Les creux-de-maisons

Part 9

Chapter 93,936 wordsPublic domain

--Pas d’enfants; quand il y en a un, il est curé, gendarme, cantonnier, que sais-je! Pas de bras pour la terre; alors on en fait venir d’ailleurs; c’est simple! Dans cinquante ans, il n’y aura plus que des Vendéens en Charente, si toutefois les Vendéens, eux aussi, ne perdent pas le truc, comme tu dis, Carijaud.

Le rire de toute la tablée ne flatta pas Lucien: il aimait qu’on appréciât la gravité de ses paroles. Il reprit, sérieux:

--Je vous disais que les Charentais travaillent moins que vous, cela se comprend: manquant de bras, ils ont acheté des machines; personne ne fauche, personne ne se sert d’une faucille; la moisson est deux fois moins fatigante. Vous y viendrez aussi, d’ailleurs; il y a déjà quelques faucheuses, par ici; dans dix ans, tout le monde s’en servira.

--Peuh! ça fera du travail propre! dit Séverin; parlez-moi d’un bon ferrement et d’une faucille bien emmanchée! qu’elles restent où elles sont, leurs machines! C’est bon pour les fainéants. Il ne manque vraiment que cela pour que les valets ne trouvent plus à gagner leur vie!

Lucien considéra cet homme maigre dont il connaissait la vie terrible aux Pelleteries, avec les quatre petits, le cinquième tout proche et la femme au lit; et il lui sembla personnifier la misère silencieuse, cet homme en habits terreux dont le pantalon s’effilochait aux chevilles.

Il répondit, vibrant cette fois d’une émotion sincère:

--Oui, c’est bien cela! Vous aussi, humbles des champs, vous vous dressez devant les machines; cela s’est produit en plus grand dans les villes; vous aussi vous avez peur de ces nouveautés qui vous soulageraient cependant, qui finiront bien par vous soulager, malgré vous! Et pourtant vous avez raison en apparence... Oui, c’est curieux... La sécheresse, la grêle, la guerre, la peste, toutes les calamités, tous les désastres retombent toujours sur les petits, et, d’autre part, chaque progrès, en enrichissant les gros, commence aussi par affamer un peu plus les autres... Et vous venez dire tranquillement: «Les choses sont ainsi, nous ne les changerons pas!» Ah! elles sont jolies, les choses, vous ne trouvez pas, mon oncle? Le fermier aplati devant le propriétaire, le fermier si bien rançonné par en haut qu’il est incapable de payer honnêtement ses domestiques...

--Ça c’est vrai, dit Chauvin; je ne trouve pas que les valets gagnent trop; mais je ne peux pas donner davantage aux miens.

--Nous sommes d’accord; vous ne pouvez pas. Eh bien! c’est honteux! J’ai honte, moi, quand on me dit qu’un homme en pleine force trime de quinze à dix-sept heures par jour pour gagner la soupe et vingt sous! Vingt sous pour faire vivre cinq, six, dix enfants! Nous parlions des Charentais, tout à l’heure, mais les plus pauvres d’entre eux ne sont jamais aussi malheureux que les cherche-pain d’ici! On leur vient en aide, on ne voit point leurs enfants mendier. Chez nous, on ne peut pas soulager tout le monde, il y a trop de misère, trop d’enfants, trop de maisons creuses. Alors, le père qui a une demi-douzaine de petits affamés à nourrir, travaille plus fort; il travaille comme quatre, et il gagne vingt sous par jour! Jamais il ne gagnera davantage, car s’il gagnait plus de vingt sous, M. Duroc et M. Magnon et M. Lampin ne pourraient pas vivre... Vingt sous! Quelle honte! et quelle misère pour quelques-uns!...

Lucien se tut. Les autres ayant tous fini de manger le regardaient, remués par ces paroles qui n’avaient jamais été dites autour de la table épaisse où s’étaient accoudés, depuis des années, tous les laboureurs du Pâtis. Séverin songeait à Delphine qui, depuis huit jours, ne pouvait plus guère bouger, à Delphine, brisée de corps et d’âme, au cinquième malheureux qui allait naître, à Louise, au bissac de toile. Quelque chose, à la gorge, le serrait à l’étrangler. Trop fier pour se plaindre, il aurait cependant voulu parler, crier sa colère pour se soulager un peu.

