Les creux-de-maisons

Part 10

Chapter 104,075 wordsPublic domain

Un matin de mars, elle sortit de l’armoire quatre pièces de cent sous et un peu de monnaie.

--Tiens, dit-elle à Séverin, j’ai ménagé cela pour avoir une chèvre.

Lui, qui croyait le tiroir vide, fut bien surpris de voir tout cet argent.

--Tu ne comptais pas sur cette attrape! reprit-elle fièrement. J’en ai tiré des quenouillées pour gagner ces trente francs! et l’on n’a pas pris le café tous les matins, va!

Dès la première année de leur mariage, il avait été question de cet achat, mais ils avaient reculé à cause des ennuis probables. Quand on n’a pas de terre, il est difficile d’élever des bêtes.

Séverin délestait la maraude; il répondit sans ardeur:

--Alors, tu veux, avec ça, acheter une chèvre; ça va faire des embêtements. Les voisins sont regardants; tu as déjà de la peine à trouver assez de pâture pour tes lapins.

--Bah! fit-elle impatientée, tu vois toujours les choses du mauvais côté. Voici le beau temps, les enfants sont déjà grands; qui les empêchera de garder la bête le long des chemins? Elles ne manquent pas, les chèvres, dans le village: une de plus ou une de moins, il n’y paraîtra rien aux haies.

--Et le toit?

--Tu en bâtiras un! les autres le font bien...

Elle continua, irritée de la discussion.

--Je suis fatiguée de n’avoir rien à faire manger aux petits; des haricots et des pommes de terre, des pommes de terre et des haricots! Pas moyen seulement d’élever des poules! J’en suis lasse! Je veux faire du fromage, je veux une chèvre, et si tu ne l’achètes pas, je l’achèterai moi-même.

Il céda et, tout de suite, commença à bâtir une petite cabane derrière la maison; le dimanche suivant il l’acheva et la couvrit avec des fagots de genêt. Puis, le lundi de Pâques, il y amena une chèvre toute blanche qui allait mettre bas pour la première fois. Louise fut chargée de la garder. Ce fut une grande joie pour elle les premiers jours. Elle la gardait jalousement, ne lâchant jamais la corde, grimpant sur le talus, descendant dans les fossés et revenant à la moindre ondée.

Georgette suivait quelquefois sa sœur, mais elle n’avait pas le droit de tenir la corde, étant trop petite. Elle s’en vengeait en cueillant des branches vertes qu’elle offrait de loin à la bête pour la tenter:

--Biquette! Biquette!

La chèvre tirait sur la corde et entraînait Louise; les feuilles tendres broutées, elle se laissait ramener sur l’accotement couvert d’herbe épaisse. Mais deux minutes après:

--Biquette! Biquette!

Georgette à dix pas secouait un rameau d’épine blanche aux bourgeons à peine ouverts: une friandise! La chèvre relevait sa petite tête, bêlait de désir et délaissait encore la pâture sérieuse.

Georgette débauchait Biquette, et Louise, au retour, en faisait un beau chapelet à sa mère.

Heureusement les bessons n’étaient pas là pour embrouiller les choses. L’oncle Auguste les avait emmenés aux Arrolettes pour une quinzaine de jours. Quand ils revinrent, ils savaient parfaitement lancer des pierres avec un bâton fendu et fumer des tiges poreuses de clématites; ils savaient non moins bien jurer et chanter des chansons d’hommes.

Biquette ne les étonna pas. Ils avaient vu bien d’autres chèvres aux Arrolettes! et des moutons, et des vaches, et des bœufs! Ils avaient même vu un bouc qui sentait très fort. Là-bas, Antonin, tous les soirs, menait boire les bêtes avec un grand fouet; Constant était monté deux fois sur la jument blanche des Bordager.

Ils étaient devenus difficiles sur la nourriture; leur tante les avait gâtés: ils avaient bu du vin le premier dimanche et mangé du lapin. A ce sujet, Constant ne put se retenir de faire des remontrances à sa mère.

--Pourquoi, dit-il, pourquoi les vends-tu toujours, nos lapins, quand ils sont gros?

--Je les vends pour avoir des sous.

--A quoi bon des sous?

--Mais pour t’acheter des hardes et du pain et du beurre; tu le sais bien, voyons!

--Moi, j’aime mieux que tu ne les vendes pas. C’est bon à manger, les lapins, si tu savais!

