Les creux-de-maisons

Part 13

Chapter 134,013 wordsPublic domain

--Hé! dis donc! si je vais en prison, j’en sortirai un jour; et quand j’en serai sorti, je te retrouverai. Oui, je saurai bien te dénicher, toi, et aussi tes gars; alors, bon Diou! nous réglerons ça! Je me charge de te faire sonner la peau du ventre, vieux crapaud ferré!

Il cria ses paroles dans sa colère; dès qu’il fut un peu calmé, il les regretta. C’était une bien mauvaise affaire qu’il venait de se mettre sur les bras. Il y aurait procès, ce qui était déjà grave, mais il y aurait aussi d’autres vengeances plus sournoises.

Et Séverin se mit à penser à ses pauvres enfants; et il pensa aussi à sa belle-mère qui, prise de douleurs et ne trouvant pas chez son gendre de quoi se soigner, s’en était retournée aux Arrolettes depuis quelques jours. Elle ne pouvait plus guère marcher, la Bernoude; elle n’était plus bonne à grand’chose. Or, il était question, dans le pays, d’une nouvelle loi qui serait faite pour les anciens dans la misère: on disait qu’ils toucheraient jusqu’à quinze francs par mois. Séverin et Auguste avaient parlé de cela ensemble; ils avaient compté sur cette petite rente. Mais à présent? M. Magnon était un gros bonnet; il connaissait l’évêque, il menait ceux du bureau de bienfaisance. On ne trouverait pas la Bernoude assez pauvre; l’argent irait à d’autres...

Séverin, sans colère maintenant, roulait en sa tête toutes ces idées tristes. Une lassitude soudaine le courbait. Il piochait toujours du même mouvement régulier, mais il ne pensait plus du tout à son travail.

Le soleil s’en allait derrière les frênes minces de la haie; de grandes ombres pointues s’allongeaient côte à côte sur la terre. Bien qu’il fût encore tôt pour rentrer, Florentin, impatient de savoir ce que le maître avait dit à la maison, appela le valet et l’attendit à l’échalier. Les deux hommes ayant ramassé leur veste, s’en allèrent, penauds.

Au Pâtis, M. Magnon n’avait trouvé que les femmes. Il avait fait un tapage à tout casser, disant qu’il mettrait Chauvin à la porte à la fin du bail et même plus tôt s’il le pouvait. Quant à Séverin et à Florentin, ils étaient sûrs de leur affaire: les gendarmes allaient être immédiatement prévenus.

Les hommes apprirent tout cela en mangeant. Chauvin blâma son valet et son gars; puis, quand on lui eut bien expliqué les choses, comme la nuit n’était pas encore venue, il décida d’aller chez le maître.

--Baille vite ma blouse, Henriette! dit-il; je veux aller le raisonner tout de suite. Toi, mon valet, attends ici, si tu veux savoir.

Séverin attendit. Le patron ne musa pas; au bout d’une heure il était de retour. Il rentra sans se presser.

--Eh bien! c’est arrangé? demanda Florentin.

--Comme ci, comme ça...

--Y aura-t-il procès?

--Ça dépend... je vais vous dire... Ça n’a pas trop mal marché; il a été même coulant. Il m’a dit: «Je ne tiens pas à un procès à cause de Florentin; j’ai peur aussi que cela aille trop haut. Je veux seulement que Pâtureau sorte de chez vous tout de suite.»

--S’il n’y a que cela, dit le valet, ce n’était pas la peine de faire tant de bruit. Je m’en irai. La Toussaint est dans cinq semaines, cela ne vous gênera pas trop; moi de même. Mais comment se fait-il donc que sa colère soit si vite tombée?

Florentin eut un rire silencieux:

--A la fin, tu as parlé sur ta grosse dent: il a eu la frousse.

--Bah! Tu crois ça?

--Bien sûr! Si tu te figures que tu avais l’air commode!

CHAPITRE IV

LES PAROLES DE LUCIEN CHAUVIN

Le premier lundi d’octobre, Séverin alla à la foire de Cerizay pour chercher à se gager. Non pas que le temps pressât et que cette foire fût un lieu de gagerie, mais ce lui était tout de même une occasion de voir des fermiers; peut-être aussi trouverait-il à se louer pour tout le mois d’octobre, ce qui vaudrait mieux que d’aller en journée.

