Palerme, à Corfou, à Séville, car les Allemands conquièrent l’Europe, entre autres moyens, par les hôtels. Dans ces conversations, Jean-Paul élargissait ses idées de «confort» et il en fournissait d’avantageuses à son ami le gérant.
A la vérité, il s’accoutumait insensiblement à la vie d’hôtel qui convient mieux que le «home» aux esprits en quête perpétuelle d’améliorations. Le home fleure un relent de définitif et déjà de routine, avouons-le, dès l’instant qu’on a mis la dernière main à l’accommoder. C’est par les hôtels cosmopolites que le grand mouvement de confort moderne, qui prend ses sources à New-York ou à Londres, se répand sur le monde avec une rapidité qui n’a nul rapport avec la distance, et qui atteint plus tôt Melbourne ou Yokohama que Paris même. Dans un milieu sans cesse mouvant et renouvelé, nulle entrave aux innovations; joignez à cela que le voyageur qui passe vingt-quatre heures en un lieu y manifeste plus d’exigences qu’en quarante années vécues chez lui. Jean-Paul ne se l’osait pas dire, mais il subissait, dans la chambre nº 75, dans le hall, dans les salles de lecture, de musique ou de restaurant de l’Hôtel des Quatre-Saisons, où il n’avait de commerce qu’avec un gérant et un ébéniste, l’attrait qui doit précipiter tous ses pareils, amateurs énervés des nouveautés confortables, vers la vie nomade.
Rita avait découvert avec angoisse que, de leurs visites à l’ébéniste, Jean-Paul revenait sans contentement. Il lui manquait cette petite fièvre que donne l’objet commandé qui se façonne et se parachève entre les mains de l’ouvrier. N’était-il pas déjà las du style allemand, grand Dieu! avant même que le nouveau décor de l’avenue Kléber eût pris forme? L’artiste lui-même, probablement, avait fait la même observation que Rita, et le malheureux s’ingéniait, par tous les moyens, à rendre éclatant le charme de son ouvrage. C’était un gros homme blond, d’un teint d’enfant qui vient de jouer, et il ne semblait pas malin. Il l’était! car ce balourd, d’un trait génial, rajeunit son œuvre et infusa à son client défaillant le désir net de la voir exécutée.
Sans avoir l’air d’y prendre garde, l’ébéniste caressait de l’œil des lavis de sa conception, appendus aux murs de l’atelier. Ils représentaient, avoua-t-il, le motif cher à son cœur: des degrés larges et plats évoluant hardiment, élégamment, dans une cage bien éclairée. Et ce faisant, il critiquait la mode de Paris qui est de s’enfermer dans une boîte d’ascenseur truquée comme une chambre d’électrocution, avec des boutons, des numéros, une ou deux cordes, et une pancarte où il n’est question que du danger que l’on va courir! L’ascenseur! le monstre du génie moderne, qui n’a pas pour but, croyez-le, de nous élever commodément aux étages supérieurs, mais bien de permettre à des entrepreneurs d’entasser étages sur étages, jusqu’à des hauteurs si prodigieuses qu’il soit au-dessus des forces humaines de les atteindre. «Et en Amérique, mon brave homme, lui criait Jean-Paul Pouchard, ces ustensiles vous lancent jusqu’au trentième étage!...» L’ébéniste bavarois se bouchait les oreilles; et puis son œil s’adoucissait et son doigt décrivait dans l’espace les harmonieuses spirales de l’escalier, que l’œil oublie. L’escalier c’est l’âme de la maison; c’est lui qui relie de sa courbe charmante les heures diverses de la vie, qui vous descend au travail, aux repas, aux réunions, qui vous reconduit le soir au sommeil. Que les bonjours, que les adieux y sont jolis! Que de souvenirs laissent une main penchée sur la rampe, un pied, la traîne d’une jupe qui disparaît au tournant, un baiser envoyé d’en haut! C’est un des derniers lieux du monde où les hommes se croient tenus à la politesse: ils y saluent parfois encore une femme en la croisant.
