Les deux romanciers

Part 4

Chapter 43,537 wordsPublic domain

L’avenir s’oriente vers une amélioration indiscutable de la vie matérielle de l’homme!... Et le vieux M. Pouchard considérait sa bibliothèque mansardée, sa petite chambre monacale, la table de bois noirci d’encre où il avait, cinquante ans, lu, écrit, médité, dans une quasi-indigence, dans l’ignorance à peu près complète de «la vie matérielle», dans le ravissement perpétuel et parfait d’un esprit sans cesse avide de connaître et de goûter.

Mais le moyen d’arracher son fils à l’influence de Mme de San Stefani, alors que la direction inconsciente de cette femme se trouvait être exactement dans le même sens que le courant fameux qui emportait le monde?

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Il est inutile de dire que le jeune Jean-Paul monta à bicyclette avant d’avoir perdu sa première dent de lait. Mme de San Stefani lui fit cadeau d’une machine, sous prétexte d’hygiène. Il s’enivra d’abord de la course, mais pas longtemps: l’étude comparative de sa machine, de celles de ses petits camarades, et même de ses grands confrères de sport, l’absorba davantage. Il fut rapidement instruit des différentes marques et de leurs valeurs respectives. Dès lors, tout son amour-propre fut de posséder la bonne marque qui, d’ailleurs, changeait avec les années, presque avec les saisons. Mme de San Stefani admirait sa compétence précoce, et collectionnait les marques célèbres, en double exemplaire, car sa fille Rita imitait Jean-Paul. Assez rapidement, Jean-Paul se lassa de la bicyclette; néanmoins, il tenait à honneur d’avoir au râtelier la marque dernière.

Les progrès de l’hygiène faisaient l’objet des préoccupations de Mme de San Stefani. Jean-Paul était le dernier de sa classe au lycée Saint-Louis; mais il visitait les expositions industrielles, collectionnait les catalogues, était initié aux plus infimes détails de l’art hydrothérapique. Les jours de congé, il passait l’eau, non pour courir les filles, ni même pour aller aux courses, mais au Hammam se faire transsuder la peau et masser les muscles; et quand il en sortait, le col de son pardessus relevé, il méprisait sincèrement ceux qui n’y allaient point. Non qu’il préméditât, par ces soins spéciaux, d’atteindre la beauté plastique ou la force de l’athlète: il était sans ambition d’aucune sorte! Non pas davantage qu’il y prît plaisir, car il lui arriva bientôt de manquer souvent d’aller au Hammam, dès qu’il fut avéré parmi ses connaissances qu’il y allait, et il se contentait de montrer ses cachets d’abonnement.

Au commencement des vacances qui suivirent la quinzième année de Jean-Paul, le proviseur avisa M. Pouchard père qu’il s’agissait de modifier radicalement les allures de son fils, si son intention était ferme de le destiner à Centrale. Le père Pouchard s’emporta; il adressa à son fils force semonces; il menaça d’envoyer promener Mme de San Stefani et la fortune, disant que peu importaient, en somme, les millions à la vie de l’homme, pourvu qu’il fixât à sa vie un but et s’escrimât proprement à l’atteindre. Mme de San Stefani hocha la tête sans acrimonie et sans passion, car elle possédait la sérénité que donne la certitude; et elle avait la certitude que le père Pouchard était un honnête et vieux radoteur, et qu’elle avait, elle, inculqué à Jean-Paul l’âme moderne. L’apparente sagesse, le sérieux précoce de Jean-Paul concilièrent les exigences de ses deux mentors.

Il promettait de travailler. Mais auparavant, de grâce! qu’on lui permît d’amener la lumière sur sa table, qu’on le laissât poser des rayons où placer ses livres, installer une douche pour se refaire le corps! L’appartement de son père rappelait l’âge de pierre; autant eût valu vivre dans le logement des troglodytes. Enfin, était-il admissible que l’homme prétendît avoir atteint le faîte de la civilisation, se fût distingué par son savoir, fréquentât des membres de l’Institut, et habitât des pièces carrelées où le jour pénétrait par des lucarnes!