Malheureusement, il y avait peu de monde à Cerizay. Séverin entra bien en marché avec un fermier de Malitrou, mais ce fermier n’avait point hâte de gager ses domestiques; il voulait d’abord s’informer des prix. Le marché ne se conclut donc pas.

A midi, Séverin n’avait plus qu’à s’en retourner chez lui. Auparavant il fit un petit tour sur le champ de foire. Le bruit diminuait; les gens s’en allaient emmenant leurs bêtes. Séverin examina celles qui restaient; il remarqua une sorte de grande cage où étaient couchés deux nourrains, tachés de noir d’une façon assez particulière; s’étant arrêté devant cette cage, il eut de la main un geste machinal pour faire lever les bêtes. Alors, une très grosse femme s’approcha, croyant qu’il voulait les acheter.

--Ils sont vendus, dit-elle; vous voyez: ils sont marqués. J’attends pour les livrer.

Quand elle eut dit ces paroles, elle s’arrêta pour regarder Séverin, et lui aussi la regarda; il avait vu cette figure ailleurs, ou plutôt une figure jeune qui ressemblait à celle-ci.

--Enfin, dit-elle la première, tu es bien Séverin Pâtureau?

--Et toi, Mariche? répondit-il aussitôt, car il venait de reconnaître le sourire encore jeune. Que fais-tu là? continua-t-il.

--Tu le vois; je garde mes cochons en attendant le marchand. Et toi, que cherches-tu?

--Moi, je cherche à me gager, parce que j’ai quitté ma condition voilà huit jours passés.

Ils avaient beaucoup de choses à se dire. Elle lui montra une grosse pierre où elle était assise avant qu’il vînt. Il y avait place pour deux en se serrant un peu. Il s’assit donc à côté d’elle. Elle portait large; il sentait contre lui sa hanche molle. Elle avait au cou des plis de chair comme en ont aux cuisses les enfants très gras; la sueur avait entraîné dans ces plis la poussière de la journée et cela faisait sur la peau comme des bouts de fil noir.

--C’est égal, dit Séverin, tu n’es pas faillie!

--Non! Ah! je suis grosse! Je pèse bien deux cents; ça gêne l’été; on échauffe... Je ne porte plus de corset... Je ne suis guère avenante... Tout ça, ajouta-t-elle en montrant sa poitrine énorme et son ventre, tout ça fait carnaval ensemble quand je marche vite.

Séverin se mit à rire.

--Enfin, c’est signe que tu n’as pas été malheureuse.

--Pas malheureuse! Oh! si et je ne suis pas au bout.

Elle conta sa vie. Elle avait eu deux bâtards, comme il savait sans doute. Cela lui ayant fait tort dans la région, elle avait été au loin, et elle s’était mariée dans le haut pays avec un veuf de cinquante ans qui tenait une petite borderie.

Dame! les gens des alentours avaient ri le jour de la noce et, le soir, les gars étaient venus faire le charivari à la porte. Ce n’était pas bien gai; mais quoi! avec deux bâtards, elle n’avait pas le droit d’être difficile.

Elle avait eu trois autres enfants coup sur coup; puis son homme avait été pris d’une mauvaise maladie dans les jambes, dans les reins et dans la moelle du dos. Il avait été en enfance et paralysé pendant deux ans, et il était mort en lui laissant des dettes et cinq enfants sur les bras. Depuis, elle avait tenu la terre quand même.

--Voilà sept ans que je suis seule pour faire tout, dit-elle. J’en ai arraché du travail, va! Ces temps derniers, mes bessons m’ont aidé, mais voici qu’ils ont quinze ans, et ce sont déjà de mauvais sujets. Ils se soûlent comme des hommes et se battent. J’en ai gagé un; l’année prochaine, je gagerai l’autre quatre jours par semaine. Ça fera de l’argent, car ils sont forts, mais ils mangeront tout... Des têtes brûlées, vois-tu...

Elle s’arrêta un moment, puis reprit en secouant ses grosses épaules:

--Heureusement, je prends le temps comme il vient. C’est mon caractère qui est comme ça... les choses, moi, je ne m’en fais pas trop... Tout de même, je ne m’arrange pas; il m’est venu à mon troisième drôle des varices très grosses; quelquefois je ne peux pas marcher. Tiens, encore aujourd’hui, ça me fait mal; j’ai cette jambe enflée.