Une nouvelle révolution agitait sa tempête sous le crâne de Jean-Paul Pouchard. Phénomène curieux: par l’art, auquel il faut toujours revenir en définitive, même pour l’accommodement des combinaisons modernes les plus machinées, il était ramené aux conceptions les plus simplistes de la demeure, et, dégoûté des monte-charge pour chair humaine, il concevait l’envie ardente de gagner sa chambre par un bel et bon escalier, dans une maison à soi. Le philtre agit d’une manière rapide et sûre. Aucun mot ne fut prononcé, mais l’ébéniste, mentalement, prit note de la commande d’un escalier pour l’hôtel particulier de M. Jean-Paul Pouchard.
Mais Jean-Paul Pouchard n’avait point d’hôtel. Il en aurait un, parbleu, pour se payer un escalier!
Voilà ce que saisit très bien l’ébéniste; voilà ce qui n’échappa point non plus à Rita.
Rita comprit que jamais leur installation n’aurait de fin. Elle en avait douté; elle avait conservé quelque espoir d’atteindre une solution. Après l’affaire de l’escalier, elle aussi arrêta son parti. Elle ne concevait pas la vie, éloignée de ses relations parisiennes. Dût-elle coucher sous les ponts, elle voulait retourner à Paris: elle le signifia à Jean-Paul.
Jean-Paul y consentit à la condition que Rita adhérerait au projet qu’il avait de louer ou d’acheter un petit hôtel. On touchait d’ailleurs à la fin de la troisième année du bail de l’appartement, avenue Kléber, et il importait de prendre une décision, d’urgence, afin de donner congé dans les délais réglementaires.
--Trois ans! s’écria Rita; et nous ne l’avons pas encore habité! Que dira maman?
Ils revinrent à Paris. Loger chez Mme de San Stefani, il n’y fallait pas songer, car le courroux de la dame croissait sans cesse contre son gendre, et elle s’était hâtée de faire démolir chez elle les ingénieux travaux exécutés par lui. On n’osa point lui parler des projets d’achat d’immeuble, ni de l’escalier, ni du congé donné avenue Kléber. Les travaux avançaient, assurait-on.
Rita ayant résolu de recevoir, on descendit au _Sardanapalus-Palace_, aux Champs-Elysées. Le séjour y coûtait les yeux de la tête; la belle-mère ne concevait pas ce genre de luxe, hormis à l’étranger; malgré le plaisir qu’elle avait de revoir sa fille, elle l’eût préférée à Rome, à Biskra, au Caire.
Rita reçut au _Sardanapalus-Palace_. Mais tout le monde avait pour le _Sardanapalus-Palace_ les yeux de Mme de San Stefani, et les railleries de pleuvoir sur Jean-Paul et son fameux génie aboutissant après trois ans à loger à l’hôtel.
Jean-Paul comprit qu’il ne s’agissait pas de plaisanter et qu’il y allait de l’avenir de leurs relations s’il ne se dépêchait pas d’habiter comme tout le monde, car Paris, qui fait profession de rechercher les singularités, est féroce pour celles qu’il rencontre. Il acheta rapidement, sur la dot de sa femme, un hôtel avenue Raphaël, au Ranelagh, et télégraphia à l’ébéniste munichois d’accourir.
Il essaya de renouer avec ses connaissances anciennes, avec les camarades qu’il avait eus chez son père. Mais la tentative fut pitoyable; les préoccupations de ces jeunes gens, presque tous appliqués à des concours d’agrégation, étaient exclusivement d’ordre spéculatif; Jean-Paul avait achevé d’en perdre le langage: ils se regardaient comme des hommes de couleur différente, et n’avaient rien à échanger. En plein Paris, logé au _Sardanapalus-Palace_, le jeune Pouchard goûtait l’amertume du déclassement, pire que l’exil.
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Il était peut-être perdu; il allait s’achever dans l’inaction et l’ennui. Mais les époques complices de tels désordres, celles qui, comme la nôtre, arrachent par leurs attraits matériels un rejeton à une lignée intellectuelle, produisent des ressources inattendues et étonnantes et qu’on dirait destinées à assurer le recrutement et la tutelle de sujets nouveaux.