Alors, se souvenant de son langage de soldat devant ce monsieur qui parlait si couramment à la mode, ne trouvant pas d’ailleurs dans la langue paisible des villages les mots durs de révolte et de violence, il dit, soudain redressé, rouge de sa hardiesse, il dit comme autrefois dans la garnison lointaine, quand il apportait les gamelles au corps de garde:

--La crève! C’est la crève! n. de D...!

Mais ce n’était plus le beau clairon aux joues pleines et à la poitrine sonore, criant pour dominer le boucan de joyeux sans-souci.

Dès que s’éteignit la voix âpre, il y eut un silence respectueux.

Florentin maniait son couteau, la tête basse; Lucien regardait la cheminée où un Christ noir se tordait, pitoyable, entre deux chandeliers de cuivre et deux pâles images de saintes; la vieille Chauvine, les yeux brillants, se tourna vers la fenêtre.

Séverin s’étant levé, les deux autres valets imitèrent leur va-devant. Et à nouveau, comme ils poussaient leur tabouret sous la table, le crucifix de bois et les jolies saintes, les rameaux de buis et les portraits effacés, les meubles usés, les pierres flétries, toutes les choses paisibles qui avaient vieilli là, dans la quiétude égale des jours de labeur, s’effarouchèrent du même blasphème et des mêmes mots étrangers:

--La crève! n. de D...! La crève, alors!

CHAPITRE VI

BAVEILLE

Delphine accoucha au commencement d’octobre d’une fille qui reçut le nom de Marthe. Bien qu’elle eût été malade pendant les derniers mois de la grossesse, la mère se releva vite et heureusement, le lait lui vint. Encore une fois on pourrait passer l’hiver sans envoyer les enfants mendier; Louise, qui avait six ans et demi, alla donc à l’école.

Pourtant, il fallut acheter du bois à crédit; Séverin s’adressa à son patron, qui lui procura deux bonnes cordes de châtaignier; on s’arrangerait pour le prix à la Toussaint de l’année suivante.

Vers la fin de l’année, Georgette tomba malade; un matin, sa mère la trouva toute pâle et toussant d’une toux sèche qui la faisait crier; le lendemain, elle eut une forte fièvre. Delphine, effrayée, arrêta le médecin au passage et le fit entrer. La petite avait une bronchite; elle n’était pas en danger, mais une fois la fièvre tombée, il faudrait beaucoup de soins, des vêtements chauds, une nourriture fortifiante, de la viande, des œufs, du lait, du chocolat. Les soins furent donnés, les vêtements confectionnés tant bien que mal avec de vieux tricots dont les parents se privèrent, mais la viande, les œufs, le chocolat!... Les Chauvin et les Pitaud envoyèrent bien quelques litres de lait, mais cela n’alla pas loin. La petite continua à tousser; elle, naguère si rose et si joufflue, devint maigre avec de petites veines bleues courant sous sa peau trop fine.

Un matin, la fièvre reprit encore, et Delphine dut recoucher l’enfant. On était en mars; c’était une journée froide et assombrie de brume. Séverin, dès l’aube, avait rejoint à Coutigny les conscrits de l’année qui l’avaient choisi pour les conduire au tirage. Il ne reviendrait sans doute que fort tard.

Delphine s’inquiétait à cause de la petite. Elle lui fit une tasse de tilleul, et l’enfant s’endormit d’un sommeil agité. Comme Marthe criait, Delphine profita de cette minute de répit pour la changer de langes et la faire téter.

A ce moment, un pas lourd s’arrêta devant la porte, puis un homme entra. C’était l’épicier Baveille, qu’on appelait encore Béguassard, parce qu’il bégayait un peu, dans la discussion surtout. Baveille était un gros homme de cinquante-cinq ans à la babine pendante et aux yeux noirs cachés sous d’épais sourcils. Il «faisait» les villages avec sa voiture cahotante et son cheval maigre. En même temps qu’il vendait du sucre et de la chandelle, il «chinait» les œufs, la guenille, la ferraille, les peaux de lapin. Il était d’une avarice sordide; on le disait riche.

Delphine le vit entrer avec inquiétude, car elle lui devait une douzaine de francs; depuis quelques semaines, il ne voulait plus rien donner à crédit.

--Cela va être encore des menaces, pensa-t-elle.