Elle leva un peu son jupon pour montrer sa cheville. Un marchand qui passait risqua une vilaine plaisanterie. Elle ne s’en émut guère.

--Comme ça, dit-elle à Séverin, tu es toujours chez les autres... Tes affaires, à toi aussi, n’ont donc pas prospéré?

--Non! pas trop! Je suis veuf, j’ai six enfants et les plus grands cherchent du pain.

Il dut parler à son tour et plus longuement qu’il n’en avait envie. Quand elle sut que Delphine était morte de ses couches, laissant un bébé à élever, les larmes lui vinrent aux yeux.

--Quel malheur! fit-elle; pauvre Delphine! Dire qu’il a été un temps où je l’aurais peut-être battue si je l’avais trouvée seule sur un chemin. Pauvre Delphine! elle qui était si jolie et si gaie, elle est donc morte! J’aurais bien dû m’en douter tout de suite; jamais elle ne t’aurait laissé venir à la foire fripé comme tu l’es, sans boutons et sans cravate.

D’un geste familier, Mariche remonta le col de la blouse qui était trop grand et glissait sur l’épaule. Il vit que sa main était dure comme une main d’homme et que ses doigts blessés avaient des ongles difformes.

Il y eut entre eux un silence. Elle reprit à mi-voix:

--Quand l’homme est mort, c’est triste; mais quand c’est la femme, c’est encore pis pour les enfants. Tu ferais bien de te remarier...

Il se retourna:

--Me remarier! tu es folle! Et avec qui, bon sang!

Puis il se leva, méfiant. Cette hâte la fit rire.

--Je vois que tu as toujours peur, dit-elle. Tu as tort, ce n’est pas peur moi que je parle. J’ai cinq enfants et pas mal de dettes... nous ferions un triste marché... Si tu venais me le proposer, je dirais comme toi tout à l’heure: «Tu es fou!»... Et pourtant j’accepterais peut-être, parce que, toi... Enfin, prends garde à ne pas m’en conter!

Elle eut encore une fois son rire roulant de femme grasse, son beau rire qui lui restait de sa jeunesse et qui était comme un timbre clair dans une horloge démolie.

--Tout de même, reprit-elle, cela m’amuse de te voir si peureux. Mon pauvre Séverin! je suis bien changée, va! C’est qu’autrefois j’étais un diable! Aussi, pourquoi ne me voulais-tu pas? J’étais bien forcée d’être hardie. Et ma foi, à présent, je ne le regrette pas... Ah! bien non! je ne le regrette pas!

--Ni moi, dit Séverin; et cela m’a fait plaisir de te revoir. Maintenant, il faut que je m’en aille, Bon courage, Mariche!

Il lui tendit la main, mais elle se leva et l’embrassa. Puis, elle s’en alla faire un tour à ses cochons; lui, descendit la côte du champ de foire au milieu des toucheurs de bêtes qui se dirigeaient vers la gare.

Séverin avait dit vrai à la Mariche; il ne regrettait pas cette histoire de jeunesse. Jadis, aux premiers temps de son mariage, il en avait eu grand’honte; mais depuis, la vie l’avait tant bousculé qu’il ne voyait plus les choses de la même façon.

Beaucoup d’événements qui lui avaient semblé importants reculaient et s’effaçaient dans son souvenir; et par exemple, cette courte folie d’amour pour la Mariche n’était plus qu’une toute petite aventure du temps passé--une aventure agréable, en somme, telle qu’il n’en connaîtrait plus.

Quant à cette idée de mariage, c’est cela qui était bien fou! Se marier, lui! Qui donc voudrait s’apparier à tant de misère? Il n’y avait qu’une toquée, qu’une enragée, il n’y avait que Mariche pour y songer. Cette Mariche, elle avait beau se dire changée, elle en tenait encore pour lui; il se rappela son rire qui sonnait toujours vingt ans.

Non! ni celle-ci, ni une autre. Bas-Bleu bientôt serait assez grande pour tenir convenablement la maison. Il n’allait pas se remarier au risque d’avoir d’autres enfants. Et puis, il était tout rempli du souvenir de la défunte et encore, il n’avait pas l’idée vers les choses d’amour.

Il arriva chez lui vers quatre heures. Georges, devant la porte, jouait avec les pierres. Dans la maison, Bas-Bleu, assise sur une chaise défoncée, s’appliquait à coudre dans une loque brune. Avant de se lever pour embrasser son père, elle piqua son aiguille dans l’étoffe comme une grande femme.

