Part 6
A la vérité, l’hôtel ne produisit pas beaucoup d’effet, malgré l’escalier fameux, malgré les féeriques machineries. Jean-Paul Pouchard était connu à Paris pour avoir été un des premiers estropiés dans l’exercice d’un sport, objet momentanément de la curiosité générale: il n’en faut pas demander davantage aux esprits. Tout au plus pouvait-on consentir à lui reconnaître d’autre valeur que celle d’être l’Estropié de qui l’on parle, l’Estropié qui figurera dans les revues de cafés-concerts. Et puis, les cervelles bourgeoises, lorsqu’on leur annonce une installation coûteuse et peu commune, rêvent de magnificences dites «princières» ou tout au moins de trucs d’un machiavélisme inouï. L’extrême sobriété de ce «style» les déconcerta. A la seule annonce d’ameublement moderne, ils avaient eu des visions d’arborescences d’aquarium ou bien d’ossuaires «artistement» distribués. L’absence systématique de l’or leur fut pénible comme un mets sans sel: l’or, la couleur vive, les étoffes riches, une certaine abondance de reliefs, forment le repas préféré de l’œil de l’homme. Le fils du père Pouchard, même inculte, était bien trop affiné encore pour exécuter consciemment une œuvre qui emportât les suffrages publics. Quelle erreur de produire des décors simples, juste à une époque où les grosses mœurs des gens d’affaires fleurissent naturellement en faste!
M. Pouchard, le père, fut invité à la réunion, et il y vint avec quelques personnes de son monde qui étaient les obligées de Jean-Paul. Il y vint avec sa bonhomie habituelle, par le moyen des tramways qui l’amenèrent au Ranelagh dans le même temps qu’il faut pour aller à Versailles; mais à qui sait penser, les heures sont courtes et légères.
Il trouva là son ami, le maçon, qui lui prit le bras familièrement et le présenta à nombre de gens, un peu comme un bahut que l’on vient de faire épousseter chez l’antiquaire. Cinquante ans de travaux historiques, même traduits en plusieurs langues, n’atteignaient pas pour ce monde le poids du dernier roman pornographique ou de la blague de la semaine dans le journal _La Rigolade_. On disait: «Ah! c’est le vieux papa!... Eh bien! c’est gentil de l’avoir fait décorer.» M. Pouchard qui aimait à rappeler les souvenirs d’antan, avait dit devant le député, ancien maçon, qu’il s’honorait d’avoir connu M. Mérimée et de posséder de lui de fort belles lettres. Le député, ancien maçon, voulant flatter M. Pouchard, répétait en perroquet: «Il a connu M. Mérimée.» Et le nom de Mérimée voletait dans cette réunion de 1900 sans évoquer rien. Le député, à mi-voix, faisant le pédant, résumait en deux mots tout ce que lui redisait le sujet: Mérimée rappelait «Badinguet»; Badinguet rappelait «mœurs scandaleuses»; et le vague de ces débauches se personnifiait en «Cora Pearl». Et il allait disant: «Badinguet... Cora Pearl!...» et clignant de l’œil avec finesse et gauloiserie. M. Pouchard disait: «Madame, avez-vous lu _Colomba_?» Il se rencontra deux femmes qui avaient lu _Colomba_; mais elles n’avaient jamais remarqué le nom de l’auteur.--«Et _Carmen_ aussi? vraiment?... mais je croyais...»--«Oh! pas la musique.»
Quand le bonhomme eut fait le tour des salons, il alla s’asseoir dans une encoignure et se prit la tête à deux mains pour ne point la perdre.