Pourtant, elle se rassura; Baveille avait l’air gai.

--Hé! hé! la belle! fit-il, on garde la maison pendant que le mari s’amuse comme un jeune gars. J’ai vu les conscrits comme ils partaient; ils ne se font pas de bile, je t’en réponds! Ça sera beau, ce soir.

--Si vous croyez que c’est pour son agrément que Séverin promène ces drôles, vous vous trompez, Baveille. Seulement, cela lui fait une bonne journée, bien qu’il prenne moins cher que les autres clairons du pays.

--Entendu! Moi aussi, je voudrais faire une bonne journée. Dis donc, cet héritage est-il venu? Allons, paye-moi tout de suite, et je te laisserai d’autres marchandises. Dépêche-toi, je suis pressé, ce matin.

En disant ces mots, il s’assit pourtant.

Delphine répondit tristement en refermant son corsage, car la petite dormait:

--Vous savez bien que je ne peux pas, Baveille; vous ne perdrez rien, soyez tranquille. Tenez, la semaine prochaine, je vous donnerai ce que Séverin rapportera ce soir.

L’épicier, secouant la tête d’un air incrédule, elle poursuivit, suppliant presque:

--Mais, si! vous pouvez me croire; vous ne perdrez rien, encore une fois... Vous devriez tout de même me laisser quelque chose en passant; ma petite Georgette est encore malade; il lui faut de la bonne nourriture, et je ne peux pas lui en donner; on est malheureux, allez!

--Ta ta ta! je suis habitué à ces histoires. Je serai payé à Noël si le coucou chante... A moins, continua-t-il avec un rire sourd, à moins que je ne me contente d’une autre monnaie... d’une monnaie dont on n’est pas chiche quand on est belle et dégourdie...

--Taisez-vous, Baveille, répondit Delphine, trop malheureuse pour se fâcher, vous avez bien de la chance, vous, d’avoir toujours le cœur à rire!

L’enfant était tout à fait endormie, elle se leva pour la coucher dans son berceau qui était près du lit de Georgette. Comme elle chantonnait en la bordant, elle sentit l’homme derrière elle; il s’était approché doucement et regardait la petite malade.

--C’est vrai que ce n’est pas bien gros, ça pauvre! petite mine, ma foi! Il ne faudrait pas un grand coup...

Il y eut un silence; Delphine s’était arrêtée de chanter. Tout à coup elle fut serrée près du berceau: Baveille, penché sur son épaule, murmurait:

--Il y aurait un moyen si tu étais sage... hé! hé! dis donc... on pourrait s’arranger.

Prestement, elle s’esquiva, point trop fâchée encore, croyant à une plaisanterie de lourdaud.

--Tâchez de rester tranquille, vieux malhonnête!

Alors, lui, tirant de dessous sa blouse une tablette: de chocolat, un petit sac de café et du sucre, posa le tout sur la table!

--Tiens, la... belle! fit-il... quand on est jo... jo... lie, on s’arrange; et il y en aura d’au... d’au... d’autres... Je ne suis p... p... pas méchant, moi, j’ai pitié d... d... des pauvres gens qui ont d... d... d... des drôles malades.

Rouge, la bouche tordue de bégaiements, il s’avança les mains écartées, mais Delphine, soudain révoltée, se dressa, frémissante:

--Ah! c’est pour ça! Parce qu’on est malheureuse, vous croyez que ça peut réussir! Eh bien, venez-y, sale vieux!

Et comme une main velue l’agrippait à la taille, elle frappa de toutes ses forces, égratignant, visant les yeux. Baveille recula ricanant.

--Oh! oh! la m... m... méchante!

--Allez-vous-en, sale vieux! sale vieux!

--T... t... tu vois ce que t... t... tu perds! fit-il en montrant son chocolat et son café, ta petite en a be... be... soin pourtant!

--Je m’en moque; allez-vous-en, vieille saleté!

--C’est bon; alors, d... d... de l’argent, tout de suite.

Il ajouta tout bas, menaçant, la bouche baveuse:

--Tu y p... p... passeras ou je fais t... t... tout vendre, ma petite ga... ga...

Il n’eut pas le temps d’achever: elle se précipita sur la table, rafla la marchandise et des deux mains, à toute volée, elle lui envoya le paquet sur la figure. La tablette de chocolat se brisa avec un bruit mat; des morceaux de sucre crevèrent le papier.