C’était le moment où l’automobilisme commençait d’agiter la ville et la banlieue, de soulever le simoun sur les routes, de culbuter les promeneurs paisibles, de troubler les chiens endormis au milieu des chemins, les enfants, les poules et les oies qui formaient avec le fumier, dans la rue du village, un assemblage si pittoresque et si tranquille depuis le temps lointain des diligences. Jean-Paul ne pouvait demeurer longtemps étranger à ce sport; il eut tôt fait de se lier avec ses premiers champions. Il participa à une course sous un nom d’emprunt.
Hélas! ce fut une occasion de dépenses, réitérées et croissantes, qui atteignirent sa fortune. Pendant que le petit hôtel inavoué du Ranelagh et le séjour au _Sardanapalus_ pompaient la dot de Rita, Jean-Paul trafiquait, achetait, revendait, se compromettait avec les agences, afin, non pas seulement d’avoir son automobile, mais, comme il en avait été jadis de la bicyclette, pour avoir l’automobile de l’année quand ce n’était pas celle de la saison, et pour posséder la «marque» momentanément cotée par le résultat des dernières courses, et sur laquelle, exclusivement, il convenait d’être reconnu.
Ces machines créaient autour d’elles, dans leur atmosphère empestée, un monde nouveau. Les femmes ayant adopté les lunettes monstrueuses et la peau de bique, une société naissait sur la poussière des routes ou à la table des auberges. Ouverte comme un café ou une salle des Pas-Perdus, mais solidement édifiée sur une passion et des intérêts communs, elle attirait et retenait les matériaux de démolition de tous les mondes par un talisman incomparable: le plaisir physique. C’était un monde avec qui l’on pouvait s’entretenir sans effort, à l’abri, plus que partout ailleurs, des piquants «de la politique et de la religion», et où même on pouvait briller du jour au lendemain sans culture et presque sans éducation, pourvu que, la main au guidon, l’on possédât du sang-froid, de la présence d’esprit et une certaine audace, ce qui n’est certes pas le fait du premier venu. Une sorte de fraîcheur, un air de jeunesse, étaient répandus sur cette société qui rappelle les enfants dans la quinzaine du jour de l’An, turbulents, affolés, passant d’un jouet à un autre et ravis particulièrement de toutes les choses qui marchent ou qui ont l’air de marcher par elles-mêmes. Beaucoup y semblaient nés d’avant-hier ou du mois dernier, et l’on eût eu bien mauvaise grâce à leur reprocher de ne pas connaître au monde de plus important problème que celui d’aller le plus rapidement possible d’un point à un autre.
Ce milieu était fait pour Jean-Paul Pouchard; Jean-Paul Pouchard avait été créé et mis au monde pour ce milieu.
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Dans les premiers mois qu’il s’adonnait avec ivresse au nouveau sport, Jean-Paul fut rapporté, un soir, assez tard, au _Sardanapalus_, avec une fracture à la cuisse, une oreille fendue, trois côtes fort maltraitées: il avait été victime d’un «dérapage», et était allé s’aplatir au fond d’un ravin, sur la route des Vaux-de-Cernay. Le mécanicien était tué.
Les journaux relatèrent l’accident. On publia les nom, prénoms, l’âge et le nombre d’enfants du mécanicien décédé; on publia surtout le portrait de Jean-Paul, en chauffeur, en civil; la photographie de la voiture avant l’accident, la même culbutée dans le ravin, tirée hors du ravin et ramenée sur la route par un attelage de bœufs, crevée, disjointe, tordue comme une charpente de fer au lendemain de l’incendie. On publia même, par une touchante attention, la photographie de M. Pouchard, le père, savant modeste, chevalier de la Légion d’honneur depuis 1867.
Les reporters affluèrent au _Sardanapalus_: Rita, Mme de San Stefani, les garçons, les maîtres d’hôtel répondirent à leurs questions aux lieu et place du «jeune et intrépide sportsman», de qui la vie tout entière retracée et librement interprétée devenait un récit à la Plutarque, une lutte héroïque pour la conquête définitive des éléments; on lui prêtait l’invention d’un «dirigeable»; on donnait la longue liste des travaux de son père. Quelques notes, touchant le luxe dont l’intéressant personnage était environné au _Sardanapalus_, devaient achever d’impressionner les lecteurs.