«Ah çà; saperlipopette! se disait-il, je n’ai pas la berlue? Voilà Monsieur mon fils qui, toujours, représenta à mes yeux le type achevé du «propre-à-rien». Ce garçon, d’intelligence ordinaire, ne fut jamais qu’un manœuvre industrieux, encore qu’un peu fainéant: incapable de suivre les études classiques élémentaires, retranché par avance du seul avenir que ma vanité paternelle eût souhaité pour lui, il a échoué piteusement au concours d’entrée de la seule école où ses facultés semblaient lui permettre de frapper... La sueur perle à mon front au souvenir de cette épreuve humiliante!... Désespéré, je l’abandonne à une femme, un peu hurluberlue à mon sens, qui le gratifie de sa fille et de la fortune. Mon dadais gâche quatre années à flairer, révérence parler, comme un chien, pour savoir le lieu le plus propice où déposer son bagage. Bref, il perd tout commerce avec Paris et il gaspille la dot de sa femme. Et voilà que, pour six mois d’esbroufe au _Sardanapalus_, pour une chute d’automobile retentissante, pour la construction d’un hôtel impayé, qui ne flatte même pas le goût des gens qu’on y réunit, et qui est déjà--je viens de l’entendre chuchoter--un sujet de caricature dans les journaux qu’on lit chez le coiffeur, voilà un gaillard qui attire chez lui, d’un seul coup, plus de monde que n’en reçurent, dans le courant de leur carrière, M. Renan, M. Taine ou M. Pasteur! Et quel monde! Si mes oreilles ne me trompent pas, ce ne sont pas là des noms quelconques recrutés au hasard par l’allèchement d’un bol de punch; ce sont les noms qui éclaboussent de lumière l’œil du badaud parisien et de l’étranger de passage; ceux qui entretiennent nos journaux et nos revues par les annonces; ceux aussi qui gouvernent le marché: des commerçants, des grands industriels; ceux qui produisent et ceux qui font circuler, gens essentiels dans la nation, oserai-je dire, gens affairés, opulents et naturellement enclins au plaisir, auxquels se joignent tous ceux qui, dans une grande ville, sont avides de jouir: descendants de familles, aujourd’hui sans emploi, fêtards de tradition, noceurs de naissance, et encore tout ce qui court après la vie aisée, remuante et agissante: cosmopolites, artistes, auteurs dramatiques attachés au monde où il se passe quelque chose, romanciers valets de la société à la mode, autrement dit les rois du monde, leur suite, leurs maîtresses, leurs bouffons, leurs historiographes. Ils sont les maîtres et les trafiquants de la matière, dont les transformations et les échanges règlent la vie économique, laquelle règle la vie universelle et en définitive la vie particulière de chacun de nous. Il ne faut pas rire: c’est une puissance qui est là!
«De quoi suis-je étonné? De ce qu’elle est là chez mon fils? Elle est là chez mon fils, parce qu’elle ne sait où aller et parce qu’il faut qu’elle aille quelque part, étant essentiellement agissante; elle est chez mon fils parce qu’elle manque de direction, parce qu’elle se transporte au hasard, comme elle adopte un restaurant ou un petit théâtre... Ou, plus exactement, elle est chez mon fils parce qu’il a poussé par hasard le cri qui l’attire, dans la langue qu’elle connaît. Il s’est cassé la cuisse sur l’un de leurs joujoux, et il avait, pour ainsi dire, préparé de longue date cet événement-réclame en abondant dans le sens du mouvement actuel: le bien-être mécanique, le confort scientifique.»