--Eh bien, papa, es-tu gagé loin d’ici? demanda-t-elle.

--Non; je ne suis pas gagé du tout.

--Tant mieux. Je suis contente. Comme cela, tu te gageras dimanche à Coutigny et tu resteras dans un village des alentours. Qu’est-ce que je ferais si tu demeurais loin et si tu ne pouvais pas rentrer tous les soirs? C’est que les drôles ne veulent pas toujours me croire, tu sais!

Depuis que sa grand’mère était partie, elle parlait en maîtresse de maison.

* * * * *

Le dimanche suivant, en effet, entre messe et vêpres, Séverin se gagea chez les Bordager des Arrolettes. Et qui fit conclure le marché? Ce fut Lucien Chauvin le commis.

Étant venu passer quelques jours de congé au pays, il était allé voir son oncle, et Florentin lui avait conté l’affaire du lièvre. Il avait pris le temps de s’indigner, après quoi il avait vanté Séverin devant le fils Bordager qui était son camarade d’enfance et dont le valet venait justement de tomber malade.

Et le dimanche donc, Lucien ayant rencontré les deux hommes, les fit entrer chez son père. Ils s’arrangèrent rondement; Séverin irait aux Arrolettes tout de suite; il aurait pour son année un cent de choux, quatre sillons de pommes de terre et quarante-sept pistoles. Jamais il n’avait gagné une somme aussi forte. C’est que les gages montaient dans le pays à cause des jeunes qui s’en allaient dans les villes ou dans les Charentes.

Quand tout fut dit, Lucien ayant débouché une bouteille de vrai vin, s’anima contre les Magnon.

--Ah! ils t’ont appelé voleur! dit-il à Séverin. Ces gens-là, voyez-vous, sont pro-pri-é-tai-res; tout leur appartient: la terre, les hommes, les oiseaux, l’air qui passe. Voleur! Elle est bien bonne! Comme si ce n’étaient pas eux, les voleurs! D’ailleurs un pauvre diable qui triche pour nourrir les siens n’est pas un voleur; celui dont l’enfant a faim a droit de prendre le superflu des autres.

--Oh! oh!

Cela, les deux paysans ne l’admettaient pas tout à fait.

CHAPITRE V

BAS-BLEU

Bien qu’elle fût chétive et n’eût que treize ans, Bas-Bleu tenait le ménage de son père. Elle faisait les laveries, raccommodait les hardes, trempait la soupe, peignait et débarbouillait les petits. Elle avait beaucoup de peine à faire les lits, surtout celui où elle couchait avec ses sœurs. Elle était obligée de grimper sur une chaise pour arranger la couverture.

Entre tous ses cadets, Georges était son préféré. Elle avait pour lui des soins de jeune mère puérile: elle lui préparait de la soupe à part et lui faisait manger du sucre en cachette. Les autres, parfois, étaient jaloux; elle les grondait souvent et même les corrigeait; mais elle le faisait avec tant de naturel qu’ils lui obéissaient mieux qu’à la Bernoude.

Georgette, seule, se rebiffait sous les taloches. Cette Georgette ne ressemblait pas beaucoup à sa sœur; courte et grosse, jolie néanmoins avec sa tignasse cendrée et ses yeux tachés d’or, elle était la mieux plantée de la famille. En revanche, elle avait toujours eu sa bonne part de sournoiserie; depuis quatre ans qu’elle allait à l’école, elle en avait appris de toutes les couleurs en compagnie de deux autres fillettes du village, deux mauvaises pièces d’une douzaine d’années; elle savait plus de choses que sa sœur aînée et celle-ci eût prévenu le père si elle eût osé.

Quant aux bessons, ils devenaient plus raisonnables. Ils avaient mendié un bout de temps; mais comme il n’y avait plus guère de cherche-pain dans la commune, Séverin avait eu honte et avait gardé ses enfants chez lui. Seulement la dette s’était accrue chez le boulanger.

Séverin se disait:

--Voilà mes bessons qui sont bientôt en force de travailler; dans deux ans je les gagerai; cela fera cinquante écus de plus et deux bouches de moins à nourrir; nous serons sauvés.