Mme de San Stefani et Rita se regardaient, parcouraient les journaux, entassaient les coupures du _Courrier de la Presse_, contemplaient les traits de Jean-Paul gravés à des cent mille exemplaires, et ceux aussi du vieux papa Pouchard qu’aucune presse jamais, durant cinquante ans de labeur, n’avait frappés; et elles s’interrogeaient honnêtement: «Mais qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que tout cela signifie? Si encore Jean-Paul avait fait quelque chose, mais il a seulement causé la mort d’un homme, et il s’est cassé la cuisse au fond d’un ravin!»
Il vint au _Sardanapalus_ une si grande affluence qu’un chasseur avait assez à faire de monter les cartes tout le long du jour. Jean-Paul reçut des félicitations jusque même de ses anciens camarades qu’il ne voyait plus; lui-même se demandait si ces compliments n’étaient pas ironiques, car ils lui venaient de pauvres garçons destinés à travailler toute leur vie durement pour un gain dérisoire, et il en connaissait parmi eux qui avaient perdu l’œil ou le doigt, et failli maintes fois laisser leur peau tout entière dans des travaux anatomiques, au milieu du silence professionnel; mais non! ils semblaient franchement touchés, comme la foule innombrable, par le simple retentissement fait autour de son nom.
Le père Pouchard lui-même, qui pourtant se possédait assez bien, eut un moment de fierté paternelle après sa stupéfaction première; il y alla d’une larme, dit-on: à cause du nom de son fils, ou à cause du sien propre, de sa photographie et des titres de ses ouvrages répandus par la même occasion? Il crut, un instant, à la science divinatoire de Mme de San Stefani et il le lui dit, sans la convaincre d’ailleurs, car c’est elle qui, de tout cela, demeurait le plus ébaubie. Elle avait eu foi en son gendre; puis elle avait cessé de croire en lui; mais elle n’avait jamais compté que la gloire pût venir comme cela, pour rien.
--Mais si! lui disait le père Pouchard.
Il se présentait au _Sardanapalus_ des inventeurs malheureux que M. Pouchard père se plut à recevoir quand il se trouvait là. Et il en nota quelques-uns qui portaient des mémoires fort intéressants: ruinés par des expériences coûteuses, ou perpétuellement éconduits par la science officielle, ces infortunés venaient, humblement, offrir à M. Jean-Paul Pouchard le bénéfice de leurs recherches, pour que sa notoriété les illustrât, et ils déclaraient qu’ils se contenteraient en retour d’une charité, d’autres même ne demandaient rien. Emu de telles scènes, M. Pouchard père disait: «La gloire n’a aucun lien nécessaire avec le mérite individuel; c’est une sorte de capital divin jeté du haut du ciel entre de certaines mains privilégiées, en vertu de l’antique principe que nous croyons injuste parce que nous n’en connaissons pas l’essence: l’esprit souffle où il veut. Ce capital est destiné à mettre en valeur l’apport anonyme de collaborateurs obscurs. Rien de plus vain que de prétendre attacher un juste nom à une œuvre. C’est la nature entière qui travaille par nos mains et enfante dans notre douleur. Effaçons-nous. Inclinons-nous devant l’éclat mystique qui environne certaines têtes, fussent-elles celles que notre débile entendement personnel serait tenté de coiffer du bonnet d’âne.» Raisonnant avec cette indulgence, M. Pouchard père ne se défendait pas complètement de penser à son nom, à sa photographie répandus à profusion dans les feuilles publiques par le fait de «l’éclat mystique» qui environnait son fils, auteur d’un accident d’automobile.
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Eh bien, dans cette affaire, le plus étranger à la vanité de la renommée, c’était Jean-Paul Pouchard, étendu, d’ailleurs, la cuisse dans un appareil, le thorax assez mal en point, la tête emmaillotée de bandelettes, comme celle d’une momie. Non qu’il souffrît énormément de son état; mais son esprit était totalement appliqué à imaginer des systèmes plus parfaits pour soulever un moribond dans son lit, pour lui permettre de manger, de boire et d’accomplir avec la plus grande aisance l’ensemble des fonctions indispensables.