Qu’il se tournât à droite ou bien à gauche, M. Pouchard surprenait un sujet de conversation identique: il s’agissait de la rapidité et de la mauvaise odeur du métropolitain, de la lenteur des tramways, de l’archaïsme de l’institution des bureaux d’omnibus et des contrôleurs pour «correspondance militaire» ou pour le «voyageur descendu de l’impériale», ou bien du goût nouveau de se loger loin du centre de la ville, où cependant l’on est attiré tous les jours pour le couturier, pour le goûter, pour tout, en somme; où l’on descend le matin, où l’on passe l’après-midi, où l’on retourne le soir au restaurant, au théâtre et aux soupers de nuit; et de la peine qu’on se donne pour exécuter ces allées et venues, et combien l’existence en est compliquée!--«Mais pourquoi habiter si loin?--Ah que voulez-vous?... Le chauffage central, le garage pour automobile!... le confort moderne!...» Et ces appartements, dont le perfectionnement augmente sans cesse, et qu’on n’a pas le temps d’occuper la durée d’un bail, que d’autres s’élèvent en face, plus parfaits encore, et qui vous laissent dégoûtés de celui dont vous étiez content! Presque tous ces gens, peu ou prou, ressemblaient à Jean-Paul Pouchard. Une pauvre dame, en six ans, avait déménagé quatre fois; elle s’avouait rompue, elle désirait, disait-elle, la tranquillité de la tombe: «Mais que voulez-vous?... le confort moderne!...» Une autre, gâtée par les «avantages de l’automobile», n’osait plus prendre ni tramways ni fiacres; mais comme l’auto ne pouvait se frayer partout passage, elle la laissait à la Madeleine et faisait toutes ses courses à pied: «Que voulez-vous?... le confort moderne!...» Un de ces messieurs, fort entouré sortait tout frais de la Santé où il avait purgé une condamnation à un jour de prison pour contravention aux règlements de vitesse. Il s’indignait d’avoir été anthropométré, douché, soumis à la visite intime... «Que voulez-vous?... le confort moderne!»
«Je ferais volontiers une conférence, reprenait M. Pouchard, pour démontrer que la foi en l’avènement du bonheur par le moyen du bien-être est la plus abjecte imbécillité, car l’homme n’éprouve de plaisir que dans l’effort et dans la lutte, et sa plus grande volupté est de se vouer à une idée ou à un être...»
Toutefois, il s’en abstenait ce soir, parce qu’il se défendait mal d’une certaine indulgence pour ces gens qui ignoraient le nom de Mérimée, mais qui allaient répandre le sien. Le bruit qui est d’essence grossière est d’essence divine cependant, comme le vent brutal et stupide qui tout de même féconde les fleurs. Les travaux de Pouchard, trente ans ensevelis, soulevés un jour par un bête ouragan, vont retomber entre vingt mille mains et porter quelque part des fruits!...
Et M. Pouchard s’arrêtait, pour méditer ce mystère. «Au reste, ajoutait-il, ce n’est pas vraiment le «confort» qu’aiment ces gens, mais l’ingéniosité qui le crée; et c’est un hommage rendu par leur matérialisme à l’intelligence.»
Au cours de son monologue, M. Pouchard suivait des yeux, dans la cohue, le membre du Parlement, ancien maçon, à qui il devait sa nomination au grade d’officier de la Légion d’honneur. Ne se sentait-il pas pour cet homme une affection particulière?
Ce maçon s’était mis en tête de lui louer un appartement dans une maison qu’il venait de construire «avec tout le confort moderne». Et il n’était déjà plus de toute invraisemblance que M. Pouchard quittât la rue Garancière, uniquement pour lui être agréable.
Oh! M. Pouchard, le père, glissait, lui aussi, dans un ravin dangereux pour n’être pas celui des Vaux-de-Cernay. Et pour innocenter son attitude, il se reprenait à discourir:
«Pourquoi suis-je au milieu de cette société, en intrus, isolé et presque sans possibilité d’engager avec elle une conversation? J’appelle «moi» ma classe: les lettrés, les savants, ceux qui pourraient le mieux s’entendre avec ces parvenus ou ces «parvenants» pleins d’énergie et de vie, ceux qui pourraient leur communiquer l’étincelle spirituelle qui leur manque ou l’idée morale qui «polariserait», comme nous disons en notre jargon trop spécial, leur but d’action, leur manière de vivre et leurs plaisirs. Et n’aurions-nous pas, nous, lettrés et savants, grand bénéfice au frottement de ces rustres sanguins et quasi incultes? Ils me choquent, moi, vieux bonhomme descendu de mon cabinet et de mes séances académiques, par la grossièreté de leurs appétits et par l’aveuglement qui les précipite dans l’abîme de la vie exclusivement matérielle; mais c’est parce que j’ai pris l’habitude de ne fréquenter que mes pareils, et de vivre sans cesse à l’écart des tâcherons qui ont un rôle important dans la vie sociale, et que nos lumières devraient éclairer. Que faisons-nous, tout seuls, entre nous? Songe-t-on à ce que cette chère et charmante expression française «entre nous»--qui marque autant notre esprit sociable que notre esprit de caste--contient de sot et coupable égoïsme, et d’éléments de caducité précoce pour chacun de ces petits groupes résolus à ne vivre que d’eux-mêmes? Que font mes amis les hommes de lettres de haute culture? Ils vivent entre eux, tirent la quintessence de leur art; ils s’affinent si bien que le contact d’un homme moins poli qu’eux-mêmes leur est intolérable; ils s’alimentent d’un même air sans cesse respiré, et ils abandonnent le noble et redoutable rôle de romancier des mœurs ou d’écrivain de comédie à une meute de talents gouailleurs, pessimistes par paresse, qui, au lieu de pénétrer avec complaisance dans les âmes de malheureux affolés, d’essayer de les discipliner, de les conduire, de les élever en tout cas, flattent hypocritement leurs bassesses et leurs vices en les leur peignant plus hideux et incurables, et les encouragent à se vautrer dans leur fange en prophétisant comme prochaine la fin de toute société, de toute espérance...»
M. Pouchard poursuivit ses pensées et ses chimères qu’il voyait courir entrelacées en groupes ailés, jusqu’à ce que la fatigue abaissât ses paupières. Il s’éveilla en sursaut lorsque se tut le ronronnement langoureux des tziganes qui supplée, dans ces réunions, à l’insuffisance de la conversation; il tira sa montre et s’éclipsa rapidement pour ne point manquer le dernier tramway.
* * * * *
Quelques heures plus tard, Jean-Paul Pouchard et Rita montaient à leur chambre d’acajou, passaient à leurs cabinets de toilette d’érable moucheté, et ils eussent pu s’asseoir, pour faire enlever leurs chaussures, sur de ravissantes chaises de citronnier marqueté, à siège et dossier mobiles, s’adaptant aux inclinaisons du corps les plus variées. Mais Jean-Paul et Rita préféraient congédier tout domestique.
Jean-Paul se déshabillait à demi couché sur son lit, selon une habitude de gamin, en battant du pied la courtepointe et repassant les événements de la journée. Rita aimait jeter ses chaussures fort loin d’elle, autant que possible par-dessus la tête de Jean-Paul, pour le narguer, lui, ses manies de confort et les embauchoirs tout préparés, et la petite armoire à tour qui était à portée de sa main et destinée à faire passer les bottines aux mains du valet de chambre par le même truc dont usait jadis Jean-Jacques pour se débarrasser de ses enfants! Elle n’eût eu qu’à tourner une manette d’argent pour faire couler par le bec des cygnes l’eau chaude et l’eau froide. Mais ces beaux cygnes ciselés et leur vomissement l’exaspéraient, et il lui fallait maintenant, pour son bonheur, un bon broc d’eau, une bonne bouillotte à l’anse brûlante qu’elle empoignait à l’aide d’un vieux journal replié. Faire balancer sa cuvette sur un récipient invisible qui fait longtemps «glouglou» comme une personne qui a de la dilatation d’estomac! pouah!... Rita respectait l’installation de son cabinet de toilette, mais elle usait d’une petite cuvette de quatre sous, où elle s’était lavée jeune fille, et elle la posait sur une chaise. Sur quelle chaise? Sur une chaise de la cuisine, ne vous déplaise, parce que celle-ci avait le siège plat et les pieds solides. Son luxe? Il consistait à verser ses eaux de toilette dans un seau vulgaire, et même en grande partie à côté du seau, en éclaboussant le linoléum et faisant des lacs. A la bonne heure, c’était amusant!
1903.
L’USAGE
«Les raisons qui font qu’une femme tombe, comme on disait autrefois, ah! elles sont de bien des sortes, et il y en a parmi elles d’inattendues et même de paradoxales. Nous n’en sommes pas, ma chère amie, à une confidence près, et je puis vous faire celle-ci sans inconvénient pour moi: à vous elle pourra, à l’occasion, être plus utile qu’un exemple édifiant.