--Oh! ce n’est pas si bon que ça; ça donne la colique quand on en mange beaucoup.

--Pas sûr! cria Antonin; moi, j’en ai mangé beaucoup et je n’ai pas eu la colique. Tu en tueras un, dis, maman?

--Non, non, les nôtres ne sont pas de bonne espèce; et puis, je ne sais pas arranger les lapins.

Les deux petits écarquillèrent les yeux d’étonnement.

--Tu ne sais pas arranger les lapins! ce n’est pas difficile, pourtant. On leur tape sur la tête comme ça... pan! pan! puis on les sort de leur peau, puis on leur coupe le ventre, puis on les fricasse avec du beurre. Après ça, on les mange. Tu ne savais pas! Eh bien!

--Bah! vous m’agacez; allez vous amuser! Tenez, voilà Louis VI qui passe; allez avec lui.

Elle les poussa dehors et se mit à tailler un petit jupon qui avait appartenu à Louise, puis à Georgette, et qui allait sans doute finir autour des jambes de Marthe.

Un moment après, étant sortie, elle entendit du bruit dans le coin du jardin. Elle s’approcha, ouvrit la barrière, regarda, et, ayant vu, s’arrêta net: les bessons écorchaient un lapin! Ils l’avaient assommé tant bien que mal avec une pierre; la pauvre bête tressaillait encore. Antonin lui tenait les pattes hautes et Constant, ayant coupé la peau des cuisses avec une vieille serpette, tirait, se cramponnait aux poils en jurant comme l’oncle Auguste.

--Bon Dié de sacré bon Dié de fi de garce! viendras-tu?

A côté, les mains au dos, Louis VI, qui avait prêté la serpette, regardait en reniflant. Ce fut lui qui aperçut le premier Delphine; sans mot dire, il décampa. Les deux autres, au contraire, attendirent de pied ferme, en balançant leur lapin; ils étaient si fiers de leur coup que Delphine n’eut pas le courage de les battre bien fort. Et le soir, on mangea une bonne fricassée chez les Pâtureau; le père lui-même, à son retour du Pâtis, dut y goûter.

Quelques jours après cette mémorable cuisine, Biquette mit au monde deux petits chevreaux. On les vendit au bout d’une quinzaine pour avoir du lait tout de suite. Georgette et Louise pleurèrent beaucoup. Pour les consoler tout à fait il ne fallut rien moins que l’apparition sur la table du premier fromage mou. Cet événement se produisit le jour de l’Ascension--hasard heureux, car l’Ascension étant la fête du laitage, Chauvine avait justement envoyé une bolée de crème.

Au repas du matin, après la soupe, Delphine ayant brassé crème et fromage, coupa à chacun des petits une longue tartine. Ce fut un grand régal. Séverin, au lieu de sortir, comme il le faisait presque toujours pendant le repas des siens, s’assit près de la table et prit Marthe sur ses genoux. Il lui fallut mordre une petite bouchée à chaque tartine.

--Goûte, papa! criait Antonin; goûte! c’est aussi bon que du lard!

CHAPITRE VIII

LA LETTRE D’AVIT MAUFRET

L’année suivante, le jour de la Toussaint. Séverin vient de dénouer le coin de son mouchoir; il vide l’argent de son gage sur la table: trente-cinq pistoles. Il n’y manque rien, cette année; on n’a demandé aucune avance à Chauvin; on a bien encore quelques dettes en plus du pain et du loyer, mais moins tout de même que les deux années précédentes. Trente-cinq pistoles! Une belle poignée. Les enfants sont émerveillés; Delphine manie les pièces sans se presser de les serrer; ses yeux élargis ne regardent nulle part. Séverin voit bien qu’une idée lui trotte en tête.

--A quoi penses-tu, Fine?

--Je pense à ceux de là-bas.

Elle ramasse l’argent, puis elle prend une lettre sur la cheminée et la tend à Louise. Louise lit couramment l’écriture; d’ailleurs c’est peut-être la dixième fois que sa mère lui fait lire cette lettre: elle la sait presque par cœur.

Le Jaria d’Aulnay (Charente-Inférieure).

Chers voisins,

C’est pour vous dire que nous avons fait un bon voyage et que nous sommes contents d’être ici. Maman disait qu’elle ne s’accoutumerait jamais; maintenant elle ne voudrait pas retourner aux Pelleteries où nous étions si malheureux.