Blanche comme une morte, les yeux fous, elle poussa l’homme vers la porte; puis se retournant brusquement, elle rassembla d’un coup de balai, sucre et chocolat et, d’un autre coup sec, au seuil, fit tout sauter sur le chemin, dans la boue.

--Va-t’en, sale vieux, et remporte tes drogues.

L’épicier, ayant vivement ramassé sa marchandise souillée, fila. Alors Delphine, s’agnouillant sur une chaise près du lit, saisit les mains de Georgette et elle pleura tant sur les pauvres menottes brûlantes que l’enfant se réveilla.

* * * * *

Séverin ne rentra qu’après la nuit tombée. Il avait hésité avant d’aller conduire les conscrits: il se trouvait un peu vieux déjà pour être au milieu de cette jeunesse et puis il ne se rappelait plus bien les sonneries. Pourtant, comme l’occasion de gagner dix francs ne se présente pas souvent pour un valet de ferme, il s’était décidé.

La journée fut fatigante, pleine de cris, de chansons, de ululements. Séverin joua consciencieusement en passant dans les villages; les conscrits, reconnaissants, payèrent à boire au chef-lieu de canton. Après le tirage, ils se battirent un peu avec leurs camarades d’une commune voisine; Séverin, cependant, finit par les rassembler tous et les ramener. Le soir, sur la place du bourg, ils firent grand tapage, s’arrêtant de chanter pour boire et de boire pour chanter; enfin, à la nuit, ils entrèrent à l’auberge pour achever de se soûler.

Séverin ayant parlé de partir à ce moment-là, ils exigèrent qu’il restât jusqu’à la fin. Lui, d’ailleurs, voyant qu’il ne comptait pas pour le paiement des écots, ne se fit pas trop prier. Il s’installa résolument à boire, mais comme il n’était plus habitué au vin, il se trouva gris un des premiers.

Il commença à sonner sans y être invité; sa sonnerie, hésitante d’abord, devint plus nette; il retrouva son ancienne manière, et le geste aussi, le brusque décollement de l’embouchure, le lancé énergique de l’avant-bras. Il engagea vivement les conscrits à entrer dans la clique, une fois qu’ils seraient là-bas, mais dans la vraie clique, celle des clairons--dans la clique des tambours, on n’arrivait à rien, témoin Micot, un petit Breton qui avait été trois ans élève tapin. Il leur parla aussi du grand tambour-major; il conta des tours, des histoires étonnantes que les conscrits firent d’abord semblant de comprendre, puis qu’ils n’écoutèrent plus. Alors Séverin en retint deux dans un coin de l’auberge et leur enseigna le garde-à-vous et les premiers principes comme au temps où, clairon en pied, il remplaçait le caporal à l’instruction. Enfin, malgré l’aubergiste, il sonna sans interruption; vingt fois le couvre-feu mourut dans la petite salle: les vitres tremblaient sous la grêle des notes précipitées.

Quand, vers dix heures, il eut quitté l’auberge, il sonna encore pour son plaisir; seul sur la route il lança des airs incohérents qui se perdirent dans la nuit froide. Un vent aigre accourait du nord-ouest entre les têtards ébranchés; il tomba une averse de neige mal fondue; cela calma un peu Séverin. Cependant, il n’était pas encore solide en arrivant aux Pelleteries. Delphine qui vint lui ouvrir, en chemise, l’aperçut ruisselant et titubant; elle se dépêcha de prendre un jupon et d’allumer la chandelle.

--C’est ça! fit-il, allume un peu, qu’on voie!

Elle l’interrompit.

--Tais-toi, les enfants dorment, pas de bruit!

Puis elle ajouta en le regardant:

--Eh bien, tu es joli!

--Ça ne m’a rien coûté, cria-t-il, pas un sou! la clique boit à l’œil, toujours! Et je leur ai poussé la dix-septième... comme ça, tiens, écoute...

Elle se précipita et lui enleva le clairon.

--Veux-tu te taire? tu es fou! couche-toi vite... Georgette a été malade, tu sais!

--Hein! Georgette! Elle est guérie, Georgette!

--Non; elle a eu la fièvre encore aujourd’hui: elle va mieux ce soir, elle dort; couche-toi sans faire de bruit.