«J’avais presque dix années de mariage et pas la moindre peccadille à me reprocher,--vous savez que je me suis mariée très jeune,--lorsque, les affaires de mon mari devenant plus étendues et plus prospères, nous fûmes tout naturellement, insensiblement, entraînés à voir un monde étranger au nôtre. Je n’éprouvais pour ma part aucun besoin de faire de nouvelles connaissances; mais nous dînions; nous n’étions, il faut le croire, trop déplaisants ni l’un ni l’autre,--mon mari, plus recherché que moi, certes, à cause de sa jolie voix;--on nous invitait; nous ne refusions guère; c’est ainsi qu’en l’espace de quelques mois nous nous sommes trouvés environnés de figures que nous ignorions totalement l’année précédente. Les manières, le ton changeaient comme la toilette. Ça amusait plus mon mari que moi, tout d’abord; mais comme il me trouvait rajeunie à mesure que je me faisais plus élégante, et comme nous pénétrions dans des maisons où le compliment est autrement dru et fréquent qu’il ne l’est dans les nôtres, je suis femme n’est-ce pas? et je mentirais si je disais que je suis restée insensible à ces changements.
«C’est une chose curieuse, à Paris, que l’on puisse, et pour ainsi dire en passant d’un étage à un autre, rencontrer--le mot n’est pas trop gros--des civilisations si dissemblables. Nous nous étions tenus jusque-là dans ce milieu que vous connaissez, non pas austère, mais très réservé de ton et de manières, où la galanterie existait à peine, et où l’amour, qui existe partout, se dissimulait sous des airs de correction extrêmement difficiles à tenir et qui donnaient un mal fou aux malheureux passionnés sortis des voies régulières. Vous ferai-je soupçonner le fossé que nous traversions pour passer d’un milieu à l’autre, en vous disant que Guillaume prit de l’ombrage la première fois qu’il vit des hommes me baiser la main? Cela ne se faisait pas chez nous. Quant à monter dans une voiture avec un monsieur rencontré en visite, ce dont presque aucune femme ne se gênait sur l’autre bord du fossé, je n’ai moi-même jamais pu m’y faire: qu’est-ce qu’aurait dit maman, seigneur Jésus! ou n’importe quelle personne de notre vieux monde, si elles m’avaient aperçue en auto avec un étranger!
«Dès la première année de notre nouvelle vie, nous fîmes la connaissance d’une famille dont je ne vous dirai pas le nom, mettons les X..., si vous voulez bien. Comment se fit l’accrochage entre les X... et nous? Du diable si je saurais vous le dire! Il n’y avait aucun de leurs membres qui me plût à moi particulièrement, ni que je parusse charmer non plus; mon mari ne trouvait même pas chez eux à exercer sa belle voix; c’étaient des gens d’une fortune dix fois supérieure à la nôtre, et nous n’avions pas un seul goût commun. Eh bien, nous fûmes aspirés dans leur remous; nous fûmes de toutes leurs fêtes; nous nous disions quelquefois, Guillaume et moi, en recevant leurs invitations: «Quelle corvée!...», mais nous acceptions cependant.
«Dès le commencement de l’été, ils nous prièrent à la campagne.
«Ils avaient un très beau château, pas très loin de Paris, mais qu’il fallait gagner en traversant en auto un pays infect, et ces excursions nous faisaient enrager. Tout le long du chemin, mon mari déblatérait contre les X...; il les trouvait insupportables, les femmes pas jeunes et laides, pas musiciennes surtout, les hommes, tous désœuvrés, presque tous débauchés et niais; et il fallait le voir singer leurs expressions et leurs gestes, et surtout la manière dont l’un de ces messieurs, que j’appellerai M. Arthur, usait pour se courber sur le poignet d’une femme et le lui baiser sérieusement, longuement, comme s’il eût bu de l’eau. Ma foi, la seule chose qui m’amusait en allant chez les X..., c’était la répétition burlesque, que nous faisions en voiture, des scènes que nous étions assurés d’y voir, et en revenant de chez eux, c’était de nous féliciter d’avoir prévu juste. Cela, me direz-vous, ne valait pas le déplacement! Mais, vous le savez aussi bien que moi, la vie est pleine d’inconséquences.