Notre endroit s’appelle Le Jaria; il n’y a qu’une métairie; les voisins ne nous achalent pas. Ça n’empêche point la maison d’être accoutumante: elle est bâtie en pierres blanches sur une butte d’où l’on voit le bourg à un petit quart de lieue. On voit même beaucoup plus loin, parce que vous saurez que le pays est plus plat que le pays de Bocage; il y a aussi moins d’arbres.

Les gens d’ici sont aimables; ils sont plus polis que les gens de chez nous. Papa dit qu’ils font des embarras. C’est peut-être vrai; ils ont été riches, à ce qu’on dit, dans le temps de la vigne. Je trouve tout de même qu’ils nous saluent honnêtement et pourtant ils savent bien que nous n’avons rien.

Par exemple, ils n’ont guère de religion, comme vous l’avez peut-être entendu dire. Nous sommes allés à la grand’messe, dimanche, Richelieu et moi: il n’y avait presque que des femmes et encore pas beaucoup. Après ça, nous avons causé avec des garçons dans le bourg; ils nous ont emmenés chez eux et nous ont fait boire du bon vin. Je crois qu’ils voulaient nous faire parler le patois de chez nous, mais pour les attraper, nous avons parlé à la mode, tout le temps; parce que je vous dirai qu’ils rient de notre langage. Ils ont grand tort, car ils parlent eux-mêmes joliment mal: nous ririons bien aussi de les entendre, mais quand on est seul, on ne peut pas.

Papa trouve qu’ils n’ont pas de sang: c’est mou, ça dort sur la charrue, ça ne fait pas de choux, crainte d’avoir froid en les effeuillant...--Pour moi, je ne sais pas encore: c’est peut-être des idées. Sans doute qu’il y en a d’allants, ici comme ailleurs. Pourtant Eusèbe et Athanase qui sont gagés (et qui gagnent de bons prix, je vous le promets), nous disent bien qu’ils ont de l’aise à faire leur rang. Marie-Louise et Françoise, qui sont gagées aussi, ne sont pas aussi bien accoutumées.

La terre est moins lourde que chez nous et moins épaisse. Les cailloux non plus ne sont pas pareils. Le pays est grenant, paraît-il, mais la paille vient courte. Je crois que les champs du Jaria ne sont pas tous fameux; il y a de bonnes terres dans la contrée, mais vous pensez bien que les gens du pays les gardent pour eux; ils ne sont pas si bêtes! Nous avons un carré de vigne; des années ça rapporte beaucoup. En tous les cas, on boit plus de vin ici que chez nous; on en boit jusque chez les travailleurs, et tous les jours; nous avons de la luzerne qui est belle; elle vient bien dans le pays. La prairie est bonne; le maître nous a dit que nous ferions de la mulasserie; nous ne nous y connaissons pas, mais nous ferons tout comme le maître voudra, parce que nous sommes de moitié et parce qu’il n’a pas l’air mauvais. C’était lui qui faisait valoir avant nous, maintenant il s’est retiré dans le bourg; il nous a laissé l’endroit en assez bon état et monté de presque tout. Ce n’est pas avec l’argent que nous avions, que nous aurions pu prendre une métairie de trente hectares chez nous. Ce qui nous manque le plus, ce sont des bêtes. Il faut vous dire qu’ici on les garde tout le temps avec des chiens; c’est l’occupation des femmes et des drôles. Chez nous, c’est un jour Fridoline, un jour Louise; Louis VI et les petites commencent à y aller le jeudi. Le dimanche, les gars se promènent dans les champs et ils vont avec les filles qui gardent les bêtes.

Richelieu me dit de vous dire que Fridoline a déjà trouvé un galant qui est riche: mais c’est une menterie.

Ça fait que nous sommes neuf à la maison: papa, Richelieu et moi pour l’ouvrage, maman pour la cuisine. Fridoline et Louise pour les bêtes, donc, et les trois plus jeunes pour les sottises. Les quatre qui sont gagés viennent nous voir tous les dimanches. Il n’y a que Gonzague qui nous manque; quand il reviendra du régiment, je ne sais pas s’il voudra habiter ici; peut-être va-t-il se marier et rester dans le Bocage comme Églantine. S’il fait cela, il sera un sot.