Jean-Paul exposa ses plans de réfection touchant deux petites pièces affectées à son usage personnel. Il fit à ce propos, dans le cabinet paternel, au tableau noir, une conférence où, ma foi, le vieux savant et ses confrères apprirent maintes choses, notamment sur les appareils à douche. Jean-Paul les connaissait tous; il en traça les schémas, en exposa les principes, et termina par le plus simple, le plus économique, le plus réduit en volume, le plus parfait. On trouva le gamin intéressant; on releva l’orgueil froissé du père.

Jean-Paul installa son appareil dans un lieu que l’on n’eût point cru pouvoir contenir un porte-parapluie. Il appela la lumière en des retraits où l’ombre était séculaire, et l’air mouvant et vivifiant dans des recoins encore imprégnés de l’odeur du patchouli et du tabac à priser; le tout à peu de frais, et par une sorte de prestidigitation.

Une notable portion de l’Académie des sciences morales passa à la queue leu leu par les deux pièces transfigurées. On examina les appareils d’hydrothérapie, de massage et de gymnastique; on les discuta, on les éprouva, autant que faire se pouvait. Le giclement de l’eau humecta des rosettes et mit de la bonne humeur parmi ces messieurs; de curieux outils de massage japonais provoquèrent des digressions érudites, et de gauloises. Puis on vit la bibliothèque modèle, les rayons mobiles, si aisément démontables et transportables, la bibliothèque tournante, les appuis-livres, le meuble à fiches, les fiches blanches, en beau bristol, au nombre de quatre mille, les classeurs, le panier à papier, le porte-plume-réservoir à plume d’or inusable, l’encre sympathique, l’éponge, le fauteuil à bascule, se haussant, se baissant, s’inclinant devant, derrière, et virant, en tabouret de piano, au gré du travailleur; enfin le bureau américain, dernier mot du génie pratique, et sur lequel la lumière abondante, et doucement tamisée par un store de toile écrue toute simple, caressait une rame de papier teinté, filigrané, anglais, où Jean-Paul Pouchard pouvait se pencher désormais et travailler sans être trop en retard sur son temps, sinon sur ses camarades.

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Jean-Paul Pouchard fut refusé, haut la main, au concours de l’Ecole centrale. Cette chute fut surtout sensible à M. Pouchard père. Le fils professait déjà, vis-à-vis des examens et des concours, cette espèce de dédain, peut-être importé d’Amérique, à moins qu’il ne soit la fleur de l’esprit égalitaire, qui semble pressentir que, bientôt, l’humanité civilisée en aura fini avec ces méthodes de recrutement de mandarins. Jean-Paul avait bien sans cesse à la bouche l’expression de «lutte pour la vie»,--car il croyait avoir lu Darwin, et il disait cela en Anglais,--et il était assez intelligent pour comprendre que cette théorie équivaut à proclamer la nécessité d’un concours perpétuel; il admettait le concours perpétuel; mais quelque chose, en son âme moderne, répugnait à ce que ce concours eût pour juges des personnages compétents.

Les amis de M. Pouchard, des hommes de poids, s’employèrent à adoucir la blessure par des arguments qu’ils n’exprimaient pas à la légère; ils les puisaient dans «l’air du temps», à cette source d’inspiration anonyme qui fait que tant d’hommes s’inclinent à la fois dans le même sens comme les épis des blés sous le vent. «Bast! lui disaient-ils, cette mésaventure aura l’avantage de préserver l’esprit du jeune homme de l’exclusivisme si fâcheux qui tache d’une manière indélébile les anciens élèves d’une école du gouvernement. Elle le libérera de ce servilisme qui alourdit à jamais les esprits de jeunes gens astreints plusieurs années à recevoir et à respecter la doctrine d’un maître..., etc.» Il y eut des discussions animées sur ce qu’on nommait autrefois «l’esprit de corps»; quelques hardies intelligences prononcèrent le mot de «livrée». Mais le vieux père Pouchard, qui n’avait confiance que dans les cadres tout faits pour diriger les hommes qui ne sont pas nés supérieurs, ne se consolait point.