«Un certain soir de la fin de mai, il faisait exceptionnellement doux et beau; c’était la première fois, nous disait-on, que l’on pouvait prendre l’air après le dîner, et même s’asseoir dehors sans être incommodé par la fraîcheur; nous étions assez nombreux, le repas avait été plus gai que de coutume; toute la compagnie se répandit dans le parc. C’est un endroit magnifique, vous ai-je dit; le château est planté à mi-côte; le parc s’incline doucement vers la rivière et est arrêté brusquement par une longue et large terrasse, en partie plantée, en partie découverte. Généralement la promenade aboutit là, qu’il fasse jour ou nuit; on s’accoude et l’on bavarde en regardant la vallée. Il faisait ce soir-là un clair de lune admirable: cette eau glissant dans les prairies comme une couleuvre, ces bouquets de peupliers qu’on entendait frissonner, ces images incertaines où l’on essayait de retrouver les silhouettes d’objets connus, ces conversations autour de nous réduites à l’état de chuchotements, ces rires de femmes, tout à coup, dans l’ombre, ah! que tout cela agit d’une singulière façon sur les nerfs! Oui, je mets mon trouble sur le compte de l’heure charmante, parce que je n’éprouvais aucune espèce de séduction de la part de l’homme qui à ce moment m’accompagnait, c’est-à-dire précisément de ce M. Arthur. Je traversais tout simplement une de ces minutes où, sous l’influence d’un bien-être qui s’exalte par une irrésistible admiration pour la beauté des choses, nous nous sentons envahies du désir d’un bonheur inédit... C’est à ces moments-là que se prépare le triomphe de l’inconnu. Nous les dépassons souvent sans qu’il soit rien intervenu de plus que notre désir imprécis, et nous nous déclarons encore très heureuses d’avoir éprouvé un tel désir; mais dans tout élément de nouveauté qui se présente alors à nous, nous croyons reconnaître, pauvres folles, celui qui va nous combler!...
«M. Arthur n’était pas un vilain homme, assurément; de sa personne, il était impeccable: grand, bien fait, de jolies dents et même de très beaux yeux; je me moquais de lui à cause de ses galanteries excessives et uniformes, quelle que fût la femme à qui il s’adressait; il ne me déplaisait pas, il m’était tout à fait indifférent. Ses manières galantes et l’extraordinaire toupet qu’il avait dans ses propos ne dépassaient pas de beaucoup, en somme, les libertés que prenaient avec nous la plupart des hommes de son monde; j’en avais été effarouchée au début, et c’est peut-être pour cela même que ces messieurs s’étaient intéressés à moi; mais une fois admis que c’était l’usage, je me pliais, moi, plus aisément qu’aucune autre, en raison même de mon application à ne pas manquer aux usages.
«Vous baiser la main n’était rien; on le faisait en vous disant bonjour, en vous disant adieu, et dans l’intervalle on ne s’en privait pas, au détour d’une allée ou sous le prétexte que vous aviez dit un mot exquis ou que votre chapeau vous allait à ravir. Je vous ai dit que M. Arthur vous buvait le poignet; il lui arrivait aussi de vous retourner brusquement la main et de se désaltérer dans le creux; il remontait avec non moins de prestesse sur l’avant-bras, y sachant insister tout juste ce qu’il fallait pour vous relisser, de la lèvre, le duvet dérangé par la brusquerie de l’attaque... Mais oui, que voulez-vous? cela se faisait, c’était l’usage dans une maison extrêmement «chic» et qui nous en imposait de toutes les façons, beaucoup plus que nous n’osions le reconnaître.