C’est pour vous dire que nous ne nous plaignons pas pour le moment. Il faut travailler bien sûr, en Charente comme ailleurs, mais on est chez soi. Au pays, nous aurions bien gagné notre vie maintenant que nous voilà à peu près tous en force, mais nous n’aurions pas pu prendre de terre. Ici, c’est commode; on ne demande que des bras. Vous pensez si papa se trouve heureux, lui qui a été toute sa vie chez les autres.

Il m’a dit de vous dire, Séverin, que, si, dans quatre ou cinq ans, quand vos enfants commenceront à être grands, vous vouliez venir en Charente, il se chargerait de vous trouver une petite terre.

Chers voisins, c’est pour vous dire que nous voudrions bien aller vous voir, mais c’est le voyage qui coûte trop cher. Nous vous regrettons beaucoup, moi, maman, papa et tous les autres.

Après cela, il y a le nom d’Avit, d’Avit Maufret, le plus savant de sa famille. Les Maufret, après tant d’autres, sont partis pour les Charentes; ils sont partis treize à la Saint-Michel dernière, ne laissant derrière eux que l’aînée des filles mariée à un valet du pays et le cadet des garçons, artilleur à Poitiers. C’est loin, les Charentes, mais qu’importe, ils sont sortis de leur creux-de-maison, voilà l’essentiel.

Les Pâtureau ont eu un moment l’idée de les remplacer; les Pâtureau sont en effet à l’étroit chez eux: les quatre aînés couchent dans le même lit, les deux garçons au pied, les deux filles à la tête; Marthe dort encore dans le berceau, mais elle ne tardera pas à être trop grande. Cependant ils ont reculé encore une fois devant la dépense: l’ancienne maison des Maufret, qui a deux chambres, coûte soixante-cinq francs par an. C’est Gustinet, l’ami de Séverin, qui est venu y demeurer; il a, lui aussi, une femme, quatre enfants et une ancienne, la mère de sa femme. Ce coin de village n’est pas encore trop dépeuplé.

Il dit quatre ou cinq ans, le père Maufret: «dans quatre ou cinq ans, quand vos enfants commenceront à être grands...»

Delphine, la lettre en main, regarde la ligne où ces mots sont tracés. Partir! elle y pense depuis longtemps déjà sans oser en parler; mais maintenant que ceux-ci écrivent qu’ils sont heureux!

--Oui, fait-elle à mi-voix, dans quatre ou cinq ans, nous nous en irons, Séverin.

Lui, ne répond rien. Les enfants sont aux écoutes; Delphine les fait sortir. Séverin est toujours songeur.

--Ils font de la mulasserie, reprend-elle; cela te conviendrait, tu t’y connais un peu, n’est-ce pas?

--Oh! pas trop! Je m’en suis occupé chez ton défunt père; je passais pour un bon panseur; cela ne fait pas tout...

--Bien sûr! mais cela ne t’empêche pas d’être bon ouvrier autrement. Et puis je t’aiderai quand nous serons là-bas; tu verras comme je suis encore forte! Sans compter que nous aurons au moins six enfants...

--Six enfants! six? alors, tu es sûre?

--Oh! parfaitement sûre! tu penses que je commence à m’y connaître, moi aussi, à ces choses-là.

Elle ajoute avec un beau rire de bravoure:

--Mais qu’as-tu? on dirait que tu as fait un mauvais coup! Ne te chagrine pas, va, tu ne seras pas le plus à plaindre.

--Aux autres fois, toi-même, il me semble que tu ne prenais pas les choses aussi bien.

Joyeuse, elle l’attire par les épaules, ses yeux brillent:

--Aux autres fois, j’étais folle; je n’aurais pas voulu tant d’enfants; oh oui! toute folle que je te dis! nos enfants nous sauveront; ils nous arracheront de ce creux-de-maison que je hais tant. Pense donc! six! Toi, tu n’auras qu’à commander; on en remuera de la terre, avec tout ce monde!

--En attendant c’est de la misère pour toi, toujours plus de misère.

--Qu’est-ce que ça fait, puisque nous en sortirons un jour? Et n’y suis-je pas habituée à la misère? Je tiendrai bien encore cinq ans.

Séverin résiste encore; il ne croit pas le bonheur possible.

--Cinq ans! c’est long, qui sait? nous avons le temps de voir bien des choses.

Mais elle le secoue vivement:

--Encore tes idées de malheur! Ce n’est pas le jour. Fais ta barbe que je t’embrasse. Nous irons en Charente et nous aurons une terre, une grande terre!