En attendant la maison était vide; pas de meubles, pas de hardes. Malgré toute son application, Bas-Bleu ne parvenait pas à remettre à neuf les nippes trop vieilles et l’on n’eût pas donné dix sous de la défroque des petits.

Mais ce qui inquiétait surtout Séverin, c’était la santé de Bas-Bleu. Elle toussait depuis longtemps; très grande pour son âge, elle avait les épaules étroites et pointues; sous sa peau trop claire, on voyait courir les veines bleues. Chaque automne elle avait un gros rhume qui lui donnait la fièvre.

Le médecin, consulté deux fois, avait dit qu’il fallait du repos, une habitation sèche et claire et surtout une nourriture fortifiante. C’étaient là des paroles inutiles. Séverin chercha ailleurs: il espérait trouver un remède qui guérirait sa fille d’un coup. Un jour, la Gustine le réconforta.

--C’est l’âge, dit-elle, c’est l’âge, vois-tu, qui la travaille. Il faut que cela passe; dans deux ou trois ans, elle sera forte.

Lui parti, elle ajouta:

--Elle sera forte ou morte, ça dépend.

Pendant l’été de sa quatorzième année, Bas-Bleu résista à peu près au mal, mais, à la Toussaint, une bronchite la coucha. La Bernoude ayant justement ses douleurs, ce fut Georgette qui eut la charge de soigner sa sœur; heureusement, les voisines lui vinrent un peu en aide. Au bout de trois semaines, Bas-Bleu put se lever, mais elle resta sans force. Elle toussait de plus en plus et s’essoufflait au moindre effort.

Enfin, vers Pâques, comme elle achevait ses quinze ans, elle cracha tant de sang, un dimanche matin, que Séverin vit bien que son enfant allait mourir de cette mauvaise toux.

Cette année-là fut terrible. Dès le printemps, Séverin avait gagé les bessons comme toucheurs de bœufs; mais Constant tomba d’un cerisier et se cassa une jambe, si bien que, pendant un mois, il y eut deux malades dans le pauvre creux-de-maison. Il est vrai que Bas-Bleu se levait encore et même cousait un peu.

La grand’mère venait de temps en temps, mais la maison était si humide qu’elle retombait tout de suite percluse et qu’il lui fallait bien vite s’en retourner chez son gars.

Le dimanche, Séverin ne prenait plus le temps d’aller à la grand’messe; quand il n’était pas de garde chez son patron, il passait toute sa journée à faire le ménage. Il balayait, lavait, brossait, cousait, faisait les lits.

Bas-Bleu couchant seule sur l’ordre formel du médecin, Séverin s’était installé un grabat au grenier avec une vieille paillasse et des débris de couverture donnés par les Bordager. Les deux bessons couchaient chez leurs patrons; quant aux trois petits, ils échangeaient leurs poux dans le second lit de la maison. Car ils avaient des poux continuellement; c’était en vain que chaque dimanche le père leur frictionnait la tête jusqu’à les faire pleurer avec ses mains dures; les poux revenaient on ne sait d’où. Un jour, la demoiselle qui faisait la classe à Marthe, renvoya la petite pour cause de malpropreté.

La Gustine, apitoyée, débarbouilla l’enfant et lui drogua la tête avec de la graine de pied d’alouette macérée dans du vinaigre. Séverin ne sut pas cette histoire.

Mais il ne pouvait manquer de s’apercevoir, du dénuement de plus en plus triste de la maison. Plus de chaux aux murs, plus d’images sur la cheminée, plus de laine dans les couvertures, plus d’assiettes au vaisselier... De la poussière partout, et des taches, et des toiles d’araignées.

Un jour que Pitaud avait fait pour les Pâtureau un charroi de complaisance, Séverin voulut lui offrir une tasse de café. Mais au moment de verser ce café dans une tasse jaune et ébréchée, il se trouva qu’il n’y avait rien pour le passer. Georgette dut remuer tout le fouillis de guenilles qui remplissait le buffet pour découvrir un linge à peu près propre.

Pitaud, trop honnête pour laisser voir son dégoût, se montra courageux devant sa bolée; mais Séverin crut remarquer qu’il l’avalait vite tout de même.

Chaque jour les choses empiraient. Rien d’ailleurs à espérer pour le moment. On commençait à dire dans le pays que Pâtureau était républicain; or, le bureau de bienfaisance ne faisait que le strict nécessaire pour les républicains; la Bernoude elle-même n’était pas encore secourue. Les Magnon s’étaient vengés sournoisement.