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Père Pouchard! qu’entendez-vous par «un homme né supérieur»? Voilà précisément des messieurs reconnus comme tels qui, en présence de votre fils, hésitent, s’interrogent et se demandent si ce garçon battu par ses camarades sur les bancs de l’école ne les battra pas dans le combat de la vie dont la tactique et les armes changent avec les siècles. Et voilà quelques-uns de ses camarades mêmes, non des moindres, que l’espèce de génie de Jean-Paul a touchés, qui sont séparés de lui par une intense culture intellectuelle dont ils pourraient s’enorgueillir, qui peuvent à peine prendre contact avec lui sur un sujet de conversation, et qui cependant le vénèrent comme une force aveugle; qui laisseraient, pour un rien, entendre que l’humanité attend quelque chose de lui; qui, pour un peu plus, vous soutiendraient que l’appareil à douche à bon marché et les casiers démontables sont la «poule au pot» de la société future. Et une des particularités du génie ne consiste-t-elle pas à être de son temps? On s’accorde à reconnaître à votre fils le sens du moderne!

L’attrait et l’influence des esprits nettement positifs sont considérables; si l’on fréquente volontiers les autres, c’est en souriant du coin des lèvres qu’on les aborde et surtout qu’on les quitte, comme on quitte les enfants et les poètes. Ce que les enfants nous donnent à apprécier d’eux-mêmes n’est qu’ébauche, promesses, espérances, inachevé; l’œuvre des poètes est difficilement appréciable et n’est jamais assise que lorsqu’ils sont devenus très vieux, lorsqu’ils sont devenus populaires par la politique, ou lorsqu’ils sont morts; on sourit moins des musiciens, parce que leurs œuvres s’exécutent avec les doigts et sont l’occasion d’un commerce actif; on en peut dire presque autant des peintres; les philosophes en imposent parce qu’on sait que depuis l’avant-dernier siècle le plus mesquin de leurs traités lance un défi à la religion dans quoi l’instinct profond des foules reconnaît une grande puissance. Mais tous ces gens-là sont jaugés par nous de loin ou de haut, comme on voudra, sans que nous possédions pour les apprécier une mesure bien certaine; et dans notre jugement à leur endroit interviennent mille influences étrangères. Quelle différence lorsqu’il s’agit de nous former une opinion de ce genre d’homme qui commence à pulluler dans une classe prépondérante de la société «moderne»! Il a rejeté préalablement de son orbite les éléments métaphysiques, surnaturels, spiritualistes et même moraux qui sont du vent pour un maître de la matière. Il ne quitte point du pied le sol; il ne s’aventure point; il n’avance rien que vous ne puissiez immédiatement contrôler ou qui ne se puisse à la rigueur vérifier par une formule algébrique: et n’est-il pas vrai que de savoir qu’il y a une formule algébrique dans l’affaire vous arrache et votre assentiment et votre respect? Parlez-vous sociologie, militarisme, dépopulation ou tuberculose, il vous clôt le bec en vous citant les tables de la statistique qui ont remplacé pour beaucoup les Tables de la Loi; il vous conquiert par la précision de ses renseignements sur le prix des denrées sous Louis-Philippe, sur les coûts comparés des transports transatlantiques par voie allemande ou française, sur la balance des victimes de la Saint-Barthélemy et de la Révolution française, sur le prix de revient d’un corset. Il sait tous les infiniment petits détails qui s’acquièrent en procédant pas à pas, par voie d’analyse toujours; par paquets de chiffres, par additions, il s’élève à des totaux d’apparence irréfutables, comme jadis s’élevait l’homme, en vertu du privilège de la raison, jusqu’aux idées générales. A discuter avec une femme des sentiments du cœur humain, comme un La Rochefoucauld ou un Benjamin Constant, on risque fort de passer pour un songe-creux ou un niais; mais Jean-Paul Pouchard démontrant, chez Mme de San Stefani, combien c’est idiot, au XXe siècle, d’employer encore des portes à un ou deux battants qui s’ouvrent malaisément, qui se ferment avec bruit, qui vous forcent à reculer vos meubles ou vous défoncent une glace, alors qu’une clôture à coulisse glissant sur billes, suspendue d’en haut, est ouverte sans efforts, sans fracas et sans dommage par le petit doigt d’un enfant ou le museau d’un loulou, Jean-Paul Pouchard émet une vérité, contrôlable par le premier venu, utilitaire au premier chef, une vérité qui n’est pas du temps des romances, qui est d’aujourd’hui, et--ce qui fait toujours bon effet--une vérité qui vous a un petit air d’être de demain.