CHAPITRE IX

LA DÉFAITE

Les coqs des Grandes-Pelleteries chantèrent, puis ceux du Bas-Village, puis ceux des Marandières et de Jolimont; d’autres au loin répondirent; enfin, tout près, le coq nain de Gustinet lança sa note enrouée. Il y eut un bruit d’oiseaux dans un pommier devant la porte des Pâtureau. Séverin, à demi réveillé, se dressa sur son séant: trois heures! pensa-t-il. Il avait l’habitude d’être à trois heures et demie dans le champ de jarosse du Pâtis, pour couper la pâture avant la montée du soleil; il n’y avait donc pas de temps à perdre.

Il se coula doucement hors du lit, enfila son pantalon et sortit tout de suite sur le seuil pour voir le temps; car il y avait eu la veille menace d’orage et l’on avait eu grand’peur à cause du foin de luzerne qui n’était pas rentré.

La nuit pâlissait, mais l’œil ne distinguait rien encore; la brume s’était en effet installée partout; elle remplissait comme des boîtes les petits jardins carrés aux haies basses; elle s’empilait sous les arbres; le chemin Roux semblait une rivière blanche coulant entre deux rives sombres. Dans le village, d’autres portes battirent; quelqu’un toussa; un homme passa en sifflotant, imprécis comme un fantôme. Séverin sentit la fraîcheur se glisser sous sa chemise défaite et il rentra pour achever de se vêtir.

Delphine, réveillée, demanda dans un bâillement:

--Le temps est-il nettoyé?

--Je ne sais pas, fit-il; il y a un gros brouillard; ça pourrait bien amener un orage.

Il ajouta comme il se disposait à sortir:

--Et toi? Comment te trouves-tu ce matin?

Delphine, qui était à la fin de sa grossesse, avait fané la veille au Pâtis, et vers le soir elle s’était sentie presque malade. Elle répondit:

--Oh! cela va tout à fait; je suis délassée et je pourrai aller vous aider encore aujourd’hui.

--Cela, par exemple, je te le défends bien! pour le travail que tu peux faire, ce n’est pas la peine de venir si loin; d’ailleurs, ce serait dangereux.

Elle se releva sur un coude, péniblement, car elle était très lourde.

--Je m’ennuie toute seule ici, fit-elle; j’aime mieux aller râteler.

Il se récria de nouveau:

--Mais tu es folle! râteler par une chaleur pareille! et pour gagner quoi? rien du tout! Il est bon d’avoir de la complaisance, mais dans ton état, il vaut mieux rester chez soi.

--Tu peux dire tout ce que tu voudras, j’irai quand même. Si l’on ne me donne pas d’argent, je gagnerai toujours ma vie et celle de Marthe; la pauvre petite n’a pas déjà si souvent l’occasion de faire un bon repas!

Séverin essaya encore de raisonner, mais elle se recoucha, muette, décidée à n’en faire qu’à sa tête. Alors il l’embrassa et sortit en toute hâte.

La porte refermée, la chambre redevint noire. Les enfants, ainsi qu’il arrivait chaque matin, s’étaient réveillés à demi au départ de leur père. Louise se plaignit: Antonin venait de lui allonger un coup de pied. Ils commençaient à être grands et leurs jambes se rejoignaient au milieu du lit; cela causait de fréquentes disputes. Quand Louise se tut, ce fut le tour de Georgette: le même Antonin lui ayant égratigné un pied avec l’ongle de son gros orteil, elle cria. Le drôle, menacé, fit semblant de ronfler pendant que Constant rigolait à l’étouffée. Furieuse, la petite se mit à pleurer très sérieusement et sa mère dut l’inviter à venir se blottir à côté d’elle, dans l’autre lit. Cette faveur l’ayant consolée, toute la maisonnée dormit encore un petit bout de temps.

Quand il fit assez clair pour qu’on pût s’habiller sans chandelle, Delphine se leva, alluma un petit feu et se mit à préparer la soupe.

Elle avait menti à Séverin en disant qu’elle était tout à fait bien; elle se trouvait encore très lasse. Étant sortie pour donner de l’herbe aux lapins, elle fut saisie en revenant par la chaleur moite et la mauvaise odeur de la chambre; pour ne pas tomber, elle dut s’accoter à la table. Décidément, son homme avait raison: il valait mieux rester chez soi maintenant.