Pourtant Séverin depuis longtemps ne braconnait plus. Il n’en avait ni le goût ni le temps. Il ne courait plus le dimanche; il avait seulement conservé l’habitude de ramasser les choses qui se perdaient.

Maintenant, pour faire plaisir à Bas-Bleu, pour lui rapporter quelque friandise, à elle qui ne pouvait plus guère manger que des fruits, il demandait; il n’hésitait plus, il était devenu hardi; et même, parfois, lorsque, dans les haies écartées appartenant à des gens durs qui ne donnaient jamais rien, il trouvait de belles cerises ou des poires bien jaunes, dame, tant pis! il en raflait quelques-unes et peut-être après n’eût-il pas fait bon les lui reprendre.

CHAPITRE VI

LA POULE

C’était un soir d’avril; la nuit était tombée depuis un moment déjà. Séverin, sa journée faite, revenait aux Pelleteries. Il se hâtait parce qu’il était inquiet de sa fille.

Elle touchait à sa fin, la pauvre Bas-Bleu. Quand son père la levait pour qu’on pût faire le lit, elle ne pesait pas plus sur ses bras qu’un petit enfant. Elle ne prenait presque plus de nourriture; on avait droit chez le boucher à un peu de viande, mais, de cette viande-là, elle n’en voulait pas. Des voisines charitables fricassaient de temps en temps pour elle un poulet bien tendre; elle en mangeait un petit morceau avec appétit, puis il fallait enlever le reste qui lui répugnait.

La veille au soir, comme son père s’efforçait de lui faire prendre un peu de lait, elle avait dit de sa voix courte et sifflante:

--Papa, laisse-moi... je ne peux pas avaler ce lait... je voudrais manger de la soupe à la poule...

--Ma fille, si tu voulais, nous irions chercher de la viande chez le boucher; ta soupe serait plus nourrissante.

--Non! je ne veux pas de soupe au bœuf; elle sent le suif. Mais si j’avais de la soupe à la poule, je crois que j’en mangerais.

--Eh bien! ce n’est pas difficile; je vais aller tout de suite quérir une poule chez la Pitaude; tu mangeras ta soupe demain.

--Oh non! pas ce soir..., pas demain..., tu as bien le temps. Quand j’en aurai, je n’en voudrai peut-être plus... Je suis agaçante, dis, papa!

C’était à cause de ce désir de Bas-Bleu que Séverin se trouvait en retard.

Après le repas du soir chez les Bordager, il était passé dans toutes les maisons du village pour trouver une poule. Mais le moment était mal choisi, car les volailles venaient d’être renfermées comme cela se faisait aux Arrolettes à certaines époques de l’année. Toutes les femmes avaient parlé à Séverin comme l’avait déjà fait la Bordagère et Louise, la belle-sœur. Chacune avait dit:

--Je ne tiens point à vendre mes poules qui vont commencer à pondre, mais pour une malade on fait tout; seulement tu tombes mal; mes poules viennent d’être renfermées; elles ne sont point grasses pour la saison; ce ne sont guère que des carcasses. Si tu veux, je t’en donnerai une tout de même.

Et Séverin avait répondu partout:

--Non! j’en veux une grasse... je vous remercie... j’enverrai les drôles dans les métairies du Haut-Village.

Il en voulait une grasse... Il ne regardait pas à la dépense maintenant que sa grande fille allait mourir. Il se hâtait dans la nuit vite épaissie. Comme il avait plu toute la semaine, les chemins de traverse étaient mauvais; il était obligé de suivre la route, ce qui le retardait bien de dix minutes. Cette route était la route du bourg, celle qui passait devant le logis des Magnon. Séverin ne s’était jamais retrouvé en face du propriétaire du Pâtis; celui-ci l’évitait prudemment et ses fils eux-mêmes étaient soudain pressés de rentrer quand ils apercevaient à la brune la haute silhouette du valet des Bordager. Séverin s’amusait de cette poltronnerie; il était bien loin de songer à faire un mauvais coup.

Quand il arriva devant la villa, des chiens aboyèrent près de la grille; il entendit des voix et des bruits de vaisselle.

--On soupe là, pensa-t-il; le gros Magnon est plus tranquille derrière ses volets qu’il ne le serait à cette heure à vingt pas devant moi.