Elle lui enleva son chapeau, sa cravate et déboutonna sa blouse; il la laissait faire, docile.

--Prends garde, fit-elle, en le poussant au lit, Louise est avec nous ce soir; elle aurait gêné Georgette dans l’autre lit. Passe au fond si tu peux; moi je coucherai de ce côté, ça sera plus commode si je dois me lever pour la petite.

Il se mit à rire.

--Ah! mais non! mais non par exemple! ce n’est pas ça.

Et doucement, avec des précautions exagérées d’ivrogne, il entreprit de pousser Louise vers la ruelle.

Delphine cependant grondait en rangeant les hardes mouillées.

--Où est-il passé, mon Dieu! où est-il passé pour s’être crotté ainsi! Comme si on n’avait pas assez de tourment! Oui, tu as du cœur, tu sais, de t’amuser quand les autres sont dans la tristesse et les embêtements de toutes sortes.

Elle parlait tout bas pour ne pas réveiller les enfants et aussi par lassitude, car sa colère de la matinée l’avait brisée. Elle leva la tête et vit Séverin qui l’attendait. Il avait une mine si repentante, si piteuse, qu’elle ne put s’empêcher de sourire. Malgré tout, elle ne lui en voulait guère; n’avait-il pas eu raison de boire? Il avait été heureux pendant une heure ou deux; il l’était encore, il oubliait tout; peut-être revivait-il une minute folle de leur temps d’amour...

Charitable, elle se tut; elle se déshabilla; puis, sans répugnance malgré l’odeur du vin, elle se coula au lit et s’abandonna, heureuse au fond de cette tendresse jamais démentie qui la vengeait de sa misère.

Dans la ruelle, sans qu’ils y eussent pris garde, Louise s’était réveillée; elle crut peut-être qu’ils se battaient... Quand, deux heures plus tard, Delphine alluma la chandelle pour aller voir Georgette qui toussait, elle aperçut son aînée collée à la muraille, recroquevillée et tremblante avec des yeux hagards.

CHAPITRE VII

LA CHÈVRE

Cette année-là fut encore très dure pour Delphine Pâtureau. Elle devait un peu partout et le gage de Séverin avait été entamé dès l’entrée de l’hiver. Elle ne pouvait d’ailleurs pas travailler pour les autres avec une petite au maillot, une autre souffrante et deux garçons de quatre ans, fort espiègles.

Cependant, à Pâques, les bessons commencèrent à suivre Louise à l’école et leur mère fut un peu soulagée. Comme le bourg était à une bonne demi-lieue, les trois enfants emportaient leur pain et leur fricot pour le repas de midi. Delphine mettait dans leur panier tout ce qu’il y avait chez elle d’à peu près mangeable; elle trouvait moyen parfois de leur donner des œufs, un œuf et demi plutôt, les bessons devant partager celui qui était entier. Mais aux jours de disette, ce lui était une grande peine de songer que les petits déjeuneraient d’un quartier de pomme ou d’une figue.

Louise, qui s’acquittait gentiment des commissions pour les gens du bourg, attrapait de temps en temps un morceau de sucre. C’était fête alors pour elle, et ses camarades étaient jalouses; car sous les préaux des écoles, ils n’étaient point rares, les petits des creux-de-maisons, les enfants pouilleux et crasseux aux caboches dures, roussies de soleil. Et ces petits pauvres avaient des paniers peu garnis: un morceau de pain bis, quelques châtaignes, des noix, une crotte de fromage... D’être mis au pain sec cela les faisait bien rire. Ils étaient mal vêtus aussi. Ils emportaient, pour la forme, une vieille paire de sabots de bois, car l’inspecteur à chacun de ses passages faisait des remontrances à ceux qui étaient pieds nus. Mais au village, dans la cour, sur les chemins, les chaussures incommodes étaient abandonnées. Parfois, ils se ferraient en courant mais cela ne les retardait guère; il n’y avait de mauvais que les vieux clous à pointe recourbée qui abondaient dans la cour de l’école; pour ceux-là, il fallait agrandir le trou avec un couteau et le sang venait beaucoup.