Cette attitude d’innovateur qu’il faut absolument adopter en France, si l’on ne veut pas passer pour un imbécile, n’y réussit pleinement, toutefois, que si les malins découvrent qu’elle cache les plus sûrs instincts du vieux conservatisme pratique. C’est bien dans cette conviction que Mme de San Stefani préféra Jean-Paul, sans diplômes et sans profession, à la séquelle des jeunes blancs-becs métaphysiciens ou glossateurs, gent poussiéreuse, rats de bibliothèque, de qui l’avenir, à son gré, n’avait que faire; et elle lui donna la main de sa fille Rita.

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Rien ne fut épargné pour permettre au jeune ménage de s’installer conformément à tous les principes de la salubrité, du confort et de l’art décoratif les plus fraîchement éclos. Cette installation devait être si parfaite et fut si minutieusement conduite qu’elle dura quinze mois.

Deux amies de Rita, qui s’étaient mariées presque en même temps qu’elle, au bout d’un an avaient déjà fait un voyage en Norvège, passé l’hiver en Algérie, reçu brillamment chez elles au printemps, enfin étaient mères. Rita et Jean-Paul, attachés à Paris par les travaux exigeants de leur futur appartement de l’avenue Kléber, avaient dû accepter l’hospitalité provisoire de Mme de San Stefani qui, nonobstant ses idées, était logée à l’ancienne mode, rue du Bac.

Là, Jean-Paul perdit, à donner un tour plus frais aux pièces que lui prêtait sa belle-maman, un temps précieux qu’il dérobait aux préparatifs de l’avenue Kléber: mais il ne pouvait vivre nulle part sans imposer des métamorphoses. Et, dans l’espace de ces quinze longs mois, le jeune ménage se tint caché, prit l’air à peine, ne reçut point du tout, parce que Jean-Paul n’ignorait pas que son crédit tenait à la magistrale ordonnance d’un «confort moderne», et que s’exhiber, pour un début, dans un appartement portant toutes les marques du siècle de Louis XIV, c’était faire une entrée pitoyable, se déconsidérer.

Enfin, ils furent chez eux! Que dire de cet appartement?

On a plaisir à parler du cabinet d’un homme de goût: le seul énoncé d’une toile, d’une gravure, d’une estampe décorant un panneau, évoquent les préférences d’un esprit, un caractère, un homme; jusque dans le style convenu, monotone et presque obligatoire d’un boudoir de femme, il y a moyen de tirer, des nuances mêmes de la banalité, quelques renseignements curieux, amusants, touchants parfois, sur le tempérament qui s’y pelotonne; il n’est pas sans intérêt ni sans profit de connaître la cabane des sauvages, la hutte des castors ou la ruche des abeilles, qui nous enseignent quelques grandes lois gouvernant le monde. La plume regimbe à décrire l’appartement des jeunes Pouchard.