Le vertige, pourtant, ne dura pas. Bravement Delphine s’efforça de n’y plus penser. Elle en avait vu bien d’autres durant cette grossesse! Elle n’avait pas passé une seule journée sans ressentir quelque malaise, mais elle avait tout accepté sans se plaindre, gaiement presque, à cause de l’idée nouvelle qui lui trottait en tête: partir pour les Charentes! S’en aller loin des creux-de-maisons, loin de la misère! Un courage nouveau la redressait. Un petit allait venir; elle disait: tant mieux, cela fera deux bras de plus. En attendant, ce n’était pas le moment de se dorloter; ce petit serait une charge nouvelle; il fallait profiter des derniers jours. D’ailleurs, les Chauvin étaient des gens qu’il faisait bon obliger.

Le grand jour était venu; un peu de brume se traînait encore sur le guéret, dans les jardins, mais le soleil montait. Vivement Delphine fit lever ses aînés et s’occupa d’habiller Marthe. Puis, la soupe mangée et la chèvre traite, comme c’était jour d’école, elle prépara le panier des enfants, les mit tous dehors et, sortant à son tour, ferma la porte. Il était à peine six heures. Georgette et Louise emmenèrent leur chèvre sur la route et les bessons se mirent à couper de l’herbe dans le jardin.

Delphine, restée seule avec Marthe, prit la petite par la main et s’en alla au Pâtis. Elle arriva à l’heure du premier repas. Séverin, en la voyant rentrer pâle et hors d’haleine, ne put s’empêcher de montrer sa mauvaise humeur: c’était folie toute pure, ce qu’elle faisait là! Chauvine, elle-même, trouva que Delphine se fatiguait réellement trop; elle lui fit chauffer une tasse de café.

--Bois, dit-elle; après, tu resteras ici avec moi, tu m’aideras à faire la cuisine.

--Mais non, mais non! répondit Delphine; je ne suis pas venue chez vous pour vous embarrasser. Si je m’étais sentie malade, je ne me serais pas mise en route. Ne vous inquiétez donc pas!

Une heure après, elle était dans le pré.

Les choses, d’abord, n’allèrent pas trop mal; l’air était frais, il y avait encore un peu d’aiguail, elle râtelait à l’ombre. Mais peu à peu le soleil passa par-dessus les plus hauts têtards; l’ombre se raccourcit. Delphine avait des élancements douloureux dans le ventre; par moments des flammes bleues lui dansaient devant les yeux. Elle dut s’asseoir une minute et boire à la cruche; elle songea même à abandonner son râteau et à s’en aller, mais le malaise, encore une fois, passa et elle recommença à travailler.

Vers dix heures, elle sentit que le soleil et l’odeur chaude des andains allaient de nouveau l’étourdir. Elle voulut se hâter pour arriver au bout du pré où il y avait encore de l’ombre, mais, brusquement, le vertige augmenta: ses jambes fléchirent et elle tomba à la renverse en poussant un cri de douleur. Séverin accourut suivi de Chauvin et de ses deux filles. Delphine était pâle comme une morte, bien qu’elle ne fût pas tout à fait évanouie. Elle se remit assez vite, mais soudain, comme pour les rassurer elle essayait de sourire, elle poussa un nouveau cri en portant les mains à sa ceinture.

--Oh! je me suis fait mal! emmenez-moi tout de suite! tout de suite!

Chauvin courut au village et revint avec le char à bancs jusque dans le pré. Puis ayant reconduit Delphine aux Pelleteries, il s’en fut quérir la sage-femme et la grand’mère Bernou des Arrolettes. Quand elles arrivèrent, elles trouvèrent Delphine toute changée par la douleur et Séverin affolé. La sage-femme déclara qu’il fallait un médecin. Chauvin retourna donc au bourg; le médecin était en tournée; il vint le soir à la nuit tombante.

Il vint à la nuit tombante et ne partit que le lendemain, à l’aube, quand fut né l’enfant, un garçon bien constitué d’ailleurs.

Ce médecin était un homme d’une quarantaine d’années, très bon, adoré de tout le monde, mais très brusque. Comme il s’en allait, Séverin le suivit pour l’interroger.

--Il est sauvé, ton gosse, répondit-il simplement.

--Et elle, monsieur? Y a-t-il du danger?

--Je repasserai dans la journée; faites tout ce que je vous ai dit.

Séverin ne put rien savoir de plus; il revint au chevet de sa femme.