Louise et ses frères allaient pieds nus, comme les plus malheureux; au village, Georgette, dès qu’elle fut guérie, trotta aussi sans semelles ni cordons; enfin Delphine elle-même commença, cette année-là, à ne plus porter de bas durant la belle saison; elle n’en avait pas beaucoup de convenables et le coton lui manquait pour les raccommoder; comme elle avait les pieds tendres, ses sabots la blessèrent d’abord, mais elle s’y fit et chez les Pâtureau il n’y eut plus que la petite Marthe qui n’allât pas pieds nus.

Vers la fin de l’été, les choses s’améliorèrent un peu; Delphine put travailler chez elle à de menus ouvrages; elle tricota et fila; puis elle alla en journée dès que Marthe eut commencé à marcher seule. Louise, pendant ce temps-là, manquait la classe pour garder sa petite sœur.

Elle manquait encore la classe pour une autre raison. Il y avait, de temps en temps, à Coutigny, des données de pain; Louise allait à ces données. Souvent aussi elle allait faire une petite tournée dans les fermes voisines; elle ne mendiait pas encore tout à fait, elle avait ses maisons choisies. Les Chauvin, les Pitaud, les autres des Grandes-Pelleteries la voyaient arriver les jours de grande cuisine; ils lui donnaient des couennes, un bout d’oreille de cochon, une patte, un petit pot de fressure ou même une tranche de lard frais. Quelquefois, le lendemain des batteries, elle rapportait des restes bien gras, des haricots noirs de beurre, des moules à la sauce, des demi-assiettées de millet au lait. Ces jours-là toute la famille vivait dans l’abondance: on ne ménageait pas le fricot, ces bonnes choses ne se conservant pas. Puis, on revenait aux haricots sans beurre et aux bouillies sans lait.

Les enfants avaient un peu glané au temps des moissons; en automne ils coururent les champs pour trouver, dans les haies, des châtaignes oubliées. Les deux petites allaient ensemble et le plus souvent revenaient les poches à peu près vides; les bessons, au contraire, ne se dérangeaient jamais pour rien; ils rentraient joyeux et lourds, à cause des goussets trop pleins raidissant leurs petites jambes; fiers de leur chance, ils se moquaient de Louise et de Georgette en jetant sur la table les châtaignes luisantes, les belles égrenelles noires à cul blanc.

Or, un dimanche matin, un fermier du Haut-Village se plaignit en passant de ce qu’on eût pillé les basses branches d’un marronnier tardif qui n’avait pas encore été gaulé; à son idée, les coupables étaient les drôles des Pelleteries: deux Maufret sans doute et les Pâtureau.

Séverin appela les petits et les interrogea; ils nièrent. Le fermier, qui d’ailleurs n’attachait aucune importance à l’affaire, avoua qu’il avait pu se tromper. Mais Séverin n’aimait pas ces contes; bien que le crime ne fût pas absolument prouvé, les deux enfants reçurent une énergique correction. Quand ils eurent cessé de crier, leur père les emmena à un détour du Chemin-Roux où poussait une grosse touffe de genêt. Là, il leur fit couper à chacun un maître scion qu’il essaya sur leurs mollets et qu’il emporta ensuite à la maison. Puis, quand les deux branches de genêt furent placées sur la cheminée, l’une à droite du clairon, l’autre à gauche, Séverin les montra à ses quatre aînés.

--Les drôles! vous voyez ces scions verts: si je les descends, ce sera une pitié. Quand j’étais petit, j’ai été malheureux comme les pierres et votre tante Victorine aussi. Mais nous n’avons jamais pris un épi dans une gerbe ni une égrenelle devant les ramasseurs. Eh bien! mes drôles ne le feront pas non plus! Remarquez ce que je vous dis: si j’apprends une autre fois que vous avez fait tort à quelqu’un d’une poire, d’une prune, d’une épingle, d’un grain de froment, je prends ces scions et je vous pèle les fesses!

Les bessons étouffèrent leurs sanglots, car le père parlait d’une voix très dure. Il était bon pour eux. Jamais il ne les avait battus avant ce jour; mais il parlait d’une voix très dure parce qu’il n’avait point failli et parce qu’il savait l’honnêteté difficile aux pauvres.

A partir de ce dimanche, les enfants ne rapportèrent plus guère de châtaignes; la saison, d’ailleurs, en passa vite; on fut bientôt en plein hiver et la grande misère recommença encore une fois.

* * * * *

Delphine, pendant toute la mauvaise saison, travailla tant qu’elle put et se priva durement.

Elle avait son idée.