Que l’on parcoure les prospectus des fournisseurs d’appareils hydrothérapiques, les annales de la bactériologie, les tableaux anatomiques et démonstratifs employés dans les écoles de culture physique, les annonces de bains turco-romains, les réclames pour porte-pantalons, tendeurs, malles et mallettes démontables, etc., et l’on aura, si l’on y tient, une impression de ce sybaritisme nouveau qu’on appelle le «confort moderne» et qui est plutôt la croyance superstitieuse à l’excellence du bien-être physique que le goût du bien-être.

Cela tenait du sanatorium, du haras, du hammam, de l’hôpital, de la couveuse et des boxes d’expositions d’hygiène. Cela était destiné à recevoir et à abriter des corps humains, à les coucher, à les nourrir, à leur faciliter l’absorption d’oxygène pur, à les laver, à les flatter dans leurs fonctions digestives, à exciter le jeu de leurs muscles par des exercices inutiles, à leur éviter, par contre, tout mouvement, tout effort tendant à satisfaire les exigences naturelles de l’organisme. La mécanique y suppléait à la vie normale de l’homme: des fauteuils suédois, dit-on, monstres animés, pour peu que vous leur confiez votre séant, s’y mettaient à vous agiter chaque membre, à vous faire jouer chaque articulation, ployer chaque fibre musculaire sans plus vous intéresser le cerveau que si vous eussiez pour chef une noix creuse. Jean-Paul et Rita consentaient à tirer, quatre fois par jour, par périodes réglées, sur de longs caoutchoucs, en regardant la muraille d’un œil morne; ils s’exténuaient à manier des massues; mais en revanche le moindre geste leur était épargné pour atteindre un vêtement dans l’armoire, une paire de bottines sur la planchette, un journal sur l’étagère, tous ces objets se présentant, comme d’eux-mêmes, précisément à la hauteur de la main, au lieu juste où il était prévu que Monsieur ou Madame en pourrait éprouver la nécessité. Et les pièces étaient disposées avec tant de prévoyance, selon l’ordre quotidien des besoins généraux et même des désirs particuliers, qu’il devenait en vérité à peu près oiseux à Monsieur et à Madame d’être montés sur jambes, comme l’humanité vulgaire, car il ne leur était pas indispensable de faire dix pas dans une après-midi. En un mot, à l’appartement de l’avenue Kléber, toute demande du corps humain était satisfaite et comblée avant même, pour ainsi dire, qu’elle eût atteint la conscience, tout effort était inutile, toute intervention cérébrale superflue.

Qu’eut-on inventé de plus raffiné pour l’abêtissement définitif de l’homme?

Cependant, les jeunes époux n’avaient pas passé huit jours dans ce paradis, qu’ils partaient pour la Suisse, la saison étant belle, et tous les deux tombant d’accord qu’il était trop juste de se reposer des fatigues que leur merveilleuse installation leur avait values.

--Eh quoi! leur dit Mme de San Stefani, en quel endroit du monde pouvez-vous désormais être mieux que chez vous?

--N’avons-nous pas, disait Jean-Paul, toute la vie pour être chez nous? Pour le moment, l’essentiel est de nous refaire au grand air.

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Ils se refirent dans une chambre d’hôtel en pitchpin fort ordinaire, au bord du lac des Quatre-Cantons. Ils n’avaient pas emmené de femme de chambre, sous le prétexte de s’enivrer d’indépendance; une grosse rougeaude d’Allemande, au service des vingt-cinq numéros de l’étage, brossait les robes de Rita et les suspendait le matin au bouton de la porte. Jean-Paul, en caleçon, ouvrait lui-même, et le corps pincé dans l’entre-bâillement, saisissait les souliers jaunes, ses pantalons, les jupes de sa femme, les imperméables et quelquefois le broc d’eau chaude; il s’accrochait le flanc au verrou ou se contusionnait l’épaule au bec-de-cane dans un mouvement trop prompt, si une chambre s’ouvrait soudain en face de lui; et il rentrait grimaçant, jurant, chargé comme un portefaix. L’eau manquait pour la toilette, le petit déjeuner était en retard, ou bien c’était le linge qu’on apportait avec la longue note incompréhensible, pendant que Monsieur changeait de chemise ou que Madame s’amusait à gambader comme un jeune chevreau sur le lit. Quant à faire entendre au personnel un mot de français, ah! bien, ouitche! au premier seulement, une femme de chambre était Lorraine. C’était le diable que d’obtenir des petits pains sans anis ou de faire remplacer par quelques morceaux de sucre le miel qui accompagne le café au lait. Impossible de dîner à part: ils s’asseyaient à table d’hôte, en même temps que 250 Allemands retentissants et emplis d’une fierté nationale que quelques-uns mettaient aux pieds de la Parisienne en disant des mots galants qui la faisaient pouffer.