Entre temps, il s’émerveillait de voir sa belle-mère lui sourire, lui confier qu’elle savait l’achat clandestin de l’hôtel du Ranelagh, qu’elle lui pardonnait, qu’elle l’aiderait de ses deniers, qu’elle prenait à sa charge la pension à la veuve du mécanicien. Il était quelque peu confus de l’avoir satisfaite en agissant d’une manière si éloignée de cette intention. Quant à lui, il n’avait jamais ambitionné la gloire, il ne convoitait encore que de posséder la meilleure marque d’automobile et l’habitation la plus ingénieusement combinée; et, dans l’inaction de la convalescence, au _Sardanapalus_, il caressait le jour où les chirurgiens autoriseraient son transfert avenue Raphaël.
M. Pouchard père s’accoutumait à quitter la paisible rue Garancière pour l’avenue des Champs-Elysées, et il entrait maintenant comme chez lui, ma foi! dans ce temple moderne du _Sardanapalus_ dont la dorure des portiers, la pourpre des petits chasseurs, le tohu-bohu, les sonneries, l’avaient tant effaré tout d’abord. Il s’intéressait non seulement à la santé de son fils, mais à l’avenir qui lui semblait désormais assuré. La maison même dont l’industrie avait failli coûter la vie à Jean-Paul Pouchard, ne venait-elle pas de lui proposer dans ses bureaux une place de 40.000 francs? Sur quoi, une maison rivale lui offrait 60.000! «60.000!» prononçait Mme de San Stefani: «J’ai entendu, de mes oreilles entendu, j’étais là.» Et le vieux savant entendait, de ses oreilles entendait, que son fils allait se faire en une année ce qu’il ne gagnait pas, lui, en vingt ans.
M. Pouchard père avait un jeune protégé de qui l’intelligence et l’érudition précoces égalaient la pauvreté. Il n’avait pu, malgré nombre de démarches dans les mondes académique et universitaire, obtenir à ce garçon un modeste emploi. Un député, ancien entrepreneur de maçonnerie, intrépide chauffeur aujourd’hui, qui se trouva au chevet de Jean-Paul pendant que le vieux père Pouchard se lamentait, prit en main sa cause et la gagna en l’espace de trois semaines.
M. Pouchard père avait reçu le ruban de la Légion d’honneur sous Napoléon III, lors de la publication d’un immense travail sur l’Egypte, qui avait eu la chance de paraître à l’époque de l’inauguration du canal de Suez; depuis lors, absorbé par des études sur l’inégalité des races, dépourvues d’actualité, du moins en apparence, il vivait très loin des faveurs. Le maçon lui obtint la rosette au 14 juillet. Le nouvel officier de la Légion d’honneur invita le maçon à déjeuner avec une dizaine de membres des différentes sections de l’Institut, au milieu desquels le maçon ne se trouva pas plus mal à l’aise que cela, d’autant, affirme-t-on, que deux ou trois lui firent la cour.
Jean-Paul reçut la visite d’anciens camarades, jeunes agrégés sortis de Normale, et jeunes ingénieurs de l’Ecole centrale où il n’avait pu entrer, qui venaient sans vergogne solliciter son crédit, ceux-là pour être tirés d’un petit trou de province où ils gisaient, ceux-ci pour obtenir une place de contremaître dans une industrie active, ou même «n’importe quoi, c’est bien simple, pour manger». Des docteurs-ès-lettres souhaitaient ardemment faire insérer une chronique, une nouvelle, dans des journaux de sport. «Fichtre! leur disait-on, mais ce sont les plus lus: vous entreriez plus aisément au _Figaro_!» Ces doctes jeunes gens se retiraient avec leur copie, mais remplis d’une déférence plus béate et plus ahurie pour cette étrange et nouvelle puissance créée par des moyens matériels de déplacement.
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Enfin l’intéressant blessé, ayant été transporté avenue Raphaël, dès qu’il fut debout inaugura son hôtel par une grande réception.