Ni Rita, ni Jean-Paul ne s’étaient encore autant amusés.

Ils dépassèrent, sans y prendre garde, le temps prévu pour leur villégiature. De Paris, la belle-mère adressait vainement des lettres de rappel, et pour séduire les vagabonds, leur décrivait leur propre appartement de l’avenue Kléber qu’ils connaissaient bien.

A propos d’appartement, Jean-Paul vit, au salon de l’hôtel, des photographies d’intérieurs artistiques exécutés en Bavière, qui prouvaient que les Allemands s’étaient mis à faire dans l’ameublement des progrès remarquables. Il prit le train pour Munich.

Quant au confort proprement dit, l’infériorité de l’avenue Kléber ne lui paraissait pas évidente; mais la sobriété et l’appropriation du décor allemand, par exemple, ridiculisaient, démolissaient dès le premier aspect cent niaiseries d’ornementation que Jean-Paul avait accueillies chez lui trop précipitamment, sous couleur de nouveauté. Il écrivit, de Munich, des lettres ambiguës où il faisait de brumeuses allusions à une déconvenue grave, à l’écroulement d’une opinion, et en même temps pour l’avenir à de hardies résolutions. Rien de clair. C’est qu’il s’agissait de préparer la belle-mère à un coup d’Etat.

La pauvre femme n’y comprit goutte, ou plutôt, crut pouvoir y comprendre qu’un espoir de paternité avait été violemment déçu, à la suite, c’était probable, de quelque chute dans la montagne; et elle se montrait grandement inquiète de la santé de Rita; pis que cela: elle menaçait de prendre le train, d’arriver après-demain à Munich. Ce malentendu fouetta Jean-Paul en ses hardies résolutions: «La belle-maman sera trop heureuse d’apprendre qu’il n’y a qu’une affaire d’ébénisterie là où elle a craint un danger pour sa fille, et, comme tous les coups d’Etat, le mien sera approuvé.» Il ramena sa femme à sa mère, mais paya le voyage de l’ébéniste allemand qui devait mettre sens dessus dessous l’appartement de l’avenue Kléber.

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Cet appartement fut mis sens dessus dessous par l’ébéniste allemand, malgré les hauts cris de Mme de San Stefani, qui était, il est vrai, rassurée quant à la santé de Rita, mais qui soldait de sa bourse le surcroît de dépenses du ménage. Il tardait à cette femme, c’est trop juste, que son gendre enfin parût devant le monde, présentât les créations de son génie, enfin lui fît honneur. Elle estimait, non sans raison, qu’il avait jusqu’ici différé beaucoup de la satisfaire, et elle se prenait à soupçonner à sa satisfaction des ajournements indéfinis. C’était une femme à se montrer indulgente aux plus grands gaspillages, pourvu qu’il s’agît de choses par leur nature inutiles: la toilette, les fleurs, les bijoux; mais elle n’admettait pas que des objets d’usage, tels des meubles, fussent revendus sans avoir servi. A voir tout ce «modern style», dont elle avait appris avec tant de bonne volonté à faire l’éloge, déjà démodé et cédé à vil prix, elle conçut des doutes, pour la première fois, sur la valeur de Jean-Paul, sur elle-même, sur son temps, sur l’avenir; et elle alla verser ses doléances, rue Garancière, sous le toit mansardé de M. Pouchard.